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Full text of "Revue de Paris"

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REVUE 


DE  PARIS. 


m 


REVUE 

DE  PARIS, 

ÉDITION    AUGME]!<T£E 
DES    PRINCIPAUX    ARTICLES     DE    LA 

REVUE 
DES    DEUX   MONDES. 


TOMB   DEUXIEME. 


FÉVRIER   1835. 


Bruxelles , 

H.  DUJÏONT,   LIBRAIRE-ÉDITEUR. 


1835. 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/v2revuedeparis1835brux 


LE  PERE  GORIOT. 


AU  is  tnie. 
(  Sn\K.sri;AiiE. 


QUATRIE3IE    ET    DERIVIERE    PARTIE. 


LES  DEUX  FILLES. 

Vers  midi ,  heure  à  laquelle  les  fadeurs  arrivaient  dans  le 
quartier  du  Panthéon ,  Eugène  reçut  une  lettre  élégamment 
enveloppée  ,  cachetée  aux  armes  de  Beauséant.  Elle  conte- 
nait une  invitation  adressée  à  M.  et  madame  de  Xucingen 
pour  le  grand  bal  annoncé  depuis  un  mois,  et  qui  devait  avoir 
lieu  chez  la  vicomtesse.  A  cette  invitation,  était  joint  un  pe- 
tit mot  pour  Eugène. 

((  J'ai  pensé,  monsieur,  que  vous  vous  chargeriez  avec 
plaisir  d'être  linlerprèle  de  mes  sentimens  auprès  de  madame 
de  Tsucingen.  Je  vous  envoie  l'invitation  que  vous  m'avez 
demandée  ,  et  serai  charmée  de  faire  la  connaissance  de  la 
sœur  de  madame  de  Rcstaud.  Amenez-moi  donc  celte  jolie 
personne ,  et  faites  en  sorte  qu'elle  ne  prenne  pas  toute  votre 
affection  ;  vous  m'en  devez  beaucoup  en  retour  de  celle  que 
je  vous  porte. 

»  Vicomlesîe  de  Beauséant.  » 
2  1 


6  REVUE  DE  PARIS. 

—  Mais,  se  dit  Eugène  en  relisant  ce  billet,  madame  de 
Beauséanl  me  dit  assez  clairement  qu'elle  ne  veut  pas  de 
M.  de  Nucingen. 

Il  alla  promptement  chez  Delphine,  heureux  d'avoir  à  lui 
procurer  une  joie  dont  il  recevrait  sans  doute  le  prix.  Madame 
de  Nucingen  était  au  bain.  Raslignac  attendit  dans  le  bou- 
doir ,  en  butte  aux  impatiences  naturelles  à  un  jeune  homme 
ardent  et  pressé  de  prendre  possession  d'une  maîtresse,  l'ob- 
jet de  deux  ans  de  désirs.  Ce  sont  des  émotions  qui  ne  se  ren^ 
contrent  pas  deux  fois  dans  la  vie  des  jeunes  gens.  La  pre- 
mière femme  réellement  femme  à  laquelle  s'attache  un 
homme,  c'est-à-dire  celle  qui  se  présente  à  lui  dans  la  splen- 
deur des accompagnemens  que  \eut  la  société  parisienne, 
celle-là  n'a  jamais  de  rivale.  L'amour  à  Paris  ne  ressemble 
en  rien  aux  autres  amours.  ISi  les  hommes  ni  les  femmes  n'y 
sont  dupes  des  montres  pavoisées  de  lieux  communs  que 
chacun  étale  par  décence  sur  ses  affections  soi-disant  désin- 
téressées. En  ce  pays ,  une  femme  ne  doit  pas  satisfaire  seu- 
lement le  cœur  et  les  sens,  elle  sait  parfaitement  qu'elle  a  de 
plus  grandes  obligations  à  remplir  envers  les  mille  vanités 
dont  se  compose  la  vie.  Là  surtout,  l'amour  est  essentielle- 
ment vantard ,  effronté ,  gaspilleur,  charlatan  et  fastueux.  Si 
toutes  les  femmes  de  la  cour  de  Louis  XIV  ont  envié  à  made- 
moiselle de  La  Vallière  l'entraînement  de  passion  qui  fit  ou- 
blier à  ce  grand  prince  que  ses  manchettes  coûtaient  chacune 
mille  écus,  quand  il  les  déchira  pour  faciliter  au  ducdeVer- 
mandois  son  entrée  sur  la  scène  du  monde  ,  que  peut-on  de- 
mander au  reste  de  l'humanité?  Soyez  jeunes,  riches  et  ti- 
trées, soyez  plus  encore  si  vous  pouvez;  plus  vous  apporte- 
rez de  grains  d'encens  à  brûler  devant  l'idole  ,  plus  elle  vous 
sera  favorable,  si  toutefois  vous  avez  une  idole.  L'amour  est 
une  religion  ,  et  son  culte  doit  coûter  plus  cher  que  celui  de 
toutes  les  autres  religions;  il  passe  promptement,  et  passe 
en  gamin  qui  tient  à  marquer  son  passage  par  des  dévasta- 
tions. Le  luxe  du  sentiment  est  la  poésie  des  greniers  ;  sans 
cette  richesse,  qu'y  deviendrait  l'amour  ?  S'il  est  des  excep- 
tions à  ces  lois  draconiennes  du  code  parisien,  elles  se  ren- 
contrent dans  la  solitude,  chez  les  âmes  qui  ne  se  sont  point 


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laissé  entraîner  par  les  doctrines  sociales  ,  qui  vivent  près  de 
quelquesource  aux  eaux  claires  ,  fugitives  ,mais  incessantes; 
et  qui,  fidèles  à  leurs  ombrages  verts  ,  |heureuses  d'écouter 
le  langage  de  l'infini,  écrit  pour  elles  en  toute  chose,  et  qu'el- 
les retrouvent  en  elles-mêmes,  attendent  patiemment  leurs 
ailes  en  plaignant  ceux  de  la  terre.  Mais  Kastignac  ,  sembla- 
ble à  la  plupart  des  jeunes  gens  qui  ,  par  avance  ,  ont  goûté 
les  grandeurs,  voulait  se  présenter  tout  armé  dans  la  lice  du 
monde  ;  il  en  avait  épousé  la  fièvre  ,  et  se  sentait  peut-être  la 
force  de  le  dominer  ,  ûaais  sans  connaître  ni  les  moj  eus  ni 
le  but  de  cette  ambition.  A  défaut  d'un  amour  pur  et  sacré  qui 
remplit  la  vie  ,  cette  soif  du  pouvoir  peut  devenir  une  belle 
chose  ;  il  suffit  de  dépouiller  tout  intérêt  personnel  et  de  se 
proposer  la  grandeur  d'un  pays  pour  objet.  Jusqu'alors  Ras- 
tignac  n'avait  pas  complètement  secoué  le  charme  des  fraîches 
et  suaves  idées  qui  enveloppent  comme  d'une  frondaison  la 
jeunesse  des  enfans  élevés  en  province.  Il  avait  continuelle- 
ment hésité  à  franchir  le  Rubicon  parisien.  Malgré  ses  arden- 
tes curiosités,  il  avait  toujours  conservé  quelques  arrière- 
pensées  de  la  vie  heureuse  que  mène  le  vrai  gentilhomme 
dans  son  château.  Mais  ses  derniers  scrupules  avaient  disparu 
la  veille  ,  quand  il  s'était  vu  dans  son  appartement.  En  jouis- 
sant des  avantages  matériels  de  la  fortune  ,  comme  il  jouis- 
sait depuis  quelque  temps  des  avantages  moraux  que  donne 
la  naissance ,  il  avait  dépouillé  sa  peau  d'homme  de  pro- 
vince, et  s'était  doucement  établi  dans  une  position  d'où  il 
découvrait  un  bel  avenir.  Aussi ,  en  attendant  Delphine  ,  mol^ 
lement  assis  dans  ce  joli  boudoir  ,  qui  devenait  un  peu  le 
sien  ,  se  voyait-il  si  loin  du  Rastignac  venu  l'année  dernière 
à  Paris  ,  qu'en  le  lorgnant,  par  un  effet  d'optique  moral ,  il 
se  demandait  s'il  se  ressemblait  en  ce  moment  à  lui-même. 

— Madame  est  dans  sa  chambre,  vint  lui  dire  Thérèse  qui 
le  fit  tressaillir. 

Il  trouva  Delphine  étendue  sur  sa  causeuse,  au  coin  du  feu , 
nonchalante,  fraîche,  reposée.  A  la  voir  ainsi  étalée  en  des 
flots  de  mousseline  ,  il  était  impossible  de  ne  pas  la  comparer 
à  ces  belles  plantes  de  l'Inde  dont  le  fruit  vient  dans  la  fleur. 

—Hé  bien,  nous  voilà!  dit-elle  avec  émotion. 


8  REVUE  DE  PARIS. 

—  Devinez  ce  que  je  vous  apporte  ,  dit  Eugène  en  s'as- 
&eyant  près  d'elle  et  lui  prenant  le  bras  pour  lui  baiser  la 
main. 

Madame  de  Nucingen  fit  un  mouvement  de  joie  en  lisant 
l'invitation.  Elle  tourna  sur  Eugène  ses  yeux  mouillés  ,  et  lui 
jetasses  bras  au  cou  pour  l'attirer  à  elle  dans  un  délire  de  sa- 
tisfaction vaniteuse. 

—  Et  c'est  vous!  (toi  !  lui  dit-elle  à  l'oreille ,  mais  Thérèse 
est  dans  mon  cabinet  de  toilette  ,  soyons  prudens  !  )  vous  à 
qui  je  dois  ce  bonheur  !  Oui ,  j'ose  appeler  cela  un  bonheur. 
Obtenu  par  vous  ,  n'est-ce  pas  plus  qu'un  triomphe  d'amour- 
propre  ?  Personne  ne  m'a  voulu  présenter  dans  ce  monde. 
Vous  me  trouvez  peut-être  en  ce  moment  petite ,  frivole , 
légère  comme  une  parisienne  ;  mais  pensez  ,  mon  ami  ,  que 
je  suis  prête  à  tout  yous  sacrifier  ,  et  que  si  je  souhaite  plus 
ardemment  que  jamais  d'aller  dans  le  faubourg  Saint-Germain, 
c'est  que  vous  y  êtes. 

—  Ne  pensez-vous  pas ,  dit  Eugène ,  que  madame  de  Beau- 
séant  a  l'air  de  nous  dire  qu'elle  ne  compte  pas  voir  M.  de 
Nucingen  à  son  bal  ? 

—  Mais  oui ,  dit  la  baronne  en  rendant  la  lettre  à  Eugène. 
Ces  femmes-là  ont  le  génie  de  l'impertinence.  Mais  n'importe, 
j'irai.  Ma  sœur  doit  s'y  trouver ,  je  sais  qu'elle  prépare  une 
toilette  délicieuse. —  Eugène,  reprit-elle  à  voix  basse ,  elle 
y  va  pour  dissiper  d'affreux  soupçons.  Vous  ne  savez  pas  les 
bruits  qui  courent  sur  elle.  M.  de  Nucingen  est  venu  me  dire 
ce  matin  qu'on  en  parlait  hier  au  Cercle  sans  se  gêner.  A  quoi 
tient,  mon  Dieu!  l'honneur  des  femmes  et  des  familles!  Je 
me  suis  sentie  attaquée,  blessée  dans  ma  pauvre  sœur.  Selon 
certaines  personnes  ,  M.  de  Trailles  aurait  souscrit  des  let- 
tres de  change  montant  à  cent  mille  francs,  presque  toutes 
échues,  et  pour  lesquelles  il  allait  être  poursuivi.  Dans  cette 
extrémité  ,  ma  sœur  aurait  yendu  ses  diamans  à  un  juif,  ces 
beaux  diamans  que  vous  avez  pu  lui  voir  et  qui  viennent  de 
madame  de  Rcstaud  la  mère.  Enfin  ,  depuisdeuxjours  il  n'est 
question  que  de  cela.  Je  conçois  alors  qu'Anastasie  se  fasse 
faire  une  robe  lamée,  et  veuille  attirer  sur  elle  tous  les  regards 
chez  madame  de  Beauséant,  en  y  paraissant  dans  tout  son  éclat 


REVUE  DE  PARIS.  9 

et  avec  ses  diaraans.  Mais  je  ne  veux  pasêtreau-dessousd'elle. 
Elle  a  toujours  cherché  à  m'écraser ,  elle  n'a  jamais  été  bonne 
pour  moi  qui  lui  rendais  tant  de  services,  qui  avais  toujours 
de  l'argent  pour  elle  quand  elle  n'en  avait  pas!  Mais  laissons 
le  monde I  Aujourd'hui,  je  veux  être  tout  heureuse! 

Rastignac  était  encore  à  une  heure  du  matin  chez  madame 
de  Nucingen  qui,  en  lui  prodiguant  l'adieu  des  amans,  cet 
adieu  plein  des  joies  à  venir,  lui  dit  avec  une  expression  de 
mélancolie  :  —  Je  suis  si  peureuse,  si  superstitieuse,  donnez 
à  mes  pressentimens  le  nom  qu'il  vous  plaira,  que  je  trem- 
ble de  payer  mon  bonheur  par  quelque  affreuse  catas- 
trophe  

—  Enfant!  dit  Eugène. 

—  Ah!  c'est  moi  qui  suis  l'enfant,  ce  soir,  dit-elle  en  riant. 
Eugène  revint  à  la  Maison-Yauquer,  avec  la  certitude  de 

la  quitter  le  lendemain,  et  il  s'abandonna  pendant  la  route 
à  ces  jolis  rêves  que  font  tous  les  jeunes  gens  quand  ils  ont 
encore  sur  les  lèvres  le  goût  du  bonheur. 

—  Hé  bien  !  lui  dit  le  père  Goriot  quand  Rastignac  passa 
devant  sa  porte. 

—  Hé  bien!  répondit  Eugène,  je  vous  dirai  tout  demain. 

—  Tout,  n'est-ce  pas!  cria  le  bonhomme.  Couchez-vous  ! 
Nous  allons  commencer  demain  notre  vie  heureuse. 

Le  lendemain,  M.  Goriot  et  Rastignac  n'attendaient  plus 
que  le  bon  vouloir  d'un  commissionnaire  pour  partir  de  la 
pension  bourgeoise,  quand,  vers  midi,  le  bruit  d'un  équipage 
qui  s'arrêtait  précisément  à  la  porte  de  la  Maison-Vauquer 
retentit  dans  la  rue  Neuve-Sainte-Geneviève.  Madame  de 
Nucingen  descendit  de  sa  voiture,  demanda  si  son  père  était 
encore  à  la  pension;  et,  sur  la  réponse  affirmative  de  Sylvie, 
elle  monta  lestement  l'escalier.  Eugène  se  trouvait  chez  lui, 
sans  que  son  voisin  le  sût.  Il  avait,  en  déjeunant,  prié  le  père 
Goriot  d'emporter  ses  effets,  en  lui  disant  qu'ils  se  retrouve- 
raient à  quatre  heures  rue  d'Artois.  Mais  pendant  que  le  bon- 
homme avait  été  chercher  des  porteurs,  Eugène  avant  promp  • 
tement  répondu  à  l'appel  de  l'École,  était  revenu  sans  que 
personne  l'eût  aperçu,  pour  compter  avec  madame  Vauquer, 
ne  voulant  pas  laisser  cette  charge  à  M.  Goriot,  qui,  dans  son 


10  REVUE  DE  PARIS. 

fanatisme,  aurait  sans  doute  payé  pour  lui.  L'hôtesse  était 
sortie.  Eugène  remonta  chez  lui  pour  voir  s'il  n'y  oubliait 
rien,  et  s'applaudit  d'avoir  eu  cette  pensée  en  voyant  dans  le 
tiroir  de  sa  table  l'acceptation  en  blanc,  souscrite  à  Vautrin, 
qu'il  avait  insouciamment  jetée  là  le  jour  où  il  l'avait  acquit- 
tée. N'ayant  pas  de  feu,  il  allait  la  déchirer  en  petits  mor- 
ceaux ,  quand  en  reconnaissant  la  voix  de  Delphine,  il  ne 
voulut  faire  aucun  bruit,  et  s'arrêta  pour  l'entendre,  en  pen- 
sant qu'elle  ne  devait  avoir  aucun  secret  pour  lui.  Puis,  dès 
les  premiers  mots,  il  trouva  la  conversation  entre  le  père  et 
la  fille  trop  intéressante  pour  ne  pas  l'écouter. 

—  Ha,  mon  père  !  dit-elle,  plaise  au  ciel  que  vous  ayez  eu 
l'idée  de  demander  compte  de  ma  fortune  assez  à  temps  pour 
que  je  ne  sois  pas  ruinée.  Puis-je  parler? 

—  Oui,  la  maison  est  vide,  dit  le  père  Goriot  d'une  yoix 
altérée. 

—  Qu'avez-vous  donc,  mon  père?  reprit  madame  deNu- 
cingen. 

—  Tu  viens,  répondit  le  vieillard,  de  me  donner  un  coup 
de  hache  sur  la  tête.  Dieu  le  pardonne,  mon  enfant!  lu  ne 
sais  pas  combien  je  t'aime.  Si  tu  l'avais  su,  lu  ne  m'aurais  pas 
dit  brusquement  de  semblables  choses!  surtout  si  rien  n'est 
désespéré.  Qu'est-il  donc  arrivé  de  si  pressant  pour  que  tu 
sois  venue  me  chercher  ici  quand ,  dans  quelques  instans, 
nous  allions  être  rue  d'Artois? 

—  Hé  !  mon  père ,  est-on  maître  de  son  premier  mouve- 
ment dans  une  catastrophe?  Je  suis  folle!  Votre  avoué  nous 
a  fait  découvrir  un  peu  plus  tôt  le  malheur  qui  sans  doute 
éclatera  plus  lard.  Votre  vieille  expérience  commerciale  va 
nous  devenir  nécessaire,  et  je  suis  accourue  vous  chercher 
comme  on  s'accroche  à  une  branche  quand  on  se  noie.  Lors- 
que M.  Derville  a  vu  M.  de  Nucingen  lui  opposer  mille  chi- 
canes, il  1  a  menacé  d'un  procès,  en  lui  disant  que  T'autorisa- 
lion  du  président  du  tribunal  serait  promptement  obtenue. 
Alors,  M.  de  Nucingen  est  venu  ce  malin  chez  moi,  pour  me 
demander  si  je  voulais  sa  ruine  et  la  mienne.  Je  lui  ai  ré- 
pondu que  je  ne  me  connaissais  à  rien  de  tout  cela,  que  j'avais 
une  fortune,  que  je  devais  être  en  possession  de  ma  fortune. 


REVUE  DE  PARIS.  H 

et  que  tout  ce  qui  avait  rapport  à  ce  démêlé  regardait  mon 
avoué,  parce  que  j'étais  de  la  dernière  ignorance,  et  dans 
l'impossibilité  de  rien  entendre  à  ce  sujet.  N'était-ce  pas  ce 
que  vous  m'aviez  recommandé  de  dire  ? 

—  Bien,  répondit  le  père  Goriot. 

—  Alors ,  reprit  Delphine ,  il  m'a  mis  au  fait  de  ses  affaires . 
Il  a  jeté  tous  ses  capitaux  et  les  miens  dans  des  entreprises  à 
peine  commencées  et  pour  lesquelles  il  a  fallu  mettre  de 
grandes  sommes  en  dehors.  Si  je  le  forçais  à  me  représenter 
ma  dot,  il  serait  obligé  de  déposer  son  bilan,  tandis  que  si  je 
veux  attendre  un  an,  il  s'engage  sur  l'honneur  à  me  rendre 
une  fortune  double  ou  triple  delà  mienne,  en  plaçant  mes 
capitaux  dans  des  opérations  territoriales,  à  la  fin  desquelles 
je  serai  maîtresse  de  tous  les  biens.  Mon  cher  père,  il  était 
sincère,  il  m'a  effrayée.  Il  m'a  demandé  pardon  de  sa  con- 
duite ,  il  m'a  rendu  ma  liberté ,  m'a  permis  de  me  conduire  à 
ma  guise  ,  à  la  condition  de  le  laisser  entièrement  maître  de 
gérer  les  affaires  sous  mon  nom.  Il  m'a  promis,  pour  me 
prouver  sa  bonne  foi,  d'appeler  M.  Derville  toutes  les  fois 
que  je  le  voudrais  pour  juger  si  les  actes  en  vertu  desquels  il 
m'instituerait  propriétaire  seraient  convenablement  rédigés. 
Enfin  il  s'est  remis  entre  mes  mains,  pieds  et  poings  liés.  Il 
demande  encore  pendant  deux  ans  la  conduite  de  la  maison , 
et  m'a  suppliée  de  ne  rien  dépenser  pour  moi  de  plus  qu'il  ne 
m'accorde.  Il  m'a  prouvé  que  tout  ce  qu'il  pouvait  faire  était 
de  conserver  les  apparences ,  qu'il  avait  renvoyé  sa  danseuse , 
et  qu'il  allait  être  contraint  à  la  plus  stricte,  mais  à  la  plus 
sourde  économie,  afin  d'atteindre  au  terme  de  ses  spécula- 
tions sans  altérer  son  crédit.  Je  l'ai  malmené,  j'ai  tout  mis 
en  doute,  afin  de  le  pousser  à  bout  et  d'en  apprendre  davan- 
tage. Alors  il  m'a  montré  ses  livres,  enfin  il  a  pleuré.  Je  n'ai 
jamais  vu  d'homme  en  pareil  état.  Il  avait  perdu  la  tête,  il 
parlait  de  se  tuer,  il  délirait.  Il  m'a  fait  pitié. 

—  Et  tu  crois  à  tout  cela  !  s'écria  le  père  Goriot.  C'est  un 
comédien!  J'ai  rencontré  des  Allemands  en  affaires,  ces 
gens-là  sont  presque  tous  de  bonne  foi,  pleins  de  candeur; 
mais  quand  sous  leur  air  de  franchise  et  de  bonhomie  ils  se 
mettent  à  être  malins  et  charlatans,  ils  le  sont  alors  plus  que 


12  REVUE  DE  PARIS. 

les  autres.  Ton  mari  t'abuse.  Il  se  sent  serré  de  près ,  il  fait  le 
mort;  il  veut  rester  plus  maître  sous  ton  nom  qu'il  ne  l'est 
sous  le  sien.  Il  \a.  profiter  de  cette  circonstance  pour  se  met- 
tre à  l'abri  des  chances  de  son  commerce  ;  il  est  aussi  fin  que 
perfide,  c'est  un  mauvais  gars.  Non ,  non ,  je  ne  m'en  irai  pas 
au  Père-La-Chaise  en  laissant  mes  filles  dénuées  de  tout.  Je 
me  connais  encore  un  peu  aux  affaires.  lia ,  dit-il ,  engagé  ses 
fonds  dans  des  entreprises.  Hé  bien?  ses  intérêts  sont  repré- 
sentés par  des  valeurs ,  par  des  reconnaissances ,  par  des  trai- 
tés ;  qu'il  les  montre ,  et  liquide  avec  toi.  Nous  choisirons  les 
meilleures  spéculations,  nous  en  courrons  les  chances,  et 
nous  aurons  les  titres  récognitifs  en  notre  nom  de  Delphine 
Goriot,  épouse  séparée ,  quant  aux  biens ,  du  baron  de  Nucin- 
gen.  Mais  nous  prend-il  pour  des  imbéciles,  celui-là  ?  Croit- il 
que  je  puis  supporter  pendant  deux  jours  l'idée  de  te  laisser 
sans  fortune ,  sans  pain  ?  je  ne  la  supporterais  pas  un  jour , 
pas  une  nuit ,  pas  deux  heures  !  Si  cette  idée  était  vraie ,  je  n'y 
survivrais  pas.  lié  quoi  !  j'aurai  travaillé  pendant  quarante 
ans  de  ma  vie,  j'aurai  porté  des  sacs  sur  mon  dos,  j'aurai  sué 
des  averses ,  je  me  sferai  privé  pendant  toute  ma  vie  pour 
vous,  mes  anges,  qui  me  rendiez  tout  travail,  tout  fardeau 
léger;  et,  aujourd'hui,  ma  fortune,  ma  vie  s'en  iraient  en 
fumée  !  Ceci  me  ferait  mourir  enragé.  Partout  ce  qu'il  y  a  de 
plus  sacré  sur  terre  et  au  ciel,  nous  allons  tirer  ça  au  clair , 
vérifier  les  livres,  la  caisse,  les  entreprises!  Je  ne  dors  pas, 
je  ne  me  couche  pas  ,'je  ne  mange  pas ,  qu'il  ne  me  soit  prouvé 
que  ta  fortune  soit  là  tout  entière.  Dieu  merci,  tu  es  séparée 
de  biens  ,  tu  auras  maître  Derville  pour  avoué,  un  honnête 
homme  heureusement.  Jour  de  Dieu  !  tu  garderas  ton  bon 
petit  million,   tes  cinquante  mille  livres  de  rente  jusqu'à  la 
fin  de  tes  jours,  ou  je  fais  un  tapage  dans  Paris,  ha!  ha!  Mais 
je  m'adresserais  aux  chambres ,  si  les  tribunaux  nous  victi- 
maient.  Te  savoir  tranquille  et  heureuse  du  côté  de  l'argent , 
mais  celte  pensée  allégeait  tous  mes  maux  et  calmait  mes  cha  - 
grins.  L'argent ,  c'est  1-a  vie.  Monnaie  fait  tout  !  Que  nous 
chante-t-il  donc,  celte  grosse  souche  d'Alsacien?  Delphine, 
ne  fais  pas  une  concession  d'un  quart  de  liard  à  celte  grosse 
hèle  qui  t'a  mise  à  la  chaîne  et  l'a  rendue  malheureuse.  S'il 


REVUE  DE  PARIS.  VI 

a  besoin  de  loi,  nous  le  tricolcrons  ferme,  elnous  le  ferons 
marcher  droit  I  Mon  Dieu  îj'aila  têle  en  feu!  j'ai  dans  le  crâne 
quelque  chose  qui  me  brûle.  Ma  Delphine  sur  la  paille!  Oh! 
maFiOne,  toi!  Sapristie  !  où  sont  mes  gants?  Allons,  parlons, 
je  veux  aller  tout  voir,  les  livres,  les  affaires,  la  caisse,  la 
correspondance,  à  l'instant  !  Je  ne  serai  calme  que  quand  il 
me  sera  prouvé  que  ta  fortune  ne  court  plus  de  risques ,  et 
que  je  la  verrai  de  mes  yeux. 

—  Mon  cher  père!  allez-y  prudemment.  Si  vous  mettiez 
la  moindre  velléité  de  vengeance  en  cette  affaire  et  si  vous  moi- 
triez  des  intentions  trop  hostiles  ,  je  serais  perdue.  Il  vous 
connaît,  il  a  trouvé  tout  naturel  que,  sous  votre  inspiration, 
je  m'inquiétasse  de  ma  fortune  ;  mais,  je  vous  le  jure,  il  la  tient 
en  ses  mains,  et  a  voulu  la  tenir.  Il  est  homme  à  s'enfuir  avec 
tous  les  capitaux,  et  à  nous  laisser  là ,  le  scélérat  !  Il  sait  bien 
que  je  ne  déshonorerai  pas  moi-même  le  nom  que  je  porte  en 
le  poursuivant.  Il  est  à  la  fois  fort  et  faible.  J'ai  bien  tout  exa- 
miné. Si  nous  le  poussons  à  bout,  je  suis  ruinée. 

—  Mais  c'est  donc  un  fripon  ! 

—  Hé  bien!  oui,  mon  père  ,  dit-elle  en  se  jetant  sur  une 
chaise  et  pleurant.  Je  ne  voulais  pas  vous  l'avouer,  pour  vous 
épargner  le  chagrin  de  m'avoir  mariée  à  un  homme  de  cette 
espèce-là  !  Mœurs  secrètes  et  conscience ,  l'ame  et  le  corps, 
tout  en  lui  s'accorde!  c'est  effroyable,  je  le  hais  et  le  méprise. 
Oui,  je  ne  puis  plus  estimer  M.  de  Nucingen  après  tout  ce 
qu'il  m'a  dit.  Un  homme  capable  de  se  jeter  dans  les  combi- 
naisons commerciales  dont  il  m'a  parlé,  n'a  pas  la  moindre 
délicatesse,  et  mes  craintes  viennent  de  ce  que  j'ai  parfaite- 
ment lu  dans  son  ame.  Il  m'a  nettement  proposé,  lui,  mon 
mari,  la  liberté,  vous  savez  ce  que  cela  signifie  ?  si  je  voulais 
être, en  cas  de  malheur,  un  instrumententre  ses  mains;  enfin 
si  je  voulais  lui  servir  de  prêle-nom. 

—  Mais  les  lois  sont  là!  Mais  il  y  a  une  place  de  Grève, 
pour  les  gendres  de  cette  espèce-là!  s'écria  le  père  Goriot, 
mais  je  le  guillotinerais  moi-même,  s'il  n'y  avait  pas  de 
bourreau. 

—  Non,  mon  père  !  il  n'y  a  pas  de  lois  contre  lui.  Écoutez 
en  deux  mots  son  langage,  dégagé  des  circonlocutions  dont 

o  2 


14  REVUE  DE  PAlîlS. 

il  l'enveloppai l:  «  —  Tout  est  perdu,  vous  n'avez  pas  un  lianl, 
vous  êtes  ruinée,  car  je  saurai  choisir  pour  complice  une  au- 
tre personne  que  vous,  ou  vous  me  laisserez  conduire  à  bien 
mes  entreprises.  »  Est-ce  clair?  Il  tient  encore  à  moi.  Ma  pro- 
bité de  femme  le  rassure,  il  sait  que  je  lui  laisserai  sa  fortune, 
et  me  contenterai  de  la  mienne.  C'est  une  association  improbe 
et  voleuse  à  laquelle  je  dois  consentir  sous  peine  d'être  rui- 
née. Il  m'achète  ma  conscience  et  la  paie  en  me  laissant  être 
à  mon  aise  la  femme  d'Eugène.  «  —  Je  te  permets  de  com- 
mettre des  fautes  ,  laisse-moi  faire  des  crimes  en  ruinant  de 
pauvres  gens  !  »  Ce  langage  est-il  encore  assez  clair?  Savez- 
vous  ce  qu'il  nomme  faire  des  opérations?  Il  achète  des  ter- 
rains nus  en  son  nom.  Puis  il  y  fait  bâtir  des  maisons  par  des 
hommes  de  paille.  Ces  hommes  concluent  les  marchés  pour 
les  bâtisses  avec  tous  les  entrepreneurs  qu'ils  paient  en  effets 
à  longs  termes,  et  consentent,  moyennant  une  légère  somme, 
à  donner  quittance  à  M.  de  Nucingen,  qui  a\oTS  est  le  pos- 
sesseur des  maisons,  tandis  que  ces  hommes  s'acquittent  avec 
les  entrepreneurs  dupés  en  faisant  faillite.  Le  nom  de  la  mai- 
son de  Nucingcn  et  compagnie  a  servi  à  éblouir  les  pauvr£s 
constructeurs.  J'ai  compris  cela.  J'ai  compris  aussi  que  pour 
prouver,  en  cas  de  besoin,  le  paiement  de  sommes  énormes, 
M.  de  Nucingen  a  envoyé  des  valeurs  considérables  à  Am- 
sterdam, à  Londres,  à  Naples,  à  Vienne.  Comment  les  saisi- 
rions-nous ? 

Eugène  entendit  le  son  lourd  des  genoux  du  père  Goriot, 
qui  tomba  sans  doute  sur  le  carreau  de  sa  chambre. 

—  Mon  Dieu!  que  t'ai-je  fait?  Ma  fille ,  ma  fille  livrée  à  ce 
misérable  !  Il  exigera  tout  d'elle,  s'il  le  Aeut.  Pardon,  mafillel 
cria  le  vieillard. 

—  Oui ,  si  je  suis  dans  un  abîme,  il  y  a  peut-être  de  votre 
faute  !  dit  Delphine.  Nous  avons  si  peu  de  raison  quand  nous 
nous  marions  1  Connaissons-nous  le  monde,  les  affaires,  les 
hommes,  les  mœurs?  Les  pères  devraient  penser  pour  nous. 
Cher  père!  je  ne  vous  reproche  rien  !  pardonnez-moi  ce  mol  ! 
En  ceci,  la  faute  est  toute  à  moi!  Non  ,  ne  pleurez  point,  papa! 
dit-elle  en  baisant  le  front  de  son  père. 

—  Ne  pleure  pas  non  plus,  ma  petite  Delphine!  Donne  tes 


REVUE  DE  PARIS.  15 

yeux ,  que  je  les  essuie  en  les  baisanl?  Va  I  Je  \ais  retrouver  ma 
caboche,  et  débrouiller  l'écheveau  mêlé  par  son  mari! 

—  Non,  laissez-moi  faire,  je  saurai  le  manœuvrer  :  il 
m'aime,  hé  bien,  je  me  servirai  de  mon  empire  sur  lui  pour 
l'amener  à  me  placer  promptement  quelques  capitaux  eu  pro- 
priétés. Peut-être  lui  ferai-je  racheter  sous  mon  nom  Nucin- 
gen ,  en  Alsace;  il  y  tient.  Seulement  venez  demain  pour  exa- 
miner ses  livres ,  ses  affaires.  M.  Derville  ne  sait  rien  de  ce 
qui  est  commercial.  Non,  ne  venez  pas  demain.  Je  ne  veux  pas 
me  tourner  le  sang.  Le  bal  de  madame  de  Beauséanta  lieu 
après-demain ,  je  veux  me  soigner  pour  y  être  belle ,  reposée , 
et  faire  honneur  à  mon  cher  Eugène?  Allons  donc  voir  sa 
chambre. 

En  ce  moment,  une  voiture  s'arrêta  dans  la  rue  Neuve- 
Sainte -Geneviève,  et  l'on  entendit  dans  l'escalier  la  voix  de 
madame  de  Restaud  qui  disait  à  Sylvie  :  —  Mon  père  y  est- 
il?  Cette  circonstance  sauva  fort  heureusement  Eugène  qui 
méditait  déjà  de  se  jeler  sur  son  lit  et  de  feindre  d'y  dormir. 

—  Ah!  mon  père,  vous  a-ton  parlé  d'Anaslasie?  dit  Del- 
phine en  reconnaissant  la  voix  de  sa  sœur.  Il  paraîtrait  qu'il 
lui  arrive  aussi  de  singulières  choses  dans  son  ménage! 

—  Quoi  donc  !  dit  le  père  Goriot ,  ce  serait  donc  ma  fin  !  Ma 
pauvre  tête  ne  tiendrait  pas  à  un  double  malheur. 

—  Bonjour,  mon  père,  dit  la  comtesse  en  entrant.  Ah!  te 
voilà,  Delphine! 

Madame  de  Restaud  parut  embarrassée  de  rencontrer  sa 
sœur. 

—  Bonjour ,  Nasie  !  dit  la  baronne  :  trouves-tu  donc  ma 
présence  extraordinaire  ?  Je  vois  mon  père  tous  les  jours,  moi. 

—  Depuis  quand? 

—  Si  tu  y  venais,  lu  le  saurais. 

—  Ne  me  taquine  pas,  Delphine,  dit  la  comtesse  d'une  voix 
lamentable,  je  suis  bien  malheureuse!  Je  suis  perdue,  mon 
pauvre  père!  Oh!  bien  perdue,  cette  fois! 

—  Qu'as-tu,  Nasie?  cria  le  père  Goriot.  Dis-nous  tout, 
mon  enfant.  Elle  pâlit.  Delphine,  allons,  secours-la  donc! 
sois  bonne  pour  elle,  je  t'aimerai  encore  mieux,  si  je  peux,  toi  ! 

—  Ma  pauvre  Nasiel  dit  madame  de  Nucingea  en  assevant 


16  REVUE  DE  PARIS. 

sa  sœur,  parle!  Tu  vois  en  nous  les  deux  seules  personnes  qui 
t'aimeront  toujours  assez  pour  te  pardonner  tout.  Vois-tu,  les 
affections  de  famille  sont  les  plus  sures... 

Elle  lui  fit  respirer  des  sels ,  et  la  comtesse  revint  à  elle. 

—  J'en  mourrai!  dit  le  père  Goriot.  Voyons,  reprit-il  en  re- 
muant son  feu  de  mottes ,  approchez-Tous  là  toutes  les  deux. 
J'ai  froid.  Qu'as-tu?  dis  vite,  tu  me  tues... 

—  Hé  bien!  dit  la  pauvre  femme,  mon  mari  sait  tout.  Fi- 
gurez-vous, mon  père,  il  y  a  quelque  temps,  vous  souvenez- 
vous  de  celte  lettre  de  change  de  Maxime?  Hé  bien/  ce  n'était 
pas  la  première.  J'en  avais  déjà  payé  beaucoup.  Vers  le  com- 
mencement de  janvier,  M.  de  Trailles  me  paraissait  bien  cha- 
grin :  il  ne  me  disait  rien,  mais  il  est  si  facile  de  lire  dans  le 
cœur  des  gens  qu'on  aime,  un  rien  suffit  :  puis  il  y  a  des  pres- 
sentimens.  Enfin,  il  était  plus  aimant,  plus  tendre  que  je  ne 
l'avais  jamais  vu;  j'étais  toujours  plus  heureuse.  Pauvre 
Maxime  !  dans  sa  pensée ,  il  me  faisait  ses  adieux ,  m'a-t-il  dit, 
il  voulait  se  brûler  la  cervelle.  Enfin,  je  l'ai  tant  tourmenté, 
tant  supplié,  je  suis  restée  pendant  deux  heures  à  ses  genoux. 
n  m'a  dit  qu'il  devait  cent  mille  francs!  Oh!  papa,  cent  mille 
francs ,  je  suis  devenue  folle.  Vous  ne  les  aviez  pas ,  j'avais 
tout  dévoré... 

—  Non,  dit  le  père  Goriot,  je  ne  les  aurais  pas  pu  faire  , 
à  moins  d'aller  les  voler.  Mais  j'y  aurais  été  ,  Nasie  !  J'irai  ! 

A  ce  mot,  lugubrement  jeté  ,  comme  un  son  du  râle  d'un 
mourant,  et  qui  accusait  l'agonie  du  sentiment  paternel  ré- 
duit à  l'impuissance ,  les  deux  sœurs  firent  une  pause.  Quel 
cgoïsme  serait  resté  froid  à  ce  cri  de  désespoir  qui,  sembla- 
ble à  une  pierre  lancée  dans  un  gouffre,  en  révélait  la  pro- 
fondeur ? 

—  Je  les  ai  trouvés,  en  disposant  de  ce  qui  ne  m'apparte- 
nait pas,  mon  père ,  dit  la  comtesse  en  fondant  en  larmes. 

Delphine  fut  émue  et  pleura  en  mettant  la  tête  sur  le  cou 
do  sa  sœur. 

—  Tout  est  donc  vrai?  lui  dit-elle. 

Auastasie  baissa  la  tête.  Madame  de  Nucingen  la  saisit  à 
plein  corps,  la  baisa  tendrement,  l'appuya  sur  son  cœur  :  — 
Ici ,  tu  seras  toujours  aimée  sans  être  jugée,  lui  dit-elle. 


REVUE  DE  PARIS.  17 

—  Mes  anges!  dit  Goriot  d'une  voix  faible ,  pourquoi  votic 
union  est-elle  due  au  malheur? 

—  Pour  sauver  la  yie  de  Maxime,  enfin  tout  mon  bonheur, 
reprit  la  comtesse  encouragée  par  ces  témoignages  d'une  ten- 
dresse chaude  et  palpitante,  j'ai  porté  chez  cet  usurier  que 
vous  connaissez,  un  homme  fabriqué  par  l'enfer,  que  rien  ne 
peut  attendrir,  ce  monsieur  Gobseck,  les  diamans  de  famille 
auxquels  tient  tant  M.  de  Restaud,les  siens,  les  miens,  touf, 
je  les  ai  vendus.  Vendus!  comprenez-vous?  Il  a  élé  sauvé! 
Mais ,  moi ,  je  suis  morte.  M.  de  Restaud  l'a  su. 

—  Par  qui?  comment?  Que  je  les  tue  !  cria  le  père  Goriot. 

—  Hier,  il  m'a  fait  appeler  dans  sa  chambre.  J'y  suis  allée. 
«  —  Anastasie ,  m'a-t-il  dit  d'une  voix...  (oh!  sa  voix  a  suffi , 
j'ai  tout  deviné.)  où  sont  vos  diamans?  »  —  Chez  moi.  — 
«  Non ,  m'a-t-il  dit  en  me  regardant,  ils  sont  là,  sur  ma  com- 
mode. »  Et  il  m'a  montré  l'écrin  qu'il  avait  couvert  de  son 
mouchoir.  —  «Tous  savez  d'où  ils  viennent?  »  m'a-t-il  dil. 
Je  suis  tombée  à  ses  genoux,  j'ai  pleuré,  je  lui  ai  demandé  de 
quelle  mort  il  voulait  me  voir  mourir. 

—  Tu  as  dit  cela!  s'écria  Goriot.  Par  le  sacré  nom  de  Dieu, 
celui  qui  vous  fera  mal  à  l'une  ou  à  l'autre,  tant  que  je  serai  vi- 
vant ,  peut  être  sûr  que  je  le  brûlerai  à  petit  feu  !  Oui ,  je  le  dé- 
chiqueterai  comme... 

Le  père  Goriot  se  tut,  les  mots  expiraient  dans  sa  gorge. 

—  Enfin,  ma  chère,  il  m'a  demandé  quelque  chose  de  plus 
difficile  à  faire  que  de  mourir.  Le  ciel  préserve  toute  femme 
d'entendre  ce  que  j'ai  entendu  ! 

—  J'assassinerai  cet  homme ,  dit  le  père  Goriot  tranquille- 
ment. Mais  il  n'a  qu'une  vie,  et  m'en  doit  deux.  Enfin,  quoi? 
reprit-il  en  regardant  Anastasie. 

—  né  bien ,  dit  la  comtesse  en  continuant,  après  une  pause 
il  m'a  regardée  :  « —  Anastasie,  m'a-t-ildit,  j'ensevelis  tout 
dans  le  silence,  nous  resterons  ensemble,  parce  que  nous 
avons  des  enfans.  Je  ne  tuerai  pas  M.  de  Trailles,  parce  qu'en 
duel  je  pourrais  le  manquer,  et  que  pour  m'en  défaire  autre- 
ment, je  pourrais  me  heurter  contre  la  justice  humaine.  Le 
tuer  dans  vos  bras,  ce  serait  déshonorer  ?(?5  enfans.  Mais  pour 
ne  voir  périr  ni  vos  enfans ,  ni  leur  père,  ni  moi,  je  vous  im- 


18  REVUE  DE  PARIS. 

pose  deux  conditions.  Répondez  :  Ai-jo  un  enfant  à  moi?  » 
J'ai  dit  oui.  —  «  Lequel?  »  a-t-il  demandé. — Ernest,  l'aîné. — 
«Bien,  a-t-il  dit.  Maintenant  jurez-moi  de  m'obéir  désormais 
sur  un  seul  point.  »  J'ai  juré.  —  Vous  signerez  la  vente  de  vos 
biens,  quand  je  vous  le  demanderai. 

—  Ne  signe  pas,  cria  le  père  Goriot!  Ne  signe  jamais  cela. 
Ah  !  ah!  monsieur  de  Restaud ,  vous  ne  sîivez  pas  ce  que  c'est 
que  de  rendre  une  femme  heureuse,  elle  va  chercher  le  bon- 
heur là  où  il  est,  et  vous  la  punissez  de  votre  niaise  impuis- 
sance! Je  suis  là,  moi!  halte-là!  il  me  trouvera  dans  sa  route. 
Nasie ,  sois  en  repos.  Ah ,  il  tient  à  son  héritier!  bon,  bon.  Je 
lui  empoignerai  son  fils,  qui,  sacré  tonnerre!  est  mon  petit- 
fils;  je  puis  bien  le  voir,  ce  marmot?  Je  le  mets  dans  mon  vil- 
lage ,  j'en  aurai  soin,  sois  bien  tranquille!  Alors  je  le  ferai  ca- 
pituler, ce  monstre-là!  en  lui  disant  :  —  A  nous  deux!  Si  tu 
veux  avoir  ton  fils  ,  rends  à  ma  fille  son  bien,  et  laisse-la  se 
conduire  à  sa  guise. 

—  Mon  père! 

—  Oui,  ton  père!  Ah!  je  suis  un  vrai  père!  Que  ce  drôle  de 
grand  seigneur  ne  maltraite  pas  mes  filles!  Tonnerre!  je  ne 
sais  pas  ce  que  j'ai  dans  les  veines.  J'y  ai  le  sang  d'un  tigre,  je 
voudrais  dévorer  ces  deux  hommes.  0  mes  enfans!  voilà  donc 
votre  vie  !  C'est  ma  mort.  Que  deviendrez-vousdonc  quand  je 
ne  serai  plus  là?  Les  pères  devraient  vivre  autant  que  leurs 
enfans.  Mon  Dieu,  comme  ton  monde  est  mal  arrangé  !  Et  tu 
as  un  fils  cependant,  à  ce  qu'on  nous  dit!...  Tu  devrais  nous 
empêcher  de  souffrir  dans  nos  enfans.  Mes  chers  anges,  quoi  1 
ce  n'est  qu'à  vos  douleurs  que  je  dois  votre  présence!  Vous 
ne  me  faites  connaître  que  vos  larmes.  Hé  bien,  oui,  vous 
m'aimez,  je  le  vois!  Venez,  venez  vous  plaindre  ici?  mon 
cœur  est  grand!  il  peut  tout  recevoir.  Oui ,  vous  aurez  beau 
le  percer,  les  lambeaux  feront  encore  des  cœurs  de  père  !  Je 
voudrais  prendre  vos  peines,  souffrir  pour  vous.  Ah!  quand 
vous  étiez  petites,  vous  étiez  heureuses... 

—  Nous  n'avons  eu  que  ce  temps  là  de  bon!  dit  Delphine. 
Où  sontles  raomens  où  nous  dégringolions  du  haut  des  sacs 
dans  le  grand  grenier  ! 

—  Mon  père  !  ce  n'est  pas  tout ,  dit  Anaslasie  à  l'oreille  de 


REVUE  DE  PARIS.  19 

M.  Goriot  qui  fit  un  bond.  Les  diamans  n'ont  pas  été  vendus 
cent  mille  francs.  Maxime  est  poursuivi.  Nous  n'avons  plus 
que  douze  mille  francs  à  payer.  Il  m'a  promis  d'être  sage,  de 
ne  plus  jouer.  Il  ne  me  reste  au  monde  que  son  amour,  et  je 
l'ai  payé  trop  cher,  pour  ne  pas  mourir  s'il  m'échappait.  Je 
lui  ai  sacrifié  fortune,  honneur,  repos,  enfans.  Oh!  faites 
qu'au  moins  Maxime  soit  libre,  honoré;  qu'il  puisse  demeu- 
rer dans  le  monde  où  il  saura  se  faire  une  position.  Mainte- 
nant, il  ne  me  doit  pas  que  le  bonheur  ,  nous  avons  des  en- 
fans  qui  seraient  sans  fortune.  Tout  sera  perdu,  s'il  est  mis  à 
Sainte-Pélagie. 

—  Je  ne  les  ai  pas,  Nasie.  Plus,  plus,  plus  rien  !  plus  rien! 
C'est  la  fin  du  monde!  Oh,  le  monde  va  crouler,  c'est  sûr. 
lia,  j'ai  encore  mes  boucles  d'argent,  six  couverts ,  les  pre- 
miers que  j'aie  eus  dans  ma  vie  I Enfin,  je  n'ai  plus  que  douze 
cents  francs  de  rentes  viagères... 

^-  Qu'avez-voiis  donc  fait  de  vos  rentes  perpétuelles  ? 

—  Je  les  ai  vendues,  en  me  réservant  ce  petit  bout  de  re- 
venu pour  mes  besoins.  Il  me  fallait  douze  mille  francspour 
arranger  un  appartement  à  Fifine. 

—  Chez  toi ,  Delphine  ?  dit  madame  de  Restaud  à  sa  sœur. 

—  Oh!  qu'est-ce  que  cela  fait,  reprit  le  père  Goriot,  puis- 
que les  douze  mille  francs  sont  employés  ? 

—  Je  devine!  dit  la  comtesse.  Pour  M.  de  Raslignacl  Ha, 
ma  pauvre  Delphine,  arréle-toi  ;  vois  où  j'en  suis  ! 

—  Ma  chère ,  M.  de  Rastignac  est  un  jeune  homme  incapa- 
ble de  ruiner  sa  maîtresse. 

—  Merci ,  Delphine  !  Dans  la  crise  où  je  me  trouve,  j'atten- 
dais mieux  de  toi;  mais  tu  ne  m'as  jamais  aimée. 

—  Si,  elle  t'aime  ,  Nasie!  cria  le  père  Goriot ,  elle  me  le 
disait  tout  à  l'heure.  Nous  parlions  de  loi,  elle  me  soutenait 
que  tu  étais  belle  et  qu'elle  n'était  que  jolie,  elle  ! 

—  Elle  !  répéta  la  comtesse.  Elle  est  d'un  beau  froid. 

—  Quand  cela  serait,  dit  Delphine  en  rougissant,  comment 
t"es-tu  comportée  envers  moi?  Tu  m'as  reniée,  tu  m'as  fait 
fermer  les  portes  de  toutes  les  maisons  où  je  souhaitais  aller; 
(  nfin,  lu  n'as  jamais  manqué  la  moindre  occasion  de  me  cau- 
ser de  la  peine!  Et  moi,  suis-jc  venue  ,  comme  toi,  soutirer  à 


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REVUE  DE  PARIS. 


ce  pauvre  père,  mille  francs  à  mille  francs,  sa  fortune,  el  le 
re'duire  dans  l'élal  où  il  est?  Voilà  ton  ouvrage ,  ma  sœur! 
Moi ,  j'ai  vu  mon  père  tant  que  j'ai  pu,  je  ne  l'ai  pas  mis  à  la 
porte,  et  ne  suis  pas  venue  lui  lécher  les  mains  quand  j'avais 
besoin  de  lui.  Je  ne  savais  seulement  pas  qu'il  eut  employé 
ses  douze  mille  francs  pour  moi.  J'ai  de  l'ordre  ,  moi  !  tu  Je 
sais.  D'ailleurs  quand  papa  m'a  fait  des  cadeaux  ,  je  ne  les  ai 
jamais  quêtes. 

—  Tu  étais  plus  heureuse  que  moi  !  M.  de  Marsay  était 
riche ,  tu  en  sais  quelque  chose.  Tu  a  toujours  été  vilaine 
comme  l'or,  intéressée.  Adieu,  je  n'ai  ni  sœur,  ni... 

—  Tais-toi ,  Nasie  I  cria  le  père  Goriot. 

—  Il  n'y  a  qu'une  sœur  comme  toi  qui  puisse  répéter  oe 
que  le  monde  ne  croit  plus  !  Tu  es  un  monstre  !  lui  dit  Del- 
phine. 

—  Mes  enfans,  mes  enfans,  taisez-vous,  ou  je  me  tue  de- 
vant vous. 

—  Va,  Nasie,  je  te  pardonne!  dit  madame  de  Nucingen  en 
continuant,  tu  es  malheureuse.  Mais  je  suis  meilleure  que  tu 
ne  l'es.  Me  dire  cela  au  moment  où  je  me  sentais  capable  de 
tout  pour  te  secourir,  même  d'entrer  dans  la  chambre  de  mon 
mari,  ce  que  je  ne  ferais  ni  pour  moi,  ni  pour...  Ceci  est  digne 
de  tout  ce  que  tu  as  commis  de  mal  contre  moi  depuis  neuf 
ans  ! 

—  Mes  enfans  ,  mes  enfans,  embrassez-vous  !  dit  le  père. 
Vous  êtes  deux  anges. 

—  Non,  laissez-moi,  cria  la  comtesse  que  M.  Goriot  avait 
prise  par  le  bras  et  qui  secoua  l'embrassement  de  son  père. 
Elle  a  moins  de  pitié  pour  moi  que  n'en  aurait  mon  mari.  Ne 
dirait-on  pas  qu'elle  est  l'image  de  toutes  les  vertus  ? 

J'aime  encore  mieux  passer  pour  devoir  de  l'argent  à 
M.  de  Marsay  que  d'avouer  que  M.  de  Trailles  me  coûte 
plus  de  deux  cent  mille  francs,  répondit  madame  de  Nucin- 
gen. 

—  Delphine!  cria  la  comtesse  en  faisant  un  pas  vers  elle. 
—Je  te  dis  la  mérité,  quand  tu  me  calomnies,  répliqua 

froidement  la  baronne. 

—  Delphine ,  tu  es  une. . . 


REVUE  DE  PARIS.  21 

Le  père  Goriot  s'élança  ,  retint  la  comtesse  et  l'empêcha 
de  parler  en  lui. couvrant  la  bouche  avec  sa  main. 

—  Mon  Dieu!  mon  père,  à  quoi  donc  avez-vous  touché  ce 
matin?  lui  dit  Anastasie. 

—  Hé  bien,  oui ,  j'ai  tort,  dit  le  pauvre  père  s'essuyant  les 
mains  à  son  pantalon.  Mais  je  ne  savais  pas  que  vous  vien- 
driez, et  je  déménage. 

Il  était  heureux  de  s'être  attiré  un  reproche  qui  détournait 
sur  lui  la  colère  de  èa  fille. 

—  Ha!  repril-il  en  s'asseyanl,  vous  m'avez  fendu  le  cœur. 
Je  me  meurs,  mes  enfans  !  Le  crâne  me  cuit  intérieurement, 
comme  s'il  y  avait  du  feu.  Soyez  donc  gentilles  ,  aimez-vous 
bien!  Vous  me  feriez  mourir.  Delphine,  Nasie  ,  allons,  vous 
aviez  raison,  vous  aviez  tort  toutes  les  deux.  Voyons,  Dedel? 
reprit-il  en  tournant  sur  la  baronne  des  yeux  pleins  de  lar- 
mes, il  lui  faut  douze  mille  francs ,  cherchons-les.  Ne  vous 
regardez  pas  comme  ça. 

n  se  mit  à  genoux  devant  Delphine. 

—  Demande-lui  pardon  pour  me  faire  plaisir,  lui  dit-il  à 
l'oreille ,  elle  est  la  plus  malheureuse ,  voyons  ? 

—  Ma  pauvre  Nasie ,  dit  Delphine  épouvantée  de  la  sau- 
vage et  folle  expression  que  la  douleur  imprimait  sur  le  vi- 
sage de  son  père,  j'ai  eu  tort,  embrasse-moi... 

—  Ah  !  vous  me  mêliez  du  baume  sur  le  cœur  !  cria  le  père 
Goriot.  Mais  où  trouver  douze  mille  francs  ?  Si  je  me  pro- 
posais comme  remplaçant  ? 

—  Ah,  mon  père!  dirent  les  deux  filles  en  l'entourant, 
non,  non. 

—  Dieu  vous  récompensera  de  cette  pensée,  car  notre 
vie  n'y  suffirait  pas,  Nasie,  reprit  Delphine. 

—  Et  puis ,  pauvre  père ,  ce  serait  une  goutte  d'eau  ,  fit 
observer  la  comtesse  ! 

—  Mais  on  ne  peut  donc  rien  faire  de  son  sang  !  cria  le 
>  ieillard  désespéré.  Je  me  voue  à  celui  qui  le  sauvera ,  Nasie  I 
je  tuerai  un  homme  pour  lui.  Je  ferai  comme  Vautrin,  j'irai 
pour  lui  au  bagne  !  je... 

Il  s'arrêta  comme  s'il  eût  été  foudroyé. 

—  Plus  rien!  dit-il  en  s'arrachant  les  cheveux.  Si  je  savais 


22  REVUE  DE  PARIS. 

où  aller  pour  voler  ,  mais  il  est  encore  difficile  de  trouver  un 
vol  à  faire.  Et  puis  il  faudrait  du  monde  et  du  temps  pour 
prendre  la  Banque  !  Allons,  il  faut  mourir  ,  je  n'ai  plus  qu'à 
mourir.  Oui ,  je  ne  suis  plus  bon  à  rien  ,  je  ne  suis  plus  père! 
non.  Elle  me  demande,  elle  a  besoin  !  Et  moi ,  misérable, 
je  n'ai  rien  !  Ha  !  tu  t'es  fait  des  rentes  viagères ,  vieux  scé- 
lérat !  et  tu  avais  des  filles  !  Mais  tu  ne  les  aimes  donc  pas  ! 
Crève,  crève  comme  un  chien  que  tu  es!  Oui!  je  suis  au- 
dessous  d'un  chien  ,  un  chien  ne  se  conduirait  pas  ainsi  !  Oh  ! 
ma  tête,  elle  bout  ! 

—  Mais,  papa  !  crièrent  les  deux  jeunes  filles  qui  l'entou- 
raient pour  l'empêcher  de  se  frapper  la  tête  contre  les  murs, 
soyez  donc  raisonnable. 

Il  sanglotait.  Eugène  épouvanté  prit  la  lettre  de  change 
souscrite  à  Vautrin,  et  dont  le  timbre  comportait  une  plus 
haute  somme;  puis ,  après  en  avoir  corrigé  le  chiffre ,  en  en 
faisant  une  lettre  de  change  régulière  de  douze  mille  francs 
à  l'ordre  de  M.  Goriot ,  il  entra. 

—  Voici  tout  votre  argent,  madame  ,  dit-il  en  présentant 
le  papier.  Je  dormais;  votre  conversation  m'a  réveillé;  j'ai  pu 
savoir  ainsi  ce  que  je  devais  à  M.  Goriot.  En  voici  le  titre  que 
vous  pouvez  négocier ,  je  l'acquitterai  fidèlement. 

La  comtesse  immobile  tenait  le  papier. 

—  Delphine,  dit-elle,  pâle  et  tremblante  de  colère,  de  fu- 
reur, de  rage ,  je  te  pardonnais  tout ,  Dieu  m'en  est  témoin  ; 
mais  ceci  !  Comment,  monsieur  était  là  I  tu  le  savais  !  tu  as  eu 
la  petitesse  de  te  venger  en  me  laissant  lui  livrer  mes  secrettî, 
ma  vie,  celle  de  mes  enfans,  ma  honte,  mon  honneur  !  Va, 
tu  ne  m'es  plus  rien,  je  te  hais,  je  te  ferai  tout  le  mal  possi- 
ble ,  je... 

La  colère  lui  coupa  la  parole  et  son  gosier  se  sécha. 

— Mais  c'est  mon  fils,  notre  enfant,  ton  frère,  ton  sauveur, 
criait  le  père  Goriot.  Emi)rasse-lc  donc,  Nasie!  —  Tiens? 
moi,  je  l'embrasse,  reprit-il  en  serrant  Eugène  avec  une  sorte 
de  fureur.  Oh  !  mon  enfant ,  je  serai  plus  qu'un  père  pour 
toi ,  je  veux  être  une  famille.  Je  voudrais  être  Dieu ,  je  te 
jetterais  l'univers  aux  pieds.  Mais  baise-le  donc,  Nasie?  ce 
n'est  pas  un  homme,  mais  un  ange,  un  ange,  un  vrai  ange! 


REVUE  DE  PARIS.  23 

—  Laissez- la  ,  mon  père  !  elle  est  folle  en  ce  moment,  dit 
Delphine. 

—  Folle  !  folle  1  Et  toi  ,  qu'es-tu  demanda  madame  de 
Restaud. 

—  Mes  enfans  ,  je  meurs  si  vous  continuez,  cria  le  vieil- 
lard en  tombant  sur  son  lit,  comme  frappé  par  une  balle. 

—  Elles  me  tuent  !  se  dit-il. 

La  comtesse  regarda  Eugène,  qui  restait  immobile,  épou  - 
vanté  de  la  violence  de  cette  scène. 

—  Monsieur,  lui  dit-elle  en  l'interrogeant  du  geste,  de  la 
voix  et  du  regard,  sans  faire  attention  à  son  père  dont  Del- 
phine défaisait  le  gilet. 

—  Madame,  je  paierai,  et  je  me  tairai,  répondit-il  sans  at- 
tendre la  question. 

— Tu  as  tué  notre  père,  Nasie!  dit  Delphine  en  montrant 
à  sa  sœur  le  vieillard  évanoui. 

La  comtesse  se  sauva. 

— Je  lui  pardonne  bien,  dit  le  bonhomme  en  ouvrant  les 
yeux,  sa  situation  est  épouvantable,  et  tournerait  une  meil- 
leure tête.  —  Console  Nasie,  sois  bonne  pour  elle,  promets-ie 
à  ton  pauvre  père  qui  se  meurt,  demanda-t-il  à  Delphine  en 
lui  pressant  la  main. 

—  Mais  qu'avez-vous  ?  dit-elle  effrayée. 

—  Rien,  rien,  répondit  le  père,  ça  se  passera.  J'ai  quelque 
chose  qui  me  presse  le  front ,  une  migraine  !  Pau>Te  Nasie  , 
quel  avenir  ! 

En  ce  moment  la  comtesse  rentra,  se  jeta  aux  genoux  de 
son  père. 

—  Pardon!  cria-t-elle. 

—  Allons,  dit  le  père  Goriot ,  tu  me  fais  encore  plus  de 
mal,  maintenant. 

—  Monsieur,  dit  la  comtesse  à  Raslignac,  les  yeux  baignés 
de  larmes ,  la  douleur  m'a  rendue  injuste.  Vous  serez  un 
frère  pour  moi,  reprit-elle  en  lui  tendant  la  main. 

—  Nasie,  lui  dit  Delphine  en  la  serrant,  ma  petite  Nasie, 
oublions  tout. 

—  Non ,  dit-elle ,  je  m'en  souviendrai ,  moi  î 

—  Les  anges  !  s'écria  le  père  Goriot,  vous  m'enlevez  le 


24  REVUE  DE  PARIS. 

rideau  que  j'avais  sur  les  yeux,  votre  voix  me  ranime.  Em- 
brassez-vous donc  encore. 

—  Hé  bien,  Nasie,  cette  lettre  de  change  te  sauvera-t-elle? 

—  J'espère.  Dites  donc,  papa,  voulez-vous  y  mettre  votre 
signature  ? 

—  Tiens,  c'est  vrai,  j'étais  bête,  moi,  d'oublier  ça  !  Mais 
je  me  suis  trouvé  mal ,  Nasie  !  Ne  m'en  veux  pas  !  Envoie- 
moi  dire  que  tu  es  hors  de  peine.  Non,  j'irai.  Mais  non  ,  je 
n'irai  pas,  je  ne  puis  plus  voir  ton  mari ,  je  le  tuerais  net. 
Quant  à  dénaturer  ses  biens,  je  serai  là.  ya,va  vite,  mon  en- 
fant, et  fais  que  M.  Maxime  devienne  sage. 

Eugène  était  stupéfait. 

—  Celte  pauvre  Anastasie  a  toujours  été  violente,  dit  ma- 
dame de  Nucingen,  mais  elle  a  bon  cœur. 

—  Elle  est  revenue  pour  l'endos  !  dit  Eugène  à  l'oreille 
de  Delphine. 

—  Vous  croyez  ? 

—  Je  voudrais  ne  pas  le  croire  !  Méfiez-vous  d'elle,  répon- 
dit-il en  levant  les  yeux  comme  pour  confier  à  Dieu  des  pen- 
sées qu'il  n'osait  exprimer. 

—  Oui,  elle  a  toujours  été  un  peu  comédienne,  et  mon  pau- 
vre père  se  laisse  prendre  à  ses  mines. 

—  Comment  allez-vous,  mon  bon  père  Goriot?  demanda 
Rastignac  au  vieillard. 

—  J'ai  envie  de  dormir,  répondit-il.  —  Eugène  aida  M.  Go- 
riot à  se  coucher.  Puis,  quand  le  bonhomme  se  fut  endormi, 
en  tenant  la  main  de  Delphine,  sa  fille  se  retira. 

—  Ce  soir  aux  Italiens  !  dit-elle  à  Eugène  ,  et  tu  me  diras 
comment  il  va.  Demain,  vous  déménagerez,  monsieur.  Voyons 
votre  chambre? 

—  Oh  1  quelle  horreur  I  dit-elle  en  y  entrant.  Mais  vous 
étiez  là  plus  mal  que  n'est  mon  père.  Eugène,  tu  t'es  bien 
conduit.  Je  vous  aimerais  davanlage  si  c'était  possible  ;  mais, 
mon  enfant,  si  vous  voulez  faire  fortune,  il  ne  faut  pas  jeler 
comme  ça  des  douze  mille  francs  par  les  fenêtres.  M.  de 
Trailles  est  joueur.  Ma  sœur  ne  veut  pas  voir  ça...  Il  aurait  été 
chercher  ses  douze  mille  francs  là  où  il  sait  perdre  ou  gagner 
des  monts  d'or. 


REVUE  DE  PARIS.  25 

Un  gémisscmenl  les  fit  revenir  chez  M.  Goriot,  qu'ils  trou- 
vèrent en  apparence  endormi  ;  mais  quand  les  deux  amans 
approchèrent,  ils  entendirent  ces  mots. 

—  Elles  ne  sont  pas  heureuses  ! 

Qu'il  dormît  ou  qu'il  veillât,  l'accent  de  cette  phrase  frappa 
si  vivement  le  cœur  de  la  fille,  qu'elle  s'approcha  du  grabat 
sur  lequel  gisait  son  père,  et  le  baisa  au  front.  Il  ouvrit  les 
yeux  en  disant  :  —  C'est  Delphine  ? 

—  Hé  bien,  comment  vas-tu? 

—  Bien,  dit-il.  Ne  sois  pas  inquiète,  je  vais  sortir.  Allez , 
allez ,  mes  enfans ,  soyez  heureux. 

Eugène  accompagna  Delphine  jusque  chez  elle  ;  mais,  in- 
quiet de  l'état  dans  lequel  il  avait  laissé  M.  Goriot,  il  refusa  de 
diner  avec  elle ,  et  revint  à  la  Maison-Tauquer.  Il  y  trouva  le 
père  Goriot  debout  et  prêt  à  s'attabler.  Bianchon  s'était  mis 
de  manière  à  bien  examiner  la  figure  du  vermicellier.  Quand 
il  lui  vit  prendre  son  pain  et  le  sentir  pour  juger  de  la  farine 
avec  laquelle  il  était  fait ,  l'étudiant ,  ayant  observé  dans  ce 
mouvement  une  absence  totale  de  ce  que  l'on  pourrait  nom- 
mer la  conscience  de  l'acte,  fit  un  geste  sinistre. 

—  Viens  donc  près  de  moi,  monsieur  l'interne  à  Cochin  ! 
dit  Eugène. 

Bianchon  s'y  transporta  d'autant  plus  volontiers  qu'il  allait 
être  près  du  vieux  pensionnaire. 

—  Qu'a-t-il  ?  demanda  Rastignac. 

r—  A  moins  que  je  ne  me  trompe,  il  est  flambé  !  Il  a  dû  se 
passer  quelque  chose  d'extraordinaire  en  lui,  car  il  me  sem- 
ble être  sous  le  poids  d'une  apoplexie  séreuse  imminente. 
Quoique  le  bas  de  la  figure  soit  assez  calme ,  les  traits  supé- 
rieurs du  visage  se  tirent  vers  le  front,  malgré  lui,  vois? 
Puis,  les  yeux  sont  dans  l'état  particulier  qui  dénote  l'invasion 
du  sérum  dans  le  cerveau.  Ne  dirait-on  pas  qu'ils  sont  pleins 
d'une  poussière  fine?  Demain  matin  j'en  saurai  davantage. 

—  Y  aurait-il  quelque  remède  ? 

—  Aucun.  Peut-être  pourra-t-on  retarder  sa  mort,  si  l'on 
trouve  les  moyens  de  déterminer  unercaction  vers  les  extré- 
mités, vers  les  jambes;  mais  si  demain  soir  les  symptômes  ne 
cessent  pas,  le  pauvre  bonhomme  est  perdu.  Sais-tu  par  quel 

2  3 


26  REYUE  DE  PARIS. 

év  énemenl  la  maladie  a  été  causée ,  car  il  a  dii  recevoir  quel- 
que coup  yiolent  sous  lequel  son  moral  aura  succombé. 

—  Oui,  dit  Rastignac  en  se  rappelant  que  les  deux  filles 
avaient  frappé  sans  relâche  sur  le  cœur  de  leur  père. 

—  Au  moins,  se  disait  Eugène,  Delphine  aime  son  père, 
elle: 

Le  soir,  aux  Italiens,  Rastignac  prit  quelques  précautions 
afin  de  ne  pas  trop  alarmer  madame  de  Nucingen. 

—  N'avez  pas  d'inquiétudes,  répondit-elle  aux  premiers 
mots  que  lui  dit  Eugène,  mon  père  est  fort.  Seulement,  ce 
matin,  nous  l'as  ons  un  peu  secoué.  Nos  fortunes  sont  en  ques- 
tion !  Songez-vous  à  l'étendue  de  ce  malheur  ?  Je  ne  vivrais 
pas  si  votre  affection  ne  me  rendait  pas  insensible  à  ce  que 
j'aurais  regardé  naguère  comme  des  angoisses  mortelles.  Il 
n'est  plus  aujourd'hui  qu'une  seule  crainte,  un  seul  malheur 
pour  moi ,  c'est  de  perdre  l'amour  qui  m'a  fait  sentir  le  plai- 
sir de  vi\re.  En  dehors  de  ce  sentiment,  tout  m'est  indiffé- 
rent, je  n'aime  plus  rien  au  monde.  Vous  êtes  toutpour  moi. 
Si  je  sensle  bonheur  d'être  riche,  c'est  pour  mieux  vous  plaire. 
Je  suis,  à  ma  honte,  plus  amante  que  je  ne  suis  fille.  Pour- 
quoi? je  ne  sais.  Toute  ma  vie  esten  vous.  Mon  père  m'a  donné 
un  cœur ,  mais  vous  l'avez  fait  battre.  Le  monde  entier  peut 
me  blâmer,  que  m'importe!  si  vous,  qui  n'avez  pas  le  droit 
de  m'en  vouloir,  m'acquittez  des  crimes  auxquels  me  con- 
damne un  sentiment  irrésistible.  Me  croyez-vous  une  fille 
dénaturée?  oh,  non  !  il  est  impossible  de  ne  pas  aimer  un  père 
aussi  bon  que  l'est  le  nôtre.  Pouvais-je  empêcher  qu'il  ne  vît 
enfin  les  suites  naturelles  de  nos  déplorables  mariages?  Pour- 
quoi ne  les  a-t-il  pas  empêchés  ?  N'était-ce  pas  à  lui  de  réflé- 
chir pour  nous  ?  Aujourd'hui,  je  le  sais,  il  souffre  autant  que 
nous;  mais  que  pouvons-nous  y  faire?  Le  consoler!  nous  ne 
le  consolerions  de  rien.  Notre  résignation  lui  ferait  plus  de 
douleur  que  nos  reproches  ou  nos  plaintes  ne  lui  causeraient 
de  mal.  Il  est  des  situations  dans  la  vie  où  tout  est  amer- 
tume. 

Eugène  resta  muet,  saisi  de  tendresse  par  l'expression  naïve 
d'un  sentiment  vrai.  Si  les  Parisiennes  sont  souvent  fausses, 
ivres  de  vanité,  personnelles,  coquettes  ,  froides,  il  est  sûr 


REVUE  DE  PARIS.  27 

que  qiiaud  elles  aiment  réellement,  elles  sacrifient  plus  de 
senlimens  que  les  autres  femmes  à  leurs  passions,  elles  se 
grandissent  de  toutes  leurs  petitesses,  et  deviennent  sublimes. 
Puis  Eugène  était  frappé  de  l'esprit  profond  et  judicieux  que 
la  femme  déploie  pour  juger  les  sentimens  les  plus  naturels, 
quand  une  affection  privilégiée  l'en  sépare  et  la  met  à  dis- 
tance. Madame  de  Js'ucingen  se  choqua  du  silence  que  gardait 
Eugène. 

—  A  quoi  pensez-vous  donc?  lui  demanda-t-elle. 

—  J'écoute  encore  ce  que  vous  m'avez  dit.  J'ai  cru  jusqu'Ici 
vous  aimer  plus  que  vous  ne  m'aimiez. 

Elle  sourit  et  s'arma  contre  le  plaisir  qu'elle  éprouva,  pour 
laisser  la  conversation  dans  les  bornes  imposées  par  les  con- 
venances. El!e  n'avait  jamais  entendu  les  expressions  vibran- 
tes dun  amour  jeune  et  sincère,  et,  quelques  mots  de  plus  , 
elle  ne  se  serait  plus  contenue. 

—  Eugène,  dit-elle  en  changeant  de  conversation,  vous  ne 
savez  donc  pas  ce  qui  se  passe?  Tout  Paris  sera  demain  chez 
madame  de  lieauséant.  Les  Rochegude  et  M.  d'Ajuda  se  sont 
entendus  pour  ne  rien  ébruiter  ;  mais  le  roi  signe  demain 
le  contrat  de  mariage ,  et  votre  cousine  ne  sait  rien  encore. 
Elle  ne  pourra  pas  se  dispenser  de  recevoir,  et  M.  d'Ajuda  ne 
sera  pas  à  son  bal.  On  ne  s'entretient  que  de  cette  aventure. 

—  Elle  monde  se  rit  d'une  infamie  !  et  il  y  trempe  !  Vous  ne 
gavez  pas  que  madame  de  Beauséant  en  mourra? 

—  N'on,  dit  Delphine  en  souriant,  vous  ne  connaissez  pas 
CCS  sortes  de  femmes-là.  Mais  tout  Paris  viendra  chez  elle ,  et 
j'y  serai  !  Je  vous  dois  ce  bonheur-là  pourtant. 

—  Mais ,  dit  Rastignac ,  n'est-ce  pas  un  de  ces  bruits  absur- 
des comme  on  en  fait  tant  courir  à  Paris? 

—  Nous  saurons  la  vérité  demain. 

Eugène  ne  rentra  pas  à  la  Maison-Vauquer.  Il  ne  put  se  ré- 
soudre à  ne  pas  jouir  de  son  nouvel  appartement.  Si, la  veille, 
il  avait  été  forcé  de  quitter  Delphine  à  une  heure  après  mi- 
nuit ,  ce  fut  Delphine  qui  le  quitta  vers  deux  heures  pour  re- 
tourner chez  elle.  Il  dormit  le  lendemain  assez  tard,  atten- 
dit vers  midi  madame  de  Nucingen  qui  vint  déjeuner  avec  lui. 
Les  jeunes  gen?  sont  si  avides  de  ces  jolis  bonheurs,  qu'il 


28  REVUE  DE  PARIS. 

avait  presque  oublié  le  père  Goriot.  Ce  fut  une  longue  félc 
pour  Inique  de  s'habituer  à  chacune  des  élégantes  choses  qui 
lui  appartenaient.  Madame  de  Nucingen  était  là,  donnante 
tout  un  nouveau  prix.  Cependant,  vers  quatre  heures,  les  deux 
amans  pensèrent  au  père  Goriot  en  songeant  au  bonheur  qu'il 
se  promettaitàvenir  demeurer  dans  cette  maison.  Eugène  fit 
observer  qu'il  était  nécessaire  d'y  transporter  promptement  le 
bonhomme,  s'il  devait  être  malade;  et  quitta  Delphine  pour 
courir  à  la  Maison- Vauquer.  Ni  le  père  Goriot,  ni  Bianchon 
n'étaient  à  table. 

— lié  bien!  lui  dit  le  peintre,  le  père  Goriot  estéclopé.  Bian- 
chon est  là-haut  près  de  lui.  Le  bonhomme  a  vu  l'une  de  ses 
filles,  la  comtesse  de  Restaurama.  Puis  il  a  voulu  sortir ,  et 
sa  maladie  a  empiré.  La  société  va  être  privée  d'un  de  ses  plus 
beaux  ornemens. 

Rastignac  s'élança  vers  l'escalier. 

—  Hé ,  monsieur  Eugène  ! 

—  Monsieur  Eugène!  madame  vous  appelle,  cria  Sylvie. 

—  Monsieur  ,  lui  dit  la  veuve,  monsieur  Goriot  et  vous  , 
vous  deviez  sortir  le  quinze  février.  Yoici  trois  jours  que  le 
quinze  est  passé,  nous  sommes  au  dix-huit,  il  faudra  me  payer 
un  mois  pour  vous  et  pour  lui;  mais,  si  vous  voulez  garantir 
M.  Goriot,  votre  parole  me  suffira. 

—  Pourquoi  ?  N'avez-vous  pas  confiance  ? 

—  Confiance  !  Si  le  bonhomme  n'avait  plus  sa  tête  et  mou- 
rait, ses  filles  ne  me  donneraient  pas  un  liard,  et  toute  sa  dé- 
froque ne  vaut  pas  dix  francs.  Il  a  emporté  ce  malin  ses  der- 
niers couverts,  je  ne  sais  pourquoi.  Il  s'était  mis  en  jeune 
homme.  Dieu  me  pardonne ,  je  crois  qu'il  avait  du  rouge ,  il 
m*a  paru  rajeuni. 

—  Je  réponds  de  tout,  dit  Eugène  en  frissonnant  d'horreur, 
et  appréhendant  une  catastrophe. 

Il  monta  chez  le  père  Goriot.  Le  vieillard  gisait  sur  son  lit, 
et  Bianchon  était  auprès  de  lui. 

—  Bonjour,  père,  lui  dit  Eugène. 

Le  bonhomme  lui  sourit  doucement,  et  répondit  en  tour- 
nant vers  lui  des  yeux  glauques  ;  —  Comment  va-t-elle  ? 

—  Bien.  El  vous? 


REVUE  DE  PARIS.  29 

—  Pas  mal. 

—  Ne  le  fatigue  pas,  dit  Biaiichou  en  enliaîuaut  Eugéue 
dans  un  coin  de  la  chambre. 

—  Hé  bien  !  lui  dit  Rastignac. 

—  Il  ne  peut  être  sauvé  que  par  un  miracle  !  La  congestion 
séreuse  a  eu  lieu  ;  il  aies  sinapismes  ;  heureusement  il  les  sent; 
ils  agissent. 

—  Peut-on  le  transporter? 

—  Impossible.  Il  faut  le  laisser  là,  lui  éviter  tout  mouve- 
ment physique  et  toute  émotion... 

—  Mon  bon  Bianchon,  dit  Eugène,  nous  le  soignerons  à 
nous  deux. 

—  J'ai  déjà  fait  venir  le  médecin  en  chef  de  mon  hôpital. 

—  Hé  bien  ? 

—  Il  prononcera  demain  soir.  Il  m'a  promis  devenir  après 
sa  journée.  Malheureusement  ce  fichu  bonhomme  a  commis 
ce  malin  une  imprudence  sur  laquelle  il  ne  veut  pas  s'expli- 
quer. Il  est  entêté  comme  une  mule.  Quand  je  lui  parle,  il 
faîl  semblant  de  ne  pas  entendre,  et  dort  pour  ne  pas  me  ré- 
pondre; ou  bien  il  se  met  à  geindre,  s'il  a  les  yeux  ouverts.  Il 
est  sorti  vers  le  malin,  il  a  été  à  pied  dans  Paris,  on  ne  sait  pas 
où.  Il  a  emporté  tout  ce  qu'il  possédait  de  vaillant,  il  a  été 
faire  quelque  sacré  trafic  pourlequel  il  a  outrepassé  ses  forces  ! 
Une  de  ses  filles  est  venue. 

—  La  comtesse  ?  dit  Eugène.  Une  grande  brune,  l'œil  vif 
et  bien  coupé ,  joli  pied,  taille  souple  ? 

—  Oui. 

—  Laisse-moi  seul  un  moment  avec  lui,  ditRastignac.  Je 
vais  le  confesser  ,  il  me  dira  tout ,  à  moi. 

—  Je  vais  aller  dîner  pendant  ce  temps-là.  Seulement  lâ- 
che de  ne  pas  trop  l'agiler ,  nous  avons  encore  quelaue  es- 
poir. 

—  Sois  tranquille. 

—  Elles  s'amuseront  bien  demain!  dit  le  père  Goriot  à  Eu- 
gène quand  ils  furent  seuls.  Elles  vont  à  un  grand  bal  ! 

—  Qu'avez-vous  donc  fait  ce  matin,  papa,  pour  être  si  souf- 
frant ce  soir  qu'il  vous  faille  rester  au  lit .' 

—  Rien. 

2  3. 


30  REVUE  DE  PARIS. 

—  Ànaslasie  est  venue  ?  demanda  Raslignac. 

—  Qui ,  répondit  le  père  Goriot. 

—  Hé  bien  !  ne  me  cachez  rien.  Que  tous  a-t-elle  donc  en- 
core demandé? 

—  Ah  !  reprit-il  en  rassemblant  ses  forces  pour  parler ,  elle 
éîait  bien  malheureuse  ,  allez,  mon  enfant  !  Nasie  n'a  pas  un 
sou  depuis  l'affaire  des  diamans.  Elle  avait  commandé,  pour 
ce  bal ,  une  robe  lamée  d'or  qui  doit  lui  aller  comme  un  bijou. 
Sa  couturière,  une  infâme  ,  n'a  pas  voulu  lui  faire  crédit,  et 
sa  femme  de  chambre  a  payé  mille  francs  en  à-compte  sur  la 
toilette.  Pauvre  Nasie  ,  en  être  venue  là  !  Ça  m'a  déchiré  le 
cœur.  Mais  la  femme  de  chambre,  voyant  monsieur  de  Res- 
taud  retirer  toute  sa  confiance  à  ÎS'asie  ,  a  eu  peur  de  perdre 
son  argent,  et  s'entend avecla  couturière  pourne  livrer larobe 
que  si  les  mille  francs  sont  rendus.  Le  bal  est  demain,  la  robe 
est  prête,  Nasie  est  au  désespoir,  comprenez-vous?  elle  a 
voulu  m'emprunter  mes  couverts  pour  les  engager.  Elle  est 
dans  l'enfer.  Son  mari  veut  quelle  aille  à  ce  bal  pour  montrer 
à  tout  Paris  les  diamans  qu'on  prétend  vendus  par  elle.  Peut- 
elle  dire  à  ce  monstre  :  «  —  Je  dois  mille  francs,  payezdes  ?» 
Non.  J'ai  compris  ça  !  Sa  sœur  Delphine  ira  là  dans  une  toi- 
lette superbe,  Anastasie  ne  doit  pas  être  au-dessous  de  sa  ca- 
dette. Et  puis  elle  est  si  noyée  de  larmes,  ma  pauvre  fille  ! 
J'ai  été  si  humilié  de  n'avoir  pas  eu  douze  mille  francs  hier, 
que  j'aurais  donné  le  reste  de  ma  misérable  vie  pour  rache- 
ter ce  tort-là.  Yoyez-vous ,  j'avais  eu  la  force  de  tout  suppor- 
ter; mais  mon  dernier  manque  d'argent  m'a  crevé  le  cœur. 
Oh,  oh  !  je  n'en  ai  fait  ni  un  ni  deux,  je  me  suis  rafistolé,  re- 
quinqué; j'ai  vendu  pour  six  cents  francs  de  couverts  et  de 
boucles ,  puis  j'ai  engagé ,  pour  un  an ,  mon  titre  de  renie  via- 
gère contre  quatre  cents  francs  une  fois  payés,  au  papa  Gob- 
seck. Bah  !  je  mangerai  du  pain  !  ça  me  suffisait  quand  j'étais 
jeune ,  ça  peut  encore  aller.  Au  moins  elle  aura  une  belle  soi- 
rée, maNasie.  Elle  serapimpante,  j'ai  le  billet  de  mille  francs 
là  sous  mon  chevet.  Ça  me  réchauffe  d'avoir  là  sous  la  tête  ce 
qui  va  faire  plaisir  à  la  pauvre  Nasie.  Elle  pourra  mettre  sa 
mauvaise  Victoire  à  la  porte.  A-t-on  vu  cela  ?  des  domestiques 
ïie  pas  avoir  confiance  en  leurs  maîtres  !  Demain  je  serai  bien, 


REVUE  DE  PARIS.  81 

Nasie  \ient  à  dix  heures.  Je  ne  veux  pas  qu'elles  me  croient 
malade,  elles  n'iraient  point  au  bal,  elles  me  soigneraient. 
Nasie  m'embrassera  demain  comme  son  enfant,  ses  caresses 
me  guériront.  Enfln,  n'aurais-je  pas  dépensé  mille  francs  chez 
l'apothicaire,  j'aime  mieux  les  donnera  mon  Guéris-Tout, 
à  ma  rsasie  !  Je  la  consolerai  dans  sa  misère,  au  moins  I  Ça 
m'acquitte  du  tort  de  m'élre  fait  du  viager.  Elle  est  au  fond 
de  l'abime,  et  moi  je  ne  suis  plus  assez  fort  pour  l'en  tirer. 
Oh  !  je  vais  me  remettre  au  commerce.  J'irai  à  Odessa  pour  y 
acheter  du  grain.  Les  blés  valent  là  trois  fois  moins  que  les 
nôtres  ne  coûtent.  Si  l'introduction  des  céréales  est  défendue 
en  nature,  les  braves  gens  qui  font  les  lois  n'ont  pas  songé  à 
prohiber  les  fabrications  dont  les  blés  sont  le  principe.  Hé, 
i.é  I...  J'ai  trouvé  cela ,  moi ,  ce  matin  I  II  y  a  de  beaux  coups 
à  faire  dans  les  amidons. 

—  Il  est  fou,  sf»  dit  Eugène  en  regardant  le  vieillard.  Al- 
lons, restez  en  repos,  ne  parlez  pas... 

Eugène  descendit  pour  dîner  quand  Bianchonremonta,  puis 
tous  deux  passèrent  la  nuit,  occupés,  l'un  à  lire  ses  livres  de 
médecine,  l'autre  à  écrire  à  sa  mère  et  à  ses  sœurs. 

Le  lendemain,  les  symptômes  qui  se  déclarèrent  chez  le 
malade  furent,  suivant  Bianchon,d'un  favorable  augure;  mais 
ilsexigèrentdessoinscontinuelsdontles  deux étudians étaient 
seuls  capables,  et  dans  le  récit  desquels  il  est  impossible  de  com- 
promettre la  pudibonde  phraséologie  de  l'époque.  Les  sang- 
sues mises  sur  lecorpsappauvri  du  bonhomme  furent  accom- 
pagnées de  cataplasmes,  des  bains  depieds,  de  manœuvres  mé- 
dicales pour  les  quelles  il  fallait  d'ailleurs  la  force  et  le  dé- 
vouement de  deux  jeunes  gens.  Madame  de  Restaud  ne  vint 
pas,  elle  en^  oya  chercher  sa  somme  par  un  commissionnaire. 

—  Je  croyais  qu'elle  serait  venue,  elle-même. Mais  ce  n'est 
pas  un  mal,  elle  se  serait  inquiétée,  dit  le  père  en  paraissant 
heureux  de  celte  circonstance. 

xS.  sept  heures  du  soir,  Thérèse  \int  apportera  Eugène  une 
lettre  de  Delphine. 

«  Que  faites-vous  donc,  mon  ami? A  peine  aimée,  scrais-je 
déjà  négligée?  Vous  m'avez  montré,  dans  ces  contidences  ver- 
sées de  cœur  à  cœur,  une  trop  belle  ame  pour  n'être  pas  de 


32  REVUE  DE  PARIS. 

ceux  qui  reslent  toujours  fidèles  en  voyant  combien  les  senti- 
mens  ont  de  nuances.  Comme  vous  l'avez  dit  en  écoutant  la 
prière  deMosè  :  «Aux  uns,  c'est  une  même  note,  aux  autres, 
c'est  l'infini  de  la  musique  !  »  Songez  que  je  vous  attends  ce 
soir  pour  aller  au  bal  de  madame  de  Beauséant.  Décidément 
le  contrat  de  M.  d'Ajuda  s'est  signé  ce  malin  à  la  cour,  et  la 
pauvre  vicomtesse  ne  l'a  su  qu'à  deux  heures.  Tout  Paris 
va  se  porter  chez  elle,  comme  le  peuple  encombre  la 
Grève  quand  il  doit  y  avoir  une  exécution.  N'est-ce  pas  hor- 
rible d'aller  voir  si  cette  femme  cachera  sa  douleur,  si  elle 
saura  bien  mourir!  Je  n'irais  certes  pas,  mon  ami,  si  j'avais 
été  déjà  chez  elle;  mais  elle  ne  recevra  plus  sans  doute,  et 
tous  les  efforts  que  j'ai  faits  seraient  superflus.  Ma  situation 
est  bien  différente  de  celle  des  autres.D'ailleurs,  j'y  vais  pour 
vous  aussi.  Je  vous  attends.  Si  vous  n'étiez  pas  prés  de  moi 
dans  deux  heures,  je  ne  sais  si  je  vous  pardonnerais  cette  fé- 
lonie. » 

Rastignac  prit  une  plume  et  répondit  ainsi. 

«J'attends  unmédecinpour  savoirsi  votre  père  doit  vivre 
encore.  Il  est  mourant,  j'irai  vous  porter  l'arrêt ,  et  j'ai  peur 
que  ce  ne  soit  un  arrêt  de  mort.  Vous  verrez  si  vous  pouvez 
aller  au  bal.  Mille  tendresses.  » 

Le  médecin  vint  à  huit  heures  et  demie  ,  et ,  sans  donner 
un  avis  favorable  ,  il  ne  pensa  pas  que  la  mort  dut  être  im- 
minente. 11  annonça  des  mieux  et  des  rechutes  alternatives 
d'où  dépendraient  la  vie  et  la  raison  du  bonhomme. 

—  Il  vaudrait  mieux  qu'il  mourut  promptement ,  fut  le 
dernier  mot  du  docteur. 

Eugène  confia  le  père  Goriot  aux  soins  de  Bianchon ,  et 
partit  pour  aller  porter  à  madame  de  Nucingen  les  tristes 
nouvelles  qui  ,  dans  son  esprit  encore  imbu  des  devoirs  de 
famille,  devaient  suspendre  toute  joie. 

—  Dites-lui  qu'elle  s'amuse  tout  de  même ,  lui  cria  le  père 
Goriot  qui  paraissait  assoupi ,  mais  qui  se  dressa  sur  son  séant 
au  moment  où  Rastignac  sortit. 

Le  jeune  homme  se  présenta  navré  de  douleur  à  Delphine , 
et  la  trouva  coiffée  ,  chaussée  ,  n'ayant  plus  que  sa  robe  de 
bal  à  mettre.  Mais ,  semblables  aux  coups  de  pinceau  par  les- 


REVUE  DE  PARIS.  33 

quels  les  peintres  achèvent  leurs  tableaux ,  les  derniers  ap- 
prêts voulaient  plus  de  temps  que  n'en  demandait  le  fond 
même  de  la  toile. 

—  lié  quoi ,  vous  n'êtes  pas  habillé?  dit-elle. 

—  Mais,  madame  ,  votre  père.... 

—  Encore  mon  père  !  s'écria-t-elle  enTinterrompanl ,  mais , 
vousne  m'apprendrez  pas  ce  que  je  dois  à  mon  père.  Je  con- 
nais mon  père  depuis  long-temps  !  Pas  un  mot ,  Eugène.  Je 
ne  vous  écouterai  que  quand  vous  aurez  fait  votre  toilette. 
Thérèse  a  tout  préparé  chez  vous  ;  ma  voiture  est  prêle , 
prenez-la ,  revenez.  Nous  causerons  de  mon  père  en  allant 
au  bal.  Il  faut  partir  de  bonne  heure;  car  si  nous  sommes 
pris  dans  la  file  des  voitures  ,  nous  serons  bien  heureux  de 
faire  notre  entrée  à  onze  heures 

—  Madame 

—  Allez  !  pas  un  mot. 

Elle  courut  dans  son  boudoir  pour  y  prendre  un  collier. 

—  Mais ,  allez  donc  ,  monsieur  Eugène  ,  vous  fâcherez 
madame,  dit  Thérèse  en  poussant  le  jeune  homme  épouvanté 
de  cet  élégant  parricide. 

Il  alla  s'habiller  en  faisant  les  plus  tristes  ,  les  plus  décou- 
rageantes réflexions.  Il  voyait  la  société  comme  un  océan  de 
boue  dans  lequel  un  homme  se  plongeait  jusqu'au  cou  s'il  y 
trempait  le  pied. 

—  Il  ne  s'y  commet  que  des  crimes  mesquins  !  so  dit-il. 
Vautrin  est  plus  grand. 

Sa  pensée  le  reporta  dans  le  sein  de  sa  famille  :  il  se  sou- 
Nint  des  pures  émotions  de  cette  vie  calme;  il  se  rappela  les 
jours  passés  au  milieu  des  êtres  dont  il  était  chéri ,  et  qui , 
en  se  conformant  aux  lois  naturelles  du  foyer  domestique  ,  y 
trouvaient  un  bonheur  plein ,  continu,  sans  angoisses.  Ilavail 
vu  les  trois  grandes  expressions  de  la  société  :  l'Obéissance  , 
la  Lutte  et  la  Révolte;  la  Famille  ,  le  Monde  et  Vautrin.  Mal- 
gré SCS  bonnes  pensées ,  il  ne  se  sentit  pas  le  courage  de  ve- 
nir confesserlafoi  des  âmes  pures  à  Delphine  ,  en  lui  ordon- 
nant la  Vertu  au  nom  de  l'Amour.  Déjà  sou  éducation  com- 
mencée avait  porté  ses  fruits.  Il  aimait  égoïstement  déjà.  Son 
(acl  lui  avait  perniis  de  reconnaître  la  nature  du  cœur  de  Del- 


34  REVUE  DE  PARIS. 

phine.  Il  pressentait  qu'elle  était  capable  de  marcher  sur  le 
corps  de  son  père  pour  aller  au  bal ,  et  il  n'ayaitni  la  force 
de  jouer  le  rôle  d'un  raisonneur,  ni  le  courage  delui  déplaire  , 
ni  la  vertu  de  la  quitter. 

— Elle  ne  me  pardonnerait  jamais  d'avoir  eu  raison  contre 
elle  dans  celte  circonstance ,  se  dit-il. 

Puis  il  commenta  les  paroles  des  médecins ,  il  se  plut  à  pen- 
ser que  le  père  Goriot  n'était  pas  aussi  dangereusement  ma- 
lade qu'il  le  croyait;  enfin,  il  entassa  des  raisonnemens  as- 
sassins pour  justifier  Delphine.  Elle  ne  connaissait  pas  l'état 
dans  lequel  était  son  père.  Le  bonhomme  lui-même  la  renver- 
rait au  bal ,  si  elle  l'allait  voir.  Souvent  la  loi  sociale,  impla- 
cable dans  sa  formule ,  condamne  là  où  le  crime  apparent  est 
excusé  par  les  innombrables  modifications  que  la  différence 
des  caractères  et  que  la  diversité  de  situations  qui  en  résulte, 
introduisent  au  milieu  des  familles.  Eugène  voulait  se  trom- 
per lui-même;  il  était  prêta  faire  à  sa  maîtresse  le  sacrifice  de 
sa  conscience,  car  depuis  deux  jours,  tout  était  changé  dans 
sa  vie.  La  Femme  y  avait  jeté  ses  désordres ,  elle  avait  fait 
pàîir  la  famille ,  elle  avait  tout  confisqué  à  son  profit.  Rasti- 
gnac  et  Delphine  s'étaient  rencontrés  dans  des  conditions  vou- 
lues pour  éprouver  l'un  et  l'autre  les  plus  vives  jouissances. 
Leur  passion  bien  préparée  avait  grandi  par  ce  qui  tue  le  désir. 
Eugène  s'aperçut  qu'il  n'avait  que  désiré  cette  femme ,  et  qu'il 
ne  l'avait  aimée  qu'au  lendemain  du  bonheur ,  car  l'amour 
n'est  peut-être  que  la  reconnaissance  du  plaisir.  Infâme  ou 
sublime,  il  aimait  cette  femme  pour  toutes  les  voluptés  qu'il 
lui  avait  apportées  en  dot,  et  pour  toutes  celles  qu'il  en  avait 
reçues;  de  même  que  Delphine  aimait  Rastignac  autant  que 
Tantale  aurait  aimé  l'ange  qui  serait  venu  satisfaire  sa  faim, 
ou  étancher  la  soif  de  son  gosier  desséché. 

—  Hé  bien!  comment  va  mon  père?  lui  dit  madame  de 
Nucingen  quand  il  fut  de  retour  et  en  costume  de  bal. 

—  Extrêmement  mal,  répondit-il,  et  si  vous  voulez  me 
donner  une  preuve  de  votre  affection ,  nous  allons  l'aller 
voir. 

—  Hé  bien,  oui!  dit-elle,  mais  après  le  bal.  Mon  bon  Eu- 
gène, sois  gentil  ;  ne  me  fais  pas  de  morale,  viens  ! 


REVUE  DE  PARIS.  ?5 

Ils  paiiirent.  Eugène  resta  silencieux  pendant  une  partie  du 
chemin. 

—  Qu'avez-vous  donc  ?  dit-elle. 

—  J'entends  le  râle  de  votre  père ,  répondit-il  avec  l'accent 
de  la  fâcherie. 

Et  il  se  mit  à  raconter  avec  la  chaleureuse  éloquence  du 
jeune  âge  la  féroce  action  à  laquelle  madame  de  Restaud  a\ait 
été  poussée  par  la  vanité ,  la  crise  mortelle  que  le  dernier 
dévouement  du  père  avait  déterminée,  et  ce  que  coûterait  la 
robe  lamée  d'Anastasie.  Delphine  pleurait. 

—  Je  vais  être  laide,  pensa-l-elle. 
Ses  larmes  se  séchèrent. 

—  J'irai  garder  mon  père,  je  ne  quitterai  pas  son  chevet , 
reprit-elle. 

—  lia  I  te  voilà  comme  je  te  voulais,  s'écria  Rastignac. 
Les  laternes  de  cinq  cents  voitures  éclairaient  les  abords  de 

l'hôtel  de  Beauséant.  De  chaque  côté  de  la  porte  illuminée , 
piaffait  un  gendarme.  Le  grand  monde  affluait  si  abondam- 
ment, et  chacun  mettait  tant  d'empressement  à  voir  une 
femme  aussi  grande  au  moment  de  sa  chute ,  que  les  apparlc- 
mens  situés  au  rez-de-chaussée  de  l'hôtel  étaient  déjà  pleins 
quand  madame  de  Nucingen  et  Rastignac  s'y  présentèrent. 
Depuis  le  moment  où  toute  la  course  rua  chez  la  grande  Ma- 
demoiselle à  qui  Louis  XIV  arrachait  son  amant,  nul  désastre 
de  cœur  ne  fut  plus  éclatant  que  ne  l'était  celui  de  madame 
de  Beauséant.  En  cette  circonstance,  la  dernière  fille  de  la 
quasi-royale  maison  de  Bourgogne  se  montra  supérieure  à 
son  mal ,  et  domina  jusqu'à  son  dernier  moment  le  monde 
dont  elle  méprisait  les  opinions,  et  dont  elle  n'avait  accepté 
les  vanités  que  pour  les  faire  servir  au  triomphe  de  sa  passion. 
Les  plus  belles  femmes  de  Paris  encombraient  ses  salons  de 
fleurs  et  de  toilettes  gracieuses.  Les  hommes  les  plus  distin- 
gués de  la  cour,  les  ambassadeurs,  les  ministres,  les  illustra- 
tions de  tout  genre ,  chamarrés  de  croix,  de  plaques,  de  cor- 
dons multicolores,  se  pressaient  autour  de  la  vicomtesse. 
L'orchestre  faisait  résonner  les  motifs  de  sa  musique  dans  les 
lambris  dorés  de  ce  palais ,  désert  pour  elle.  Madame  de  Beau- 
séant  se  tenait  debout  dans  son  premier  salon  pour  recevoir 


36  REVUE  DE  PARIS. 

ses  prétendus  amis.  Elle  était  vêtue  de  blanc  et  n'avait  aucun 
ornement  dans  ses  cheveux,  simplement  nattés.  Elle  sem- 
blait calme,  et  n'afûchait  ni  douleur,  ni  Oerté  ,  ni  fausse  joie. 
Personne  ne  pouvait  lire  dans  son  ame.  C'était  une  Niobé  de 
marbre.  Son  sourire  à  ses  intimes  amis  fut  parfois  railleur; 
mais  elle  parut  à  tous  semblable  à  elle-même,  et  se  montra 
si  bien  ce  qu'elle  était  quand  le  bonheur  laparail  de  ses  rayons, 
que  les  plus  insensibles  l'admirèrent,  comme  les  jeunes  Ro- 
maines applaudissaient  le  gladiateur  qui  savait  sourire  en  ex- 
pirant. Le  monde  semblait  s'être  paré  pour  faire  ses  adieux  à 
l'une  de  ses  souveraines. 

—  Je  tremblais  que  vous  ne  vinssiez  pas,  dit-elle  à  Ras- 
tignac. 

—  Madame,  répondit-il  d'une  voix  émue  en  prenant  ce 
mot  pour  un  reproche  ,  je  suis  venu  pour  rester  le  dernier. 

—  Bien,  dit-elle  en  lui  pressant  la  main,  vous  êtes  le  seul 
ici  peut-être  auquel  je  puisse  me  fier.  Mon  ami,  aimez  une 
femme  que  vous  puissiez  aimer  toujours.  N'en  abandonnez 
aucune. 

Elle  prit  le  bras  de  Raslignac  et  le  mena  sur  un  canapé  , 
dans  le  salon  où  l'on  jouait. 

—  Allez  lui  dit-elle,  chez  M.  d'Ajuda.  Jacques,  mon  valet 
de  chambre ,  vous  y  conduira  et  vous  remettra  une  lettre 
pour  lui.  Je  lui  demande  ma  correspondance.  Il  vous  la  re- 
mettra tout  entière,  j'aime  aie  croire.  Si  vous  avez  mes  let- 
tres, montez  dans  ma  chambre.  On  me  préviendra. 

Elle  se  leva  pour  aller  au-devant  de  la  duchesse  de  Lan- 
geais, sa  meilleure  amie,  qui  venait  aussi.  Rastignac  partit,  fit 
demander  M.  d'Ajuda  chez  M.  de  Rochegude  où  il  devait  pas- 
ser la  soirée ,  et  où  il  le  trouva.  Le  marquis  l'emmena  chez 
lui,  remituneboîteàrétudiant,etlui  dit:— Ellesy  sont  toutes. 

Il  parut  vouloir  parler  à  Eugène,  soit  pour  le  questionner 
sur  les  événemens  du  bal  et  sur  la  vicomtesse,  soit  pour  lui 
avouer  que  déjà  peut-être  il  était  au  désespoir  de  son  ma- 
riage ,  comme  il  le  fut  plus  tard  ;  mais  un  éclair  d'orgueil 
brilla  dans  ses  yeux,  et  il  eut  le  déplorable  courage  de  garder 
le  secret  sur  ses  plus  nobles  sentimens. 

—  Ne  lui  dites  rien  de  moi,  mon  cher  Eugène. 


REVIjE  de  paris.  37 

Il  pressa  la  main  de  Raslignac  par  un  mou\emenl  affec- 
tueusement triste,  et  lui  fit  signe  de  partir.  Eugène  revint  à 
l'hôtel  de  Beauséaut,  et  fut  introduit  dans  la  chambre  de  la  vi- 
comtesse ,  où  il  vit  lés  apprêts  d'un  départ.  Il  s'assit  auprès 
du  feu,  regarda  la  cassette  en  cèdre,  et  tomba  dans  une  pro- 
fonde mélancolie.  Pour  lui  ,  madame  de  Beauséant  ayait 
les  proportions  des  déesses  de  Vlliade. 

—  Ha!  mon  ami,  dit  la  vicomtesse  en  entrant  et  appuyant 
sa  main  sur  l'épaule  de  Raslignac. 

Il  aperçut  sa  cousine  en  pleurs,  les  yeux  levés,lamain  pen- 
dante. Elle  prit  tout-à-coup  la  boîte,  la  plaça  dans  le  feu  et 
la  vit  brûler. 

—  Ils  dansent  !  ils  sont  venus  tous  bien  exactement,  tandis 
que  la  mort  viendra  tard.— Chut!  mon  ami,  dit-elle  en  met- 
tant un  doigt  sur  la  bouche  de  Raslignac,  prêt  à  parler.  Je 
ne  reverrai  plus  jamais  ni  Paris  ni  le  monde.  A  cinq  heures 
du  malin,  je  vais  partir  pour  aller  m'eusevelir  au  fond  de  la 
Normandie.  Depuis  trois  heures  après  midi,  j'ai  élé  obligée 
de  faire  mes  préparatifs,  signer  des  actes,  voir  à  des  affaires, 
je  ne  pouvais  envoyer  personne  chez.... 

Elle  s'arrêta. 

—  Il  était  sûr  qu'on  le  trouverait  chez.... 

Elle  s'arrêta  encore  accablée  de  douleur.  En  ces  momens 
tout  est  souffrance,  et  certains  mots  sont  impossibles  à  pro- 
noncer. 

—  Enfin,  reprit-elle,  je  comptais  sur  vous  ce  soir  pour  ce 
dernier  service.  Je  voudrais  vous  donner  un  gage  de  mon 
amitié.  Je  penserai  souvent  à  vous,  qui  m'avez  paru  bon  et 
noble,  jeune  et  candide  au  milieu  de  ce  monde  où  ces  qua- 
lités sont  si  rares.  Je  voudrais  que  vous  pensiez  quelquefois 
à  moi.  Tenez,  dit-elle  en  jetant  les  yeux  autour  d'elle ,  voici 
le  coffret  où  je  mettais  mes  gants.  Toutes  les  fois  que  j'en  ai 
pris  avant  d'aller  au  bal  ou  au  spectacle,  je  me  sentais  belle, 
parce  que  j'étais  heureuse,  et  je  n'y  touchais  que  pour  y  lais- 
ser quelque  pensée  gracieuse  :  il  y  a  beaucoup  de  moi  là-de- 
dans, il  y  a  toute  une  madame  de  Beauséant  qui  n'est  plus. 
Accepte7-le.  J'aurai  soin  qu'on  le  porte  chez  vous,  rue  d'Ar- 
tois. Madame  de  Nucingen  est  fort  bien  ce  soir,  aimez-la  bien. 

•2  4 


38  REVUE  DE  PARIS. 

Nous  118  nous  verrons  plus,  mon  ami,  mais  soj^ez  sûr  que  je 
ferai  des  yœux  pour  vous;  vous  avez  été  bon  pour  moi.  Des- 
cendons, je  neveux  pas  leur  laisser  croire  que  je  pleure.  J'ai 
l'éternité  devant  moi,  j'y  serai  seule,  et  personne  ne  m'y  de- 
mandera compte  de  mes  larmes.  Encore  un  regard  à  cette 
chambre. 

Elle  s'arrêta,  puis,  après  s'être  un  moment  caché  les  yeux 
avec  sa  main,  elle  se  les  essuya,  les  baigna  d'eau  fraîche,  et 
prit  le  bras  de  l'étudiant. 

—  Marchons  !  dit-elle. 

Rastignac  n'avait  pas  encore  senti  d'émotion  aussi  violente 
que  le  fut  le  contact  de  cette  douleur  si  noblement  contenue. 

En  rentrant  dans  le  bal ,  Eugène  en  fit  le  tour  avec  ma- 
dame de  Beauséant,  dernière  et  délicate  attention  de  cette 
gracieuse  femme.  En  entrant  dans  la  galerie  où  l'on  dansait, 
Rastignac  fut  surpris  de  rencontrer  un  de  ces  couples  que  la 
réunion  de  toutes  les  beautés  humaines  rend  sublimes  à  voir. 
Jamais  il  n'avait  eu  l'occasion  d'admirer  de  telles  perfections. 
Pour  tout  exprimer  en  un  mot,  l'homme  était  un  Antinoiis 
vivant,  et  ses  manières  ne  détruisaient  pas  le  charme  qu'on 
éprouvait  à  le  regarder.  La  femme  était  une  fée  ;  elle  enchan- 
tait le  regard,  elle  fascinait  l'ame,  irritait  les  sens  les  plus 
froids.  La  toilette  s'harmoniait  chez  l'un  et  chez  l'autre  avec 
la  beauté.  Tout  le  monde  les  contemplait  avec  plaisir  et  en- 
viait le  bonheur  qui  éclatait  dans  l'accord  de  leurs  yeux  et 
de  leurs  mouvemens. 

—  Mon  Dieu,  qui  est  cette  femme  ?  dit  Rastignac. 

—  Oh  !  la  plus  incontestablement  belle,  répondit  la  vicom- 
tesse. C'est  lady  Brandon;  elle  est  aussi  célèbre  par  son  bon- 
heur que  par  sa  beauté.  Elle  a  tout  sacrifié  à  ce  jeune  homme. 
Ils  ont,  dit-on,  des  enfans  ,  mais  le  malheur  plane  toujours 
sur  eux.  On  dit  que  lord  Brandon  a  juré  de  tirer  une  effroya- 
ble vengeance  de  sa  femme  et  de  cet  amant.  Ils  sont  heureux, 
mais  ils  tremblent  sans  cesse, 

—  Et  lui? 

—  Comment!  vous  ne  connaissez  pas  le  colonel  Franches- 
sini? 

—  Celui  qui  s'est  battu.*. 


HETUE  DE  PARIS.  39 

—  Il  y  a  trois  Jours ,  oui.  Il  ayait  été  provoqué  par  le  fils 
d'un  banquier  :  il  ne  voulait  que  le  blesser  ,  mais  il  l'a  tué. 

—  Oh! 

—  Qu'ayez-Tous  donc?  TOUS  frissonnez,  dit  la  yicomlesse. 

—  Je  n'ai  rien!  répondit  Rastignac. 

Une  sueur  froide  lui  coulait  dans  le  dos.  Vautrin  lui  appa- 
raissait avec  sa  flgure  de  bronze.  Le  héros  du  bagne  donnant 
la  main  au  héros  du  bal  changeait  pour  lui  l'aspect  de  la  so- 
ciété. Bientôt  il  aperçut  les  deux  sœurs ,  madame  de  Restaud 
et  madame  de^Vucingen.  La  comtesse  était  magnifique  avec 
tous  ses  diamans  étalés ,  qui,  pour  elle  ,  étaient  brûlans  sans 
doute ,  elle  les  portait  pour  la  dernière  fois.  Quelque  puissant 
que  fût  son  orgueil  et  son  amour,  elle  ne  soutenait  pas  bien 
les  regards  de  son  mari.  Ce  spectacle  n'était  pas  de  nature  à 
rendre  les  pensées  de  Rastignac  moins  tristes.  S'il  avait  re>Ti 
Vautrin  dans  le  colonel  italien,  il  revit  alors,  sous  les  dia- 
mans des  deux  sœurs ,  le  grabat  sur  lequel  gisait  le  père  Go- 
riot. Son  attitude  mélancolique  ayant  trompé  la  vicomtesse, 
elle  lui  retira  son  bras. 

—  Allez!  je  neveux  pas  vous  coûter  un  plaisir,  dit-elle. 
Eugène  fut  bientôt  réclamé  par  Delphine ,  heureuse  de 

l'effet  qu'elle  produisait,  et  jalouse  de  mettre  aux  pieds  de 
l'étudiant  les  hommages  qu'elle  recueillait  dans  ce  monde 
où  elle  espérait  être  adoptée. 

—  Comment  trouvez-vous  >*asie?  dit-elle. 

—  Elle  a ,  dit  Rastignac  ,  escompté  jusqu'à  la  mort  de  son 
père! 

Vers  quatre  heures  du  matin,  la  foule  des  salons  com- 
mençait à  s'éclaircir.  Bientôt  la  musique  ne  se  fît  plus  enten- 
dre. La  duchesse  de  Langeais  et  Rastignac  se  trouvèrent  seuls 
dans  le  grand  salon,  La  vicomtesse,  croyant  n'y  rencontrer 
que  l'étudiant,  y  vint,  après  avoir  dit  adieu  à  M.  de  Beau- 
séant  qui  s'alla  coucher,  en  lui  répétant  :  —  Vous  avez  tort , 
ma  chère,  d'aller  vous  enfermer  à  votre  âge!  Restez  donc 
avec  nous. 

En  voyant  la  duchesse ,  madame  de  Beauséant  ne  put  rete- 
nir une  exclamation. 

—  Je  vous  ai  devinée,  Clara,  dit  madame  de  Langeais, 


40  REVUE  DE  PARIS, 

vous  partez  pour  ne  plus  revenir;  mais  vous  ne  partirez  pas 
sansm'avoir  entendue  etsansquenous  nous  soTonscomprises. 
Elle  prit  son  amie  par  le  bras,  l'emmena  dans  le  salon  voi- 
sin, et  là,  la  regardant  avec  des  larmes  dans  les  yeux,  elle 
la  serra  dans  ses  bras  et  la  baisa  sur  les  joues. 

—  Je  ne  veux  pas  vous  quitter  froidement,  ma  chère  ;  ce 
serait  un  remords  trop  lourd.  Tous  pouvez  compter  sur  moi 
comme  sur  vous-même.  Vous  avez  été  grande  ce  soir;  je  me 
suis  sentie  digne  de  vous,  et  veux  vous  le  prouver.  J'ai  eu  des 
torts  envers  vous,  je  n'ai  pas  toujours  été  bien ,  pardonnez- 
moi,  ma  chère  ?  je  désavoue  tout  ce  qui  a  pu  vous  blesser,  je 
voudrais  reprendre  mes  paroles.  Une  même  douleur  a  réuni 
nos  âmes,  et  je  ne  sais  qui  de  nous  sera  la  plus  malheureuse. 
M.  de  Montriveau  n'était  pas  ici  ce  soir,  comprenez-vous? 
Qui  vous  a  vue  ce  soir,  Clara,  ne  vous  oubliera  jamais I  Je 
tente  un  dernier  effort.  Si  j'échoue,  j'irai  dans  un  couvent, 
moi!  Où  allez-vous  ?  vous! 

—  En  Normandie,  à  Courcelles.  Aimer,  prier,  jusqu'au  jour 
où  Dieu  me  retirera  de  ce  monde. 

—  Venez,  M.  de  Rastignac,  dit-elle  d'une  voix  émue,  en 
pensant  que  ce  jeune  homme  attendait. 

L'étudiant  ploya  le  genou,  prit  la  main  de  sa  cousine  et  la 
baisa. 

—  Antoinette,  adieu!  soyez  heureuse.  Quant  à  vous,  vous 
l'êtes,  vous  êtes  jeune!  vous  pouvez  croire  à  quelque  chose, 
dit-elle  à  l'étudiant.  A  mon  départ  de  ce  monde,  j'aurai  eu, 
comme  les  mourans,  de  religieuses,  de  sincères  émotions  au- 
tour de  moi  ! 

Rastignac  s'en  alla  vers  cinq  heures,  après  avoir  vu  madame 
de  Beauséaat  monter  dans  sa  berline  de  voyage,  après  avoir 
reçu  son  dernier  adieu  mouillé  de  larmes  qui  prouvaient  que 
les  personnes  les  plus  élevées  ne  sont  pas  mises  hors  la  loi  du 
cœur  et  ne  vivent  pas  sans  chagrins,  comme  quelques  courti- 
sans du  peuple  voudraient  le  faire  croire.  Eugène  revint  à 
pied  vers  la  maison-Vauquer,  par  un  temps  humide  et  froid. 
Son  éducation  s'achevait. 

—  Nous  ne  sauverons  pas  le  pauvre  père  Goriot,  lui  dit 
Bianchon  quand  Rastignac  entra  chez  son  voisin. 


REVUE  DE  PARIS.  41 

—  3Ionami,lui  ditEugèneaprès  avoir  regardé  le  vieillard 
endormi,  va,  poursuis  la  destinée  modeste  à  laquelle  tu  bor- 
nes tes  désirs.  Moi,  je  suis  en  enfer,  et  il  faut  que  j'y  reste. 
Quelque  mal  que  l'on  te  dise  du  moude,  crois-le?  il  n'y  a  pas 
de  Juvénal  qui  puisse  en  peindre  l'horreur  couverte  d'or  et 
de  pierreries. 

LA  MORT  DU  PÈRE. 

Le  lendemain,  Raslignac  fut  éveillé  sur  les  deux  heures 
après  midi  par  Bianchon  qui ,  forcé  de  sortir,  le  pria  de  gar- 
der le  père  Goriot  dont  l'état  avait  fort  empiré  pendant  la 
matinée. 

—  Le  bonhomme  n'a  pas  deux  jours,  n'a  peut-être  que  six 
heures  à  vivre,  dit  l'élève  en  médecine,  et  cependant  nous  ne 
pouvons  pas  cesser  de  combattre  le  mal.  Il  va  falloir  lui  don- 
ner des  soins  coûteux.  ^Sous  serons  bien  ses  gardes-malade; 
mais  je  n'ai  pas  le  sou,  moi.  J'ai  retourné  ses  poches,  fouillé 
ses  armoires  :  zéro  au  quotient!  Je  l'ai  questionné  dans  un 
moment  où  il  avait  sa  tête,  il  m'a  dit  ne  pas  avoir  un  liard  à 
lui.  Qu'as-tu,  toi? 

—  Il  me  reste  vingt  francs,  répondit  Rastignac,  mais  j'irai 
les  jouer,  je  gagnerai. 

—  Si  lu  perds? 

—  Je  demanderai  de  l'argent  à  ses  gendres  et  à  ses  filles. 

—  Et  s'ils  ne  t'en  donnent  pas  ?  reprit  Bianchon.  Le  plus 
pressé  dans  ce  moment  n'est  pas  de  trouver  de  l'argent  :  il 
faut  envelopper  le  bonhomme  d'un  sinapisme  bouillant,  de- 
puis les  pieds  jusqu'à  la  moitié  des  cuisses.  S'il  crie,  il  y  aura 
de  la  ressource.  Tu  sais  comment  cela  s'arrange?  D'ailleurs, 
Christophe  t'aidera.  Moi,  je  passerai  chez  l'apothicaire  répon- 
dre de  tous  les  médicamens  que  nous  y  prendrons.il  est  mal- 
heureux que  le  pauvre  homme  n'ait  pas  été  transportable  à 
notre  hospice,  il  y  aurait  été  mieux.  Allons,  viens  que  je  t'ins- 
talle, et  ne  le  quitte  pas  que  je  ne  sois  revenu. 

Les  deux  jeunes  gens  entrèrent  dans  la  chambre  où  gisait 
le  vieillard.  Eugène  fut  effrayé  du  changement  de  celte  face, 
convulsée,  blanche  et  profondément  débile. 

—  rié  bien,  papa!  lui  dit-il  en  se  penchant  sur  le  grabat. 

2  4 


42  REVUE  DE  PARIS. 

M.  Goriot  le^a  sur  Eugène  des  yeux  ternes  et  le  regarda 
fort  atlenlivement  sans  le  reconnaître.  L'étudiant  ne  soutint 
pas  ce  spectacle,  des  larmes  humectèrent  ses  yeux. 

—  Bianchon ,  ne  faudrait-il  pas  des  rideaux  aux  fenêtres  ? 

—  Non.  Les  circonstances  atmosphériques  ne  l'affectent 
plus.  Ce  serait  trop  heureux  s'il  avait  chaud  ou  froid.  Néan- 
moins ,  il  nous  faut  du  feu  pour  faire  les  tisanes  et  préparer 
hien  des  choses.  Je  t'enverrai  des  falourdes  qui  nous  servi- 
ront jusqu'à  ce  que  nous  ayons  du  bois.  Hier  et  cette  nuit,  j'ai 
brûlé  le  tien  et  toutes  les  mottes  du  pauvre  homme.  Il  faisait 
humide,  l'eau  dégouttait  des  murs.  A  peine  ai-je  pu  sécher  la 
chambre.  Christophe  l'a  balayée,  c'était  vraiment  une  écu- 
rie. J'y  ai  brûlé  du  genièvre,  ça  puait  trop. 

—  Mon  Dieu!  ditRastignac,  mais  ses  filles  ! 

—  Tiens,  s'il  te  demande  à  boire,  tu  lui  donneras  de  ceci , 
dit  l'interne  en  montrant  à  Rastignac  un  grand  pot  blanc.  Si 
tu  l'entends  se  plaindre  et  que  le  ventre  soit  chaud  et  dur,  tu 
le  feras  aider  par  Christophe  pour  lui  administrer...  tu  sais. 
S'il  y  avait,  par  hasard,  une  grande  exaltation,  s'il  parlait 
beaucoup,  s'il  y  avait  enfin  un  petit  brin  de  démence,  laisse-le 
aller.  Ce  ne  serait  pas  un  mauvais  signe.  Mais  envoie  Chris- 
tophe à  l'hospice  Cochin.  Notre  médecin,  mon  camarade  ou 
moi,  nous  viendrions  lui  appliquer  des  moxas.  Nous  avons 
fait  ce  matin,  pendant  que  tu  dormais,  une  grande  consulta- 
tion avec  un  élève  de  Gall,  avec  un  médecin  en  chef  de  l'Hô- 
tel-Dieu,  et  le  nôtre.  Ces  messieurs  ont  cru  reconnaître  de 
curieux  symptômes ,  et  nous  allons  suivre  les  progrès  de  la 
maladie,  afin  de  nous  éclairer  sur  plusieurs  points  scientifi- 
ques assez  importans.  Un  de  ces  messieurs  prétend  que  la 
pression  du  sérum,  si  elle  portait  plus  sur  un  organe  que  sur 
un  autre,  pourrait  développer  des  faits  particuliers.  Écoute- 
le  donc  bien,  au  cas  où  il  parlerait ,  afin  de  constater  à  quel 
genre  d'idées  appartiendraient  ses  discours:  si  ce  sont  des 
effets  de  mémoire,  de  pénétration,  de  jugement;  s'il  s'occupe 
de  matérialités  ou  de  sentimens;  s'il  calcule,  s'il  revient  sur 
le  passé  ;  enfin  sois  en  état  de  nous  faire  un  rapport  exact.  Il 
est  possible  que  l'invasion  ait  lieu  en  bloc,  et  alors  il  mourra 
imbécile  comme  il  l'est  en  ce  moment.  Tout  est  bien  bizarre 


REVUE  DE  PARIS.  43 

daus  ces  sortes  de  maladies.  Si  la  bombe  crevait  par  ici ,  dit 
Bianchon  en  montrant  l'occiput  du  malade,  il  y  a  des  exem- 
ples de  phe'nomènes  singuliers  :  le  cerveau  recouvre  quel- 
ques-unes de  ses  facultés,  et  la  mort  est  plus  lente  à  se  décla- 
rer. Les  sérosités  peuvent  se  détourner  du  cerveau,  prendre 
des  routes  dont  on  ne  connaît  le  cours  que  par  l'autopsie.  Il  y 
a  aux  Incurables  un  vieillard  hébété  chez  qui  l'épanchement 
a  suivi  la  colonne  vertébrale  ;  il  souffre  horriblement,  mais 
il  vit. 

—  Se  sont-elles  bien  amusées  ?  dit  le  père  Goriot  qui  re- 
connut Eugène. 

—  Oh!  il  ne  pense  qu'à  ses  filles  dit  Bianchon.  Il  m'a  dit 
plus  de  cent  fois  cette  nuit  :  —  Elles  dansent!  Elle  a  sa  robe, 
nies  appelait  par  leurs  noms.  Il  me  faisait  pleurer,  diable 
m'emporte ,  avec  ses  intonations.  Delphine  I  ma  petite  Del- 
phine !  Ma  parole  d'honneur,  dit  l'élève  en  médecine,  c'était 
à  fondre  en  larmes. 

—  Delphine  !  dit  le  vieillard,  elle  est  là ,  n'est-ce  pas  ?  Je  le 
savais  bien. 

Et  ses  yeux  recouvrèrent  une  activité  folle  pour  regarder 
les  murs  et  la  porte. 

—  Je  descends  dire  à  Sylvie  de  préparer  les  sinapismes, 
s'écria  Bianchon,  le  moment  est  favorable. 

Raslignac  resta  seul  près  du  vieillard ,  assis  au  pied  du 
lit,  les  yeux  fixés  sur  celte  tête  effrayante  et  douloureuse  à 
voir. 

—  Madame  deBeauséant  s'enfuit ,  celui-ci  se  meurt,  dit-il. 
Les  belles  âmes  ne  peuvent  pas  rester  long-temps  en  ce  monde. 
Comment  les  grands  sentimens  s'allieraient-ils,  en  effet, à  une 
société  mesquine,  petite,  superficielle  ! 

Les  images  de  la  fêle  à  laquelle  il  avait  assisté  se  représen- 
tèrent à  son  souvenir  et  contrastèrent  avec  le  spectacle  de  ce 
lit  de  mort.  Bianchon  reparut  soudain. 

—  Dis  donc ,  Eugène  ,  je  viens  de  voir  notre  médecin  en 
chef,  et  je  suis  revenu  toujours  courant.  S'il  se  manifeste  des 
symptômes  de  raison,  s'il  parle,  couche-le  sur  un  long  sina- 
pisme, de  manière  à  l'envelopper  de  moutarde  depuis  la  nu- 
que jusqu'à  la  chute  des  reins ,  et  fais-nous  appeler. 


44  REVUE  DE  PARIS. 

—  CherBianchon  !  dit  Eugène. 

—  Oh  !  il  s'agit  d'un  fait  scientifique ,  reprit  l'élève  en  mé- 
decine avec  toute  l'ardeur  d'un  néophjte. 

—  Allons,  dit  Eugène,  je  serai  donc  le  seul  à  soigner  ce  pau- 
vre vieillard  par  affection. 

—  Si  tu  m'avais  vu  ce  malin,  tu  ne  dirais  pas  cela,  reprit 
Bianchon  sans  s'offenser  du  propos.  Les  médecins  qui  ont 
exercé  ne  voient  que  la  maladie  ;  moi,  je  vois  encore  le  malade, 
mon  cher  garçon. 

Et  il  s'en  alla,  laissant  Eugène  seul  avec  le  vieillard,  et 
dans  l'appréhension  d'une  crise  qui  ne  tarda  pas  à  se  déclarer. 

—  Ah  !  c'est  vous ,  mon  enfant,  dit  le  père  Goriot  en  recon- 
naissant Eugène. 

—  Allez-vous  mieux?  demanda  l'étudiant  en  lui  prenant  la 
main. 

—  Oui,  j'avais  la  tête  serrée  comme  dans  un  étau,  mais 
elle  se  dégage.  Avez-vous  vu  mes  filles?  Elles  vont  venir 
bientôt,  elles  accourront  aussitôt  qu'elles  me  sauront  ma- 
lade; elles  m'ont  tant  soigné  rue  de  la  Jussienne.  Mon  Dieu! 
je  voudrais  que  ma  chambre  fût  propre  pour  les  recevoir. 
11  y  a  un  jeune  homme  qui  m'a  brûlé  toutes  mes  moites. 

—  J'entends  Christophe ,  lui  dit  Eugène ,  il  vous  monte  du 
bois  que  ce  jeune  homme  nous  envoie. 

—  Bon  !  mais  comment  payer  le  bois,  je  n'ai  pas  un  sou,  mon 
enfant  !  J'ai  tout  donné ,  tout  !  je  suis  à  la  charité.  La  robe  la- 
mée était-elle  belle  au  moins?  (Ah!  je  souffre!)  Merci,  Chris- 
tophe, Dieu  vous  récompensera,  mon  garçon;  moi,  je  n'ai 
plus  rien...  (Ha!  ha!  ah!) 

—  Je  te  paierai  bien ,  toi  et  Sylvie  !  dit  Eugène  à  l'oreille  du 
garçon. 

—  Mes  filles  vous  ont  dit  qu'elles  allaient  venir,  n'est-ce 
pas ,  Christophe  ?  Yas-y  encore ,  je  te  donnerai  cent  sous.  Dis- 
leur que  je  ne  me  sens  pas  bien,  que  je  voudrais  les  embras- 
ser, les  voir  encore  une  fois  avant  de  mourir.  Dis-leur  cela, 
mais  sans  trop  les  effrayer. 

Christophe  partit  sur  un  signe  de  Rastignac. 
•—  Elles  vont  venir,  reprit  le  vieillard.  Je  les  connais.  Cette 
bonne  Delphine,  si  je  meurs,  quel  chagrin  je  lui  causerai! 


REVUE  DE  PARIS.  45 

Nasic  aussi.  Je  ne  Youdrais  pas  mourir ,  pour  ne  pas  les  faire 
pleurer.  Mourir!  mon  bon  Eugène,  c'est  ne  plus  les  voir.  Là 
où  l'on  s'en  ya,  je  m'ennuierai  bien.  Pour  un  père,  l'enfer,  c'est 
d'être  sans  enfans,  et  j'ai  déjà  fait  mon  apprentissage  depuis 
qu'elles  se  sont  mariées.  Mon  paradis  était  rue  de  la  Jus- 
sienne  !  Dites  donc ,  si  je  Tais  en  paradis ,  je  pourrai  revenir 
sur  terre  en  esprit  autour  d'elles.  J'ai  entendu  dire  de  ces  cho- 
ses-là. Sont-elles  vraies?  (Ah!  je  souffre  comme  un  damné.) 
Je  crois  les  voir  en  ce  moment  telles  qu'elles  étaient  rue  de  la 
Jussienne,  Elles  descendaient  le  matin.  Bonjour,  papa!  Je  les 
prenais  sur  mes  genoux,  je  leur  faisais  mille  agaceries,  des 
niches;  elles  me  caressaient  gentiment.  Xous  déjeunions  tous 
les  matins  ensemble,  nous  dînions,  enfin  j'étais  père;  je  jouis- 
sais de  mes  enfans.  (  Heun  !  heun  !  )  Quand  elles  étaient  rue  de 
la  Ju>sienne,  elles  ne  raisonnaient  pas,  elles  ne  savaient  rien 
du  monde ,  elles  m'aimaient  bien  !  (Heun  !  heun!  )  Mon  Dieu  ! 
pourquoi  ne  sont-elles  pas  restées  toujours  petites?  (Oh!  je 
souffre ,  la  tète  me  tire.  )  Ah  !  ah  !  pardon ,  mes  enfans ,  je  souf- 
fre horriblement,  et  il  faut  que  ce  soit  de  la  vraie  douleur, 
vous  m'avez  rendu  bien  dur  au  mal.  (Ha!  ha!  ha!  c'est  à  crier.  ) 
Mon  Dieu  !  si  j'avais  seulement  leurs  mains  dans  les  miennes, 
je  ne  sentirais  point  mon  mal.  Croyez-vous  qu'elles  viennent? 
(  Ha  !  ha! )  Christophe  est  si  bête.  J'aurais  dii  y  aller  moi-même. 
H  va  les  voir,  lui.  (Ha!  ha!  )  Mais  vous  avez  été  hier  au  bal. 
Dites-moi  donc  comment  elles  étaient  ?  Elles  ne  savaient  rien 
de  ma  maladie,  n'est-ce  pas?  Elles  n'auraient  pas  dansé,  pau- 
vres petites!  Oh!  je  ne  veux  plus  être  malade.  Elles  ont  en- 
core trop  besoin  de  moi.  Leurs  fortunes  sont  compromises* 
Et  à  quels  maris  sont-elles  livrées!  Guérissez-moi!  guérissez- 
moi!  (Oh!  que  je  souffre!  Ah!  ah!  ah!)  Yoyez-vous  ,  il  faut  me 
guérir,  parce  qu'il  leur  faut  de  l'argent,  et  je  sais  où  aller  en 
gagner.  J'irai  faire  de  l'amidon  en  aiguilles  à  Odessa.  Je  suis 
un  malin,  je  gagnerai  des  millions.  (Oh  !  je  souffre  trop  !  ). 

M.  Goriot  garda  le  silence  pendant  un  moment,  en  parais- 
sant faire  tous  ses  efforts  pour  rassembler  ses  forces  afin  de 
supporter  la  douleur... 

—  Si  elles  étaient  là ,  je  ne  me  plaindrais  pas,  dit-il.  Pour- 
quoi donc  me  plaindre? 


46  REVUE  DE  PARIS. 

Un  léger  assoupissement  suryint  et  dura  long-teraps.  Chris- 
tophe revint.  Rastignac,  qui  croyait  le  père  Goriot  endormi, 
laissa  le  garçon  lui  rendre  compte  à  haute  Yoix  de  sa  mission. 

—  Monsieur,  dit-il,  je  suis  d'abord  allé  chez  madame  la 
comtesse,  à  laquelle  il  m'a  été  impossible  de  parler,  elle  était 
dans  de  grandes  affaires  avec  son  mari.  Comme  j'insistais, 
M.  de  Restaud  est  yenu  lui-même,  et  m'a  dit  comme  ça  :  — 
M.  Goriot  se  meurt  !  hé  bien,  c'est  ce  qu'il  a  de  mieux  A  faire  ! 
j'ai  besoin  de  madame  de  Restaud  pour  terminer  des  affaires 
importantes,  elle  ira  quand  tout  sera  fini.  Il  ayait  l'air  en  co- 
lère ce  monsieur-là.  J'allais  sortir,  lorsque  madame  est  entrée 
dans  l'antichambre  par  une  porte  que  je  ne  yojais  pas,  et  m'a 
dit  :  —  Christophe,  dis  à  mon  père  que  je  suis  en  discussion 
avec  mon  mari,  je  ne  puis  pas  le  quitter;  il  s'agit  de  la  vie  ou 
de  la  mort  de  mes  enfans;  mais  aussitôt  que  tout  sera  fini, 

j'irai Quant  à  madame  la  baronne,  autre  histoire  I  Je  ne 

l'ai  point  vue,  et  je  n'ai  pas  pu  lui  parler.  —  Ha!  me  dit  la 
femme  de  chambre ,  madame  est  rentrée  du  bal  à  cinq  heures 
un  quart,  elle  dort;  si  je  l'éveille  avant  midi,  elle  me  gron- 
dera. Je  lui  dirai  que  son  père  va  plus  mal  quand  elle  me  son- 
nera. Pour  une  mauvaise  nouvelle,  il  est  toujours  temps  de 
la  lui  dire.  J'ai  eu  beau  prier!...  Ah  ouin!J'ai  demandée  par- 
ler à  monsieur  le  baron ,  il  était  sorti. 

—  Aucune  de  ses  filles  ne  viendrait!  s'écria  Rastignac.  Je 
Tais  écrire  à  toutes  deux. 

Christophe  se  relira. 

—  Aucune  I  répondit  le  vieillard  en  se  dressant  sur  son 
séant.  Elles  ont  des  affaires,  elles  dorment,  elles  ne  viendront 
pas  !  (Heun  !  heun  I)  Je  le  savais.  (Heun  !  heun  !  heun  !)  Il  faut 
mourir  pour  savoir  ce  que  c'est  que  des  enfans  !  Ah  !  mon  ami, 
ne  vous  mariez  pas ,  n'ayez  pas  d'enfans  !  Vous  leur  donnez 
la  vie,  ils  vous  donnent  la  mort.  Tous  les  faites  entrer  dans 
le  monde,  ils  vous  en  chassent.  (Heun  !  heun  !  heun  I  heun  !...) 
IVon,  elles  ne  viendront  pasj!  Je  sais  cela  depuis  dix  ans.  Je 
me  le  disais  quelquefois,  mais  je  n'osais  pas  y  croire. 

Une  larme  roula  dans  chacun  de  ses  yeux,  sur  la  bordure 
rouge ,  sans  en  tomber. 

r—  Ha,  si  j'étais  riche,  si  j'avais  garde  ma  fortune ,  si  je  no 


REVUE  DE  PARIS.  47 

la  leur  axais  pas  donnée,  elles  seraient  là,  elles  me  lécheraient 
les  joues  de  leurs  baisers  I  je  demeurerais  dans  un  hôtel,  j'au- 
rais de  belles  chambres,  des  domestiques,  du  feu  à  moi,  et 
elles  seraient  tout  en  larmes,  avec  leurs  maris,  leurs  enfans. 
J'aurais  tout  cela  (HeunI  heuni),  mais  rien.  L'argent  donne 
tout,  même  des  filles.  Oh,  mon  argent I  où  est-il?  Si  j'ayais 
des  trésors  à  laisser,  elles  se  rouleraient  de  désespoir,  elles 
me  panseraient,  elles  me  soigneraient;  je  les  entendrais,  je 
les  verrais.  Ah!  mon  cher  enfant,  mon  seul  enfant,  j'aime 
mieux  mon  abandon  et  ma  misère  1  Au  moins  quand  un  mal- 
heureux est  aimé ,  il  est  bien  sûr  qu'on  l'aime.  (Heun  I  heun  ! 
heunI)  TS'on,  je  voudrais  être  riche,  je  les  verrais.  Ma  foi, 
(heunl)  qui  sait.  Elles  ont  toutes  les  deux  des  cœurs  de  ro- 
che. J'avais  trop  d'amour  pour  elles  pour  qu'elles  en  eussent 
pour  moi  I  (Heun  !  heun  !)  Un  père  doit  être  toujours  riche,  il 
doit  tenir  ses  enfans  en  bride,  comme  des  chevaux  sournois. 
Et  j'étais  à  genoux  devant  elles.  (Je  meurs,  hàanl)  Les  misé- 
rables I  elles  couronnent  dignement  leur  conduite  envers  moi 
depuis  dixans.  (heun  1  heunl}  Si  vous  saviez  comme  elles  étaient 
aux  petits  soins  pour  moi  dans  les  premiers  temps  de  leur  ma- 
riage I  (Oh  !  je  souffre  un  cruel  martyre  de  cœur  et  de  corps  î 
Heun  I  heun  !)  Je  venais  de  leur  donner  à  chacuneprès  de  huit 
cent  mille  francs;  elles  ne  pouvaient  pas,  ni  leurs  maris  non 
plus,  être  rudes  avec  moi.  L'on  me  recevait  :  «  —  Mon  bon 
père,  par-ci,  mon  cher  père,  par -là.»  Mon  couvert  élait  tou- 
jours mis  chez  elles.  Enfin  je  dînais  avec  leurs  maris  qui  me 
traitaient  avec  considération.  (Heun  !  heun!)  J'avais  l'air  d'a^ 
voir  encore  quelque  chose.  Pourquoi  ça?  je  n'avais  rien  dit  de 
mes  affaires.  (  Heun  !  heun  !  )  Un  homme  qui  donne  huit  cent 
millefrancsàsesfillesétaitunhommeàsoigner.(Heun!  heun!) 
Et  l'on  était  aux  petits  soins,  mais  c'était  pour  mon  argent  ! 
Le  monde  n'est  pas  beau.  J'ai  vu  cela  ,  moi  !  L'on  me  menait 
en  voiture  au  spectacle,  et  je  restais  comme  je  voulais  aux 
soirées.  Enfin  elles  se  disaient  mes  filles,  et  elles  m'avouaient 
pour  leur  père.  J'ai  encore  ma  finesse,  allez,  et  rien  ne  m'est 
échappé.  (Aeun  !  heun  1)  Tout  a  été  à  son  adresse  et  m'a  percé 
le  cœur.  Je  voyais  bien  que  c'étaient  des  frimes  ;  mais  le  mal 
était  sans  remède  !  (hàan  !  ha  !  aye  !  heunl).Je  n'étais  pas  chei 


48  REVUE  DE  PARIS, 

elles  aussi  à  l'aise  qu'à  la  table  d'en  bas.  Je  ne  savais  rien 
dire.  Aussi  quand  quelques-uns  de  ces  gens  du  monde  de- 
mandaient à  l'oreille  de  mes  gendres  :  —  Qui  est-ce  que  ce 
monsieur-là?  —  C'est  le  père  aux  écus,  il  est  riche,  (heun  !) 
—  Ah,  diable  1  disait-on,  et  l'on  me  regardait  avec  le  respect 
dû  aux  écus.  Mais  si  je  les  gênais  quelquefoisun  peu,  je  rache- 
tais bien  mes  défauts  !  D'ailleurs ,  qui  donc  est  parfait  ? 
(Heun,  je  souffre  bien!  ma  tête  est  une  plaie.)  Je  souffre  en 
ce  moment  ce  qu'il  faut  souffrir  pour  mourir,  mon  cher  mon- 
sieur Eugène.  Eh  bien  !  ce  n'est  rien  en  comparaison  de  la 
douleur  que  m'a  causée  le  premier  regard  par  lequel  Anas- 
tasie  m'a  fait  comprendre  que  je  venais  de  dire  une  bêlise 
dont  elle  était  humiliée  !  Son  regard  m'a  ouvert  toutes  les 
veines.  J'aurais  voulu  tout  savoir,  mais  ce  que  j'ai  bien  su, 
c'est  que  j'étais  de  trop  sur  terre.  (Heun  !)  Le  lendemain  je 
suis  allé  chez  Delphine  pour  me  consoler,  et  voilà  que  j'y 
fais  une  bêlise  qui  me  l'a  mise  en  colère.  J'en  suis  devenu 
comme  fou.  J'ai  été  huit  jours  ne  sachant  plus  ce  que  je  devais 
faire.  Je  n'ai  pas  osé  les  aller  voir,  de  peur  de  leurs  repro- 
ches. Et  me  voilà  à  la  porte  de  mes  filles.  (Heun!  heun! 
heun  !)  Oh,  mon  Dieu  !  puisque  tu  connais  les  misères ,  les 
souffrances  que  j'ai  endurées,  puisque  tu  as  compté  les  coups 
de  poignard  que  j'ai  reçus  ,  dans  ce  temps  qui  m'a  vieilli , 
changé ,  tué ,  blanchi  (  Aeun  !  heun  !) ,  pourquoi  me  fais-tu 
donc  souffrir  aujourd'hui?  (Heun!  heun  !  heun!)  J'ai  bien 
expié  le  péché  de  les  trop  aimer.  Elles  se  sont  bien  vengées 
de  mon  affection,  elles  m'ont  tenaillé  comme  des  bourreaux. 
(Heun  !  ave  !  oh,  je  meurs  !)  Eh  bien,  les  pères  sont  si  bêles  ! 
je  les  aimais  tant,  que  j'y  suis  retourné  comme  un  joueur  au 
jeu  ;  car  mes  filles ,  c'était  mon  vice  à  moi  !  c'était  (heun  ! 
heun!  hàan  !)  c'élait  mes  (han!)  maîtresses  !  (Hàan  !)  Enfin 
tout,  c'élait  tout.  Elles  avaient  toutes  les  deux  besoin  de  quel- 
que chose,  de  parures,  les  femmes  de  chambre  me  l'ont  dit 
(heun  !),  et  je  les  ai  données  pour  être  bien  reçu  !  Mais  elles 
m'ont  fait  tout  de  même  quelques  pelilcs  leçons  sur  ma  ma- 
nière d'être  dans  le  monde.  Oii  I  eiies  n'ont  pas  attendu  le 
lendemain  !  Elles  commençaient  à  rougir  de  moi.  Yoilà  ce 
que  c'est  que  de  bien  élever  ses  enfansl  A  mon  âge  je  ne  pou- 


ï 


REVUE  DE  PARIS.  49 

vais  pourtant  pas  aller  à  l'école.  (Je  souffre  horriblement , 
mon  Dieu  !  les  médecins  !  les  médecins  !  Si  l'on  m'ouvrait  la 
tête,  je  souffrirais  moins.)  Mes  filles,  mes  filles,  Anastasie, 
Delphine  I  je  veux  les  voir.  Envoyez-les  chercher  parla  gen- 
darmerie ,  de  force  I  la  justice  est  pour  moi,  tout  est  pour 
moi,  la  nature,  (heun  !  hàan  !  )  hàan  !  ) ,  le  code  civil.  Je 
proteste  !  La  patrie  périra  si  les  pères  sont  foulés  aux  pieds. 
Cela  est  clair?  La  société,  le  monde  roulent  sur  la  pa- 
ternité, tout  croule  si  les  enfans  n'aiment  pas  leurs  pères 
(heun  !  heun!  heun  I)  Ohl  les  voir,  les  entendre,  n'importe 
ce  qu'elles  me  diront  ,  pourvu  que  j'entende  leur  voix  , 
ça  calmera  mes  douleurs!  Delphine,  surtout.  Mais  dites-leur, 
quand  elles  seront  là ,  de  ne  pas  me  regarder  froidement , 
comme  elles  font.  Ha,  mon  bon  ami,  monsieur  Eugène,  vous 
ne  savez  pas  ce  que  c'est  que  de  trouver  l'or  du  regard  changé 
tout-à-coup  en  plomb.  Depuis  le  jour  où  leurs  yeux  n'ont  plus 
rayonné  sur  moi,  j'ai  toujours  été  en  hiver  ici!  (heun!  heun!) 
je  n'ai  plus  eu  que  des  chagrins  à  dévorer  !  Et  je  les  ai  dévo- 
rés !  J'ai  vécu  pour  être  humilié,  insulté.  Je  les  aime  tant, 
que  j'avalais  tous  les  affronts  par  lesquels  elles  me  vendaient 
une  pauvre  petite  jouissance  honteuse.  Un  père  se  cacher 
pour  voir  ses  filles  !  Je  leur  ai  donné  ma  vie ,  elles  ne  me 
donneront  pas  une  heure  aujourd'hui  !  J'ai  soif,  j'ai  faim,  le 
cœur  me  brûle,  elles  ne  viendront  pas  rafraîchir  mon  agonie, 
car  je  meurs,  je  le  sens...  (heun  !  heun  I  heun  1)  Mais  elles  ne 
savent  donc  pas  ce  que  c'est  que  de  marcher  sur  le  cada- 
vre de  son  père  1  II  y  a  un  Dieu  dans  les  cieux,  il  nous 
venge  malgré  nous,  nous  autres  pères...  Oh  !  elles  vien- 
dront !  Venez,  mes  chéries,  venez  encore  me  baiser,  un 
dernier  baiser  ,  le  viatique  de  votre  père  qui  priera  Dieu 
pour  vous  ,  qui  lui  dira  que  vous  avez  été  de  bonnes  filles  , 
qui  plaidera  pour  vous!  Après  tout,  vous  êtes  innocentes! 
Elles  sont  innocentes,mon  ami!  Dites-le  bien  à  tout  le  monde, 
qu'on  ne  les  inquiète  pas  à  mon  sujet  !  (Heun!)  Tout  est  de  ma 
faute,  je  les  ai  habituées  à  me  fouler  aux  pieds.  J'aimais  cela, 
moi.  Ça  ne  regarde  personne,  ni  la  justice  humaine ,  ni  la  jus- 
lice  divine.  Dieu  serait  injuste  s'il  les  condamnait  à  cause  de 
moi.  Je  n'ai  pas  su  me  conduire,  j'ai  fait  la  bêtise  d'abdiquer 
2  5 


50  RETIJE  DE  PARIS. 

mes  droits.  Je  me  serais  avili  pour  elles  !  (heun  !)  Que  voulez- 
vous?  le  plus  beau  naturel,  les  meilleures  âmes  auraient  suc- 
combé à  la  corruption  de  cette  facilité  paternelle.  (Heunl 
hâan!  ah!)  Je  suis  un  misérable!  je  suisjustement  puni.  Moi 
seul  ai  causé  les  désordres  de  mes  filles  !  je  lésai  gâtées.  Elles 
veulent  aujourd'hui  le  plaisir,  comme  elles  voulaient  autre- 
fois du  bonbon  !  Je  leur  ai  toujours  permis  de  satisfaire  leurs 
fantaisies  de  jeunes  filles.  A  quinze  ans,  elles  avaient  voiturel 
Rien  ne  leur  a  résisté.  Moi  seul  suis  coupable...  mais  coupa- 
ble par  amour.  Leur  voix  m'ouvrait  le  cœur  !...  (Heun!  heun! 
heun!)  Je  les  entends,  elles  viennent.  Oh,  oui!  elles  viendront. 
La  loi  veut  qu'on  vienne  voir  mourir  son  père,  la  loi  est  pour 
moi.  Puis...  ça  ne  coûtera  qu'une  course  (Hàan!  hàan!),  je  la 
(lleun!)  paierai  !  Écrivez-leur  que  j'ai  des  millions  à  leur 
laisser!  Parole  d'honneur.  (Hàan!  hàan!  hâan!)  J'irai  faire  des 
pâtes  d'Italie  à  Odessa.  Je  connais  la  manière!  H  y  a,  dans 
mon  projet,  des  millions  à  gao^ner.  Personne  n'y  a  pensé.  Ça 
ne  se  gâtera  point  dans  le  transport  comme  le  blé  ou  commela 
farine.  Hé,  hé,  l'amidon?  il  y  aura  là  des  millions,  vous  ne  men. 
tirez  pas!  Dites-leur  des  millions,  et  quand  même  elles  vien- 
draient par  avarice,  j'aime  mieux  être  trompé,  je  les  verrai... 
Je  veux  mes  filles!  je  les  ai  faites  !  elles  sont  à  moi,  dit-il,  en 
se  dressant  sur  son  séant,  en  montrant  à  Eugène  une  tcte  dont 
les  cheveux  blancs  étaient  épars,  et  qui  menaçaient  partout 
ce  qui  pouvait  exprimer  la  menace. 

—  Allons,  lui  dit  Eugène ,  recouchez-vous,  mon  bon  père 
Goriot,  je  vais  leur  écrire,  et  aussitôt  que  Bianchon  sera  de 
retour,  j'irai  si  elles  ne  viennent  pas. 

—  Si  elles  ne  viennent  pas?  répéta  le  vieillard  en  sanglot- 
lant.Mais  je  serai  mort,  mortdansunaccèsderage,derageI  La 
ra"^e  me  gagne(Hàan!  heun!  heun! hâan!).En ce  moment, je  vois 
ma  vie  entière.  Je  suis  dupe  !  elles  ne  m'aiment  pas,  elles  ne 
m'ont  jamais  aimé  !  cela  est  clair.  Si  elles  ne  sont  pas  venues  ^ 
elle  ne  viendront  pas!  (Hàan!)  Plus  elles  auront  tardé,  moins 
elles  se  décideront  à  mefaire  cette  joie!  Je  les  connais!  (Heun! 
heun!  heun!)  Elles  n'ont  jamais  su  deviner  de  mes  chagrins  , 
de  mes  douleurs,  de  mes  besoins,  elles  ne  devineront  pas  plus 
ma  mort  !  elles  ne  sont  seulement  pas  dans  le  secret  de  ma 


REVUE   DE  PARIS.  51 

tendresse.  Oui,  Jele  vois,  l'habitude  de  m'ouyrirles  entrailles 
pour  elles,  a  ôté  du  prix  à  tout  ce  que  je  faisais. Elles  auraient 
demandé  à  me  crever  les  yeux,  je  leur  aurais  dit  :  Crevez-les! 
Je  suis  trop  béte.  (Hàanl  heunl  heunl)  Elles  croient  que  tous 
les  pères  sont  comme  le  leur.  Il  faut  toujours  se  faire  valoir. 
(Heun!  heun!)  Leurs  enfans  me  vengeront  !  mais  c'est  dans  leur 
intérêt  de  venir  ici.  Prévenez-les  donc  qu'elles  compromet- 
tent leur  agonie.  (Heunl  hàanl  heunl)  Elles  commettent  tous 
les  crimes  en  un  seul.  Mais  allez  donc,  dites-leur  donc  que 
ne  pas  venir,  c'est  un  parricide  I  elles  en  ont  assez  commis  sans 
ajouter  celui-là.  Criez  donc  comme  moi  :  —  «  Hé,  Xasiel  hé, 
Delphine  I  venez  à  votre  père  qui  a  été  si  bon  pour  vous,  et 
qui  souffre!  »  Rien,  personne!  Mourrai-je  donc  comme  un 
chien!  Voilà  ma  récompense!  l'abandon.  (Heun!  heun!  heun!) 
Ce  sont  des  infâmes,  des  scélérates,  je  les  abomine,  je  les 
maudis,  je  me  relèverai, la  nuit,  de  mon  cercueil  pour  les  re- 
maudire; car  enOn,  mes  amis,  ai  je  tort?  Elles  se  conduisent 
bien  mal!  hein?(Hàan!  hàan!  heun  !  ma  tête  se  brise!)  Qu'est- 
ce  que  jedis?  (Hàan!  heun!  hàan!  hein!  hein!) Ne  m'avez-vous 
pas  averti  que  Delphine  est  là?  C'est  la  meilleure  des  deux. 
Tous  êtes  mon  ûls ,  Eugène,  vous!  Aimez-la,  soyez  un  père 
pour  elle.  L'autre  estbien  malheureuse. Etleurs  fortunes!  Ab, 
mon  Dieu!  (Hàan!  hàan!)  J'expire,  je  souffre  un  peu  trop!  Cou- 
pez-moi   la  tête,  laissez-moi  seulement  le  cœur...  (Hàan! 
hàan!  heun!  heun!  heuà!...) 

—  Christophe,  allez  chercher  Bianchon!  cria  Eugène  épou- 
vanté du  caractère  que  prenaient  les  plaintes  et  les  cris  du 
vieillard,  etramenez-mor  un  cabriolet. 

—  Je  vais  aller  chercher  vos  filles,  mon  bon  père  Goriot, 
je  vous  les  ramènerai. 

—  De  force  !  de  force!  Demandez  la  garde,  la  ligne,  tout  ! 
dit-il  en  jetant  à  Eugène  un  dernier  regard  où  brilla  la  rai- 
son. Dites  au  gouvernement,  au  procureur  du  roi  qu'on  me  les 
amène,  je  le  veux  ! 

— •  Mais  vous  les  avez  maudites. 

—  Qui  est-ce  qui  a  dit  cela?  répondit  le  vieillard  stupé- 
fait. Vous  savez  bien  que  je  les  aime  (  heuàhl  heun  !  hàanl  ) 
je  les  ado...  (  hàan  1  )  rc  1  (  heuàh  !  ).  Je  suis  guéri,  si  je  les 


52  REVUE  DE  PARIS. 

vois...  Allez,  mon  bon  voisin,  mon  cher  enfant,  allez,  vous 
êtes  bon,  vous,  je  voudrais  vous  remercier,  mais  je  n'ai  rien 
à  vous  donner  que  les  bénédictions  d'un  mourant.  Ah  !  je  vou- 
drais au  moins  voir  Delphine  pour  lui  dire  de  m'acquitter  en- 
vers vous  (Hàan  I  hàan  !).  Si  l'autre  ne  peut  pas,  amenez-moi 
celle-là.  Dites-lui  que  vous  ne  l'aimerez  plus,  si  elle  ne  veut 
pas  venir.  Elle  vous  aime  tant  qu'elle  viendra.  A  boire,  les 
entrailles  me  brûlent!  Mettez-moi  quelque  chose  sur  la  tête. 
La  main  de  mes  filles,  ça  me  sauverait,  je  le  sens....  MonDieu, 
qui  refera  leurs  fortunes  ,  si  je  m'en  vais  !  Je  yeux  aller  à 
Odessa  pour  elles.  (Heun!  heun  !  heun!  hâan!  hàan!)  Odessa, 
y  faire  des  pâtes. 

—  Buvez  ceci,  dit  Eugène  en  soulevant  le  moribond  et  le 
prenant  dans  son  bras  gauche  tandis  que  de  l'autre  il  tenait 
une  tasse  pleine  de  tisane. 

—  Vous  devez  aimer  votre  père  et  votre  mère,  vous  !  dit  le 
vieillard  en  serrant  de  ses  mains  défaillantes  la  main  d'Eu- 
gène. Comprenez-vous  que  je  vais  mourir  sans  les  voir ,  mes 
filles  î  Avoir  soif  toujours,  et  ne  jamais  boire,  voilà  comment 
j'ai  vécu  depuis  dix  ans. ..  Mes  deuxgendres  ont  tué  mes  filles. 
Oui,  je  n'ai  plus  eu  de  filles,  (heun!  heun,  hôan!  heuâh!) 
après  qu'elles  ont  été  mariées.  Pères,  dites  aux  chambres  de 
faire  une  loi  sur  le  mariage  !  Enfin,  ne  mariez  pas  vos  filles 
si  vous  les  aimez.  Le  gendre  est  un  scélérat  qui  gâte  toutchez 
une  fille ,  il  souille  tout  !  (  Heun!  )Plus  de  mariages  !  (Heuà  ! 
heuâ  !  ah  !  )  C'est  ce  qui  nous  enlève  nos  filles ,  et  nous  ne 
les  avons  plus  quand  nous  mourons.  Faites  une  loi  sur  la 
mort  des  pères.  (Heun!  hàan!)  C'est  épouvantable,  ceci!  Ven- 
geance !  Ce  sont  mes  gendres  (  hàan  !)  qui  les  empêchent  de 
venir.  Tuez-les  !  A  mort  leRestaud,à  mort  l'assassin!  La  mort 
ou  mes  filles!  (Hàan  !  heun  !  )  Ah  !  c'est  fini ,  je  meurs  sans 
elles!  Elles!  Nasie,  Fifine,  allons,  venez  donc?  Votre  papa 
sort... 

—  Mon  bon  père  Goriot,  calmez- vous,  couchez -vous 
voyons,  restez  tranquille,  ne  vous  agitez  pas,  ne  pensez  pas. 

—  Ne  pas  les  voir,  voilà  l'agonie  ! 

—  Vous  allez  les  voir. 

—  Vrai  !  cria  le  vieillard  égaré.  —  Oh  !  les  voir...  je  vais 


REVUE  DE  PARIS.  53 

les  voir ,  entendre  leurs  voix.  Je  mourrais  heureux.  Eh  bien, 
oui,  je  ne  demande  plus  à  vivre,  je  n'y  tenais  plus,  mes  pei- 
nes allaient  croissant.  (  Heuàh  1  )  Mais  les  voir,  toucher  leurs 
robes,  ah  !  rien  que  leurs  robes,  c'est  bien  peu;  mais  que  je 
sente  quelque  chose  d'elles  !  (Heuà  !  heuâ!  heuàl  )  Faites -moi 
prendre  leurs  cheveux,  hein,  leurs  cheveux.  (HàanI  hàan  ! 
heuâ!  )  Leurs  cheveux,  cheveux  ,  eveux,  (Heuà  I  )  veux... 

Il  tomba  la  tête  sur  l'oreiller  comme  s'il  recevait  un  coup 
de  massue.  Ses  mains  s'agitèrent  sur  la  couverture  comme 
pour  prendre  les  cheveux  de  ses  filles. 

—  Je  les  bénis,  dit-il  en  faisant  un  effort,  bénis,  (  Heuah!) 
bénis,  énis,  nis. 

Il  s'affaissa  tout-à-coup.  En  ce  moment  Bianchon  entra. 

—  J'ai  rencontré  Christophe ,  dit-il,  il  va  t'amener  une  voi- 
ture. 

Puis  il  regarda  le  malade,  lui  souleva  de  force  les  pau- 
pières ,  et  les  deux  étudians  lui  virent  un  œil  sans  chaleur  et 
terne. 

—  Il  n'en  reviendra  pas,  dit  Bianchon,  je  ne  crois  pas. 

Il  prit  le  pouls,  le  tàta  ,  mit  la  main  sur  le  cœur  du  bon- 
homme. 

—  La  machine  va  toujours,  mais,  dans  sa  position,  c'est  un 
malheur,  il  vaudrait  mieux  qu'il  mourût! 

—  Ma  foi ,  oui,  dit  Rastignac. 

—  Qu'as-tu  donc?  tu  es  pâle  comme  la  mort. 

—  Mon  ami,  je  viens  d'entendre  des  cris  et  des  plaintes. 
Il  y  a  un  Dieu  !  Oh  oui,  il  y  aun  Dieu,  et  il  nous  a  faitun  monde 
meilleur,  ou  notre  terre  est  un  non-sens.  Si  ce  n'avait  pas  été 
si  tragique ,  je  fondrais  en  larmes,  mais  j'ai  le  cœur  et  l'esto- 
mac horriblement  serrés. 

—  Dis  donc  ,  il  va  falloir  bien  des  choses ,  où  prendre  de 
l'argent? 

Rastignac  tira  sa  montre. 

—  Tiens  ,  mets-la  vite  en  gage.  Je  ne  veux  pas  m'arrèter  en 
route  ,  car  j'ai  peur  de  perdre  une  minute  ,  et  j'entends  Chris- 
tophe !  Je  n'ai  pas  un  liard  ,  il  faudra  payer  mon  cocher  au 
retour. 

Rastignac  se  précipita  dans  l'escalier  ,  et  partit  pour  aller 
2  r>. 


54  REVUE  DE  PARIS. 

rue  du  Helder ,  chez  madame  de  Restaud .  Pendant  le  chemin , 
son  imagination  ,  frappée  de  l'horrible  spectacle  dont  il  avait 
été  le  témoin ,  éctiauffa  son  indignation.  Quand  il  arriva  dans 
l'antichambre  et  qu'il  y  demanda  madame  de  Restaud  ,  on 
lui  répondit  qu'elle  n'était  pas  visible. 

—  Mais  ,  dit-il  au  valet  de  chambre ,  je  viens  de  la  part  de 
son  père  qui  se  meurt. 

—  Monsieur,  nous  avons  de  M.  le  comte  les  ordres  les 
plus  sévères 

—  Si  M.  de  Restaud  y  est,  dites-lui  dans  quelles  circonstan- 
ces se  trouve  son  beau-père  et  prévenez-le  qu'il  faut  que  jo 
lui  parle ,  à  l'instant  même. 

Eugène  attendit  pendant  long-temps. 

—  Il  se  meurt  peut-être  en  ce  moment  !  pensait-il. 

Le  valet  de  chambre  l'introduisit  dans  le  premier  salon, 
où  M.  de  Restaud  reçut  l'étudiant  debout,  sans  le  faire  as- 
seoir ,  devant  une  cheminée  où  il  n'y  avait  pas  de  feu. 

—  Monsieur  le  comte  ,  lui  dit  Raslignac ,  monsieur  votre 
beau-père  expire  en  ce  moment  dans  un  bouge  infâme ,  sans 
un  liard  pour  avoir  du  bois  ;  il  est  exactement  à  la  mort  et 
demande  à  voir  sa  fille 

—  Monsieur ,  lui  répondit  avec  froideur  M.  de  Restaud , 
vous  avez  pu  vous  apercevoir  que  j'ai  fort  peu  de  tendresse 
pour  M.  Goriot.  Il  a  compromis  son  caractère  avec  madame 
de  Restaud ,  il  a  fait  le  malheur  de  ma  vie  ,  je  vois  en  lui  l'en- 
nemi de  mon  repos.  Qu'il  meure  ,  qu'il  vive  ,  tout  m'est  par- 
faitement indifférent.  Voilà  quels  sont  mes  sentimens  à  son 
égard.  Le  monde  pourra  me  blâmer ,  je  méprise  l'opinion.  J'ai 
maintenant  des  choses  plus  importantes  à  accomplir  qu'à 
m'occuper  de  ce  que  penseront  de  moi  des  sots  ou  des  indif- 
férens.  Quant  à  madame  de  Restaud  ,  elle  est  hors  d'état  de 
sortir.  D'ailleurs,  je  ne  veux  pas  qu'elle  quitte  sa  maison. 
Dites  à  son  père  qu'aussitôt  qu'elle  aura  rempli  ses  devoirs 
envers  moi ,  envers  mon  enfant,  elle  ira  le  voir.  Si  elle  aime 
son  père ,  elle  peut  être  libre  dans  quelques  inslans... 

—  Monsieur  le  comte  ,  il  ne  m'appartient  pas  de  juger  vo- 
tre conduite,  vous  êtes  le  maître  de  votre  femme;  mais  je 
puis  compter  sur  votre  loyauté?  eh  bien!  promettez-moi 


REVUE  DE  PARIS.  65 

seulement  de  lui  dire  que  son  père  n'a  pas  un  jour  à  vivre, 
et  l'a  déjà  maudite  en  ne  la  voyant  pas  à  son  chevet. 

—  Dites-le  lui  vous-même ,  répondit  M.  de  Restaud  , frappé 
des  sentimens  d'indignation  que  trahissait  l'accent  d'Eugène. 

Rastignac  entra ,  conduit  par  M.  de  Restaud ,  dans  le  salon  , 
où  se  tenait  habituellement  la  comtesse  ;  il  la  vil  noyée  de 
larmes,  et  plongée  dans  une  bergère  comme  une  femme  qui 
voulait  mourir.  Elle  lui  fit  pitié.  Avant  de  regarder  Rastignac , 
elle  jeta  sur  son  mari  de  craintifs  regards  qui  annonçaient  une 
prostration  complète  de  ses  forces  écrasées  par  une  tyrannie 
et  morale  et  physique.  Le  comte  hocha  la  tête,  elle  se  crut 
encouragée  à  parler. 

—  Monsieur,  j'ai  tout  entendu.  Dites  à  mon  père  que  s'il 
connaissait  la  situation  dans  laquelle  je  suis ,  il  me  pardon- 
nerait. 

—  Je  ne  complais  pas  sur  ce  supplice,  il  est  au-dessus  de 
mes  forces  ,  monsieur  ,  mais  je  résisterai  jusqu'au  bout,  dit- 
elle  à  son  mari.  Je  suis  mère  I 

—  Dites  à  mon  père  que  je  suis  irréprochable  envers  lui, 
malgré  les  apparences ,  cria-t-elle  avec  désespoir  à  l'étudiant. 

Eugène  salua  les  deux  époux ,  en  devinant  l'horrible  crise 
dans  laquelle  était  la  femme  ,  et  se  retira  stupéfait.  Le  ton  de 
M.  de  Restaud  lui  avait  démontré  l'inutilité  de  sa  démarche , 
et  il  comprit  qu'Anastasie  n'était  plus  libre.  Il  courut  chez  ma- 
dame de  Nucingen ,  et  la  trouva  dans  son  lit. 

—  Je  suis  souffrante  ,  mon  pauvre  ami ,  lui  dit-elle.  J'ai 
pris  froid  en  sortant  du  bal  ;  j'ai  peur  d'avoir  une  fluxion  de 
poitrine,  j'attends  le  médecin 

—  Eussiez-vous  la  mort  sur  les  lèvres,  lui  dit  Eugène  en 
l'interrompant,  il  faut  vous  traîner  auprès  de  votre  père.  Il 
vous  appelle ,  et,  si  vous  pouviez  entendre  le  plus  léger  de 
ses  cris,  vous  ne  vous  sentiriez  point  malade. 

—  Eugène  ,  mon  père  n'est  peut-être  pas  aussi  malade  que 
vous  le  dites,  mais  je  serais  au  désespoir  d'avoir  le  moindre 
tort  à  vos  yeux ,  et  je  me  conduirai  comme  vous  le  voudrez. 
Lui,  je  le  sais,  il  mourrait  de  chagrin  si  ma  maladie  de- 
venait mortelle  par  suite  de  cette  sortie  !  Eh  bien  !  j'irai,  dès 
que   mon  médecin   sera  venu.  Ah  I  pourquoi  n'avez-vous 


56  REVUE  DE  PARIS, 

plus  YOtre  montre  ?  dit-elle   en  ne  voyant  pas  la  chaîne. 
Eugène  rougit. 

—  Eugène!  Eugène,  si  vous  l'aviez  déjà...  Oh!  ce  serait 
hien  mal  ! 

L'étudiant  se  pencha  sur  le  lit  de  Delphine ,  et  lui  dit  à  l'o- 
reille :  —  Votre  père  n'a  pas  de  quoi  s'acheter  le  linceul  dans 
lequel  on  le  mettra  ce  soir.  Votre  montre  est  en  gage ,  je  n'a- 
vais plus  rien. 

Delphine  sauta  tout-à-coup  hors  de  son  lit,  courut  à,son 
secrétaire ,  y  prit  sa  bourse ,  la  tendit  à  Rastignac.  Elle  sonna 
et  s'écria  ;  —  J'y  vais,  j'y  vais,  Eugène,  laissez-moi  m'ha- 
biller  ...  je  serais  un  monstre  ! . .  .  Allez ,  j'arriverai  avant 
vous  ! 

—  Thérèse ,  cria-t-elle  à  sa  femme  de  chambre ,  dites  à 
M.  de  Nucingen  démonter  me  parler  à  l'instant  même,  et  qu'il 
quitte  tout. 

Eugène,  heureux  de  pouvoir  annoncer  au  moribond  la  pré- 
sence d'une  de  ses  filles,  arriva  presque  joyeux  rue  Neuve- 
Sainte-Geneviève.  Il  fouilla  dans  la  bourse  pour  pouvoir  payer 
immédiatement  son  cocher,  la  bourse  de  cette  jeune  femme, 
si  riche  ,  si  élégante ,  contenait  soixante-dix  francs.  Parvenu 
en  haut  de  l'eccalier ,  il  entendit  ce  hâan ,  ce  heuàh  continuel 
que  criait  le  père  Goriot.  Il  le  trouva  maintenu  par  Bianchon , 
et  opéré  par  le  chirurgien  de  l'hôpital ,  sous  les  yeux  du  mé- 
decin. On  lui  brûlait  le  dos  avec  des  moxas,  dernier  remède 
de  la  science  ,  remède  inutile. 

—  Les  sentez-vous  ?  demandait  le  médecin. 

Le  père  Goriotayant  entrevu  l'étudiant ,  répondit  :  —  Elles 
viennent,  n'est-ce  pas  ? 

—  Il  peut  s'en  tirer ,  dit  le  chirurgien ,  il  parle. 

—  Oui,  Delphine  !  répondit  Eugène,  elle  me  suit. 

—  Allons  !  dit  Bianchon,  il  parlait  de  ses  filles,  après  les- 
quelles il  crie  comme  un  homme  sur  le  pal  crie,  dit-on ,  après 
l'eau . . . 

—  Cessez,  dit  le  médecin  au  chirurgien,  il  n'y  a  plus  rien  à 
faire,  on  ne  le  sauvera  pas. 

Bianchon  et  le  chirurgien  replacèrent  le  mourant  à  plat  sur 
son  grabat  infect. 


REVUE  DE  PARIS.  57 

—  Il  faudrait  cependant  le  changer ,  dit  le  me'decin.  Quoi- 
qu'il n'y  ait  aucun  espoir ,  il  faut  respecter  en  lui  la  nature  hu- 
maine. Jereyiendrai ,  Bianchon,  dit-il  à  l'étudiant.  S'il  se  plai- 
gnait encore,  mettez-lui  de  l'opium  sur  le  diaphragme. 

Le  chirurgien  et  le  médecin  s'en  allèrent. 

—  Allons,  Eugène,  du  courage,  mon  fils,  dit  Bianchon  à 
Rastignac  quand  ils  furent  seuls ,  il  s'agit  de  lui  mettre  une  che- 
mise blanche  et  de  changer  son  lit.  Va  dire  à  Sylvie  de  monter 
des  draps  et  de  venir  nous  aider. 

Eugène  descendit,  et  trouva  madame  Vauquer  occupée  à 
mettre  le  couvert  avec  S}  Ivie.  Aux  premiers  mots  que  lui  dit 
Rastignac,  la  veuve  vint  à  lui,  en  prenant  l'air  aigrement  dou- 
cereux d'une  marchande  soupçonneuse  qui  ne  voudrait  ni  per- 
dre son  argent,  ni  fâcherie  consommateur. 

—  Mon  cher  monsieur  Eugène,  répondit-elle,  vous  savez 
tout  comme  moi  que  le  père  Goriot  n'a  plus  le  sou.  Donner 
des  draps  à  un  homme  en  train  de  tortiller  de  l'œil,  c'est  les 
perdre  ,  d'autant  qu'il  faudra  bien  en  sacrifier  un  pour  le  lin- 
ceul. Ainsi,  vous  me  devez  déjà  cent  quarante-quatre  francs  , 
mettez  quarante  francs  de  draps,  et  quelques  autres  petites 
choses  ,  la  chandelle  que  Sylvie  vous  donnera,  tout  cela  fait 
au  moins  deux  cents  francs  qu'une  pauvre  veuve  comme  moi 
n'est  pas  en  état  de  perdre.  Dame  !  soyez  juste,  monsieur  Eu- 
gène, j'ai  bien  assez  perdu  depuis  cinq  jours  que  le  guignon 
g'estlogé  chez  moi.  J'aurais  donné  dix  écus  pour  que  ce  bon- 
homme-là fût  parti  ces  jours- ci,  comme  vous  le  disiez.  Ta 
frappe  mes  pensionnaires.  Pour  un  rien ,  je  le  ferais  portera 
l'hôpital.  Enfin,  mettez-vous  à  ma  place.  Mon  établissement 
avant  tout,  c'est  ma  vie,  à  moi. 

Eugène  remonta  rapidement  chez  M.  Goriot. 

—  Bianchon  ,  l'argent  de  la  montre  ? 

—  Il  est  là  sur  la  table,  il  en  reste  six  ,.ent  soixante  et 
quelques  francs.  J'ai  payé  sur  ce  qu'on  m'adonne  tout  ce  que 
nous  devions.  La  reconnaissance  du  Mont-de- Piété  est  sous 
l'argent. 

—  Tenez,  madame,  dit  Rastignac  après  avoir  dégringolé 
les  escaliers  avec  horreur ,  soldez  nos  comptes  !  M.  Goriot  n'a 
pas  long-temps  à  rester  chez  vous,  et  moi... 


k 


58  REVUE  DE  PARIS. 

—  Oui,  il  en  sortira  les  pieds  en  avant,  pauvre  bonhomme, 
dit-elle  en  comptant  deux  cents  francs ,  d'un  air  moitié  gai , 
moitié  mélancolique. 

—  Finissons  !  dit  Rastignac. 

—  Sylvie  ,  donnez  les  draps,  et  allez  aider  ces  messieurs, 
là-haut. 

—  Vous  n'oublierez  pas  Sylvie  ,  dit  madame  Yauquer  à 
l'oreille  d'Eugène ,  voilà  deux  nuits  qu'elle  v  eille. 

Dès  qu'Eugène  eut  le  dos  tourné,  la  vieille  courut  à  sa  cui- 
sinière. 

—  Prends  les  draps  retournés,  numéro  sept.  Par  Dieu, 
c'est  toujours  assez  bon  pour  un  mort  !  lui  dit-elle  à  l'oreille. 

Eugène ,  qui  avait  déjà  monté  quelques  marches  de  l'esr 
calier ,  n'entendit  pas  les  paroles  calculatrices  de  la  vieille 
hôtesse. 

—  Allons,  luiditBianchon,  passons-lai  sa  chemise  !  Tiensr 
le  droit  ! 

Eugène  se  mit  à  la  léte  du  lit,  et  soutint  le  moribond  au- 
quel Biaîîchon  enleva  sa  chemjse  ,  mais  le  bonhomme  fit  un 
geste  comme  pour  garder  quelque  chose  sur  sa  poitrine,  et 
poussa  des  cris  plaintifs  et  inarticulés ,  à  la  manière  des  ani-^ 
maux  qui  ont  une  grande  douleur  à  exprimer. 

—  Oh!  oh  !  dit  Bianchon,  il  veut  une  petite  chaîne  de  che- 
veux et  un  médaillon  que  nous  lui  avons  ôtés  tout  à  l'heure 
pour  lui  poser  ses  moxas.  Pauvre  homme!  il  faut  la  luire* 
mettre.  Elle  est  sur  la  cheminée. 

Eugène  alla  prendre  une  chaîne  tressée  avec  des  cheveux 
blonds  cendrés,  sans  doute  ceux  de  madame  Goriot.  Il  lut 
d'un  côté  du  médaillon  :  Anastasie;  et  de  l'autre  :  Delphine. 
Image  de  son  cœur  qui  reposait  toujours  sur  son  cœur.  Les 
boucles  contenues  étaient  d'une  telle  finesse  qu'elles  devaient 
avoir  été  prises  pendant  la  première  enfance  des  deux  filles. 
Lorsque  le  médaillon  toucha  sa  poitrine,  le  vieillard  fit  un 
han  prolongé  qui  annonçait  une  satisfaction  effrayante  à  voir. 
C'était  un  des  derniers  retenlissemens  de  sa  sensibilité ,  qui 
semblait  se  retirer  au  centre  inconnu  d'où  partent  et  où  s'a- 
dressent nos  sympathies.  Son  visage  convulsé  prit  une  expres- 
sion de  joie  maladive.  Les  deux  étudians,  frappés  de  ce  ter- 


REVUE  DE  PARIS.  59 

rible  éclat  d'une  force  de  sentiment  qui  surTiyait  à  la  pensée, 
laissèrent  tomber  chacun  des  larmes  chaudes  sur  le  mori^ 
bond  qui  jeta  un  cri  de  plaisir  aigu. 

—  Asie  I  —  Fine  !  dit-il. 

—  Il  yit  encore,  dit  Biancbon. 

—  A  quoi  ça  lui  sert-il  ?  dit  Sjlvie. 

—  A  souffrir!  répondit  Rastignac. 

Après  avoir  fait  à  son  camarade  un  signe  pour  lui  dire  de 
l'imiter ,  Bianchon  s'agenouilla  pour  passer  ses  bras  sous  les 
jarrets  du  malade  ,  pendant  que  Rastignac  en  faisait  autant 
de  l'autre  côté  du  lit  afin  de  passer  les  mains  sous  le  dos.  Svl- 
yie  était  là  ,  prête  à  retirer  les  draps  quand  le  moribond  se- 
rait soulevé,  afin  de  les  remplacer  par  ceux  qu'elle  apportait. 
Trompé  sans  doute  par  les  larmes,  M.  Goriot  usa  ses  derniè- 
res forces  pour  étendre  les  mains,  rencontra  de  chaque  côté 
de  son  lit,  les  tètes  des  étudians,  les  saisit  violemment  par 
les  cheveux  ,  et  l'on  entendit  faiblement  : 

—  Ah!  mes  anges. 

Deux  mois,  deux  murmures  accentués  par  l'ame  qui  s'en- 
vola sur  cette  parole. 

—  Pauvre  cher  homme  !  dit  Svlvie  attendrie  de  cette  excla- 
mation où  se  peignit  un  sentiment  suprême  que  le  plus  hor- 
rible, le  plus  involontaire  des  mensonges  exaltait  une  der- 
nière fois.  Le  dernier  soupir  de  ce  père  devait  être  un  soupir 
de  joie ,  ce  fut  l'expression  de  toute  sa  vie. 

Le  père  Goriot  fut  pieusement  replacé  sur  son  grabat.  A 
compter  de  ce  moment ,  sa  physionomie  garda  la  douloureuse 
empreinte  du  combat  qui  se  livrait  entre  la  mort  et  la  vie  dans 
une  machine  qui  n'avait  plus  celte  espèce  de  conscience  cé- 
rébrale d'où  résulte  le  sentiment  du  plaisir  et  de  la  douleur 
pour  l'être  humain.  Ce  n'était  plus  qu'une  question  de  temps 
pour  la  destruction. 

—  Il  va  rester  ainsi  quelques  heures,  et  mourra  sans  qu'on 
s'en  aperçoive,  il  ne  râlera  même  pas.  Le  cerveau  doit  être 
complètement  envahi. 

En  ce  moment  on  entendit  dans  l'escalier  un  pas  déjeune 
femme  haletante. 

—  Elle  arrive  trop  tard!  se  dit  Rastignac. 


60  REVUE  DE  PARIS. 

Ce  n'était  pas  Delphine,  c'était  Thérèse,  sa  femme  de  cham  - 
bre. 

—  Monsieur  Eugène,  dit-elle,  il  s'est  élevé  une  scène  vio- 
lente entre  monsieur  et  madame,  à  propos  de  l'argentque  cette 
pauvre  madame  demandait  pour  son  père.  Elle  s'est  évanouie, 
le  médecin  est  venu,  il  a  fallu  la  saigner,  elle  criait  :  —  Mon 
père  se  meurt,  je  veux  voir  papal  Enfin,  des  cris  à  fendre 
l'ame... 

—  Assez ,  Thérèse.  Elle  viendrait  que  maintenant  ce  serait 
superflu.  M.  Goriot  n'a  plus  de  connaissance. 

—  Pauvre  cher  monsieur,  est-il  mal  comme  ça!  dit  Thé- 
rèse. 

—  Vous  n'avez  plus  besoin  de  moi,  faut  que  j'aille  à  mon 
dîner,  il  est  quatre  heures  et  demie,  dit  Sylvie  qui  faillit  se 
heurter  sur  le  haut  de  l'escalier  avec  madame  de  Reslaud. 

Ce  fut  une  apparition  grave  et  terrible  que  celle  de  la  com- 
tesse. Elle  regarda  le  lit  de  mort,  mal  éclairé  par  une  seule 
chandelle,  et  versa  des  pleurs  en  apercevant  le  masque  de  sou 
père  où  palpitaient  encore  les  derniers  tressaillemens  de  la 
vie.  Bianchon  se  retira  par  discrétion. 

—  Je  ne  me  suis  pas  échappée  assez  tôt!  dit  la  comtesse  à 
Rastignac. 

L'étudiant  fit  un  signe  de  tête  affirmatif  plein  de  tristesse. 
Madame  de  Reslaud  prit  la  main  de  son  père,  la  baisa. 

—  Pardonnez-moi ,  mon  père  !  Vous  disiez  que  ma  voix 
vous  rappellerait  de  la  tombe ,  hé  bien ,  revenez  un  moment  à 
la  vie  pour  bénir  votre  fille  repentante.  Entendez-moi.  Ceci 
est  affreux!  votre  bénédiction  est  la  seule  que  je  puisse  re- 
cevoir ici  bas  désormais.  Tout  le  monde  me  hait  !  Vous  seul 
m'aimez!  Mes  enfans  eux-mêmes  me  haïront!  Emmenez-moi 
avec  vous,  je  vous  aimerai,  je  vous  soignerai!  Il  n'entend 
plus  !  je  suis  folle  ! 

Elle  tomba  sur  ses  genoux ,  et  contempla  ce  débris  avec  une 
expression  de  délire. 

—  Rien  ne  manque  à  mon  malheur,  dit-elle  en  regardant 
Eugène  !  M.  de  Trailles  est  parti  pour  les  Indes  en  laissant  ici 
des  dettes  énormes,  et  j'ai  su  qu'il  me  trompait?  Mon  mari 
ne  me  pardonnera  jamais ,  et  je  l'ai  laissé  le  maître  de  ma  for- 


REVUE  DE  PARIS.  61 

lune.  J'ai  perdu  toutes  mes  illusions.  Hélas  1  pour  qui  ai-je 
trahi  le  seul  cœur  (elle  montra  son  père)  où  j'étais  adorée!  Je 
l'ai  méconnu,  je  l'ai  repoussé,  je  lui  ai  fait  mille  maux  !  In- 
fâme! 

—  Il  le  savait,  dit  Rastignac. 

Eu  ce  moment,  le  père  Goriot  ouvrit  les  yeuT,  mais  par 
l'effet  d'une  convulsion.  Le  geste  qui  révélait  l'espoir  de  la 
comtesse  ne  fut  pas  moins  horrible  à  voir  que  l'œil  du  mou- 
rant. 

—  M'entendrait-il?  cria  la  comtesse.  Non,  se  dit-elle  en 
s'asseyant  auprès  du  lit. 

Madame  de  Restaud  ayant  manifesté  le  désir  de  garder  son 
père,  Eugène  descendit  pour  prendre  un  peu  de  nourriture. 
Les  pensionnaires  étaient  déjà  réunis. 

—  Hé  bien ,  lui  dit  le  peintre,  il  paraît  que  nous  allons  avoir 
un  petit  mortorama,  là-haut. 

—  Charles,  lui  dit  Eugène,  il  me  semble  que  vous  devriez 
plaisanter  sur  quelque  sujet  moins  lugubre. 

—  Nous  ne  pourrons  donc  plus  rire  ici?  reprit  le  peintre. 
Qu'est-ce  que  cela  fait,  puisque  Bianchon  dit  que  le  bonhomme 
n'a  plus  sa  connaissance. 

—  Hé  bien,  reprit  l'employé  au  muséum,  il  sera  mort 
comme  il  a  vécu. 

—  Mon  père  est  mort!  cria  la  comtesse. 

A  ce  cri  terrible,  Sylvie,  Rastignac  et  Bianchon  montèrent, 
et  trouvèrent  madame  de  Restaud  évanouie.  Après  l'avoir  l'ait 
revenir  à  elle,  ils  la  transportèrent  dans  le  fiacre  qui  l'atten- 
dait. Eugène  la  confia  aux  soius  de  Thérèse,  lui  ordonnant  de 
la  conduire  chez  madame  de  Nucingen. 

—  Oh:  il  est  bien  mort  !  dit  Bianchon  en  descendant. 

—  Allons,  messieurs,  à  table,  dit  madameYauquer;  la  soupe 
va  se  refroidir. 

Les  deux  étudians  se  mirent  à  côté  l'un  de  l'autre. 

—  Que  faut-il  faire  maintenant?  dit  Eugène  à  Bianchon. 
-—  Mais,  je  lui  ai  fermé  les  yeux,  et  je  l'ai  convenablement 

disposé.  Quand  le  médecin  de  la  mairie  aura  constaté  le  décès 
que  nous  irons  déclarer,  on  le  coudra  dans  un  linceul,  et  on 
l'enterrera.  Que  veux-tu  qu'il  devienne? 

2  6 


62  REVUE  DE  PARIS. 

—  Il  ne  flairera  plus  son  pain  comme  ça!  dit  un  pension- 
naire en  imitant  la  grimace  du  bonhomme. 

—  Saperbleu,  messieurs,  dit  le  répétiteur,  laissez  donc  le 
père  Goriot ,  et  ne  nous  en  faites  plus  manger.  On  l'a  mis  à 
toute  saucedepuis  une  heure.  Sapristie,  un  des  privilèges  de  la 
bonne  ville  de  Paris,  c'est  qu'on  peut  y  naître,  y  vivre,  y  mou- 
rir sans  que  personne  fasse  attention  à  vous.  Profitons  donc  des 
avantages  de  la  civilisation.  Il  y  a  trois  cents  morts  aujour- 
d'hui, voulez-vous  nous  apitoyer  sur  les  hécatombes  parisien- 
nes? Que  le  père  Goriot  soit  crevé,  tant  mieux  pour  lui!  Si 
TOUS  l'adorez,  allez  le  garder,  et  laissez-nous  manger  tran- 
quillement, nous  autres. 

—  Oh,  oui,  dit  la  veuve,  tant  mieux  pour  lui  qu'il  soit  mort, 
car  il  paraît  que  le  pauvre  homme  avait  bien  du  désagrément, 
sa  vie  durant. 

Ce  fut  toute  l'oraison  funèbre  d'un  être  qui,  pour  Eugène, 
représentait  toute  la  Paternité.  Les  quinze  pensionnaires  se 
mirent  à  causer  comme  à  l'ordinaire.  Lorsque  Eugène  et  Bian- 
chon  eurent  mangé,  le  bruit  des  fourchettes  et  des  cuillers, 
les  rires  de  la  conversation,  les  diverses  expressions  de  ces  fi- 
gures gloutonnes  et  indifférentes,  leur  insouciance,  tout  les 
glaça  d'horreur.  Ils  sortirent  pour  aller  chercher  un  prêtre 
qui  veillât  et  priât  pendant  la  nuit  près  du  mort.  Il  leur  fallut 
mesurer  les  derniers  devoirs  à  rendre  au  bonhomme  sur  le 
peu  d'argent  dont  ils  p  ourraient  disposer.  Vers  neuf  heures 
du  soir,  le  corps  fut  placé  sur  un  fond  sanglé,  entre  deux  chan- 
delles, dans  cette  chambre  nue,  et  un  prêtre  vint  s'asseoir 
près  de  lui.  Avant  de  se  coucher,  Rastignac  ayant  demandé 
des  renseignemens  à  l'ecclésiastique  sur  le  prix  du  service  à 
faire  et  sur  celui  des  convois,  écrivit  un  mot  à  M.  de  Nucin- 
gen  et  à  M.  de  Restaud  en  les  priant  d'envoyer  leurs  gens 
d'affaires  afin  de  pourvoir  à  tous  les  frais  de  l'enterrement.  Il 
leur  dépêcha  Christophe,  puis  il  se  coucha  et  s'endormit  ac- 
cablé de  fatigue. 

Le  lendemain  matin,  Bianchon  et  Rastignac  furent  obligés 
d'aller  déclarer  eux-mêmes  le  décès,  qui  vers  midi  fut  con- 
staté. Deux  heures  après,  aucun  des  deux  gendres  n'avait  en- 
Toyé  d'argent,  personne  ne  s'était  présenté  en  leur  nom,  et 


L 


REVUE  DE  PARIS.  63 

Rastignac  avait  été  forcé  déjà  de  paver  les  frais  du  prêtre.  Syl- 
vie ayant  demandé  dix  francs  pour  ensevelir  le  bonhomme  el 
le  coudre  dans  son  linceul,  Eugène  et  Bianchon  calculèrent 
que  si  les  parens  du  mort  ne  voulaient  se  mêler  de  rien,  ils 
auraient  à  peine  de  quoi  pourvoir  aux  frais;  l'étudiant  en  mé- 
decine se  chargea  donc  de  mettre  lui-même  le  cadavre  dans 
une  bière  de  pauvre  qu'il  fit  apporter  de  son  hôpital  où  il  l'eut 
à  meilleur  marché. 

—  Fais  une  farce  à  ces  drôles-là,  dit-il  à  Eugène.  Ya  ache- 
ter un  terrain,  pour  cinq  ans,au  Père-Lachaise,  et  commande 
un  service  de  quatrième  classe  à  l'église  et  aux  pompes  funè- 
bres. Si  les  gendres  et  les  filles  se  refusent  à  te  rembourser,  tu 
feras  graver  sur  la  tombe  :  Ci  gît  M.  Goriot,  père  de  la  com- 
tesse de  Restaud  et  de  la  baronne  de  Nucingen,  enterré  aux 
frais  de  deux  étudians. 

Eugène  ne  suivit  le  conseil  de  son  ami,  qu'après  avoir  été 
infructueusement  chez  M.  et  madame  de  Xucingen  et  chez 
M.  et  madame  de  Restaud.  Il  n'alla  pas  plus  loin  que  la  porte. 
Chacun  des  concierges  avait  des  ordres  sévères. 

—  Monsieur  et  madame,  dirent-ils,  ne  reçoivent  per- 
sonne ,  leur  père  est  mort,  et  ils  sont  plongés  dans  la  plus  vive 
douleur. 

Eugène  avait  assez  l'expérience  du  monde  parisien  pour 
savoir  qu'il  ne  devait  pas  insister.  Son  cœur  se  serra  étrange- 
ment quand  il  se  vit  dans  l'impossibilité  de  parvenir  jusqu'à 
Delphine. 

Vendez  une  parure,  lui  écrivit-il  chez  le  concierge  ,  et  que 
votre  père  soit  décemment  conduit  à  sa  dernière  demeure. 

Il  cacheta  ce  mot,  et  pria  le  concierge  de  le  remettre  àThé- 
rèse,  pour  sa  maîtresse.  Le  concierge  le  rcmità  ]>!.  de  Nucin- 
gen. 

A  trois  heures,Eugène  quiavait  fait  toutes  ses  dispositions, 
revint  à  la  pension  bourgeoise.  Il  ne  put  retenir  une  larme 
quand  il  aperçut  à  celte  porte  bâtarde,  la  bière,  à  peine  cou- 
verte d'un  drap  noir,  posée  sur  deux  chaises  dans  cette  rue 
déserte.  Il  y  avait  un  plat  de  cuivre  argenté,  plein  d'eau  bé- 
nite ,  dans  lequel  trempait  un  mauvais  goupillon  auquel  per- 
sonne n'avait  encore  touché.  La  porte  n'était  pas  même  tcn- 


64  REV€E  DE  PARIS. 

due  de  noir.  C'était  la  mort  des  pauvres,  qui  n'a  ni  faste,  ni 
suivans ,  ni  amis,  ni  parens.  Bianchon,  obligé  d'être  à  son  hô- 
pital ,  avait  écrit  un  mot  à  Raslignac  pour  lui  rendre  compte 
de  ce  qu'il  avait  fait  avecréglise.  L'interne  lui  mandaitqu'une 
messe  était  hors  de  prix,  qu'il  fallait  se  contenter  du  service 
moins  coûteux  des  vêpres,  et  qu'il  avait  envoyé  Christophe 
avec  un  mot  aux  Pompes  Funèbres.  Au  moment  où  Eugène 
achevait  de  lire  le  griffonage  de  Bianchon,  il  vit  entre  les 
mains  de  madame  Vauquer  le  médaillon  à  cercle  d'or  où 
étaient  les  cheveux  des  deux  filles. 

—  Comment  avez- vous  osé  prendre  ça  ?  lui  dit-il. 

—  Pardi  !  fallait-il  l'enterrer  avec!  répondit  Sylvie,  c'est 
en  or. 

—  Certes  !  reprit  Eugène  avec  indignation ,  qu'il  emporte 
au  moins  avec  lui  la  seule  chose  qui  puisse  représenter  ses 
deux  filles. 

Et  quand  le  corbillard  vint,  Eugène  fit  remonter  la  bière, 
la  décloua,  et  plaça  religieusement  sur  la  poitrine  du  bon- 
homme une  image  qui  se  rapportait  à  un  temps  où  Delphine 
et  Anastasie  étaient  jeunes,  vierges,  pures,  et  ne  raison- 
naient pas,  comme  il  l'avait  dit  dans  ses  cris  d'agonisant. 

Rastignac  et  Christophe  accompagnèrent  seuls,  avec  deux 
croque-morts,  le  char  qui  menait  le  pauvre  homme  à  Saint- 
Etienne-du-Mont,  église  peu  distante  de  la  rue  Neuve-Sainte- 
Geneviève.  Arrivés  là,  le  corps  fut  présentée  une  petite  cha- 
pelle basse  et  sombre,  autour  de  laquelle  l'étudiant  chercha 
vainement  les  deux  filles  du  père  Goriot ,  ou  leurs  maris.  Il 
fut  seul  avec  Christophe  qui  se  croyait  obligé  de  rendre  les 
derniers  devoirs  à  un  homme  qui  lui  avait  fait  gagner  quel- 
ques bons  pourboire.  En  attendant  les  deux  prêtres,  l'enfant 
de  chœur  et  le  bedeau ,  Rastignac  serra  la  main  de  Christophe> 
sans  pouvoir  prononcer  une  parole. 

—  Oui,  monsieur  Eugène,  dit  Christophe,  c'était  un 
brave  et  honnête  homme ,  qui  n'a  jamais  dit  une  parole  plus 
haute  que  l'autre  ,  qui  ne  nuisait  à  personne  et  n'a  jamais  fait 
de  mal. 

Les  deux  prêtres,  l'enfant  de  chœur  et  le  bedeau  vinrent  et 
donnèrent  tout  ce  qu'on  peut  avoir  pour  soixante-dix  francs. 


REVUE  DE  PARIS.  65 

dans  une  époque  où  la  religion  n'est  pas  assez  riche  pour  prier 
gratis.Les  gens  du  clergé  chantèrent  un  psaume,  le  Libéra,  le 
Deprofundis.  Le  service  duravingt  minutes.  Il  n'y  ayait  qu'une 
seule  voiture  de  deuil  pour  un  prêtre  et  un  enfant  de  chœur 
qui  consentirent  à  recevoir  avec  eus  Eugène  et  Christophe. 

—  Il  n'y  a  point  de  suite ,  dit  le  prêtre  ,  nous  pourrons  al- 
ler vite,  afln  de  ne  pas  nous  attarder,  il  est  cinq  heures  et  demie. 

Cependant ,  au  moment  où  le  corps  fut  placé  dans  le  cor- 
billard ,  deux  voitures  armoriées,  mais  vides,  celles  de  M.  de 
RestaudetdeM.  de  Nucingen  se  présentèrent  et  suivirent  le 
convoi  jusqu'au  Père-Lachaise. 

A  six  heures ,  le  corps  du  père  Goriot  fut  descendu  dans  sa 
fosse,  autour  de  laquelle  étaient  les  gens  de  ses  filles  qui  dis- 
parurent avec  le  clergé  aussitôt  que  fut  dite  la  courte  prière 
due  au  bonhomme  pour  l'argent  de  l'étudiant.  Quand  les  deux 
fossoyeurs  eurent  jeté  quelques  pelletées  de  terre  sur  la  bière 
pour  la  cacher,  ils  se  relevèrent,  et  l'un  d'eux  s'adressantà 
Rastignac  lui  demanda  leur  pourboire.  Eugène  se  fouilla,  il 
n'avait  plus  rien ,  et  fut  forcé  d'emprunter  vingt  sous  à  Chris- 
tophe. Ce  fait,  si  léger  en  lui-même,  détermina  chez  Rastignac 
un  accès  d'horrible  tristesse.  Le  jour  tombait,  il  n'y  avait 
plus  qu'un  crépuscule  qui  agaçait  les  nerfs  ;  il  regarda  la 
tombe  et  y  ensevelit  sa  dernière  larme  de  jeune  homme ,  celle 
larme  arrachée  par  les  saintes  émotions  d'un  cœur  pur,  une 
de  ces  larmes  qui,  de  la  terre  où  elles  tombent,  rejaillissent 
jusque  dans  les  cieux.  Il  se  croisa  les  bras  et  contempla  les 
nuages.  Christophe  s'en  alla.  Bientôt  Raslignac  fut  seul.  Il 
fit  quelques  pas  vers  le  haut  du  cimetière,  et  vit  Paris  tortueu  • 
sèment  couché  le  long  des  deux  rives  de  la  Seine  où  commen- 
çaient à  briller  les  lumières.  Ses  yeux  s'attachèrent  presque 
avidement  entre  la  colonne  de  la  place  Vendôme  et  le  dôme 
des  Invalides,  là  où  vivait  ce  beau  monde  dans  lequel  il  avait 
voulu  pénétrer!  Il  lança  sur  cette  ruche  bourdonnante  un  re  ■ 
gard  qui  semblait  par  avance  en  pomper  le  miel ,  et  dit  ce  mol 
suprême  ! 

—  A  nous  deux  maintenant. 

Puis  il  revint  à  pied  rue  d'Artois,  et  alla  dincr  avec  ma- 
dame de  Nucingen.  De  Balzac. 
2  6. 


THEATRE     ITALIEÏI. 


ï  PUEITANI  E  1  CAVALIERI,  OPERA  EN  TROIS  ACTES,  PAROLES  DE 
M.  C.  PEPOLI,  MUSIQUE  DE  M.  BELLIXI. 

L'affiche  annonçait  d'abord  I  Puritanidi  Scozîa,  titre  que 
je  traduisais  hardiment  par  les  Puritains  d'Ecosse.  Pour  trou- 
ver le  sujet  du  nouvel  opéra,  je  lis  le  romande  Walter  Scott, 
sautant  par-dessus  des  chapitres  entiers  pour  rattraper  le 
fil  d'une  action  trop  souvent  interrompue  par  des  discours 
sans  fin  et  des  sermons  peu  divertissans.  Les  libraires  qui 
nous  adressent  si  souvent  des  éditions  du  romancier  écossais 
devraient  en  publier  une  très-abrégée ,  expurgata ,  à  l'usage 
iles  lecteurs  qui  n'ont  pas  de  temps  à  perdre.  Trente  volumes 
seraient  ainsi  réduits  à  dix ,  et  de  toutes  les  manières  les  ama- 
teurs seraient  plus  tôt  satisfaits.  L'affiche  nous  montrait  le 
chemin  de  l'Ecosse ,  et  le  livret  de  M.  Pepoli  nous  retient  en 
Angleterre.  La  scène  est  aux  environs  de  Plymoulh.  Mes 
frais  d'érudition,  mon  voyage  au  pont  de  Bothwel,  au  châ- 
teau de  lady  Bellenden ,  ont  été  parfaitement  inutiles.  A  mon 
retour ,  on  m'a  dit  que  ce  même  livret  était  imité  d'un  drame 
à  couplets  ,  représenté  sur  le  théâtre  du  Vaudeville.  Je  fré-r 
quente  peu  ces  parages  ;  je  suis  allé  deux  ou  trois  fois  au 
Vaudeville,  voir  le  Mariage  de  Scaron,  Fanchon  la  vielleuse, 
le  Voyage  de  la  giraffe  ;  et  le  hasard  a  voulu  que  ces  jours-là 
les  acteurs  ne  s'étaient  point  ajustés  pour  jouer  les  Têtes  ron- 
des et  les  Cavaliers,  dont  les  couplets,  confiés  d'abord  aux  vir- 
tuoses à  fions  fions,  ont  été  mis  in  extenso  par  ]\r\I.  Pepoli 
atBeïlini,  per  l'uso  de  i  valentissimi  cantanti  Huhim ,  La- 
blache,  Tamburini,  Giulia  Grisi. 


REVUE  DE  PARIS.  67 

Me  Toilà  donc  pri\é  de  souvenirs  et  de  soutien,  arrÎTant  à 
rOpe'ra-Italien  sans  instruction  aucune  ,  et  ne  pouvant  même 
reconnaître  les  emprunts  que  le  nouvel  auteur  a  fa  itaux  an- 
ciens. Je  suis  donc  réduit  à  conter  naïvement  la  fable  de  li-* 
vret,  comme  elle  a  défilé  devanlmes  yeux,  comme  on  a  bien 
voulu  me  la  chanter.  Je  laisse  à  mes  lecteurs  plus  expé- 
rimentés le  soin  de  la  critique  sur  ce  point.  Dans  une  for- 
teresse voisine  de  Plymoulh  ,  commandée  par  lord  Yalton , 
forteresse  au  pouvoir  des  puritains  dont  le  drapeau  flotte  sur 
les  remparts ,  nous  rencontrons  parmi  les  officiers  de  la  gar- 
nison sir  Pvicardo  Forth  et  sir  Giorgio  ,  frère  du  gouverneur. 
Ricardo  est  vivement  épris  des  charmes  d'Elvira,  fille  de 
Yalton  ;  sa  main  lui  est  promise.  Le  tambour  bat ,  la  trom- 
pette sonne ,  ainsi  que  l'horloge  du  château; mais  l'alerte  n'a 
rien  qui  doive  nous  effrayer  ;  elle  amène  sur  la  scène  des 
guerriers  qui  viennent  faire  leur  prière  dumatin  et  des  villa- 
geois et  villageoises  armés  de  corbeilles  de  fleurs.  On  pré- 
pare la  noce  dElvira,  et  ce  n'est  point  la  noce  de  Ricardo  , 
ce  protégé  du  gouverneur;  il  ne  doit  figurer  à  la  cérémonie 
que  comme  témoin.  El  vira  aime  lord  Arturo  Talbot,  un  ca- 
valier ,  un  ennemi  des  puritains  !  Yalton  ,  bon  père ,  s'est 
laissé  toucher  par  les  supplications  de  Giorgio  ,  le  meilleur 
des  oncles,  il  consent  à  cette  substitution  de  gendre  ,  puis- 
qu'il peut  ainsi  faire  le  bonheur  de  sa  fille  chérie.  Ricardo 
déplore  son  infortune  et  demande  au  ciel  de  changer  ou  sa 
destinée  ou  son  cœur. 

L'heureux  Arturo  arrive  ;  on  le  reçoit  comme  un  ami , 
comme  un  futur  époux ,  dans  la  forteresse  puritaine.  Des  afr 
faires  importantes  éloignent  Yalton  du  château;  des  chevaux 
l'attendent  au  pied  des  remparts;  il  ne  peut  assister  au  mariage 
de  sa  fille ,  il  part  en  donnant  Tordre  de  ne  laisser  sortir  per- 
sonne ,  sous  peine  de  mort.  Mais  comme  il  faut  qu' Arturo  aille 
au  temple,  il  lui  donne  un  laissez-passer  dont  le  couple  amou- 
reux doit  se  servir  quand  la  mariée  aura  fait  sa  toilette.  De- 
puis qu'il  existe  au  monde  des  châteaux  forts  ou  faibles,  une 
chapelle  a  été  construite  et  décorée  dans  ces  mêmes  châ- 
teaux, et  c'est  là  que  les  mariages  des  gouverneurs  et  des  châ- 
telaines se  sont  célébrés.  Mais  Arturo  est  cavalier  et  pf^r 


68  REVUE  DË,PARIS. 

conséquent  papiste  :  il  ne  peut  donc  amener  le  ministre  de  sa 
religion  dans  le  sanctuaire  des  puritains.  A  peine  le  fiancé 
tient-il  en  main  son  passeport,  qu'il  rencontre  dans  la  forte- 
resse la  reine  d'Angleterre,  Henriette,  veuve  de  Charles  I*^', 
que  les  affidés  de  Cromwell  tiennent  prisonnière  sans  la  con- 
naître ;  ils  savent  seulement  que  c'est  une  grande  dame  dé- 
vouée au  parti  des  Stuarts.  Le  cavalier  et  la  captive  sont  bien- 
tôt d'intelligence.  Arturo  cherche  un  moyen  de  la  rendre  à  la 
liberté.  El  vira  revient  en  costume  de  mariée;  elle  n'a  pas 
encore  posé  son  voile  sur  la  tête  ;  elle  i)rie  Henriette  de  l'es- 
sayer, et  rentre  ensuite  pour  aller  chercher  le  complément 
de  sa  parure.  Arturo  profite  de  son  absence  ;  le  temps  presse; 
la  reine  se  couvre  du  voile  qu'un  caprice  de  jeune  fille  a  jeté 
sur  sa  tête  ;  elle  s'enfuit  avec  le  cavalier.  Ricardo  laisse  pas- 
ser les  fugitifs ,  bien  qu'il  ait  reconnu  la  prisonnière.  Cette 
évasion  favorise  ses  projets  amoureux  Les  postes  se  gardent 
bien  de  les  arrêter  :  leur  passeport  est  en  bonne  forme.  Ar- 
turo et  la  reine  sont  déjà  hors  d'atteinte ,  quand  Elvira  et  son 
cortège  nuptial  arrivent.  On  cherche  le  futur;  il  ne  répond 
point  à  l'appel  ;  on  l'a  vu  fuir  avec  la  prisonnière,  Elvira  est 
au  désespoir,  elle  perd  la  raison,  et  Giorgio  et  tous  les  puri- 
tains jurentde  venger  l'affrontqueleperfidecavalierleurafait. 
Le  second  acte  offre  beaucoup  moins  d'incidens  :  Arturo 
est  condamné  à  mort,  Elvira  est  folle,  Giorgio  et  Ricardo 
s'occupent  de  faire  triompher  leur  parti.  Vallon  ne  paraît 
plus  et  travaille  apparemment  dans  son  cabinet.  Arturo  re- 
vient pourtant  auprès  de  son  amie,  et  se  justifie  en  lui  disant 
qu'il  a  sauvé  la  reine  d'un  péril  imminent.  La  jeune  fille  se 
rend  à  cet  argument ,  dont  elle  apprécie  la  conséquence , 
malgré  le  dérangement  de  ses  facultés  intellectuelles.  Elvira 
est  toujours  amoureuse,  et  c'est  l'amour  qui  lui  rend  la  rai- 
son. A  peine  Arturo  a-t-il  fait  sa  paix  avec  Elvira  ,  et  chanté 
avec  elle  l'ensemble  d'un  duo  plein  de  charme  et  de  passion, 
qu'il  est  lui-même  exposé  aux  dangers  qui  menaçaient  la 
reine.  Les  soldats  de  Cromwell  le  poursuivent,  et  son  arrêt 
de  mort  est  déjà  prononcé;  mais  rassurez-vous,  cet  arrêt 
n'est  point  exécuté;  la  paix  vient  d'être  faite:  les  condamnés 
politiques  profitent  de  l'amnistie  proclamée  dans  les  deux 


REVUE  DE  PARIS.  69 

camps,  et  Ricardo  se  montre  rival  géne'reux,  en  laissant  au 
cavalier  Arturo  le  soin  de  faire  le  bonheur  d'Elvira. 

Le  livret  de  M.  Pepoli ,  très-bien  disposé  pour  le  musi- 
cien ,  a  le  mérite  d'être  écrit  avec  élégance.  Le  premier  acte 
présente  plus  de  mouvement  et  plus  d'intérêt  que  le  second: 
c'est  un  défaut  que  l'on  rencontre  trop  souvent  dans  les  opé- 
ras italiens.  La  folie  d'Eîvira  n'est  point  assez  liée  à  l'action 
et  n'amène  pas  un  résultat  assez  important  pour  qu'elle  soit 
justifiée  aux  yeux  des  spectateurs  qui  ont  vu  défiler  tant  de 
folles  sur  la  scène.  La  folie  est  un  moyen  dramatique  dont 
on  a  abusé,  il  est  permis  d'y  revenir  encore,  mais  en  ayant 
soin  de  l'employer  d'une  manière  nt)uvelle  et  commandée 
par  les  situations  fortes  de  la  pièce.  Elvira,  désolée,  déses- 
pérée, et  pourtant  raisonnable  ,  pourrait  figurer  dans  Ipuri- 
tani,  sans  déranger  l'édifice  dramatique  ,  puisque  cette  folle 
comprend  très-bien  ce  qu'il  est  essentiel  qu'elle  comprenne. 
On  n'est  point  insensé  quand  on  peut  prendre  à  propos  sa 
bisque  et  saisir  au  passage  le  mot  qui  doit  changer  notre  des- 
tinée. Le  livret  de  M.  Pepoli  n'en  est  pas  moins  un  des  plus 
remarquables  du  répertoire  italien. 

Un  opéra  nouveau  de  Bellini ,  du  jeune  maître  à  qui  nous  de- 
vons déjà  tant  d'ouvrages  d'un  grand  mérite,  un  opéra  écrit 
tout  exprès  pour  notre  théâtre  ,  et  que  ceux  de  iVaples  et  de 
Milan  attendent  après  l'épreuve  qui  devait  en  être  faite  devant 
nous,  inspirait  beaucoup  d'intérêt.  Les  amateurs  impatiens 
n'ont  pas  voulu  attendre  la  première  représentation  ;  ils  sont 
venus  se  poster  dans  la  salle  pour  assistera  la  dernière  répéti- 
tion. Deux  mille  personnes  s'y  pressaient  dans  les  loges ,  au 
parterre  et  sur  le  théâtre;  on  applaudissait  avec  enthousiasme, 
et  l'on  a  même  crié  bis  plus  d'une  fois.  Cet  essai  n'a  pas  été 
sans  avantages  ;  il  a  signalé  les  morceaux  que  le  public  devait 
particulièrement  adopter,  et  l'on  a  sur-le-champ  arrêté  une 
nouvelle  disposition  du  drame.  L'effet  foudroyant  du  duo  des 
deux  basses  menaçait  d'écraser  bien  des  choses;le  second  acte 
a  été  divisé  en  deux  parties,  dont  la  première  s'est  termi- 
née par  ce  duo  qui  marchait  avant  la  grande  scène  d'Elvira. 
Après  le  grand  coup  frappé  par  Lablache  et  Taraburini , 
le  rideau  tombe,  et  la  vive  sensation  produite  parla  réunion 


70  REVUE  DE  PARIS. 

de  ces  deux  basses  merveilleuses  a  le  temps  de  se  calmer. 

I  Pur i tant  ne  sont  point  précédés  par  une  ouverture;  un 
solo  de  quatre  cors,  soutenu  par  l'orchestre ,  sert  de  prélude 
à  l'introduction,  chœur  brillant  qui  amène  la  prière  du  matin 
que  les  puritains  chantent  avec  accompagnement  d'orgue  dans 
leur  chapelle;  les  chantres  ne  sont  pas  nombreux ,  mais  leurs 
Toix  sont  belles  et  harmonieuses.  Lablache,  Tamburini, 
M"^Grisi,s'y  font  remarquer,  et  Rubini,  anticipant  sur  son 
arrivée  au  château,  veut  bien  exécuter  la  partie  de  ténor  dans 
ce  cantique  puritain.  Cette  prière,  d'un  caractère  simple  et 
solennel,  paraîtrait  un  peu  longue  si  elle  était  confiée  à  des 
chanteurs  moins  habiles.  La  cloche  sonnant  la  tonique  fa, 
s'unit  parfaitement  au  groupe  des  voix  et  de  l'orgue.  Un  six- 
huit  allègre  amène  le  chœur  nuptial  sur  la  scène;  la  troupe 
joyeuse  s'éloigne,  etRicardo  chante  une  cavatine,danslaquelle 
Tamburini  déploie  le  charme  de  la  voix  de  ténor  et  la  vigueur  de 
la  basse.  La  mélodie  s'élève  jusqu'au  5oZ6émo/ et  descend  au  ?a 
bémol  grave.  La  clarinette  concerte  avec  la  voix ,  et  lorsque 
dans  la  cabalette  elle  porte  la  tierce  haute  du  trait  exécuté  par 
le  chanteur ,  le  résultat  est  délicieux.  Le  duo  qui  suit  est  un 
peu  long;  il  renferme  des  détails  d'exposition  qu'il  eût  fallu 
rejeter  dans  le  récitatif;  on  y  remarque  cependant  le  solo  de 
Lablache  etl'ensemble  final  altaquéavecune  grande  forced'ex- 
pression  par  ce  virtuose  et  Mil"  Grisi. 

L'entrée  d'Arluro  est  annoncée  par  le  quatuor  de  cors  qui  a 
déjà  figuré  dans  l'introduction.  Arturo  ne  dit  que  la  moitié 
d'une  cavatine,ranfZanfe  seulement;  mais  à  peine  ce  gracieux 
fragment  a-t-il  été  présenté  par  Rubini  d'une  manière  ravis- 
sante ,  que  les  voix  principales  se  groupent  et  forment  divers 
dessins  fort  ingénieux  sous  les  traits  larges ,  les  tenues  élevées 
du  ténor  et  du  soprane;  le  chœur  s'y  réunit  ensuite.  Le  duo  de 
la  scène  d' Arturo  et  de  la  reine  est  peu  remarquable  ;  j'appel- 
lerai cependant  l'attention  des  amateurs  sur  la  période  Sarai 
salva,  osventurata!  attaquée  en  majeur  après  une  succession 
de  traits  en  ton  mineur.  Arrivons  au  morceau  favori,  le  bo- 
léro, son  t;e?'</m  vezzosa,  que  M^^*^  Grisi  dit  admirablement. 
Mélodie  coquette  et  légère,  traitsélégans  et  rapides,  gammes 
chromatiques  descendantes  et  ascendantes  prises  tout  d'une 


REVUE  DE  PARIS.  71 

haleine,  trille  tenu  long-temps  sur  le  fa  dièze  aigu,  amenant 
une  résolution  scabreuse  sur  des  traits  agiles ,  ce  boléro ,  d'une 
exécution  d'autant  plus  difficile  qu'il  faut  lui  conserver  tou- 
jours son  caractère  gracieux  et  léger,  a  fait  triompher  la  can- 
tatrice. On  l'a  fait  répéter  en  entier;  je  pense  qu'il  yaudrait 
mieux  n'en  redire  que  la  moitié,  à  cause  des  retours  fréquens 
du  motif.  Le  staccato  de  Lablache  sous  le  chant  de  soprane, 
ses  imitations,  saisies  avec  autant  d'aplomb  que  d'intelligence, 
donnent  un  attrait  de  plus  au  chant  principal;  mais  l'entrée 
du  chœur  est  gauche  et  mal  assise.  Quand  le  chœur  doit  chan- 
ter dans  la  coulisse,  il  ne  faut  pas  lui  confier  de  traits  qui  de- 
mandent une  extrême  précision.  L'harmonie  change  sur  cha- 
que croche  d'un  mouvement  de  boléro;  le  moindre  retard  de 
la  part  du  chœur  va  causer  un  désordre  affreux  ,  et  c'est  ce 
qui  est  arrivé  déjà  quatre  fois  en  deux  représentations  Cet  in- 
convénient disparaîtrait  si  l'attaque  du  chœur  n'avait  lieu  que 
sur  l'accord  de  si,  au  lieu  d'alterner  rapidement  sur  l'accord 
de  mi. 

Uandante  du  finale  est  fort  beau  et  très-bien  exécuté.  Je 
ferai  remarquer  le  trait  de  mélodie  porté  en  tierces  par  les 
sopranes  du  chœur,  tandis  que  les  voix  d'hommes  battent 
l'accord  plaqué ,  en  observant  des  silences  distribués  avec  une 
parfaite  symétrie.  Le  solo  de  Giorgio  et  d'Elvira  est  trop  long; 
l'unisson  du  chœur  de  malédiction  est  plein  de  vigueur,  et  la 
péroraison  du  finale  a  de  l'entraînement. 

Le  second  acte  ne  se  compose  que  de  deux  scènes  dont  l'or- 
dre a  été  interverti;  les  livrets  italiens  se  prêtent  aisément  à 
celte  espèce  de  transposition.  Elvira  a  voulu  chanter  d'abord 
sa  cavatine  de  folle  en  robe  blanche,  en  cheveux  épars,  se- 
lon l'usage  adopté  par  les  folles  de  théâtre,  et  les  deux  puri- 
tains ont  montré  assez  de  galanterie  pour  lui  céder  le  pas; 
leur  cri  de  liberté,  jeté  à  la  fin  de  la  première  section  du  se- 
cond acte,  devait  avoir  plus  de  retentissement.  Cette  scène 
de  folie  est  faite  avec  art;  Vandante ,  accompagné  con  sordini, 
est  d'une  teinte  mélancolique;  il  forme  un  contraste  piquant 
avec  le  motif  du  chœur  joyeux  de  la  noce,  entendu  dans  le 
premier  acte  ,  et  qui  revient  comme  un  souvenir  de  bonheur 
de  la  fiancée  privée  de  son  époux.  Le  dernier  mouvement  df» 


72  REVUE  DE  PARIS, 

la  cavatine  est  brillant  et  ne  manque  pas  de  force  dramati- 
que; on  y  remarque  une  suite  de  gammes  chromatiques  bien 
exécutées  par  M  '^^  Grisi ,  un  trait  final  ascendant  qui  arrive  sur 
Vut  aigu.  Le  solo  de  cor  annonce  le  commencement  du  duo 
des  deux  basses;  ce  prélude  mélodieux  de  notre  virtuose  Gal- 
lay  est  d'abord  salué  par  des  applaudissemens,  et  le  public 
s'impose  et  commande  le  silence  le  plus  profond.  Je  ne  si- 
gnalerai dans  la  première  partie  de  ce  duo  que  le  dialogue 
très-dramatique  Tu  quelV  ora  ben  rimenbra.  Les  deux  solos 
qui  le  suivent  sont  un  peu  longs  et  empreints  de  monotonie, 
à  cause  de  l'uniformité  des  cadences;  chaque  solo  a  deux  ca- 
dences qui  s'opèrent  sur  la  tonique  la  bémol;  les  deux  voix 
réunies  terminent  deux  fois  leur  phrase  sur  la  même  note,  ce 
qui  fait  six  cadences  en  la  qui  se  suivent  à  des  intervalles  beau- 
coup trop  rapprochés. 

C'est  un  autre  cor  sonnant  l'octave  haute,  le  cor  à  piston, 
qui  attaque  la  cabalelte  finale  pour  la  livrer  aiissitôt  à  la  voix 
tonnante  de  Lablache.  Tamburini  s'en  empare  ensuite,  et  les 
deux  chanteurs  finissent  par  l'exécuter  à  l'unisson.  La  puis- 
sance, le  charme  de  cet  unisson  produit  un  merveilleux  ré- 
sultat, électrise  l'assemblée  au  point  que  la  salle  s'écroule- 
rait sous  les  applaudissemens  unanimes  et  frénétiques,  si  elle 
n'était  pas  bien  solidement  bâtie.  On  fait  répéter  cette  partie 
du  duo;  les  acteurs  donnent  encore  plus  d'essor  à  leurs  voix, 
et  les  bravos  retentissent  avec  plus  d'énergie.  Cette  cabalelte 
n'a  pourtant  rien  de  bien  original  et  de  bien  remarquable. 
C'est  un  chant  de  trompette  qui  bat  sans  cesse  la  même  note, 
Vut,  et  s'élève  au  mi  bémol  pour  descendre  diatoniquement 
sur  le  la  bémol.  Il  y  a  monotonie,  puisque  les  voix  restent 
long-temps  sur  une  même  note;  mais  cette  note  est  la  plus 
belle  de  la  voix  de  Lablache,  Si  les  chants  de  trompette  sont 
peu  variés  dans  leurs  intonations,  ils  ont  une  énergie  particu- 
lière qui  résulte  de  cette  répétition  fréquente  d'une  ou  deux 
notes  incisives  et  vibrantes.  C'est  un  effet  éclatant,  un  cri  de 
liberté,  que  le  musicien  a  voulu  lancer  d'une  manière  victo- 
rieuse, et  les  deux  voix  triomphant,  la  trompette  sonnant  à 
pleine  embouchure,  tout  l'orchestre  attaquant  avec  elle,  sont 
écrasés  par  ces  deux  basses  chantantes.  Une  entrée  de  chœur 


REVUE  DE  PARIS.  73 

d'hommes  aurait  beaucoup  moins  de  charme  et  ii'e'gaîerait 
pas  leur  puissance;  car  c'est  toujours  du  son  qu'elles  don- 
nent et  non  pas  du  brnil  ;  c'est  du  chant  et  non  pas  des  cris. 
Le  caractère  bien  distinct  de  chacune  de  ces  yoix  rend  leur 
unisson  plus  agréable.  Doubler  la  partie  de  clarinette  par  une 
flûte  vaut  mieux  que  la  réunion  de  deux  flûtes  ou  de  deux 
clarinettes.  C'est  une  heureuse  idée  que  d'avoir  pris  ce  motif 
à  l'unisson  dans  la  péroraison  du  duo.  Cette  mélodie  n'aurait 
fourni  qu'un  second  dessus  insignifiant  et  gauche,  et  Lablache, 
tenant  la  partie  grave,  eût  perdu  ses  avantages;  il  aurait  été 
forcé  de  se  modérer  pour  ne  pas  couvrir  le  chant  de  Tambu- 
rini,  tandis  qu'avec  l'unisson  les  deux  voix  concourent  à  le 
faire  vibrer  de  toute  leur  puissance  respective.  La  coupe  des 
vers ,  la  belle  sonorité  des  paroles  contribuent  aussi  à  l'éton- 
nante explosion  de  ce  duo.  Tout  est  ouvert,  rhylhmé,  hardi. 
M.  Pepoli  a  parfaitement  servi  son  musicien. 

/  Puritani  passeront  les  Alpes;  les  Italiens  de  Milan,  de 
Naplcs,  les  attendent;  mais  je  doute  que  la  censure  autri- 
chienne et  napolitaine  permette  à  Ricardo, à  Giorgio,  de  dire 
ce  vers  gridando  îibertà.  Nous  pourrons  leur  céder  la  variante 
ingénieuse  colloqudedans  Don  Giovani;  ils  chanteront  à  leur 
tour  gridando  ilarità  ! 

Rubini  entre  en  scène  au  troisième  acte,  ou,  si  l'on  aime 
mieux,  au  commencement  de  la  deuxième  section  du  second 
acte ,  par  un  cantabile,  une  romance  qu'il  dit  admirablement. 
Une  romance  peut  être  fort  agréable  ;  mais  quand  un  virtuose 
du  talent  de  Rubini  arrive  sur  le  théâtre,  seul,  et  que  l'ac- 
tion dramatique  permet  qu'il  y  reste  long-temps,  une  romance 
ne  suffit  pas  :  on  s'attend  à  quelque  chose  de  mieux  et  qui 
permette  au  chanteur  de  déployer  tous  ses  moyens  de  séduc- 
tion. Rubini  s'est  élevé  bien  haut  dans  I  Puritani;  peut-être 
ne  s'est-il  jamais  montré  plus  habile,  plus  hardi,  plus  puis- 
sant, et  pourtant  il  ne  recueille  pas  une  somme  d'applaudis- 
semens  digne  de  son  mérite.  C'est  la  faulc  de  la  nouvelle  par- 
tition; les  morceaux  écrits  pour  lui  sont  d'un  caractère  trop 
tranquille  et  trop  mélancolique.  Jusqu'à  ce  jour  nous  l'avions 
vu  passer  rapidement  sur  les  notes  sur-aiguës  ;  il  les  touchait 
dans  une  roulade  :  à  peine  si  l'on  pouvait  les  saisir  au  pas- 
2  7 


74  REVUE  DE  PARIS. 

sage;  maintenant  il  les  attaque  de  volée  et  les  lient  vigoureu- 
sement. Dans  la  romance  du  dernier  acte  et  dans  le  duo  qui 
la  suit,  il  prend  le  fa,  l'octave  haute  du  fa  aigu  du  ténor  et 
le  fait  vibrerpendant  vingt  secondes  au  moins.  C'est  une  con- 
quête digne  d'être  signalée. 

/  PwnYam*  marquent  un  progrès  dans  M.  Bellini,  sous  le 
rapport  du  soin  et  du  travail  ;  c'est  un  ouvrage  mieux  fait  que 
ses  partitions  précédentes  ;  les  effets  des  voix  et  de  l'orchestre 
y  sont  combinés  avec  plus  d'art.  Il  Pirata,  la  Straniera ,  Nor- 
ma,  ont  conservé  leur  supériorité,  sous  le  rapport  de  l'inven- 
tion, de  l'originalité  de  mélodies.  L'exécution  est  admira- 
ble et  tient  du  prodige.  Rappeler,  après  la  pièce  et  pendant  la 
pièce,  Rubini,  Lablache,  Taraburini,  M'^^  Grisî,  c'était  jus- 
lice;  jamais  hommage  ne  fut  plus  mérité.  Les  usages  italiens 
ont  dû  s'établir  à  notre  Théâtre-Italien.  M.  Bellini  a  été  de- 
mandé à  grands  cris  et  s'est  rendu  à  l'empressement  d'un  pu- 
blic enchanté  de  sa  nouvelle  production.  Mlle  Amigo  est  une 
reine  d'Angleterre  fort  belle ,  et  chante  convenablement  son 
duo  avec  Rubini.  Parmi  les  décors  de  M.  Ferri,  je  dois  citer 
avec  éloge  la  salle  d'armes  et  le  paysage  éclairé  par  la  lune. 

Succès  brillant,  que  trois  représentations  où  la  foule  des 
amateurs  a  montré  le  même  empressement  et  le  même  en- 
thousiasme, ont  confirmé. 

—  L'Italie  nous  enlève  encore  une  virtuose.  Mlle  Ida  Ber- 
trand, dont  nous  avons  souvent  applaudi  le  beau  talent  dans 
les  concerts,  part  pour  Naples  ;  elle  vient  de  signer  un  enga- 
gement avec  la  direction  du  théâtre  San-Carlo.  Ce  n'est  pas 
mal  débuter  pour  une  jeune  cantatrice  :  elle  doit  y  tenir  l'em- 
ploi âe  prima  donna  contralto  en  chef,  et  pendant  un  an. 

Castil-Blaze. 


DU 

MOUVEMENT  INTELLECTUEL 

ET  LITTÉRAIEIE 
SOUS  LE  DIRECTOIRE  ET  LE  CONSULAT  (1). 


ÉPOPÉE . — GRADî  VILLE. 


PREMIER  ARTICLE. 


L'épopée  est-elle  possible  dans  l'état  de  notre  société? 
Voilà  la  question. 

On  Ta  résolue  depuis  long-temps  par  une  subtilité  ou  par 
un  non-sens  qui  a  l'air  d'un  axiome  : 

Les  Français  n'ont  pas  la  tête  épique. 

Il  fallait  dire  :  Les  civilisations  avancées  n'ont  plus  d'élé- 
mens  épiques  ,  et  de  toutes  les  civilisations  possibles ,  notre 
civilisation  française  est  celle  qui  en  a  le  moins.  C'est  cela 
qui  est  la  vérité. 

(")  J'interromps  icile  cours  de  ces  considératîcns  Uiéoriques  dont 
la  forme  deviendrait  un  peu  fastidieuse  dans  une  publication  suc- 
cessiye,  pour  donner  dès  aujourd'hui  au  lecteur  un  échantillon  des 
notions  plus  positives  de  critique  et  de  biographie  qui  s'y  rattache- 
raient par  la  suite,  si  je  pouvais  concevoir  l'espérance  d'achever 
encore  un  livre.  Mais  quel  homme  est  sûr  d'achever  l'œuvre  qu'il  a 
commencée?  [Xote  de  l'auteur.) 


76  REVUE  I>E  PARIS. 

Le  grand  ressort  de  l'épopée ,  c'est  le  merveilleux  ,  et  il 
n'y  a  point  de  merveilleux  sans  croyance. 

Toute  civilisation  tend  incessamment  à  se  matérialiser  ,  à 
mesure  qu'elle  avance  dans  ce  qu'elle  appelle  ses  perfeclion- 
nemens.  Du  moment  où  elle  abdique  l'inspiration  morale 
qui  a  déterminé  son  agrandissement  pour  descendre  à  l'in- 
stinct animal  du  Lien-être  et  des  jouissances  viagères,  elle  a 
cessé  d'êlre  épique. 

Donnez-moi  de  la  foi ,  des  préjugés ,  des  superstitions ,  du 
fanatisme  ;  donnez-moi  de  l'idéal ,  donnez-moi  du  mensonge , 
et  on  vous  donnera  peut-être  une  épopée  ,  si  vous  en  voulez 
à  ce  prix. 

Autrement,  batlez-vous  les  flancs  pour  m'attendrir  sur 
des  arbres  sensibles  qui  versent  des  pleurs  et  du  sang  quand 
on  mutile  leurs  rameaux  ;  faites  retentir  à  mon  oreille  le  cri 
ue  Vénus  blessée  dans  le  désordre  d'une  bataille  ,  effrayez- 
moi  ,  si  vous  en  êtes  capable ,  des  sirènes  au  chant  mélo- 
dieux, qui  attirent  les  hommes  pour  les  dévorer  ,oudu  spec- 
tre géant  qui  glane  un  homme  par  vaisseau.  Kous  savons  à 
merveille ,  vous  qui  me  racontez  ces  fictions ,  et  moi  qui 
prends  la  peine  de  les  écouter ,  quand  je  les  écoute ,  qu'elles 
bont  fausses  de  toute  fausseté  devant  la  nature  et  la  raison.  Vos 
sirènes  sont  des  phoques,  et  votre  fantôme  un  rocher. 

Si  nous  n'étions  pas  si  savans  ,  nous  serions  poètes  encore  ; 
mais  on  ne  peut  pas  tout  réunir.  Vous  avez  la  civilisation, 
vous  autres  ,  et  la  civilisation  perfectionnée!  Il  faut  bien  s'en 
contenter.  Homère  était  un  barbare. 

L'épopée  ,  pour  un  homme  qui  examine  et  qui  disserte, 
qui  cherche  la  raison  des  choses  et  qui  sait  quelquefois  la 
trouver,  c'est  le  catéchisme  pour  un  athée.  Savez-vous 
qu'une  épopée,  c'est  presque  une  religion? 

La  position  de  !5iilton  avait  d'immenses  avantages  sur  la 
nôtre  ;  mais  elle  ne  devait  plus  se  renouveler  dans  tout  l'ave- 
nir des  sociétés  humaines.  Sa  révolution  ,  à  lui ,  était  une  ré- 
volution  quasi-religieuse,  et  les  démons  qu'il  peignait,  il 
les  avait  vus;  et  le  Pandœmomuni  de  l'enfer,  il  avait  con- 
tribué à  le  bâtir.  Il  avait  été  l'ami  de  Satan. 

La  seule  machine  qu'il  parût  possible  de  faire  mouvoir  en- 


REVUE  DE  PARIS.  77 

core  dans  notre  épopée  sans  mystère,  c'est  cette  métaphore 
amplifiée  jusqu'à  l'ennui,  jusqu'au  dégoût,  qu'on  appelle  l'Al- 
légorie, la  personnification  convenue  d'une  idée  abstraite 
qui  tient  la  place  d'un  Dieu,  tant  que  l'impatience  du  lecteur 
lui  permet  de  tolérer  cet  intolérable  artifice  d'une  imagina- 
tion épuisée  et  d'une  froide  iconologie.  C'est  à  ce  moyen  que 
recoururent  Boileau,  dans  l'ingénieux  pastiche  qui  est  inti- 
tulé le  Lutrin,  et  Voltaire, dans  la  gazette  élégante  qui  est  in- 
titulée la  Henriade.  Ces  deux  tentatives  elles-mêmes  prou- 
vaient essentiellement  à  ceux  qui  auraient  pu  en  douter,  que 
l'épopéeétait  finie. Il  fallait, pour  larenouveler,qu'unhommc 
se  rencontrât  qui  se  fut  fait  une  poésie,  une  mythologie,  un 
monde  à  lui;  qui  eût  inventé  ou  deviné  d'autres  temps,  d'au- 
tres lieux,  d'autres  intérêts,  une  autre  nature,  une  autre  his- 
toire, et  qui  portât  dans  sa  pensée  une  seconde  création,  aussi 
vraie,  aussi  sensible  que  la  première.  Il  fallait,  pour  ainsi  dire, 
que  cet  homme  se  fût  approprié  un  autre  Parnasse,  un  autre 
Olympe,  un  autre  univers. 

Cet  homme,  qui  n'apparaît  pas  deux  fois  dans  une  société 
d'hommes  unis  par  la  même  religion  et  par  la  même  langue  , 
il  s'est  rencontré  un  jour,  à  l'heure  où  tout  allait  finir  dans  les 
langues  et  dans  les  religions.  Il  a  passé  inconnu  de  presque 
tous,  dédaigné  du  petit  nombre  de  ceux  auxquels  sa  parole 
était  parvenue;  il  a  passé  sans  laisser  de  traces,  ou  à  peine  re- 
commandé à  la  mémoire  ingrate  des  siècles  par  quelques  pa- 
ges éloquentes  que  je  viensrappeler  timidementdans  quelques 
pages  inutiles.  Voilà  le  destin  de  l'épopée  chez  les  modernes. 
Et  le  géniedont  je  parle  avait  nom  Jean-Bapliste-François- 
Xavier  de  Grainville.  Pourriez-vous  me  dire  si  on  lui  a  érigé 
un  monument  quelque  part,  s'il  a  seulement  pris  place  dans 
quelque  modeste  musée  provincial,  si  ses  traits  ont  été  con- 
servés comme  les  vôtres  (qui  que  vous  soyez),  et  peut-être 
comme  les  miens ,  par  l'iconographe  obséquieux  des  célé- 
brités contemporaines?  Hélas!  non!  Vous  ignoriez  qu'il  eût 
existé,  et  la  postérité  l'ignorera  probablement  comme  vous. 
Cet  esprit  incomparable  est  arrivé  trop  tard.  Ce  pauvre  grand 
homraeasubila  destinée  commune  à  tous  les  grandshommes 
qui  ne  son»  pas  de  leur  temps.  Il  n'a  produit  qu'une  épopée. 


78  REYUE  DE  PARIS. 

Grainville  naquît,  le  3  avril  1746, dans  une  cité  jeune  en- 
core,maisqui  a  été  plus  d'une  fois  chère  à  la  poésie.  Le  Havre 
était  la  patrie  de  ce  matamore  de  Scudéry ,  qui  taillait  sa 
plume  avec  une  épée,  et  dont  les  préfaces  fanfaronnes 
ressemblaient  à  des  cartels  ;  homme  de  beaucoup  de  cœur 
et  de  peu  de  sens,  Provençal  enté  sur  un  Normand,  dont  on 
a  oublié  les  ouvrages,  et  qui  n'est  plus  guère  connu  que  par 
les  plaisanteries  de  Chapelle ,  mais  auquel  on  ne  saurait  re- 
fuser cette  verve  ardente  et  passionnée  que  les  bonnes  gens 
prennent  quelquefois  pour  du  génie.  Il  était  la  patrie  de  Ma- 
deleine de  Scudéry,  sœur  plus  illustre  d'un  frère  illustre , 
comme  on  parlait  alors;  enthousiaste  alambiquée.  Romaine 
de  la  rue  des  Tournelles  et  de  la  place  Royale ,  dont  la  vie 
séculaire  jouit  d'une  admiration  mieux  fondée  que  les 
nôtres,  car  elle  était  au  moins  fondée  sur  des  succès  sans  ar- 
tifice. 

Quand  Grainville  naquit  au  Havre  il  y  avait  neuf  ans  que 
Bernardin  de  Saint-Pierre  y  était  né;  Bernardin  de  Sain t  Pierre, 
cet  admirable  poète  de  la  prose,  qui  fondit  dans  un  ensemble 
merveilleux  les  couleurs  de  l'Écriture  et  celles  de  Yirgile,  qui 
composa  son  style,  désespérant  pour  quiconque  voudrait  l'i- 
miter, de  la  naïveté  d'Amyot,  de  la  tendre  élégance  de  Féne- 
lon  et  de  l'élastique  sensibilité  de  Rousseau.  Bernardin  de 
Saint-Pierre,  compatriote  de  Grainville ,  resserra  encore  ce 
nœud  fortuit  en  épousant  sa  sœur,  comme  si  la  fraternité  de 
l'alliance  avait  été  nécessaire  entre  eux  pour  attacher  quel- 
que solennité  de  plus  à  la  fraternité  du  talent  I 

Grainville  fut  destiné  à  l'église;  il  appartint  de  bonne  heure, 
par  ses  principes  acquis  autant  que  par  sa  vocation  religieuse, 
à  cette  courageuse  église  militante  qui  disputait  pied  à  pied 
les  ruines  du  christianisme  aux  sophismes  des  incrédules  et 
aux  railleries  des  cyniques,  et  c'était  peu  de  temps  avant  l'é- 
poque où  Dieu  permit  qu'elle  succombât  dans  cette  lutte  pour 
ne  se  relever  que  bien  tard  sous  les  auspices  de  l'ordre  et  de 
la  liberté.  L'Académie  de  Besançon  avait  proposé  pour  sujet 
de  ses  concours  cette  grave  et  prévoyante  question  :  Quelle  a 
été  l'influence  de  la  philosophie  sur  le  dix-huitième  siècle? 
Grainville  la  résolut  comme  l'aurait  fait,  quelques  années 


RETUE  DE  PARIS.  79 

après,  deMaisIre  ou  LaMennais.  Son  discours  fut  couronné 
d'un  avis  unanime  ,  et  honneur  en  soit  rendu  à  cette  digne 
Académie ,  car  son  jugement  ne  tarda  pas  à  être  confirmé 
par  l'histoire.  Cette  fois-là ,  ce  fut  quatre -vi>'gt-treize  qui 
répondit. 

Le  jeune  orateur  persista  dans  celte  mission  intrépide, 
hélas  !  et  inutile ,  sans  s'émouvoir  des  clameurs  qu'elle  exci- 
tait et  des  persécutions  qui  commençaient  à  le  menacer.  Un 
biographe  que  je  suis  obligé  de  consulter  sur  celte  première 
partie  de  sa  vie ,  dont  je  n'ai  pu  recueillir  les  détails  dans  la 
mémoire  de  mes  contemporains,  compare  les  efforts  de  ce 
brillant  athlète  de  la  foi  à  ceux  d'un  poète  infortuné  qui  eut 
sur  lui  le  triste  avantage  de  mourir  trop  tôt  pour  voir  de 
près  l'accomplissement  de  ses  douloureuses  prophéties. 
Grainville  fut  le  Gilbert  de  la  tribune  apostolique. 

Un  jour  le  sacerdoce  tomba  de  la  chute  commune  à  tou- 
tes les  institutions;  le  ministère  du  prêtre  était  fini.  L'homme, 
abandonné  aux  seules  ressources  de  son  esprit ,  se  rappela 
qu'il  était  poète.  Ses  essais  infructueux  au  théâtre, pastiches 
tout  grecs  et  tout  mythologiques  d'une  littérature  usée  ,  sont 
peu  dignes  d'occuper  l'attention  dans  une  histoire  telle  que 
la  sienne.  Je  vais  la  poursuivre  maintenant  avec  simplicité  , 
comme  elle  m'a  été  racontée  par  ses  proches  et  par  ses  amis. 

Grainville  était  noble.  Il  avait  été  prêtre  ;  il  jouissait  d'une 
haute  considération  parmi  les  personnes  lettrées.  Un  ex 
térieur  très-distingué,  un  organe  très-expressif,  une  méthode 
lumineuse  de  raisonnement ,  une  facilité  entraînante  d'ex- 
pressionqui  se  saisissait  puissamment  des  esprits ,  une  aménité 
demœurset  une  toléranced'opinions  qui  lui  conciliaient  tous 
les  cœurs,  en  faisaient  un  personnage  imposant  encore  dans 
une  société  presque  toute  matérielle  qui  ne  reconnaissait 
plus  de  droit,  mais  qui  subissait  quelquefois,  sans  le 
savoir,  ceux  du  génie  et  de  la  vertu.  Il  n'en  fallait  pas 
tant  alors  pour  être  suspect  aux  yeux  jaloux  de  la  révolution. 
On  jeta  Grainville  dans  une  de  ces  prisons  politiques  où  lan- 
guissait, en  attendant  le  bienfait  infaillible  de  la  mort,  l'élite 
de  notre  vieille  France;  la  place  d'un  tel  homme  y  était  marquée. 

Ceci  se  passait  à  Amiens  ;  le  député  en  mission  était  un  de 


80  REVUE  DE  PARIS. 

ces  jeunes  coiiTentionnels  qui  Tenaient  d'échanger  tout-à- 
coup  les  exercices  de  la  chasse  et  les  plaisirs  accoutumés  de 
son  âge  contre  l'autocratie  de  la  politique  révolutionnaire 
et  le  pontificat  de  la  législation.  Il  avait  vingt-  neuf  ans,  et 
derrière  lui  sis  mois  de  folies  démagogiques,  dont  une  lon- 
gue et  sincère  expiation  l'a  peut-être  relevé.  S'il  vivait  encore, 
et  si  ces  lignes,  écrites  sans  haine,  parvenaient  jusqu'à  lui, 
je  serais  désespéré  qu'elles  attristassent  son  ame.  Ses  excès 
furent  ceux  d'un  temps  qui  portait  des  excès  comme  ses  fruits 
naturels.  Un  noble  repentir,  et  on  l'a  dit  en  vers  mieux  que 
je  ne  le  répéterai  en  prose,  est  la  plus  haute  vertu  à 
laquelle  puisse  atteindre  notre  débile  humanité. 

Avait-il  connu  Grainville  ,  ou  bien  le  connaissait-il  par  ses 
ouvrages  ;  ou  bien  fut-il  entraîné  vers  lui  par  quelque  sym- 
pathie qui  se  révélait  à  ce  cœur  malade,  et  qui  commençait 
àluienseigner,dans  sa  toute-puissance  éphémère,  la  douceur 
de  l'indulgence  et  du  pardon,  c'est  ce  qu'on  ne  m'a  pas  appris. 
Il  le  fit  amener  à  une  de  ses  audiences.  «  Comprends-moi 
»  bien,  lui  dit-il;  tu  te  distingues  entre  les  hommes  par  des 
»  talens  que  j'honore  et  que  j'aime;  mais  tu  es  une  des  soi- 
»  xante-quatre  bêtes  noires  dont  j'ai  promis  la  tète  aux  comités 
»  dans  ma  lettre  du  9  septembre,  et  si  j'épargne  ta  tête, 
»  c'est  la  mienne  qui  paiera  pour  elle.  Ceci  est  une  affaire 
»  où  nous  sommes  intéressés  au  même  titre  ,  et  où  nous  ap- 
»  portons  le  même  gage.  Sauve-nous  tous  les  deux,  ou  meurs! 
M  —  Quepuis-je  faire  pour  te  sauver  sans  mourir?»  répondit 
Grainville;  car  Grainville  était  homme,  et  c'est  une  chose 
qu'il  faut  se  rappeler,  même  quand  on  parle  des  grands 
hommes. —  «  11  n'y  a  rien  de  plus  aisé  ,  reprit  le  proconsul  ; 
)>  brise  le  dernier  lien  qui  te  retienne  dans  tes  engagemens 
»  avec  une  prêtraillestupido,  croupie  dans  l'ignorance  et  le  fa- 
»  natisme.  Sois  patriote  et  citoyen.  Donne  une  citoyenne  à  nos 
»  fêtes,  et  des  guerriers  d'espérance  à  nos  bataillons.  Choisis 
»  enfin  entre  le  temple  de  l'hymen  et  l'échafaud  !  ))Le  temple 
de  V hymen élAil  le  mot  consacré  par  les  beaux  parleurs  de  la 
république  pour  désigner  l'estaminet  municipal  où  se  jouait 
la  dégoûtante  parodie  du  sacrement  de  mariage.  La  langue 
de  la  basse  littérature  du  bonl-rimé  et  de  l'acrostiche   était 


REVUE  DE  PARIS.  81 

eu  progrès  sous  le  règne  de  Maral;  elle  aTait  détrôné  celle  de 
Fénelon  et  de  Pascal.  Je  ne  rappelle  pas  celte  terminologie 
ridicule  sans  dérision,  mais  je  la  rappelle  sans  amertume,  car 
je  ne  pense  point  qu'on  songe  à  la  compter  encore  au  nombre 
des  progrès  intellectuels  de  la  révolution. 

Polyeucte  aurait  couru  embrasser  la  guillotine ,  et  Fénelon 
aussi  peut-être.  Grainyille,  né  dans  un  âge  de  scepticisme, 
Grainville ,  arrivé  à  un  âge  de  dissolution  politique  où  la  pen- 
sée épouvantée  n'entrevoyait  presque  plus  d'avenir,  Grain- 
ville  se  maria,  parce  qu'il  voulait  vivre,  parce  qu'il  sentait, 
comme  André  Chénier,  les  inspirations  de  la  muse,  parce 
qu'il  entendait,  comme  lui,  cette  voix  qui  crie  au  génie  mois- 
sonné dans  la  fleur  de  sa  destinée,  qu'il  y  a  encore  quelque 
chose  en  lui.  Grainville  se  maria,  et  le  rigorisme  l'accusera 
d'apostasie,  et  la  sévère  religion  du  devoir  dira  qu'il  fallait 
mourir,  parce  qu'il  vaut  mieux  mourir  que  d'enfreindre  un 
devoir;  ce  n'est  pas  moi  qui  combattrai  ce  principe  :  j'en  ad- 
mire la  sublime  austérité,  et  je  regrette  de  n'avoir  pas  vécu 
aux  jours  où  sa  règle  inflexible  n'avait  jamais  ployé  sous  la 
main  de  fer  desévéneraens;  mais  je  compatis  aux  faiblesses  de 
l'humanité  dans  ses  jours  d'exception  où  le  principe  social 
vaincu  rendait  par  la  force  des  choses  tous  ses  droits  à  la  na- 
ture. A  aucune  époque  du  monde,  cette  nécessité  ne  fut  mieux 
caractérisée. 

Grainville  y  céda.  Dieu  couronne  sans  doute,  je  le  répèle , 
ceux  qui  auraient  fait  autrement;  mais  on  tromperait  cruel- 
lement l'idée  que  je  me  suis  faite  de  sa  souveraine  bonté,  si 
on  parvenait  à  me  démontrer  qu'il  a  réservé  d'inflexibles  ri- 
gueurs pour  tous  ceux  qui  ont  failli ,  quand  il  semblait  s'être 
retiré  lui-même  du  milieu  des  peuples  pour  les  livrer  aux  in- 
♦  stincts  de  leur  fausse  sagesse. 

Grainville  avait  quarante-huit  ans;  ce  n'est  plus  l'âge  des 
passions,  surtout  dans  les  hommes  forts  qui  ont  passé  tout  le 
temps  d'une  robuste  jeunesse  à  les  combattre  et  à  les  vaincre. 
Il  prit  pour  femme  une  de  ses  parentes  dont  l'âge  se  rappro- 
chait du  sien,  dont  la  fortune  n'était  pas  meilleure,  et  qui 
n'apportait  dans  cette  communauté  de  malheur  qu'une  ame 
douce  et  résignée.  Cette  union  n'eut  point  de  fruit ,  et  rien  ne 


82  REVUE  DE  PARIS. 

me  prouve  qu'elle  n'ait  pas  été  chaste.  IVI"^"  de  Grainville, 
que  j'ai  beaucoup  connue  et  beaucoup  aimée,  ne  parlait  ja- 
mais de  son  mari  qu'en  l'appelant  mon  cousin.  Il  y  a  souvent 
une  vertu  inaccessible  à  la  pensée  du  vulgaire  dans  les  actes 
qu'il  condamne ,  une  vertu  qu'il  ne  comprendra  jamais ,  parce 
que  celui  qui  la  pratique  et  qui  se  l'est  imposée  n'a  point  eu 
d'égard  à  la  pensée  du  vulgaire ,  et  le  mystère  même  qui  en- 
veloppe ce  dévouement  inconnu  le  rend  plus  sublime  encore. 
Je  n'attache  pas,  au  reste,  une  grande  importance  à  cette 
hypothèse;  j'ai  déjà  dit  que  je  voulais  bien  que  Grainville  ne 
fût  qu'un  homme. 

A  Grainville  marié  il  était  enfin  permis  de  vivre;  il  ne  lui 
manquait  plus  que  de  quoi  vivre;  il  ouvrit  une  école  pour  les 
enfans.  Cet  homme,  si  éminemment  favorisé  du  don  de  la 
parole,  enseigna  les  premières  lettres  aux  pauvres  gratuite- 
ment, aux  riches  pour  un  modique  salaire;  il  s'occupa  sur- 
tout d'inculquer  à  ses  jeunes  élèves  les  principes  d'une  saine 
morale,  comme  s'il  avait  voulu  réparer,  par  les  soins  qu'il 
donnait  à  cette  seconde  religion  des  peuples ,  le  tort  que  son 
exemple  inaperçu  avait  pu  faire  à  la  première  ;  il  se  trompait 
seulement  sur  l'importance  de  sa  faute  ;  la  transgression  du 
devoir  était  une  chose  presque  indifférente  par  ses  résultats 
dans  un  ordre  de  devoirs  qui  n'existait  plus. 

La  petite  école  jouit  pendant  quelques  années  d'une  pros- 
périté modeste  qui  suffisait  à  l'ambition  de  Grainville,  parce 
qu'elle  fournissait  à  ses  besoins.  Autant  qu'il  me  souvient  de 
cet  établissement,  il  avait  un  air  d'aisance  et  de  propreté  qui 
charmait  les  yeux  et  le  cœur;  c'était  une  simple,  mais  jolie 
maison,  bien  distribuée  pour  la  division  des  études,  et  bien 
assortie ,  par  son  isolement  un  peu  triste ,  aux  méditations  rê- 
veuses d'un  sage.  Elle  s'appuyait  sur  un  jardin  d'une  médiocre 
étendue,  mais  suffisant  aux  ébattemens  de  l'enfance,  et  qui 
était  planté  presque  partout  de  petits  arbustes  verts,  afin  que 
les  écoliers  pussent  y  prendre  encore  dans  les  rudes  gelées 
les  récréations  de  l'hivernage.  Tout  cela  était  enclos  d'une 
basse  muraille  en  assez  bon  état  qui  s'ouvrait  par  une  porte 
étroite  sur  le  canal  de  la  Somme ,  dont  la  rue  des  Majots  est 
bordée  dans  toute  sa  longueur,  et  que  sa  commodité  a  rendu 


REVUE  DE  PARIS.  83 

précieux  depuis  un  temps  immémorial  aux  industrieux  tein- 
turiers d'Amiens.  On  verra  plus  lard  que  j'avais  de  très-bon- 
nes raisons  pour  insister  sur  les  détails  de  cette  mince  topo- 
graphie. 

Pendant  que  j'ai  parlé,  il  était  survenu  ce  qui  survient  tou- 
jours à  la  suite  d'une  action  extrême  et  insensée ,  c'est-à-dire 
une  réaction  extrême  et  violente.  Xapoléon  en  avait  réprimé 
l'excès,  de  cette  main  providenlielle  qui  rîimenait  infaillible- 
ment toutes  les  lois  sociales  au  point  fixe  d'où  elles  n'auraient 
jamais  dû  s'écarter.  Les  temples  étaient  rouverts,  les  autels 
étaient  relevés ,  les  prêtres  du  Seigneur  avaient  repris  leurs 
habits  sacerdotaux,  leurs  rites  et  leurs  cantiques;  ils  offi- 
ciaient solennellement  au  tabernacle  ,  et  Grainville  n'y  était 
point.  Grainville,  le  malheureux  Grainville,  c'était  le  rené- 
gat, le  prêtre  marié. 

Ce  n'est  pas  tout  :  de  justes  terreurs  commencèrent  à  ga- 
gner les  familles  ;  on  se  demanda  comment  l'homme  qui  a\ait 
rompu  son  vœu  pouvait  présider  à  l'instruction  d'une  généra- 
tion naissante ,  et  personne  ne  s'avisa  de  réfléchir  sur  l'épo- 
que et  sur  les  motifs  de  cette  infraction ,  parce  qu'une  fois  que 
l'ordre  est  rétabli  partout,  personne  n'imagine  qu'on  ait  osé 
en  sortir.  Le  nombre  des  élèves  de  Grainville  diminua  pro- 
gressivement. Au  bout  de  quelques  semaines  ,  ils  se  trouvè- 
rent réduits  à  deux  pauvres  enfans  qui  s'informèrent  l'un  de 
l'autre,  en  pleurant,  des  raisons  qu'avait  le  reste  du  monde 
pour  haïr  M.  Grainville ,  qu'ils  aimaient  toujours.  Le  plus  sa- 
vant soupçonna  peut-être  que  son  mariage  eu  était  la  cause  , 
parce  qu'il  avait  entendu  parler  de  cela  dans  la  maison  de  son 
père,  mais  ils  ne  comprirent  point  comment  celte  union  in 
stituéepar  Dieu,  et  si  honorée  dans  la  société  ordinaire,  avait 
„  pu  devenir  un  crime  d'exception  dans  le  mariage  de  leur  maî- 
tre. Cependant,  une  autre  semaine  était  à  peine  écoulée  qu'ils 
s'en  allèrent  aussi  tous  les  deux. 

Il  y  eut  là  pour  Grainville  un  jour  d'isolement  dont  l'im- 
pression dut  être  aussi  triste  qu'un  remords,  car  ces  enfans, 
il  les  aimait ,  et  il  savait  bien ,  lui ,  pourquoi  on  les  avait  re- 
tirés à  sa  tendre  sollicitude.  Sa  cousine  ou  sa  femme,  comme 
on  voudra  l'appeler ,  m'a  souvent  raconté  la  soirée  qui  le  ter- 


84  REVUE  DE  PARIS 

mina ,  et  j'atteste  sur  l'honneur  que  si  je  change  malgré  moi 
quelque  chose  à  ses  paroles,  c'est  le  peu  que  ma  mémoire  en 
a  laissé  échapper,  depuis  près  de  vingt-cinq  ans. 

Les  deux  vieillards  étaient  assis  au  coin  du  foyer,  et  ar- 
rêtaient de  temps  en  temps  l'un  sur  l'autre  un  regard  abattu. 
Les  yeux  de  la  femme  roulèrent  enfin  quelques  larmes  qu'elle 
ne  pouvait  plus  dissimuler.  Grainville  s'empara  de  sa  main  , 
et,  frappant  son  front  comme  pour  fixer  dans  ses  esprils  une 
illumination  soudaine:  «Rassure-toi,  s'écria-t-il,  j'étais  poète! 
Donne-moi  ce  papier  inutile,  cette  encre  dont  ils  ne  se  ser- 
viront plus,  et  je  te  réponds  du  présent.  —  Ou  au  moins ,  cou- 
tinua-t-il  avec  entraînement ,  je  te  réponds  de  l'avenir.  — Un 
jour,  j'avais  quinze  ans  ,  je  me  promenais  surles  bords  de  la 
mer  aux  environs  du  Havre,  doublement  préoccupé  de  mes 
études  habituelles  et  du  grand  spectacle  de  la  nature.  Je  ré- 
fléchissais aux  possibilités  futures  de  l'épopée,  aux  efforts 
qu'elle  attendait  d'un  génie  capable  de  l'entreprendre ,  aux 
conditions  qu'elle  devrait  réunir  dans  une  composition  nou- 
velle, pour  lutter  avec  tout  ce  que  la  muse  antique  a  produit 
de  plus  élevé  ;  et  puis  je  contemplais  l'océan  et  le  ciel.  Je  ne 
peux  pas  le  dire  comment  cela  arriva  :  une  inspiration  m-er- 
veilleuse  descendit  en  moi ,  car  il  ne  me  semble  pas  que  j'aie 
rien  inventé.  C'était  une  harmonie  venue  de  haut  qui  enchan- 
tait tous  mes  sens,  et  dont  je  comprenais  les  accords  avec  au- 
tant de  facilité  que  si  je  les  avais  modulés  moi-même.  Elle 
m'entretint  ainsi  dans  une  extase  incomparable,  tant  qu'il 
me  restait  quelque  chose  à  apprendre;  et  ensuite  je  n'enten- 
dis plus  rien,  parce  que  je  savais  tout  ce  qu'il  m'était  donné  de 
savoir.  Alors  je  tombai  accablé  sur  le  sable  ,  et  je  le  mouillai 
de  pleurs  de  joie  et  de  reconnaissance.  Dieu  venait  de  me  com- 
muniquer un  sentiment  assuré  de  mes  forces,  et  il  me  criait  ^ 
encore  à  travers  l'immensité  :  C'est  cela  qui  est  le  génie  !  » 
Ce  ne  fut  cependant  qu'un  rêve  passager;  une  nuit,  une  heure, 
une  minute  l'emporta  de  mon  esprit  et  de  mon  cœur,  et  au- 
cune circonstance  ne  me  l'avait  rendu  jusqu'ici.  Je  viens  de 
le  ressaisir ,  je  le  possède  ,  il  est  à  moi  !  Je  ne  le  perdrai  plus. 
J'en  ferai  une  conception  vivante  et  immortelle.  Rassure-toi , 
femme,  j'étais  poète  I  » 


REVUE  DE  PARIS.  85 

«  Pendant  qu'il  m'adressait  ces  paroles,  ajoutait  Mme  de 
Grainville  je  le  regardais  avec  une  espèce  d'effroi ,  dans  la 
crainte  où  j'étais  de  découvrir  en  lui  quelque  altération  d'es- 
prit occasionée  parla  rigueur  de  notre  position;  et  c'était  en 
effet  la  première  fois  que  je  l'entendais  parler  de  muse  et  de 
poésie.  Mais  sa  belle  figure  n'avait  jamais  été  empreinte  de 
plus  de  calme  et  de  bonheur.  Il  me  sourit  en  se  mettant  à  tra- 
vailler, et  moi  je  me  mis  à  prier.  » 

Le  poème  de  Grainville  était  conçu  d'avance  dans  sa  pen- 
sée. Les  pages  que  j'en  ai  vues  ne  portent  presque  point  de 
ratures,  mais  ces  pages  n'étaient  qu'une  esquisse.  Le  méca- 
nisme du  vers  ne  s'y  révèle  qu'aux  sens  éclairés  d'un  juge 
qui  sait  lire,  et  qui  en  démêle  avec  facilité  le  nombre  mysté- 
rieux et  l'artifice  élégant  dausla  période  aux  tours  habilement 
balancés,  dans  la  phrase  large  et  harmonieuse  qui  enveloppe 
une  belle  prose,  et  dans  le  rhythme  aux  régies  inconnues  qui 
la  cadence.  Grainville  ne  pensait  point  que  le  poème  épique 
pût  s'affranchir  des  lois  de  la  versification,  et  quoique  la  seule 
leçon  qui  nous  reste  du  Dernier  homme  annonce  une  étude 
bien  approfondie  et  bien  heureuse  de  cette  langue  mesurée 
deFénelon,  qui  a  donné  depuis  aux  Martyrs  de  M.  de  Cha- 
teaubriand, suivant  l'expression  de  Fontaiies  ,  le  charme  des 
plus  beaux  vers,  il  est  certain  qu'il  ne  regardait  pas  ce  travail 
comme  la  forme  définitive  de  son  œuvre.  J'ai  vu  en  effet, 
comme  les  biographes  le  rapportent,  le  premier  chant  tout 
entier  écrit  de  la  main  de  Grainville,  dans  le  mètre  accou- 
tumé de  l'épopée  française,  et  je  ne  conviens  pas  sans  pudeur 
et  sans  regret  que  ma  mémoire  n'en  a  rien  conservé.  Il  faut 
se  rappeler,  pour  me  pardonner  cet  impardonnable  oubli, 
pour  en  excuser  l'insouciance  presque  sacrilège,  ce  qu'était 
la  poésie  française  en  1810.  Jamais  la  pensée  n'avait  revêtu 
des  ornemens  plus  pompeux  que  dans  l'école  de  Delille;  ja- 
mais une  idée  vulgaire,  quelquefois  triviale,  (juclquefois  gros- 
sière, n'avait  eu  plus  d'égards  au  cérémonial  de  la  parole,  et 
ne  s'était  ménagé,  à  force  d'atours,  un  accès  plus  facile  dans 
ce  beau  monde  de  la  littérature  qui  aurait  tué  l'autre,  si  on 
tuait  la  na'iveté,  l'éloquence  et  le  génie.  L'antithèse  arithmé- 
tique à  deux  membres  sonores;  l'alliance  de  mots  d'autant 
2  8 


86  REVUE  DE  PARIS. 

plus  saisissante  qu'elle  était  plus  abrupte  et  plus  désordon- 
née ;  la  périphrase  aux  longs  replis  qui  embrassait  l'exprès-' 
sion,  qui  étouffait  la  yérité  dans  les  nœuds  d'un  logogryphe  ; 
la  rime  enfin,  la  rime  obéissante  qui  revenait  sur  trois  pieds 
prolonger  en  écho  le  retentissement  d'une  rime  commode  , 
préparée  d'avance  avec  soin  pour  faire  valoir  sa  redondance 
fraternelle;  c'était  là  ce  que  de  mon  temps  on  appelait  la  poé- 
sie. Grainville  ne  s'en  était  pas  douté  :  il  s'était  borné  à  sou- 
mettre son  magnifique  langage  aux  lois  communes  d'une 
mesure  élégante  et  noble ,  comme  celle  dont  Homère  s'était 
joué  avec  le  même  abandon  ,  et  je  me  souviens  que  je  fus 
frappé  de  l'heureuse  précision  avec  laquelle  cette  versifica- 
tion sans  parure  et  sans  éclat  représentait  cette  belle  prose 
qui  n'en  avait  pas  besoin.  Mais  j'étais  trop  jeune  alors  pour 
avoir  acquis  cet  inappréciable  sentiment  du  vrai  qui  est  la  plus 
précieuse  des  acquisitions  de  l'intelligence.  Le  luxe  de  la  fi- 
gure, aujourd'hui  si  fastidieux  pour  moi ,  l'arrangement  ma- 
niéré de  la  phrase  épique,  et  j'en  rougis,  manquaient  alors  , 
dans  l'ouvrage  de  Grainville ,  à  mon  oreille ,  toute  remplie 
des  leçons  des  rhéteurs  et  des  lectures  des  salons.  J'en  aurais 
jugé  autrement  plus  tard. 

Ce  travail,  si  simple,  si  naturel  qu'on  l'aurait  cru  identique 
à  la  conception  de  la  pensée,  demandait  cependant  beaucoup 
de  temps;  et  tandis  que  l'auteur  l'élaborait  avec  cette  con- 
science enfantine  du  talent  qui  ne  prévoit  d'autre  lendemain 
que  celui  de  la  gloire,  le  lendemain  de  la  détresse  était  venu, 
entouré  de  son  escorte  coutumiére  de  privations  ,  de  soucis 
et  d'huissiers.  Grainville  qui  avait  conçu  son  épopée  en  vers, 
jugea  qu'il  serait  trop  heureux  de  la  vendre  en  prose;  mais 
c'était  un  résultat  difficile  à  obtenir  à  Amiens  où  V Iliade  n'au- 
rait point  trouvé  de  marchand ,  même  en  se  présentant  aux 
chances  du  commerce  et  du  succès  sous  le  nom  consacré 
d'Homère.  H  se  rappela  tout-à-coup  que  Bernardin  de  Saint- 
Pierre,  parvenu  alors  à  l'apogée  de  l'illustration  littéraire  et 
non  pas  de  la  fortune,  lui  avait  appartenu  par  un  lien  dissous 
depuis  long-temps ,  mais  qui  n'en  était  pas  moins  saint.  Le 
Dernier  homme  fut  mandé  par  la  diligence  à  l'auteur  de  Paul 
et  Virginie,  qm  ne  le  lut  probablement  point. Les  vieux  écrv- 


REVUE  DE  PARIS.  87 

vains  que  l'amour  de  l'art  et  rindépendance  du  caractère 
ont  tenus  loin  de  toutes  les  carrières  qui  mènent  à  l'aisance, 
n'ont  guère  le  temps  de  lire.  Ils  travaillent  au  jour  le  jour 
comme  l'ouvrier  mécanique,  dont  ils  ambitionnent  souvent 
le  sort . 

Tout  ce  que  pouvait  Bernardin  de  Saint-Pierre ,  c'était  de 
recommander  à  un  capitaliste  de  bonne  composition  l'ouvrage 
de  ce  frère  d'alliance ,  dont  la  tardive  estime  des  hommes  fera 
peut-être  un  jour  son  frère  d'immortalité.  Il  y  avait  alors  à 
Paris  un  libraire  nommé  M.  Déterville,  qui  avait  acquis  dans 
l'exercice  de  son  industrie  une  fortune  immense  et  cependant 
honorable.  M.  Déterville  ne  se  crut  pas  plus  obligé  que  Ber- 
nardin de  Saint-Pierre  à  lire  le  Dernier  homme,  et  il  se  soucia 
peu  de  le  faire  lire  aux  autres.  Satisfait  de  complaire ,  par  un 
acte  de  déférence,  à  un  membre  de  l'Institut  qui  avait  de  la 
réputation,  et  de  laisser  tomber  la  modique  aumône  du  riche 
sur  un  vieux  provincial  qui  croyait  encore  à  l'épopée,  il  ré- 
pondit à  Grainville  en  lui  envoyant  quelques  exemplaires  et 
quelques  écus.  Il  faut  même  le  dire  à  la  gloire  de  M.  Déter- 
ville :  jamais  charité  ne  fut  plus  gratuite,  car  tout  le  reste  de 
l'édition  fut  enfoui  dans  la  vaste  bibliotaphe  qu'il  appelait  son 
magasin.  Quand  la  noble  sympathie  du  chevalier  Croft,  de 
Natalis  de  la  Morlière  ,  d'Auguste  3Iachart ,  de  Léonor  Jour- 
dain, soutenue  avec  tant  de  chaleur  par  Jouy  et  parMille- 
voye ,  eut  réveillé,  dans  un  intérêt  d'humanité,  quelque  sou- 
Yenir  de  cette  belle  production  avortée  en  sa  fleur;  quand  je 
tentai  de  la  rajeunir  par  un  nouveau  titre  et  par  une  préface 
déjeune  homme,  qui  donne  la  juste  mesure  de  mon  sincère 
enthousiasme  et  démon  mauvais  style;  en  1810  enfin,  ily 
avait  cinq  ans  que  le  Dernier  homme  avait  été  imprimé ,  et 
cinq  exemplaires  en  avaient  été  vendus.  Nous  fumes  beaucoup 
plus  heureux.  ISous  en  vendîmes  dix. 

Le  demeurant  passa  sans  doute  à  la  beurrière  ou  au  pilon, 
et  revêt,  selon  toute  apparence,  en  maculatures  ou  en  car- 
tonnages, les  verset  la  prose  que  vous  connaissez.  Les  livres 
ont  leur  destinée  :  celait  l'opinion  de  Terenlianus  Maurus,  à 
qui  Dieu  fasse  grâce,  en  faveur  de  cet  excellent  axiome,  de 
l'élégante  insipidité  et  del'harmonieux  ennui  de  ses  préceptes. 


88  REYUE  DE  PARIS. 

Il  restait  encore  quelque  élan  à  espérer  de  l'impulsion  des 
journaux ,  qui  n'étaient  pas  tout-à-fait  tombés  alors  sous  un 
monopole  honteux,  à  la  merci  de  Imposition  et  de  l'argent; 
mais  le  servilisme  qu'on  leur  reproche  aujourd'hui  était  déjà 
fort  avancé  en  progrès.  Ils  s'étaient  voués,  pour  la  moitié,  à 
la  culture  de  quelques  renommées  en  germe,  dont  ils  es- 
péraient moissonner  les  fruits  à  leur  maturité,  et  se  faisaient 
un  soigneux  devoir  d'extirper  autour  d'eux  tous  les  jets  vi- 
goureux qui  menaçaient  de  retarder  leur  développement  en 
les  pressant  de  leurs  surgeons,  ou  en  les  couvrant  de  leur 
ombrage.  Dans  l'autre  moitié ,  il  n'y  avait  pas  un  écrivain 
d'esprit  et  de  cœur  qui  comprît  Grainville,  et  qui  fût  digne  de 
le  comprendre. 

Il  n'était  guère  alors  qu'un  homme  en  France  qui  pût  com- 
prendre Grainville  et  se  faire  un  glorieux  devoir  de  tendre 
une  main  protectrice  au  poète.  C'était  Napoléon ,  dont  la  pen- 
sée fut  à  elle  seule  un  poème  immense,  une  vivante  épopée  , 
et  dont  Grainville  venait  de  magnifier  la  gloire  dans  quelques 
lignes  sublimes,  auxquelles  les  Alexandre  et  les  César  por- 
teraient envie.  La  clientèle  affamée  de  ses  adorateurs  à  bre- 
vet prit  bien  garde  de  les  laisser  parvenir  jusqu'à  lui.  Ils 
avaient  pour  cela  trop  d'intérêt  à  ne  pas  laisser  prélèvera  la 
détresse  du  génie  la  dîme  de  l'adulation. 

Trompé  dans  des  espérances  qui  avaient  toute  la  naïveté 
d'une  illusion  de  jeune  homme ,  il  paraît  que  le  cœur  du  vieil- 
lard se  brisa.  Grainville  tomba  dans  une  profonde  mélancolie 
qui  fut  suivie,  dit-on,  d'une  fièvre  sans  sommeil  et  de  quelques 
accès  de  délire.  Je  le  veux  bien  :  il  n'y  a  pas  de  mal  à  donner 
une  explication  physique  aux  aberrations  delà  raison,  et  à  ren- 
dre notre  corps  matériel  responsable  des  infirmités  de  notre 
intelligence;  mais  cette  insomnie  de  la  douleur,  mais  ce  dé- 
lire du  désespoir,  ont  quelquefois  d'autres  causes  qu'une  ma- 
ladie accidentelle  ,  et  les  âmes  profondément  souffrantes  qui 
s'y  connaissent  un  peu  liront  assez  avant  dans  ma  pensée  pour 
que  je  puisse  m'abstenir  de  la  déployer  tout  entière.  Quoi  qu'il 
en  soit ,  le  1  ^"^  février  1 805 ,  à  deux  heures  du  matin  d'une  nuit 
rigoureuse ,  au  murmure  d'un  vent  de  tempête ,  Grainville 
se  leva  pour>rafraîchir  sa  tète  ardente  aux  intempéries  de  U 


REVUE  DE  PARIS.  89 

saison ,  parmi  ses  petits  ifs  et  ses  jeunes  sapins.  Après  quelques 
minutes  de  promenade  au  travers  de  ses  plantations  abandon- 
nées et  le  long  de  ses  murailles  mal  entretenues,  il  ouvrit 
doucement  la  porte  dont  j'ai  parlé,  la  referma  ensuite  avec 
la  même  précaulion,  et  en  mit  la  clef  dans  la  poche  de  son 
seul  vêtement.  Des  jeunes  gens  attardés,  qui  passaient  de 
l'autre  côté  du  canal ,  revenant  d'une  des  folles  soirées  du  car- 
naval, virent  alors  un  spectre  assez  étrange  qui  se  glissait  sur 
le  revers  opposé ,  et  un  instant  après ,  ils  entendirent  un  bruit 
pareil  à  celui  d'un  corps  qui  tombe.  Le  lendemain,  quand  les 
bateliers  arrivèrent  à  leurs  travaux  quotidiens,  ils  remarquè- 
rent quelque  chose  qui  flottait  entre  les  glaces  brisées,  et  ils 
le  ramenèrent  du  harpon  qui  arme  la  pointe  de  leurs  longs 
pieux.  C'était  Grainville. 

Je  n'ai  parlé  jusqu'ici  que  de  l'auteur  du  Dernier  homme.  Je 
dois  un  article  particulier  à  son  livre,  et  j'espère  que  le  lec- 
teur ne  m'en  saura  pas  mauvais  gré.  C'est  probablement  la 
dernière  fois  qu'il  en  est  question  dans  notre  littérature. 

Ch.   Nodibb. 


A  M.  LE  DUC  D'ORLEANS, 


EH  Ï^Vl    ENVOYANT    MON     AUTICLB    DE    LA     RETOB    DS    PARIS     DU     sS    JANVIER. 


Loin  de  Paris  ,  aux  bords  où  le  flot  qui  s'avance 

Baigneles  rocliers  nus  de  la  belle  Provence  , 

A  Toulon  ,  est  un  bagne,  image  de  l'enfer, 

Où  le  damné  s'endort  sur  un  chevet  de  fer  • 

Les  jours  y  sont  brûlés  par  des  soleils  torrides^ 

La  jeunesse  ,  en  trois  nuils,  s'y  crevasse  de  rides  j 

La  vertu  s'y  fait  crime  ,  et  le  crime  joyeux 

Epouvante  l'oreille  et  fait  baisser  les  yeux. 

Là  vivent  deux  enfans,  enfans  de  la  nature , 

Qui  ne  comprennent  pas  la  loi  qui  les  torture, 

Qui  demandent  encore  au  muet  argousin 

Quel  sort  les  exila  de  leur  Atlas  voisin. 

Us  ont  versé  du  sang  !  une  pensée  amère 

Leur  disait  qu'un  bon  fils  venge  toujours  sa  mère  , 

Son  père  assassiné,  ses  parens  morts.  Hélas  ! 

L'Évangile  est  encore  inconnu  sous  l'Atlas  ^ 

On  y  croit  la  vengeance  une  œuvre  naturelle} 

Jamais  un  Bossuet  n'y  sermona  sur  elle. 

Estimons-nous  heureux,  chrétiens  aimés  du  ciel, 

Nous  qui  ne  connaissons  ni  vengeance  ni  fiel, 

Nous  chrétiens  qui  savons,  mieux  qu'un  fils  du  prophète^ 

Pardonner  une  injure  à  ceux  qui  nous  l'ont  faite} 

Nous,  experts  sur  le  code  et  sur  le  droit  des  gens, 

Envers  des  Africains  soyons  plus  indulgens  : 

Les  voilà  donc  au  bagne  en  leurs  jeunes  années; 

Orphelins  sans  patrons,  existences  fanées  î 


REVUE  DE  PARIS.  91 

Par  un  soin  généreux  la  raison  du  plus  fort 
Les  condamne  à  la  vie  et  leur  sauve  la  mort  : 
Les  voilà  dans  Tenfer;  mais  sur  sa  herse  ardente 
Cet  enfer  n'a  pas  mis  le  noir  quatrain  de  Dante. 
Sans  doute  de  longs  jours  s"'y  traînent  à  pas  lents, 
Sans  doute  un  cri  d'effroi  sort  des  cacbots  dolents  j 
Mais  dans  ces  malheureux,  coupables  d  ignorance^ 
Un  seul  rayon  du  Louvre  infuse  Tespérance  5 
Un  mot  sur  le  sauvage  à  nos  lois  étranger 
Brise  sa  lourde  chaîne  et  rend  son  pied  léger. 


L'autre  nuit,  en  songeant  à  ces  âmes  flétries, 

Soucieux,  je  passais  devant  les  Tuileries  : 

Vitres  du  Carrousel  et  vitres  du  jardin 

Rayonnaient  :  je  crus  voir  le  palais  d'Aladin. 

On  y  dansait  :  le  bal  nVst  pas  une  folie  j 

L'existence  du  pauvre  au  coup  darchet  se  lie  ; 

L'argent  du  carnaval  n'est  jamais  prisonnier} 

Lorsqu'il  descend  du  Louvre ,  il  remonte  au  g  renier . 

Mais  il  est  des  douleurs,  secrètes  dans  les  villes, 

Que  ne  guérirait  pas  lor  des  listes  civiles: 

Douleurs  qui  dans  le  corps  allument  un  volcanj 

Douleurs  de  liberté,  de  grabat,  de  carcan, 

Qui  n'arrivent  jamais  au  riche  dans  sa  fête; 

Qui ,  surprises  un  jour  par  un  œil  de  poète, 

Emeuvent,  si  le  doigt  les  grave  sur  vélin, 

Ceux  qiii  prennent  pitié  de  l'esclave  orphelin. 

Ainsi  donc  au  milieu  du  carnaval  profane, 

A  l'heure  où,  dans  le  bal,  toute  rose  se  fane, 

Le  château  m'éclairantde  son  dernier  rayon  , 

Je  fis  ,  au  Carrousel,  ce  placet  au  crayon  : 

Duc  d'Orléans,  je  sors  des  lointaines  provinces. 

Et  j'ignore  comment  on  écrit  à  des  princes; 

Mais  cet  art  de  la  cour,  que  je  n'ai  pas  appris, 

Ici  serait  oiseux,  car  vous  m'avez  compris. 

Il  faut  que  votre  voix  brise  une  double  chaîne  j 

Yous  serez  plus  joyeux  à  la  fête  prochaine. 

Un  mot  tombé  des  lieux  d'où  le  bonheur  descend 

Fait  le  prisonnier  libre,  et  le  crime  innocent. 

Votre  lèvre  a  toujours  conseillé  la  clémence. 

En  ce  temps  où  le  bal  finit  et  recommenc«  , 


32  REVUE  DE  PARIS. 

Excepté  moi,  qui  songe  à  des  sujets  hideux? 

Je  suis  seul  aujourd'hui,  demain  nous  serons  deux. 

Paris  ,  ce  29  janvier  1835. 

(  i)  Le  prince  sVst  vivement  intéressé  à  celte  affaire  ;  des  renseigne- 
mens  ont  été  sur-le-champ  demandés  au  ministère  de  la  justice,  et  tout 
fait  espérer  une  satisfaisante  et  prochaine  solution. 


LA  MAISON  DE  LA  PLAINE. 


I. 


Teis  la  fin  du  bel  été  qui  \ient  de  s'écouler  ,  j'étais  allé  à 
la  campagne  chercher ,  dans  le  calme  et  près  de  l'amitié ,  le 
meilleur  des  remèdes  à  une  santé  bizarrement  altérée,  pour 
laquelle  le  savoir  et  l'expérience  avaient  en  vain  épuisé  leurs 
ressources. 

La  journée  avait  été  chaude  et  lourde  ;  il  était  sept  heures, 
et ,  assis  en  lace  d'une  belle  pelouse  sur  ces  bancs  de  jardin  à 
arabesques  de  fonte,  nous  aspirions,  dans  le  silence  du  bien- 
être,  l'air  plus  agité  qui  commençait  à  bruire  dans  le  feuil- 
lage ,  et  nous  contemplions  au  ciel  de  grosses  masses  grisâ- 
tres dont  le  soleil,  malgré  toute  sa  puissance  à  son  coucher, 
ne  pouvait  rougir  que  les  flancs.  Mais  depuis  qu'on  a  perfec- 
tionné le  service  des  postes  ,  quelle  est  la  solitude  où  une 
lettre  ne  puisse  venir  vous  parler  d'affaires?  Il  m'en  vint  une 
qui  m'annonçait  que  le  lendemain  ,  de  très-bonne  heure  ,  ma 
présence  était  nécessaire  à  Paris;  il  fallait  donc  partir,  partir 
à  l'instant  même.  Toutes  les  petites  voitures  du  pays  avaient 
fait  leur  dernier  voyage  de  la  journée;  c'était  du  moins  une 
consolation  dans  mon  chagrin.  J'échappais  à  la  monotonie 
des  cahots  prévus  d'une  roule  qu'on  sait  par  cœur,  et  du 
trot  imperturbable  dun  pauvre  cheval  que  la  fantaisie  de 
galoper  ne  prend  jamais. 

Le  seul  moyen  de  me  rendre  à  l'appel  qu'on  me  faisait 
était  donc  d'aller  à  pied  jusqu'à  Villeneuve-Sainl-George,  et 
d'y  espérer  une  diligence ,  ou  de  continuer  le  voyage  pédes- 
tre jusqu'à  Charenton  ,  à  travers  les  deux  lieues  et  demie  do 


94  REVUE  DE  PARIS. 

la  plaine  inhabitée  qui  s'étend  si  tristement  à  la  droite  de  la 
Seine. 

Pendant  cps  calculs  de  probabilités ,  les  dames  exprimaient 
ces  craintes  qui  donnent  du  prix  à  tout  ce  qui  sort  des  Toies 
Tulgaires  et  sent  tant  soit  peu  l'aYenture.  Une  demi-heure 
s'était  écoulée  ;  la  nuit  tombait  ;  le  vent  balayait  les  nuages 
que  d'autres  remplaçaient.  La  châtelaine  apporta  au  voyageur 
conyalescentune  de  ces  innocentes  cannes  à  dard  fabriquées 
à  Plombières,  et  qui  n'ont  jamais  figuré  en  cour  d'assises. 
Après  les  serremens  de  mains  et  les  recommandations  in- 
quiètes (car  tout  est  danger  pour  l'amitié)  ,  après  les  mots: 
A  demain!  répétés  de  part  et  d'autre  ,  je  partis ,  guidé  par 
un  ami,  à  travers  les  prairies  qui  abrègent  la  route,  et  une 
demi-heure  après  l'avoir  quitté ,  j'étais  arrivé  aux  premières 
maisons  de  Yillen eu ve,  rafraîchi  dans  ma  marche  rapide  par 
quelques  larges  gouttes  auxquelles  j'avais  offert  mon  front 
malade  et  brûlant. 

Déjà  s'éteignaient  tous  ces  bruits  que  le  travail  du  jour 
éveille  dans  les  champs,  et  que  le  soir  réunit  un  instant  sur  les 
points  habités  pour  les  endormir  quelques  heures.  Près  de 
la  porte  des  maisons  étaient  assis  ,  ou  se  reposaient,  l'épaule 
appuyée  contre  le  mur,  quelques  causeurs  plus  intrépides, 
répétant  les  on  dit  semés  sur  la  grande  route  par  les  conduc- 
teurs de  diligences  ;  car  les  conducteurs  des  petites  voitures 
ne  pénètrent  pas  assez  dans  Paris  pour  donner  un  haut  cré- 
dit à  leurs  nouvelles.  J'eus  bientôt  appris  que,  jusqu'au  lende- 
main matin  ,  je  n'avais  à  espérer  aucun  moyen  de  transport. 
Mon  parti  était  pris;  je  souhaitai  une  bonne  nuit  à  tous  ces 
braves  gens  qui  allaient  se  coucher,  et  je  me  lançai  brave- 
ment dans  la  solitude  qu'il  fallait  traverser. 

Aux  premiers  inslans  d'une  course  qui  doit  se  prolonger, 
le  corps  est  toujours  ferme  et  droit,  la  poitrine  tendue  et 
élargie,  le  pas  assuré  et  retentissant;  mais  quand  on  se  sent 
bien  seul ,  surtout  quand  il  fait  nuit ,  bientôt  les  bras  pendent 
aux  côtés  avec  plus  de  mollesse,  la  pensée  devient  moins 
vive  et  le  pas  moins  rapide.  Pour  m'arracher  à  la  séduction 
de  cette  langueur ,  il  ne  fallut  rien  moins  que  les  violentes 
rafales  qui  courbaient  presque  jusqu'à  mon  chapeau  gris  les 


REVUE  DE  PARIS.  95 

branches  des  arbres  de  la  roule,  et  la  pluie ,  que  le  vent  plus 
rapide  me  cinglait  au  visage.  Ce  combat  contre  l'orage  a  ses 
plaisirs ,  et  je  m'y  préparai ,  comme  tous  les  lutteurs ,  en 
boutonnant  mon  habit  jusqu'au  cou.  Mais  de  ces  promesses 
de  tempête  ,  je  n'eus  que  deux  ou  trois  ondées,  et  le  concert 
bruyant  des  vents  déchaînés  qui  allaient,  aussi  prompts  que 
la  pensée,  du  point  où  j'étais  aux  lieux  que  j'avais  quittés. 

Cependant  je  marchais  toujours  ,  et  enfin  j'aperçus  à  ma 
droite  la  première  maison  qui  s'offre  au  voyageur  au  milieu 
de  la  maussade  fertilité  de  celte  plate  campagne.  Je  la  con- 
naissais, cette  maison;  je  l'avais  remarquée,  et  tout  le  monde 
la  remarquait,  car  elle  était  inhabitée ,  là ,  toute  seule  ,  toute 
triste  ;  et ,  hors  des  villes  ,  une  demeure  abandonnée  est  une 
ruine  encore  debout  qui  attend  ,  pour  tomber  ,  que  la  tra- 
dition populaire  se  soit  emparée  de  son  histoire. 

Vous  verrez  bien  des  châteaux  ,  de  brillantes  villes,  sans 
questionner  le  passant  ou  le  conducteur  ;  mais  que  du  coin 
où  ,  voisin  peu  communicatif  ,  vous  vous  abritez  contre  les 
caquetages  de  voitures ,  vous  aperceviez  des  débris,  des  traces 
d'abandon  ,  aussitôt  vous  provoquez  le  compagnon  que  vous 
n'aimiez  pas  ,  et  il  faudra  qu'il  parle  bien  long-temps  avant 
que  vous  trouviez  qu'il  en  ait  dit  assez.  Qui  de  nous  se  sou- 
vient d'une  seule  des  maisons  de  ce  vilain  village  qui  cou- 
ronne les  hauteurs  d'où  l'on  domine  Bicétre?  Et  qui  de  nous 
ne  se  rappelle  celle  grille  de  fer  noir  qui  ne  s'ouvre  plus  ja- 
mais sur  une  avenue  tout  encombrée  des  hautes  herbes  et 
des  branches  que  bien  des  hivers,  biens  des  orages,  ont  fait 
tomber  des  grands  arbres  qui  la  bordent?  Qui  ne  voit  encore 
ce  château  sombre ,  si  retiré  dans  sa  tristesse  que  les  vitres 
en  sont  encore  entières  ?  Quel  homme  a  passé  par-là  sans 
avoir  retenu  ce  récit  qu'on  ne  lui  a  dit  qu'une  fois ,  cl  qu'il 
retiendra  toujours  :  «Celait là  le  vaste  domaine  d'une  riche 
famille  dont  la  forlune  était  le  plus  sûr  patrimoine  des  mi- 
sérables habitans  de  ce  pays  •  La  révolution  de  quatre-vingt- 
treize  arriva;  les  lâches  ingrats  traînèrent  à  Paris,  sur  une 
charrette  ,  leur  bienfaiteur  ,  et  revinrent  le  lendemain  voir 
sa  tête  pendant  à  la  main  du  bourreau.  On  ne  sait  par  quelle 
circonstance  le  château  fut  préservé  de  la  confiscation.  Ses 


96  REVUE  DE  PARIS. 

nouveaux  maîtres  étaient  alors  absens  ;  plus  tard  ils  revinrent , 
mais  ils  ne  voulurent  ni  habiter  ni  vendre  une  maison  mau- 
dite. Ces  portes,  qui  se  sont  refermées  sur  un  crime,  ne  doi- 
vent plus  s'ouvrir  ;  les  bienfaits  sont  taris  ,  mais  le  château , 
d'où  ils  venaient  au  village  ,  reste  debout.  C'est  le  monument 
d'iine  vengeance  qui  s'est  déjà  transmise  à  deux  générations; 
c'est  le  lit  d'un  beau  fleuve  que  la  colère  de  Dieu  a  desséché , 
et  dont  le  sable  ne  doit  plus  rien  produire. 

Mais  la  maison  dans  la  plaine  de  Villeneuve  !  J'y  reviens, 
et  laissez-moi  vous  dire  comment  elle  était  alors  ;  car  au  mo- 
ment où  je  vous  écris  ces  lignes,  les  maçons  y  ont  porté  leur 
marteau,  leur  truelle, leur  plâtre  blafard  ;  ilnemanque  plus 
qu'une  couche  de  gros  jaune  pour  tout  effacer,  traces  du 
temps  ,  souvenirs  du  drame. 

Cette  maison  est  la  seule  qui  s'offre  à  droite  le  long  de  ces 
deux  énormes  lieues  qui  séparent  Maisons  de  Villeneuve- 
Saint-George.  Vers  le  milieu  du  chemin ,  un  peu  au-dessus 
de  l'avenue  de  Choisy ,  elle  élève  ses  deux  étages  à  trois 
croisées.  A  travers  les  carreaux  verdàtres  ,  on  aperçoit  du 
chemin  les  papiers  de  tenture,  simples,  maispropres  encore, 
qui  tapissaient  les  deux  chambres  dont  se  compose  chaque 
étage ,  et  dont  chaque  croisée  indique  la  largeur ,  car  la 
dernière  à  gauche  laisse  voir  l'escalier  qui  occupe  presque 
un  tiers  de  cette  demeure.  Rien  qu'à  jeter  un  regard  en  pas- 
sant ,  tout  le  monde  dira  :  Ce  n'est  pas  là  une  ferme ,  une 
maison  de  paysan ,  l'ermitage  d'un  petit  bourgeois  ;  car  il 
n'y  a  là  ni  la  place  des  inslrumens  de  travaux  rustiques  ,  ni 
]&  misère  du  journalier  ,  ni  aux  environs  l'herbe  et  les  bois 
que  veut  le  Parisien  qui ,  le  dimanche  ,  cherche  la  nature. 
Ces  murs  nus  ne  semblent  se  montrer  au  piéton  qui  chemine 
que  pour  lui  faire  dire  :  Mon  Dieu  !  comme  on  est  seul  ici  ! 
C'est  ainsi  que,  pendant  la  nuit,  le  battement  léger  d'une 
montre  fait  mieux  entendre  le  silence. 

Comme  pour  isoler  encore  cette  retraite  dans  cette  vaste 
solitude,  une  muraille,  qui  l'enclôt  de  toutes  parts,  forme 
à  l'entour  une  espèce  de  chemin  de  ronde;  seulement  le 
rectangle  de  moellons  s'alonge  un  peu  vers  la  gauche  pour 
comprendre  dans  son  enceinte  un  petit  bâtiment  où  l'on  peut 


REVUE  DE  PARIS.  97 

exiler  les  importuns  du  dedans,  comme  la  muraille  repousse 
ceux  du  dehors.  Là  mainlenant  tout  est  mort  ;  mais  on  sent 
qu'on  a  voulu  s'y  faire  une  vie  close ,  une  vie  qui  s'appartint, 
qui  ne  reçût  rien  des  autres,  parce  qu'elle  avait  assez  de  haine 
ou  d'amour  pour  se  nourrir. 

J'étais  donc  arrivé  devant  celte  maison  que  j'avais  si  sou- 
vent regardée  de  la  voiture  ;  un  peu  fatigué  ,  mais  maître  de 
moi-même  et  de  mou  temps  ,  je  voulus  me  reposer  et  vins 
m'asseoir  contre  la  muraille.  De  l'angle  gauche  contre  lequel 
j'étais  appuyé,  j'avais  presque  devant  moi  ces  lignes  de  gros  ar- 
bresquidessinentdeloinlecherain  deChoisy  ;  leurslêies  touf- 
fues ,  agitées  par  la  bourrasque,  se  baissaient ,  se  relevaient, 
tantôt  toutes  à  la  fois,  tantôt  avec  de  longues  ondulations, 
comme  un  grand  rideau  que  secouerait  la  main  d'un  génie 
capricieux  ;  de  l'autre  côté ,  je  voyais  s'effiler  sur  les  éclair- 
cis grisâtres  du  ciellesarbres  maigres  d'une  route  plus  jeune, 
et  je  me  rappelais  que  ces  voies  avaient  été  ouvertes  par 
Louis  XV  pour  aller  voir  31  «i^  de  Pompadour.  Pouvoir  faire 
tracer,  aplanir,  planter  une  route  pourvoir  sa  maîtresse  une 
demi-heure  plus  tôt ,  c'est  beau  !  et  cependant  à  cet  amant 
heureux  il  n'a  fallu  qu'une  volonté,  qu'un  ordre;  mais  si 
Jacques  prolonge  quinze  fois  sa  veillée  pour  donner  à  celle 
qu'il  aime  une  bague  d'argent ,  Jacques  a  plus  de  dévoue- 
ment que  Louis  ,  Louis  n'aime  pas  si  bien  que  Jacques. 

Devant  moi  ce  tableau,  au-dessus  le  ciel  avec  ses  grands 
mouvemens  des  nuages  ;  derrière ,  ce  lugubre  bâtiment  que  je 
pouvais  voir,  à  demi-couché  comme  je  l'étais,  en  renversant 
ma  tête,  et  tout  autour  le  bruit  du  vent  qui  grondait  dans  la 
plaine  et  sifflait  à  l'angle  de  la  muraille.  La  rêverie  est  bonne 
ainsi  ;  une  histoire  à  entendre  est  meilleure  encore.  A  défaut 
de  narrateur  j'interrogeai  mes  souvenirs  sur  cette  maison, 
les  récils  incomplets  que  j'avais  sollicités ,  f^l  je  me  refis  la  vie 
de  ceux  qui  étaient  venus  là  chercher  l'oubli  qu'ils  ont  si  bien 
trouvé. 

IL 

Il  y  a  six  ans  à  peu  près ,  à  l'extrémilé  septentrionale  de  l'île 
Barbe,  à  Lyon ,  on  voyait  tous  les  matins ,  à  huit  heures,  en- 
2  9 


9S  REVUE  DE  PARIS. 

trer  dans  une  petite  maison,  louée  toute  meublée,  une  femme 
de  cinquante  ans  environ.  A  son  costume,  à  son  exactitude 
matinale,  aux  diverses  commissions  qu'elle  faisait  chaque 
jour,  on  aurait  pu  facilement  reconnaître  une  femme  de  mé- 
nage, si  sa  discrétion,  juste  au  niveau  de  celle  de  ses  pareilles, 
avait  pu  laisser  un  doute  à  toute  personne  qui  l'avait  vue  une 
fois;  et  M'""  Racine  était  vraiment  assez  excusable  si  sa  ré- 
serve était  moins  grande  que  celle  d'une  femme  de  chambre 
ou  d'une  cuisinière  :  par  ses  fonctions  ambulantes ,  pénétrant 
dans  plus  de  mystères  domestiques,  elle  avait  plus  d'occasions 
d'être  provoquée  par  des  curieux  intéressés ,  et  pouvait  plus 
agréablement  varier  ses  récits.  Quoiqu'elle  sût  avec  bonheur, 
à  ce  qu'elle  avait  vu,  ajouter  les  créations  d'une  imagination 
fréquemment  mise  en  jeu,  elle  n'avait  que  médiocrement  sa- 
tisfait l'attente  des  voisins  qui  l'avaient  interrogée  sur  le  maî- 
tre qu'elle  'servait  trois  heures  par  jour;  cependant  M.  Der- 
vant  était  un  homme  que  l'on  pouvait  désirer  connaître ,  sans 
être  poussé  par  une  impertinente  curiosité.  Ce  n'était  pas  le 
sentiment  qu'il  excitait,  lorsque  tous  les  jours,  vers  deux 
heures ,  vêtu  de  la  manière  la  plus  simple ,  mais  avec  une  ex- 
trême propreté,  il  sortait  de  sa  petite  maison,  presque  tou- 
jours un  livre  à  la  main.  Sa  taille  élevée  et  souple  avait  de  loin 
un  air  d'aristocratie  anglaise  ;  mais  l'aisance  de  sa  démarche, 
la  grâce  de  ses  manières,  le  faisaient  réclamer  comme  com- 
patriote par  tous  les  curieux  de  l'île  Barbe.  D'un  autre  côté, 
M"'e  Racine  affirmait  que  tous  les  malins  elle  trouvait  sur  sa 
table  de  nuit  des  livres  en  langue  étrangère,  dont  quelques- 
uns  avaient  été  reconnus  par  elle  pour  anglais,  à  leur  carton- 
nage gris  et  à  leur  dos  en  toile.  On  l'avait  aussi  entendu  parler 
italien  en  faisant  l'aumône  à  l'un  de  ces  enfans  qui  chaque 
année  émigrent  du  Piémont  ou  des  campagnes  de  Milan,  et 
il  aurait  pu  ,  en  effet,  appartenir  à  l'Italie  par  ses  cheveux 
encore  bien  noirs,  malgré  quelques  filets  d'argent  qu'au  so- 
leil on  aurait  pu  prendre  pour  un  reflet  brillant  de  leur  lus- 
tre. Cependant  aucun  accent  n'altérait  sa  voix,  plus  douce 
que  sonore,  qui  plaisait  par  cela  même  qu'en  le  croyant  on 
s'attendait  à  des  sons  plus  mâles  ;  comme  on  aimait  sa  main , 
petite  et  blanche,  quoiqu'elle  parût  un  instrument  trop  fai- 


REVUE  DE  PARIS.  99 

ble  pour  la  vigueur  qu'annonçaient  les  autres  proportions  de 
son  corps.  Les  traits  de  son  visage  n'avaient  rien  de  remar- 
quable ;  mais  la  pâleur  souffreteuse  qui  les  voilait  leur  prêtait 
un  charme  qu'ils  n'auraient  peut-être  pas  eu  dans  la  joie;  et 
sans  le  caractère  de  bienveillance  empreint  dans  ses  regards, 
on  aurait  cru  qu'il  y  avait  du  dédain  dans  un  fréquent  sourire 
qui  abaissaitles  coins  de  sa  bouche. 

Qui  était-il?  d'où  venait-il  ?  Mme  Racine  n'avait  jamais 
trouvé  une  seule  lettre  dont  elle  pût  interroger  le  timbre;  les 
dépenses  dont  il  la  chargeait  étaient  extrêmement  modestes 
et  trahissaient  une  fortune  plus  que  médiocre.  Mme  Racine 
n'en  jugeait  pas  moins  qu'il  appartenait  à  une  bonne  famille 
et  avait  reçu  une  parfaite  éducation,  parce  qu'il  ne  lui  parlait 
jamais  qu'avec  une  extrême  politesse ,  que  ses  ordres  avaient 
toujours  quelque  chose  d'une  demande,  et  que  dans  ses  re- 
proches on  voyait  la  crainte  d'affliger.  On  savait  qu'il  connais- 
sait fort  peu  de  monde  à  Lyon,  et  ne  se  rendait  que  rarement 
dans  quelques  maisons  d'élite,  où  cependant  l'appelaient  de 
fréquentes  invitations.  Ses  promenades  se  dirigeaient  presque 
toujours  vers  des  lieux  solitaires  et  se  prolongeaient  fort  tard. 
Plusieurs  fois  on  l'avait  vu  assis  la  nuit  au  plus  haut  point  de 
Fourvièresou  de  la  Croix-Rousse,  tenant  ses  regards  triste- 
ment attachés  sur  la  grande  cité  endormie.  IS'ul  incident  ne 
troublait  l'uniformité  de  sa  vie.  Parune  soirée  d'été  cependant 
il  était  rentré  une  fois  beaucoup  plus  tôt  qu'à  l'ordinaire,  ra- 
mené par  une  voiture  de  place  ;  le  cocher  avait  dit  à  quelques 
voisins  assis  devant  leur  porte  qu'il  avait  chargé  ce  bourgeois 
sur  le  bord  de  la  Saône,  au  moment  où  il  sortait  de  la  rivière. 
On  s'informa,  et  voici  le  récit  qui  courut;  mais  bien  des  gens 
n'y  croyaient  pas. 

A  l'un  de  ces  derniers  instans  d'un  beau  jour  où  l'on  se 
hâte  de  profiter  d'un  ciel  moins  brûlant,  d'un  air  que  rafraî- 
chit la  brise,  M.  Dervant  traversait  le  pont  suspendu  de  l'île 
Barbe;  devant  lui  marchaitune  jeune  mère  tenant  par  la  main 
un  enfant  dont  les  grâces  et  la  gaieté  babillarde  avaient  attiré 
l'attention  du  promeneur. Tout-à-coup  l'enfant  pousse  un  cri; 
à  travers  les  tringles  qui  rattachent  le  pont  à  la  grande  chaîne, 
il  venait  de  laisser  tomber  un  jouet  de  bois  dont  sans  doute 


100  REVUE  DE  PARIS. 

il  faisait  ses  délices,  car  il  en  accompagna  la  chute  de  ses  lar- 
mes et  de  ses  cris.  Presqu'au  même  instant,  de  l'autre  côté 
du  pont,  la  Saône  retentit  et  écuma  sous  un  corps  qui  s'y  pré- 
cipitait. Dervant  reparut  après  deux  ou  trois  secondes,  et  at- 
tendit au  fil  de  l'eau  le  jouet  que  le  courant  lui  apporta. Lors- 
qu'il voulut  regagner  le  bord, il  fut  facile  de  Yoir  qu'il  n'était 
pas  excellent  nageur;  ses  habits  embarrassaient  encore  ses 
mouvemens,  et  ceux  qui,  du  pont  ou  de  la  rive,  contemplaient 
ses  efforts  virent  avec  plaisir  une  barque  aller  à  lui  et  lui 
épargner  la  moitié  de  son  pénible  trajet.  Lorsqu'il  sortit  de  la 
barque,  la  jeune  mère  était  là  qui  l'attendait;  lui,  présenta 
le  jouet  à  l'enfant  qui  le  regardait  d'un  air  étonné;  et  quand 
elle  lui  dit  d'un  ton  de  doux  reproche  :  Quoi  !  monsieur,  ris- 
quer votre  vie  pour  si  peu  de  chose  !  il  répondit  seulement  par 
un  ah!  dans  lequel  il  y  avait  contre  lui-même  une  indéfinissa- 
ble ironie. 

Le  lendemain,  Dervant  sortit  comme  à  l'ordinaire. 

m. 

Nous  concevons  mal ,  à  Paris  ,  ces  existences  calmes  et  re- 
tirées qui  se  renferment  encore  dans  les  petitesvilles  de  pro- 
vince ou  dans  les  faubourgs  des  grandes  cités.  Ici  nos  projets 
sont  continuellement  dérangés  par  le  bruit  des  plaisirs  des 
autres  ou  le  retentissement  des  choses  publiques.  Là,  l'é- 
goïsme ,  disent  les  malveillans  ,  la  modestie ,  prétendent  les 
optimistes ,  la  sagesse  ,  affirment  les  gens  blasés ,  a  tellement 
encaissé  la  vie,  que  rien  du  dehors  n'en  peut  troubler  les 
mouvemens  égaux. 

Cette  vie  que  nous  aimons  à  voir  sur  le  théâtre  ou  dans 
les  romans,  mais  que  nous  repousserions  commeun  supplice, 
était  celle  que  menait ,  depuis  près  de  trente  ans ,  M.  Trémy, 
professeur  émérite.  Depuis  le  commencement  du  dix-neu- 
vième siècle  il  n'y  avait  eu  pour  lui  qu'une  révolution ,  ce  fut 
le  jour  où  il  cessa  défaire  sa  classe  pour  jouir  de  sa  retraite. 
Plus  d'une  fois  encore ,  à  huit  heures  du  matin .  il  prit  instinc- 
tivement ses  cahiers  et  son  parapluie ,  et  quand  en  embras- 
sant sa  femme  pour  lui  dire  adieu,  il  la  voyait  sourire  d'ua 


REVUE  DE  PARIS.  101 

air  malin  en  regardant  ses  préparatifs ,  alors  il  s'apercerait  de 
sa  distraction,  resserrait  son  parapluie  dans  son  étui  avec 
tout  le  soin  qu'on  donne  à  un  yieil  ami,  et  replaçait  sur  les 
rayons  de  noyer  de  sa  bibliothèque  ses  (résors  de  bon  goût 
et  de  savante  critique.  Mais  c'est  surtout  pour  ces  hommes 
de  pureté  et  d'innocence  que  la  Providence  est  bonne  et  dou- 
ce :  en  échange  de  l'habitude  qui  lui  était  ôtée ,  il  lui  fut 
donné  une  affection  qui  vint  se  placer  immédiatement  au- 
dessous  de  sa  tendresse  pour  M'"»  Trémy. 

Yers  l'époque  où  le  bon  professeur  se  vit  condamné  au  si- 
lence ,un  matin  ,  il  venait  de  déjeuner  avec  sa  femme  ,  et 
prenait  au  coin  du  feu  un  instant  de  récréation  en  causant 
avec  elle,  quand  la  vieille  Madelon  ,  leur  ôonne,  qui  les  avait 
TU  marier ,  entra  en  disant  :  «  Monsieur ,  une  lettre  !  —  Une 
lettre!  »  C'est  qu'une  lettre  donne  toujours  un  petit  mouve- 
ment d'émoi  à  ceux  qui  n'en  reçoivent  que  rarement.  Trémy 
regarda  le  timbre  avec  une  sorte  d'inquiétude  :  Villefranche  I 

«  Mais  tu  n'y  connais  personne. 

—  !Von.  »  Trémy  décacheta  lentement  la  lettre ,  parcourut 
la  première  page,  retourna  le  feuillet,  dit  avec  un  soupir  de 
soulagement:  «  C'est  de  Villon I»  et  plus  tranquille  ,  il  lut 
ce  qui  suit: 

«  Mon  bien-aimé  et  honoré  maître, 

»  Depuis  deux  ans  je  n'ai  pas  été  à  Lyon  vous  voir  ;  je  no 
»  vous  ai  pas  écrit.  Peui-ètre  m'avez-vous  accusé  d'oubli  et 
»  d'ingratitude  :  vous  auriez  eu  tort.  Je  me  suis  éloigné  ds 
»  vous,  parce  que  j'étais  malheureux,  bien  malheureux  ,  et 
»  qu'à  l'horrible  douleur  qui  me  frappait  rien  ne  pouvait 
»  être  un  soulagement,  pas  même  votre  inaltérable  bonté  , 
»  vos  conseils  et  vos  exemples  de  résignation.  Il  y  a  deux 
»  ans,  mon  père...  Laissez-moi  prononcer  ce  nom,  que  je 
»  n'oserais  vous  donner  en  vous  parlant,  mais  que  j'ai  da 
»  bonheur  à  écrire...  » 

—  Ce  bon  Villonl  dit  le  vieil  helléniste  en  passant  sur  son 
front  sa  main  qui  effleura  son  œil  avant  de  reprendre  le  papior. 

(t  II  y  a  deux  ans  ,  Séraphine  est  morte  !  » 

2  9. 


102  REVUE  DE  PARIS. 

—  Ah ,  mon  Dieu ,  s'écria  M™^  Trémy ,  dont  les  deux  mains 
se  posèrent  sur  le  genou  de  son  mari ,  et  dont  le  regard  ne 
quitta  plus  son  œil  humide ,  qui  lisait  plus  yite  que  sa  Yoix  ne 
pouvait  prononcer. 

«  Tous  savez  si  je  l'aimais, si  j'étais  aimé  d'elle,  puisque  la 
»  force  de  notre  amour  avait  trouvé  grâce  à  vos  yeux  pour  la 
»  liaison  qui  nous  unissait.  Alors  Roanne  m'est  devenu  odieux, 
»  et  je  suis  venu  m'élablir  à  Villefranche.  On  me  disait  qu'ici 
»  mes  souvenirs  seraient  moins  cruels  et  qu'ils  s'effaceraient 
»  peu  à  peu  :  on  me  trompait.  Séparé  d'elle  par  toute  la  dis- 
»  tance  de  la  terre  au  ciel ,  depuis  deux  ans,  mon  bon  maître, 
»   oh!  j'ai  cruellement  souffert.  » 

—  Moi  sans  toi!  dit  Trémy,  cessant  de  lire  et  sans  regar- 
der sa  femme.  Celle-ci  posa,  sans  pouvoir  rien  dire,  sa  tète 
sur  l'épaule  de  son  mari,  qui,  après  quelques  instans,  con- 
tinua. 

«  Maintenant,  j'ai  à  vous  annoncer  une  autre  nouvelle  que 
»  votre  vieille  affection  vous  fera  regarder  peut-être  comme 
»  plus  mauvaise  encore.  Tous  rappelez -vous  le  temps  où  j'é- 
»  tais  votre  élève  ,  où  vous  nous  parliez  de  la  vie  où  nous  al- 
»  lions  nous  élancer,  et  qui  bientôt  se  clorait  pour  vous!  Eh 
»  bien  !  j'ai  quarante  ans ,  et  ma  part  est  complète  :  c'est  moi 
»   qui  meurs  le  premier,  n 

—  Ah ,  le  pauvre  enfant  !  sanglota  Trémy ,  qui  ne  pouvait 
plus  s'arrêter. 

«  Je  ne  vous  enverrai  cette  lettre  que  lorsque  ma  triste 

»  science  de  médecin  m'aura  appris  que  vous  pouvez  vous 

»  épargner  le  chagrin  de  me  répondre.  Ai-je  d'ailleurs  besoin 

»  d'une  lettre  pour  savoir  que  vous  acceptez  le  dépôt  que  je 

»  vous  confie,  Marie ,  ma  fille ,  l'enfant  de  Séraphine,  que 

»  mon  cœur,  rétréci  par  un  amour  et  une  douleur  sans  fin, 

»  n'a  peut-être  tant  aimée  que  parce  qu'elle  ressemblait  à  sa 

»  mère  ?  Vous  le  savez,  Marie  n'a  pas  de  famille  ;  ils  l'ont  tous 

»  repoussée ,  parce  que  Séraphine  m'aima  plus  que  son  de- 

»  voir.  Ma  bonne  madame  Trémy,  Marie  partira  demain; 

»  ouvrez-lui  vos  bras  :  elle  vous  connaît  déjà  ;  je  lui  ai  sou- 

»  vent  parlé  devons.  Youlez-vous  être  sa  mère  adoptive?  » 

—  Oh!  oui,  je  le  veux!  dit  la  bonne  vieille  qui  sanglotait 


REVUE  DE  PARIS.  103 

aussi;  n'est-ce  pas ,  Tre'my  ?  dis.  —  Oui,  ma  femme,  oui,  et  il 
lut  encore  : 

«  J'ai  vendu  tout  ce  que  j'ai ,  même  ma  bibliothèque ,  mon 
»  bon  maître,  excepté  un  prix  que  tous  m'avez  donné;  c'est 
»  le  seul  souvenir  de  moi  qu'aura  Marie.  Par  cette  vente ,  j'ai 
»  réalisé  600  francs  de  rente;  c'est  toute  la  fortune  de  ma 
»  pauvre  enfant.  La  personne  qui  vous  la  conduira  vous  re- 
»  mettra  le  titre  de  cette  rente  et  une  lettre  qu'avant  de  mou- 
»  rir  je  vais  écrire  à  Marie.  Cette  lettre ,  elle  ne  devra  la  lire 
»  que  lorsqu'elle  aura  atteint  l'âge  de  sa  majorité.  Jusqu'à  ce 
»  moment ,  écoutez-moi  bien ,  bons  amis ,  etpardonnez-moi  de 
»  parler  ainsi  ;  jusqu'à  ce  moment  elle  ne  doit  pas  se  marier; 
D  je  le  défends  de  mon  lit  de  mort. 

»  Me  voilà  plus  tranquille.  La  certitude  que  vous  accep- 
»  tez  les  devoirs  que  je  vous  lègue  adoucit  mon  regret  de  n'a- 
»  voir  pas  assez  résisté  peut-être  au  mal  qui  devait  me  rap- 
»  procher  deSéraphine.  Adieu,  vous  près  de  qui  j'aurais  trouvé 
»  des  consolations,  si  j'avais  consenti  à  être  consolé.  A  ma 
»  fille  maintenant  votre  tendresse  ;  à  elle  aussi  la  bénédiction 
»  de  son  père,  si  elle  sait  vous  aimer.  Adieu  encore;  je 
»  croyais  vous  quitter  pour  elle  avec  moins  de  regret  :  c'est 
»  que  vous  avez  été  bien  bons  pour  moi  et  que  vous  allez 
»  l'être  encore  pour  Marie.  Une  dernière  fois,  adieu,  père; 
»  adieu,  mère.  » 

Depuis  cette  lettre,  depuis  que  Marie,  en  pleurant  au  sou- 
venir de  son  père  qu'elle  ne  devait  plus  voir,  souriait  aux 
caresses  des  deux  vieillards,  cinq  ans  s'étaient  écoulés  jusqu'au 
moment  oùDervant  vint  se  réfugier  à  l'île  Barbe.  Marie  avait 
dix-neuf  ans;  sa  taille  moyenne,  mais  bien  prise,  ses  cheveux 
noirs  séparés  en  bandeau  sur  son  front,  son  teintun  peu  brun, 
mais  au  travers  duquel  la  fraîcheur  de  l'âge  et  de  la  santé  fai- 
sait briller  son  coloris ,  son  œil  vif  et  doux ,  tout  cet  ensemble 
pouvait  bien  être  un  objet  d'adoration  pour  les  deux  Trémy, 
mais  n'avait  pas  assez  d'éclat  pour  attirer  à  elle  les  regards  et 
les  cœurs.  Aussi  Marie  vivait  dans  le  calme  de  sa  famille  d'a- 
doption, sans  bonheur,  mais  sans  désirs  et  sans  regret,  croyant 
que  la  vie  devait  être  ainsi  faite,  qu'à  elle  il  appartenait  de 
consacrer  toutes  ses  facultés  aux  deux  amis  de  son  père,  que 


104  REVUE  DE  PARIS. 

plus  tard  un  autre  dévouement  viendrait  récompenser  le  sien 
pour  la  faire  vieillir  tranquille  à  son  tour.  Mais  dans  ces  figu- 
res sur  lesquelles  l'œil  glisse  sans  s'arrêter,  il  peut  y  avoir  des 
richesses  de  physionomie  ignorées  ;  au  fond  de  ces  caractères 
qui  semblent  se  peMre  dans  les  nuances  communes,  il  peut 
y  avoir  des  trésors  d'affection  et  de  dévouement  :  car  la  femme 
doit  avoir  aussi  sa  pudeur  de  visage  et  d  ame;  il  faut  qu'elle 
ait  des  regards  qui  soient  pour  un  seul,  des  sentimens  qui  n'é- 
cloront  que  pour  un  seul  et  près  d'un  seul.  Celle-là,  voyez- 
vous  ,  sera  la  bien-aimée. 

lY. 

Un  an  s'est  écoulé  encore:  Dervant,  tel  que  vous  le  con- 
naissez ,  frappe  à  la  porte  d'une  maison  simple  de  Perrache , 
et  la  vieille  Madelon  vient  lui  ouvrir. —  Bonjour,  monsieur 
Dervant!  lui  dit-elle  avec  ce  ton  tout  particulier  que  pren- 
nent les  vieilles  filles  pQur  les  visiteurs  qu'elles  aiment;  bon- 
jour, monsieur  Dervant  !  JM'"*^  Trémy  est  sortie  ;  monsieur  est 
sur  ses  livres  ;  mais  entrez  au  salon,  vous  trouverez  M"e  Ma- 
rie qui  travaille  près  du  feu ,  car  il  ne  fait  pas  encore  chaud 
aujourd'hui,  n'est-ce  pas  ,  monsietir  Dervant? 

—  C'est  vrai,  ma  bonne  Madelon.  Et  Dervant  entra  dans 
le  modeste  salon  où  il  aperçut  Marie  ,  qui ,  pour  échapper  à 
l'action  trop  vive  du  feu,  s'étaitabritéederrièrele  chambranle 
de  marbre  de  la  cheminée  ,  tandis  que  ses  pieds  reposaient 
sur  le  bâton  d'une  chaise  plus  petite  tournée  vers  le  foyer. 
Ce  fut  là  que  Dervant  vint  s'asseoir  après  un  salut  amical. 

Les  premiers  instans  de  leur  entrelien  n'auraient  été  que 
des  lieux  communs ,  si  toutes  ces  questions  ,  toutes  ces  ré- 
ponses qui  sont  la  plupart  du  temps  des  formules  convenues 
n'avaient  été  dictées  par  un  intérêt  sincère.  Au  bout  de  quel- 
que temps  ,  Dervant  parut  plus  grave ,  et  son  œil ,  sans  rien 
voir,  s'arrêtait  sur  les  fantasques  figures  de  la  braise  enflam- 
mée. Marie  respectait  sa  rêverie  ,  et  le  silence  régna  quelque 
temps.  Puis  enfin  et  comme  avec  un  effort  :  «  Je  suis  bien 
aise  de  vous  trouver  seule  ,  mademoiselle,  dit-il,  car  j'ai  à 
TOUS  parler. 

—  A  raoi  1  Et  elle  souriait. 


REVUE  DE  PARIS.  105 

Oh ,  ne  riez  pas  !  c'est  bien  sérieux  ce  que  j'ai  à  tous  dire. 
Toyez,  je  n'ose  vous  regarder;  ne  seutez-\ous  pas  que  ma  roix 
tremble  ? 

—  Mon  Dieu  !  qu'avez-vous  donc  ,  monsieur  Dervantî 

—  J'ai  découyert  un  secret  qui  est  à  vous,  qui  est  à  moi,  et 
quenous  ignorions  tous  deux  :  nous  nous  aimons. 

Marie  souriait  encore. —  Vraiment?  dit-elle. 

—  Ne  cherchez  pas  à  tous  donner  le  change  ;  ce  n'est  pas 
de  l'amitié ,  ce  n'est  point  de  l'intimité  :  c'est  de  l'amour. 

Marie  ne  sourit  plus  ,  et  son  front  tout  rouge  s'appuya  sur 
le  coin  de  la  cheminée. 

—  Amie,  continua  Dervant  en  mettant  sa  main  sur  la 
main  que  Marie  avait  laissée  tomber  sur  son  genou,  si  ju 
vous  avais  aimée  seul,  j'aurais  pu  me  taire;  maisvousm'aimez 
aussi,  et  j'ai  dû  vous  éclairer.  Ne  voyez  dans  mes  paroles  ni 
présomption,  ni  fatuité;  vous  m'aimez, Marie;  le  savez-vous? 

—  Hélas!  non.  Dans  la  retraite  om  j'ai  vécu,  dans  la  sim- 
plicité des  affections  qui  se  sont  partagé  mon  ame,  comment 
aurais-je  pu  deviner  ce  que  vous-même  n'avez  pas  vu  tout  de 
suite?  Depuis  que  je  vous  connais,  j'ai  du  plaisirà  me  trouver 
avec  vous;  votre  entretien  m'intéresse  ,  votre  approbation  me 
touche;  je  crains  de  vous  déplaire;  il  me  semble  qu'en  votre 
présence  ma  conscience  est  plus  éveillée.Estcepourtout  cela 
que  je  vous  aime? 

— Ilyaplusencoretnevousêtes-vouspasaperçuequedepuis 
six  mois  mes  visites  sont  devenues  plus  fréquentes;  que  cha- 
que fois  que  nous  nous  voyons,  un  hasard  toujours  heureux 
nous  place  l'un  à  côté  de  l'autre ,  à  la  maison,  à  la  promenade, 
au  spectacle?  Si  je  discute  une  opinion,  avec  un  modeste  si- 
lence votre  regard  vient  me  dire  :  C'est  comme  vous  que  j« 
pense.  Si  vous  parlez ,  avant  d'avoir  achevé  votre  pensée ,  vo- 
tre œil  vient  chercher  le  mien  qui  déjà  l'attend.  Me  croyei- 
Tous  maintenant  quand  je  vous  dis  :  Nous  nous  aimons? 

—  Vous  ne  m'avez  encore  parlé  que  de  moi. 

—  C'est  que  pour  vous  seulement  l'ombre  d'un  doute  pon- 
rait  exister.  Moi  j'ai  bien  interrogé  ma  conscience,  j'ai  sondé 
mon  cœur,  et  j'ai  reconnu  cet  élan  qui  me  portait  toujours 
Ters  vous,  cet  instinct  qui   faisait  entrer  comme  un  besoin 


106  REVUE  DE  PARIS, 

votre  présence  dans  ma  vie  de  chaque  jour ,  vous  plaçait  dans 
mes  calculs  d'ayenir,  etpeuplait  de  yotre  souvenir  toutes  mes 
rêveries,  tous  mes  songes.  Un  grand  chagrin  surtout  a  fini 
de  m'éclairer.  Vous  rappelez-vous  cette  soirée  où  M.  Trémy 
avait  désiré  que  je  vous  présentasse  avec  lui?  Tous  dansiez, 
et  moi,  mes  cheveux  qui  grisonnent,  m'empêchaient  de  par- 
tager vos  plaisirs;  mais  quand  mon  œil  pouvait  pénétrer  à 
travers  la  folle  jeunesse ,  je  suivais  tous  vos  mou>  emens.  Le 
plus  souvent,  retiré  dans  une  salle  voisine,  j'attendais  que  la 
fin  du  quadrille  vous  y  ramenât;  je  savais  l'instant  où  vous  al- 
liez venir,  et  j'étais  toujours  le  premier  que  votre  œil  aper- 
çût. La  nuit  était  déjà  avancée,  et  vous  m'aviez  fait  le  sacrifice 
d'une  contredanse  ,  car  je  vis  bien  que  c'était  pour  moi  que 
vous  restiez.  De  loin  nous  regardions  l'heureuse  figure  de 
M.  Trémy  qui  avait  trouvé  à  se  placer  à  un  whist;  vous  me 
parliez  de  lui ,  de  sa  tendresse  pour  vous,  qui  déjà  s'inquiétait 
de  l'avenir.  Tous  me  racontiez  qu'il  vous  avait  dit  dans  la 
soirée,  en  tournant  autour  de  vous  pour  vous  voir  dans  votre 
robe  de  bal  :  «Iln'est  pas  temps  encored'ysonger,maisquand 
tu  aurais  vingt  et  un  ans,  nous  choisirons  un  bon  mari,  un 
homme  lettré,  et  tu  me  donneras ,  pour  les  élever,  pour  les 
instruire,  de  beaux  petils-fils.  » 

Tout  cela,  Marie,  vous  me  le  racontiez  avec  naïveté,  et 
moi,  en  vous  écoutant,  j'avais  été  obligé  de  m'appuyer  sur 
la  table  placée  à  côté  du  divan  où  nous  étions  assis,  car  une 
lame  aiguë  venait  de  me  percer  la  poitrine.  A  ce  projet  d'un 
bonheur  où  je  n'entrais  pour  rien  ,  à  cette  image  d'enfans  que 
vous  donneriez  à  un  autre ,  mon  cœur  se  soulevait  comme 
d'une  injustice ,  comme  d'un  vol.  Quelques  instans  après  il 
fallut  vous  quitter,  et  quand  je  fus  seul  dans  le  silence  de  la 
nuit,  je  me  demandai  :  D'où  me  vient  cette  douleur  que  j'em- 
porte avecmoi?Il  fallut  bien  me  répondre:  C'est  que  je  l'aime! 

—  Et  cela  vous  a  fait  mal  ? 

—  Oui ,  car  j'ai  ajouté  aussitôt  :  Elle  m'aime  aussi. 

—  Ce  serait  donc  un  malheur? 

—  Je  le  crains,  Marie;  et  comme  je  crois  que  les  affections 
ont  leurs  devoirs  de  probité  comme  les  affaires  de  la  vie,  je 
suis  venu  vous  avertir. 


REVUE  DE  PARIS.  107 

—  Mais  TOUS  êtes  plus  pâle,  el  votre  Toix  a  des  sons  que  je 
n'ai  pas  encore  entendus. 

—  C'est  que  je  dois  vous  dire,  Marie  ,  de  ne  pas  m'aimer, 
car  je  suis  maudit. 

—  Mon  Dieu,  qu'ayez-vous  donc  fait? 

—  Oh,  ne  relirez  pas  votre  main!  Depuis  l'âge  où  m'est  ve- 
nue ma  première  pensée  sérieuse,  je  n'ai  eu  qu'un  but,  ce- 
lui d'être  honnête  homme ,  d'obtenir  l'estime  de  tous ,  et  j'y  ai 
réussi,  Marie,  je  vous  le  jure;  mais  cette  estime  stérile  n'a 
compensé  aucun  des  mécomptes  d'une  vie  qui  m'a  paru  bien 
longue.  Une  fatalité  qui  a  toujours  pesé  sur  moi  a  empoi- 
sonné toutes  les  sources  où  j'ai  cherché  le  bonheur.  Mes  ami- 
tiés ont  été  trahies  :  dans  ceux  qui  m'appelaient  ami,  je  n'ai 
trouvé,  aux  jours  d'épreuve,  que  des  compagnons  de  plaisir 
à  qui  j'ai  plu  heureux ,  insouciant,  et  dont  j'ai  du  m'éloigner 
pour  garder  deux  ou  trois  illusions,  quand  la  lèpre  du  mal- 
heur a  commencé  à  atteindre  mon  ame.  J'ai  aimé  d'amour 
aussi ,  et  quand  je  livrais  mon  cœur  tout  entier,  je  ne  rencon- 
trais que  le  vide,  la  légèreté,  l'affectation,  et  je  retombais  sur 
moi-même  avec  dégoût.  Je  mis  l'activité  de  mon  esprit,  le 
reste  de  ma  fortune  à  faire  quelque  bien  :  ce  bien  fut  oublié, 
calomnié;  des  gens  qui  jn'aimaient  auparavant  payèrent  mes 
services  par  des  plaintes  qu'on  écouta.  Alors  bien  des  fois  je 
songeai  qu'il  est  doux  de  se  reposer  dans  la  mort.  Vous  fré- 
missez ,  pauvre  enfant  1  vous  n'avez  donc  jamais  pensé  que  ce 
bien  qui  nous  est  promis  à  tous  est  si  grand  que  Dieu  nous  en 
a  donné  chaque  jour  comme  un  avant-goût  dans  le  sommeil 
de  notre  vie;  et  que  sur  les  vingt*quatre  heures  que  nous  me- 
sure le  soleil,  sa  bonté  nous  permet  d'en  mourir  quelques- 
unes. 

—  Ah,  monsieur  Dervant,  quelles  funestes  idées! 

—  Rassurez-vous,  Marie,  jamais  je  n'accueillerai  le  sui- 
cide, quoique  je  pense  qu'il  ait  menti  celui  qui  a  dit  que  Dieu 
mesure  le  vent  à  la  toison  de  l'agneau.  3Iais  la  nature  sembla 
venir  à  mon  secours;  un  mal  silionua  ma  poitrine,  brûla  mon 
cerveau; les  médecins,  dans  leur  impuissance,  me  conseillè- 
rent les  voyages.  Ma  fortune  ne  me  les  permettait  plus.  Je 
partis  cependant  pour  cacher  à  l'intérêt  fatigant  des  demi- 


lOS  REVUE  DE  PARIS. 

amitiés  les  progrès  d'une  maladie  que  j'acceptais,  et  dont  je 
ne  voulais  pas  reculer  le  terme.  On  m'avait  ordonné  l'air  du 
Midi,  je  crus  avoir  assez  fait  en  venant  jusqu'ici.  Je  laissais 
faire  son  œuvre  au  temps  quand ,  il  y  a  plus  d'un  an ,  le  hasard 
m'a  rapproché  de  vous ,  et  par  vous  a  redonné  une  saveur  à 
ma  vie. 

—  Vous  étiez  donc  moins  malheureux? 

—  Ah!  oui ,  à  vous  aimer  ainsi  sans  le  savoir ,  à  me  retrou- 
ver chaque  jour  près  de  vous  sans  calcul,  je  me  réconciliais 
avec  l'existence. 

—  Pourquoi  renoncer  à  ce  qui  vous  fait  du  bien? 

—  Il  le  faut,  car  si  vous  alliez  m'aimer  comme  moi  je  vous 
aime,  vous  entreriez  dans  la  contagion  de  ma  fortune.  Qu'ai- 
jeà  vous  offrir?  Un  cœur  ûélri  !  Sais-je  si  le  mal  que  j'ai  laissé 
marcher  s'arrêtera?  J'ai  trente-six  ans,  à  peine  enavez-vous 
vingt,  et  tout  en  moi  est  bien  plus  vieux  que  mou  âge.  Ma 
fortune  est  détruite ,  j'ai  conservé  à  peine  de  quoi  suffire  à  la 
plus  stricte  éuonomie.  Voilà  mon  sort,  à  qui  oserais-je  dire  : 
Prenez-en  la  moitié? 

—  J'avais  bien  pressenti  que  vous  aviez  souffert,  mais  je 
ne  savais  pas  que  vous  eussiez  éprouvé  tant  de  douleurs.  Quoi  l 
toujours  malheureux? 

—  Toujours. 

—  Mais  vous  aussi,  comme  moi,  vous  croyez  que  Dieu  est 
juste;  il  vous  doit  votre  part  de  bonheur  :  vous  avez  peut-être 
bien  fait  d'attendre. 

—  Telle  est  ma  superstitieuse  foi  au  malheur  que  je  ne  di- 
rai pas  un  mot  pour  que  vous  m'aimiez.  J'entrevois  le  ciel , 
et  je  n'ose  lever  la  têlCc 

—  Vous  qui  avez  le  cœur  généreux,  dites-moi,  n'est-ce  pas 
une  belle  part  que  celle  de  la  femme  que  Dieu  charge  de  por- 
ter le  calme  à  une  ame  malade ,  de  briller  comme  sa  bonne 
étoile  après  l'orage,  et  de  lui  annoncer  la  bonne  nouvelle  que 
sa  paix  est  faite  avec  le  ciel? 

—  Et  si  le  malheur  déborde  du  proscrit  sur  son  ange? 

—  Les  parts  doivent  être  égales. 

—  Mais  c'est  soufhirl 

—  Un  peu  peut-être  pour  consoler  beaucoup. 


REVUE  DE  PARIS.  109 

—  C'est  un  dévouement;  lâche  celui  qui  l'accepte. 

—  Si  on  le  lui  cache  ? 

—  Ah,  malheur  quand  il  l'apprendra! 

Dervantse  débattait  en  vain  contre  le  bonheur  qui  venait 
àlui  si  naïvement,  si  loyalement  offert.  Huit  jours  après  cet 
entretien,  il  remerciait  avec  des  larmes  Marie  de  son  amour, 
et ,  sûr  de  ce  cœur  qui  n'avait  jamais  trompé  ,  contant  en  la 
vie  à  laquelle  il  se  sentait  renaître,  il  convint  avec  son  sauveur 
de  parler  à  M.  Trémy. 

V. 

Le  jour  où,  pour  la  première  fois  ,  Dervant  parla  à  Marie 
de  leur  amour  deviné,  M.  Trémy  était  encore  dans  son  cabi- 
net que  déjà  l'heure  du  repas  avait  sonné  depuis  plusieurs 
minutes  au  cartel  arrondi  suspendu  au  trumeau  qui  séparait 
les  deux  croisées  de  la  salle  à  manger.  Le  potage  était  servi; 
Marie  était  assise,  doucement  pensive,  la  main  sur  sa  serviette 
encore  roulée.  M°i^  Trémy,  les  deux  bras  croisés  sur  sa  poi- 
trine, autant  que  sa  poitrine  le  lui  permettait,  attendait  regar- 
dant, comme  elle  le  faisait  tous  les  jours,  la  peinte  de  terre 
que  d'un  côté  ronge  le  Rhône,  que  de  l'autre  la  Saône  caresse. 
Madelon,  qui  apportait  le  bœuf,  s'arrêta  sur  le  pas  delà  porte 
en  s'écriant  :  Comment,  monsieur  n'est  pas  encore  là?  Tout 
va  être  froid!  En  effet,  dit  M"^*"  Trémy  en  regardant  avec  in- 
quiétude les  aiguilles  du  cartel ,  jamais  le  père  n'a  tardé  si 
long-temps.  —  Il  faut  voir!  s'écria  vivement  Marie  qui  avait 
suivi  le  regard  de  sa  mère  adoptive  ,  et  elle  s'élança  vers  le 
cabinet  retiré  où  M.  Trémy  avait  goûté  pendant  tant  d'années 
les  pieuses  joies  de  l'étude.  Lorsqu'elle  ouvrit  la  porte,  elle 
aperçut  le  bon  professeur  qui,  la  tète  un  peu  renversée  en 
arrière,  et  le  visage  plus  pâle  qu'à  l'ordiuaire,  lui  sourit  en  la 
voyant. 

—  Qu'as-tu  donc,  Trémy?  dit  sa  femme  qui  était  entrée  der- 
rière la  jeune  fille. 

—  Rien,  femme!  rien,  Marie!  Mais  tout  à  l'heure,  quand 
j'ai  voulu  me  lever  pour  aller  vous  joindre  à  tableje  n'ai  plus 
senti  les  forces  à  leur  place,  et  j'ai  été  enchanté  que  mon  fau- 
teuil fût  encore  derrière  moi ,  car  j'y  suis  retombé  ,  malgré 

2  10 


110  REVUE  DE  PARIS. 

loul  mon  désir  de  ne  pas  vous  faire  attendre;  mais  \oila  qui 
est  passé  :  du  reste,  je  n'ai  pas  éprouvé  du  mal. 

—  Ah!  comme  tu  nous  as  fait  peur!  Eh  bien!  viens  main- 
tenant, mon  vieux. 

—  Venez,  bon  père. 

—  C'est  bien  mon  intention;  mais  donnez-moi  chacune  un 
bras,  et  cela  me  sera  plus  facila. 

Ainsi  appuyé,  le  vieillard  arriva  jusqu'à  sa  place  pour  le 
dîner;  mais  il  eut  beau  cliercher  à  cacher  son  malaise  ,  les 
yeux  fixés  sur  lui  étaient  trop  clairvoyans  :  le  triste  repas  à 
peine  achevé  ,  on  le  força  à  se  mettre  au  lit  où  il  se  trouva 
mieux.  On  attendit  avec  plus  de  patience  le  docteur  qui  acheva 
de  rassurer  ces  femmes  aimantes,  en  leur  disant  qu'il  ne  trou- 
vait chez  le  malade  aucun  symptôme  alarmant,  seulement  un 
peu  de  faiblesse;  le  repos  de  quelques  jours  suffirait  pour  lui 
rendre  la  santé. 

M.  Trémy  resta  donc  au  lit  les  jours  qui  suivirent;  mais 
quand  même  les  paroles  du  médecin  n'auraient  pas  détruit 
toutes  les  inquiétudes,  elles  auraient  cédé  à  la  douce  gaieté  du 
vieillard  qui  avait  des  joies  d'enfant ,  de  ces  joies  qu'on  con- 
temple avec  bonheur, comme  une  ileur  qui  perce  les  premiè- 
res neiges.  11  était  encore  couché  quand Dervanlvintprèsde 
lui  pour  lui  parler  de  Marie;  il  le  trouva  seul.  M"  e  Trémy,  pré- 
venue par  la  fille  deVillon,  s'était  discrètement  retirée  quand 
elle  avait  entendu  sonner.Dervant  aimait,  estimait  M.  Trémy, 
parce  qu'il  fallait  aimer  sa  candeur,  estimer  sa  ^ie  si  simple 
et  si  pure.  Il  lui  exposa  avec  franchise  son  amour,  celui  de 
Marie;  il  lui  dit  toute  sa  vie,  la  modicité  de  son  bien;  il  ne 
plaida  pas,  il  raconta.  M.  Trémy  ,  presque  assis  sur  son  lit , 
Je  corps  et  la  Icle  appuyés  sur  un  double  oreiller,  écoutait 
dans  un  silence  religieux  un  homme  qu'il  aimait  aussi.  Quand 
Dervant  se  tuJt,  il  lui  tendit  la  main.  «  Pendant  que  vous 
parliez,  lui  dit-il,  j'ai  taché  de  repousser  mes  affections, 
mes  sympathies,  mes  goûts;  de  n'être  plus  moi ,  mais  d'être 
Villon,  ce  père  qui  m'a  remis  sa  fille  avant  de  mourir,  et 
m'a  écrit:  Je  meurs  plus  tranquille  !  Je  me  suis  rappelé  les 
projets  qu'il  formait  pour  son  enfant,  les  vœux  qu'il  me  con- 
fiait ,  sans  savoir  qu'il  me  laisserait  le  soin  de  les  réaliser;  et 


REVUE  DE  PARIS.  1 1 1 

inainlenaulque  je  me  suis  bien  pénétré  de  l'esprit  de  mon 
malheureux  ami,  en  son  nom  je  vous  dis:  J'accepte!  au 
mien:  Je  vous  remercie!  »  Son  bras  attirait  Dervant  vers 
lui.  Dervant  céda  à  ce  mouvement,  et,  penché  sur  le  lit,  il 
embrassa  le  digne  tuteur.  En  relevant  la  tête,  il  aperçut  de 
grosses  larmes  dans  ses  yeux ,  et  sa  main  serra  plus  fortement 
la  main  qu'il  tenait. 

—  C'est  de  joie  !  dit  Trémy  en  baissant  la  voix;  car  voilà 
que  moi  aussi  je  meurs  tranquille. 

—  Vous  mourez  !  s'écria  Dervant. 

—  Chut!  tais-toi  !  tais-toi  donc  ,  mon  garçon  !  Veux-tu  ef- 
frayer mes  femmes  ?  Je  ne  leur  dis  rien  à  elles  ;  mais  vous , 
vous  êtes  un  homme. 

—  Comment  de  semblables  idées... 

—  Ce  ne  sont  pas  des  idées  ,  ce  sont  des  faits.  Tenez. — Et 
avec  toute  la  pudeur  que  mit  Olympias  à  arranger  le  bas  de 
sa  robe  lorsqu'elle  tomba  sous  le  fer  des  assassins,  il  fit  sor- 
tir une  de  ses  jambes  ,  déjà  amaigries  ,  par  le  côté  de  son  lit , 
et  ,  à  moitié  soulevé  comme  il  l'était ,  il  désigna  du  doigt  une 
place  «  Voyez-vous  là  cette  tache  violacée?  elle  est  déjà  plus 
large  que  ce  matin.  C'est  la  trace  d'un  sang  qui  se  décompose; 
je  connais  cela.  Tenez ,  plus  haut ,  près  du  genou  .  en  voilà 
une  autre  qui  commence  à  pointer.  Il  faudra  que  je  regarde 
dans  une  heure;  ce  progrès  du  mal  est  curieux  à  observer. 
Il  parait  que  je  n'en  ai  plus  pour  long-temps.» 

—  Je  vais  chercher  le  docteur,  dit  Dervant  qui  savait  que 
Trémy  ne  se  trompait  pas. 

—  Enfant  !  dit  le  vieillard  qui  ne  lâchait  pas  sa  main  ,  que 
Ytux-tu  que  fasse  à  cela  le  docteur  ?  Le  seul  secours  que  le 
ciel  pût  me  donner ,  il  me  l'aenvoyé  par  toi  ;  car  je  sais  main- 
tenant que  Marie  sera  protégée  ,  que  ma  bonne  vieille  femme 
ne  sera  pas  seule  ;  que  tu  me  remplaceras. ..  Pour  elle ,  ce  ne 
sera  pas  la  même  chose  que  moi. 

Sa  >oix  s'altérait  un  peu  ;  il  retira  dans  le  lit  sa  jambe  que , 
par  distraction,  il  avait  laissée  à  l'air  ,  et  en  se  rasseyant  ,  il 
dit  avec  un  sourire  :  —  Je  n'aurai  pas  si  souvent  expliqué  la 
mort  de  Socrate  pour  être  ,  quand  mon  tour  vient ,  sans  ré- 
signation et  sans  énergie  ! 


112  REVUE  DE  PARIS. 

—  La  vue  de  notre  bonheur  tous  redonnera  des  forces, 
dit  d'une  yoix  mal  assurée  Dervant ,  cherchant  des  consola- 
lions  qu'il  n'admettait  plus. 

—  J'aurais  tort  de  compter  sur  ce  remède  ;  car  votre  bon- 
heur ,  je  ne  le  verrai  pas. 

—  C'est  trop  exagérer  vos  craintes. 

—  Ecoute  ;  rien  d'abord  ne  se  prête  moins  que  la  maladie 
aux  formes  et  délais  exigés  par  la  municipalité  et  l'église; 
mais  ce  retard  ne  sera  pas  le  seul  que  tu  auras  à  subir.  Je  ne 
l'ai  pas  dit ,  je  n'ai  pas  dit  à  Marie  (à  quoi  bon  la  mettre  en 
présence  d'un  obstacle  qui  aurait  pu  éveiller  des  pensées 
qu'elle  n'avait  pas  ?) ,  je  ne  vous  ai  pas  dit  que  Marie  ne  pou- 
vait pas  se  marier  avant  vingt  et  un  ans  ;  tu  as  donc  encore 
près  de  dix  mois  à  attendre. 

Dervant  paraissait  vouloir  parler. 

—  Oh!  tu  céderas  sans  combattre  ,  ainsi  l'a  ordonné  son 
père  mourant  ;  et  il  faut  que  ces  volontés  soient  sacrées 
à  tous  pour  que  tous  au  dernier  moment  s'endorment  plus 
doucement  sur  cette  certitude.  Comme  ton  respect  pour  cet 
ordre  suprême  de  Villon  me  ferait  du  bien  si  j'avais  ,  moi,  à 
mon  tour,  quelque  chose  à  te  demander  ce  soir  ou  demain  ! 
Mais  tu  es  homme  de  cœur.  J'aurai  cependant  une  prière  à 
l'adresser  ,  une  seule  prière;  la  prière  est  sainte  aussi. — Oh  ! 
dites,  dites! — Rends  Marie  heureuse  long-temps....  Mme 
Trémy  aussi....  pour  elle  ce  sera  moins  long.  » 

Dervant  promit ,  et  une  promesse  de  lui  avait  la  force  d'un 
serment. 

—  Je  me  sens  un  peu  fatigué,  reprit  Trémy,  je  vais  essayer 
de  reposer  quelques  instans.  Difes  à  Marie  de  venir  me  trou- 
ver dans  une  heure  :  j'ai  à  lui  parler.  ISe  lui  dites  rien  de  son 
père  ;  mais  annoncez-lui ,  si  vous  voulez  ,  que  je  suis  content 
de  son  choix. 

En  revoyant  Dervant ,  en  l'entendant  répéter  les  paroles 
de  son  père  adoptif ,  Marie  aurait  élé  heureuse  si  la  tristesse 
que  ses  traits  conservaient  malgré  lui  ne  lui  avait  inspiré  des 
inquiétudes.  Mme  Trémy  ,  confiante  au  ciel  comme  on  l'est 
pvour  les  personnes  qui  n'ont  jamais  été  malades,  était  re- 
tournée près  de  son  mari  qu'elle  écouta  ,  qu'elle  regarda  dor- 


PiEVUE  DE  PARIS.  M 3 

mir  ,  qu'elle  embrassa  à  son  réveil,  et  qu'elle  quitta  encore 
une  fois  avec  peine  pour  venir  dire  à  Marie  qu'il  l'attendait. 

Le  malade  accueillit  Marie  avec  un  visage  rayonnant, 
mais  sa  voix  était  plus  faible  et  plus  coupée.  Il  la  compli- 
menta avec  cette  douce  ironie  dont  les  bons  vieillards  se  plai- 
sent à  tourmenter  ceux  qu'ils  aiment.  Prenant  ensuite  un  ton 
plus  grave  :  Si  je  retarde  ton  bonheur  jusqu'à  ta  majorité ,  n'en 
accuse  pas  une  affection  égoïste  et  jalouse;  tiens,  vois!  Et 
il  luitendit  une  lettre  ouverte ,  celle  que  Villon  expirant  avait 
écrite  à  son  vieux  professeur  enlui  remettant  sa  fille. 

Marie  lut ,  non  sans  répandre  d'abondantes  larmes. 

Quand  elle  eut  achevé  :  cTu  vois ,  reprit  Trémy ,  que  ja 
suis  chargé  d'un  dépôt  pour  toi  ;  et  tirant  une  lettre  cachetée 
de  dessous  son  oreiller:  le  voici ,  ajouta-t-il  ;  c'est  là  qu'est 
enfermée  la  dernière  pensée  de  ton  père,  mon  élève  chéri. 
Le  jour  où  tu  accompliras  tes  vingt  et  un  ans,  romps  ce  ca- 
chet, lis  et  obéis  si  c'est  un  ordre. 

—  Oh!  je  le  jure. 

—  Et  quand  même  je  ne  serais  plus  là ,  ni  ta  mère  de  cœur 
non  plus ,  quel  que  soit  ton  amour  pour  Dervant ,  tu  ne  l'é- 
pouserais pas  avant  l'époque  fixée  par  ton  pès  e  ? 

—  Oh,  non  !  certainement  non  ! 

—  Bien  ,  chère  enfant  !  maintenant  puisqu'il  faut  nous  quit- 
ter  

—  Que  dites-vous?»  s'écria  Marie  effrayée,  reculant  d'un 
pas  et  remarquant  pour  la  première  fois  l'altération  des  traits 
du  professeur  émérite;  que  dites-vous?  répéta-t-elle  en  se 
rapprochant  et  posant  ses  deux  mains  sur  ses  épaules,  comme 
pour  tenir  sa  tète  à  son  point  de  vue. 

Le  malade  reprit  :  «  JNe  faudra-t-il  pas  nous  quitter  quand 
tu  te  marieras? 

—  Ah!  fit  Marie,  qui  cependant  n'était  pas  complètement 
rassurée. 

—  Ehbicn!  pour  ce  jour  reçois....  d'avance....  le  merci  que 
je  le  dois  pour  le  temps  passé  sous  ma  tulclle.  Tu  as  été  bonne 
fille  pour  moi,  pour  ma  femme;  tu  nous  as  rendus  bien  heu- 
reux. Ne  pleure  pas  et  embrasse-moi.  » 

Marie  alla  serrer  la  lettre  de  son  père;  mais,  moins  dis- 
2  10, 


I!4  REVUE  DE  PARIS. 

crête  que  Dervant,  elle  ne  put  cacher  à  Mmp  Trdray  les  in- 
quiétudes qu'elle  avait  conçues.  Celle-ci  courut  au  lit  du  ma- 
lade où  arriva  bientôt  le  docteur  que  Dervant  était  allé  pré- 
venir. La  science  confirma  ce  qu'avait  deviné  l'expérience  de 
Tréray.  D'instant  en  instant,  la  faiblesse  augmentait,  et  une 
partie  de  la  vie  s'en  allait;  les  mains  devinrent  froides;  la 
voix  s'éteignit  :  le  regard  vécut  le  dernier  :  sa  dernière  ex- 
pression fut  pour  Mme  Trémy;  elle  semblait  parler  de  recon- 
naissance. 

La  pauvre  femme  !  quand  à  quatre  heures  du  matin  la  bonne 
tète  chauve  de  son  mari  eut  les  yeux  fermés,  on  eut  bien  de 
îa  peine  à  la  décider  à  se  mettre  au  lit,  et  Marie  veilla  près 
d'elle  en  tâchant  qu'elle  ne  l'entendît  pas  pleurer ,  tandis  que 
dans  la  chambre  mortuaire,  près  du  prêtre  qui,  à  genoux  , 
lisait  dans  un  livre,  Dervant  priait  aussi,  non  de  la  bouche, 
non  du  latin,  mais  de  ces  prières  sans  mots  qui  sont  écoulées 
<le  Dieu. 

Toute  la  journée  qui  suivit  fui  employée  à  ces  tristes  pré- 
paratifs, à  ces  détails  dont  un  ami  est  toujours  chargé  ;  à  peine 
Dervant  put-il  un  instant  le  soir  voir  Marie  ,  et  Mm;'  Trémy 
à  qui  le  médecin  avait  défendu  de  se  lever.  Le  lendemain  ma- 
lin ,  avec  le  moins  de  bruit  possible ,  eut  lieu  1  e  triste  départ. 
Cet  homme  qui  vivait  seul  fut  suivi  à  sa  dernière  demeure 
par  bien  des  gens  qui  racontaient  dans  la  route  les  bons  traits 
de  sa  vie.  Sur  sa  bière  qui  avait  déjà  reçu  la  terre  jetée  parle 
prêtre ,  on  prononça  ('.es  paroles  que  les  journaux  ne  répétè- 
rent pas,  mais  qui  firent  pleurer  bien  des  yeux. 

Lorsque  Dervant  rentra,  Madelon ,  les  yeux  enflammés, 
mais  sans  larmes,  courut  à  lui  :  Ah!  venez,  mon  bon  mon- 
sieur, venez ,  je  ne  puis  pas  arracher  Mlle  Marie  d'auprès  de 
Mme  Trémy. 

—  Et  pourquoi  l'en  séparer? 

—  Parce  qu'elle  est  morte! 

—  Morte!  et  il  s'élança  dans  la  chambre  où  Marie  sanglo- 
tait ,  couchée  sur  ce  corps  déjà  froid. 

L'ame  qui  avait  vécu  dans  deux  corps  ue  fut  pas  long-temps 
dédoublée. 


REVUE  DE  PARIS.  115 

VI. 

Il  fallut  éloigner  de  celle  triste  maison  la  pauvre  Marie,  à 
qui  CCS  deux  pertes  faisaient  mieux  comprendre  et  ressentir 
les  malheurs  passés  qui  avaient  moins  pénétré  dans  son  anie 
d'enfant.  Dcrvant  l'emmena  avec  Madelon  dans  son  petit  lo- 
gement de  l'île  Barbe  ,  et  lui-même  resta  dans  cette  maison 
déserte ,  où  depuis  un  an  il  avait  retrouvé  tous  ces  bons  sen- 
limens  qui  font  que  l'homme  chagrin  se  souffre  et  aime  les 
autres. 

A  Perrache,  M'»^  Racine  put  remplir  les  longues  lacunes 
qu'elle  avait  été  obligée  de  laisser  dans  l'histoire  présente  de 
Dervant.  Madelon,  avec  qui  elle  se  rencontra  plus  d'une  fois 
dans  cet  échange  de  domicile,  fut  surtout  pour  elle  un  trésor 
sans  prix.  La  femme  de  ménage  écoutait  pour  apprendre  et 
redire  ce  que  la  vieille  bonne  racontait  pour  louer  ses  anciens 
maîtres  et  pleurer  plus  à  son  aise. 

Dans  une  douleur  comme  celle  de  Marie,  c'est  un  grand 
soulagement  qu'un  changement  complet  de  lieux,  d'exis- 
tence. Ainsi  l'on  échappe  à  ces  habitudes  où  il  y  a  un  vide , 
où  à  chaque  instant  on  cherche  quelqu'un  qui  n'est  plus  là  ; 
mais,  il  faut  bien  l'avouer,  ce  qui  console  plus  vite,  plus  cer- 
tainement encore,  c'est  cet  égoïsme  à  deux,  cet  amour  qui 
déplace  la  vie,  enveloppe  le  cœur  pour  le  serrer  ou  l'épanouir 
à  son  gré.  Sur  une  telle  passion  un  grand  chagrin  peut  bien 
un  instant  se  superposer;  mais  bientôt  elle  le  repousse  et  le 
surmonte.  C'est  le  liège  qu'une  main  d'enfant  s'efforce  de 
plonger  dans  l'eau ,  et  qui  lui  échappe  pour  jaillir  à  la  surface 
et  s'j-  étendre.  Or  Marie  aimait  Dervant  autant  que  Dervant 
aimait  Marie.  Dans  le  caractère  de  cet  homme  il  y  avait  d'ail- 
leurs quelque  chose  qui  convenait  à  un  amour  retenu  par  la 
douleur.  Il  avait  été  si  peu  habitué  à  voir  ses  vœux  réalisés, 
que  chaque  fois  (et  c'était  tous  les  jours)  qu'il  franchissait  le 
long  trajet  qui  séparait  sa  nouvelle  demeure  de  celle  de  Ma- 
rie, il  craignait  de  ne  plus  la  trouver  aussi  douce,  aussi  ai- 
mante. Arrivé  en  sa  présence  ,  il  attendait  avec  anxiété  que 
son  regard  fût  venu  à  lui,  que  sa  main  eût  été  tendue  à  la 
sienne.  Alors  seulement  s'effaçaient  les  dernières  traces  de 


If6  REVUE  DE  PARIS, 

son  mauvais  rêve.  Il  restait  là,  près  d'elle,  dans  de  délicieux 
entretiens ,  pendant  des  heures  entières ,  de  ces  heures  que 
le  tem|:s  n'enlè>e\ite  ainsi  qu'aux  amans  et  aux  condamnés 
à  mort.  Quelquefois  il  restait  silencieux  à  la  regarder,  la  main 
sur  sa  poitrine  ;  et  quand  avec  une  tendre  sollicitude  Marie 
lai  disait,  après  quelques  instans  d'attente  :  «  Qu'ayez-vous 
donc,Dervant?  »  Il  répondait  à  demi-voix  :  «J'écoute  que  je 
TOUS  aime  et  que  je  suis  heureux  d'être  aimé  de  yous.» 

Les  bons  Trémy  avaient  une  part  de  pieux  souvenirs  dans 
tous  leurs  entretiens;  mais  peu  à  peu  leur  mémoire  eutmoins 
de  larmes,  et  l'on  parla  davantage  de  projets  dont  la  réalisa- 
tion approchait.  Cependant  Marie  disait  avec  tristesse  quel- 
quefois :  «  Ne  nous  flattons-nous  pas  ?  Nous  avons  tort  peut- 
être  d'oublier  cette  lettre  de  mon  père.  Si  quelque  révélation 
élevait  entre  nous  un  obstacle  insurmontable  !  »  Ils  avaient 
peur  alors;  mais  une  demi-heure  après,  ils  causaient  avec 
une  nouvelle  sécurité  de  leur  prochain  avenir.  Ils  devaient 
quitter  Lyon.  Pour  bien  goûter  le  bonheur  dont  ils  allaient 
jouir,  il  fallait  moins  de  bruit,  moins  de  monde  ;  puis  aussi 
leur  revenu  ne  leur  permettait  pas  le  séjour  d'une  grande 
ville,  car  Trémy  n'avait  d'autre  fortune  que  la  pension  qui 
s'était  éteinte  avec  lui.  Parfois  alors  Dervant  parlait  d'un 
ermitage  qu'il  s'était  fait  construire  au  milieu  de  la  plaine  de 
Villeneuve -Saint- George  ,  avant  que  les  médecins  ne  lui 
eussent  ordonné  d'aller  vivre  dans  le  midi  de  la  France.  Il 
racontait  en  souriant  toutes  les  précautions  qu'il  avait  prises 
pour  s'isoler  des  hommes.  «  Un  désert  !  disait-il,  une  retraite 
de  trappiste  !  une  folie  de  misanthrope  !  »  et  quoique  depuis 
plus  de  deux  aas  il  eût  proposé  cette  maison  à  vendre  ou  à 
louer,  personne  encore  ne  s'était  présenté,  assez  ennemi  des 
autres,  ou  assez  content  de  soi,  pour  songer  à  y  habiter.  Marie 
lui  demandait  alors  s'il  trouvait  vraiment  le  monde  moins 
méchant  ;  et ,  en  punition  de  sa  question  malicieuse,  sa  main, 
qu'elle  abandonnait,  recevait  mille  baisers. 

Ainsi  s'écoula  le  temps  jusqu'à  la  veille  du  jour  où  Marie 
devait  atteindre  sa  vingt  et  unième  année.  Au  moment  où 
Dervant  allait  se  retirer,  après  une  entrevue  où  toutes  les  in- 
quiétudes, toutes  les   espérances,  avaient  été  exprimées: 


REVUE  DE  PARIS.  H" 

«  Mon  ami ,  dit  Marie  ,  laissez-moi  tous  faire  une  prière  que 
vous  comprendrez.  Ne  venez  pas  demain.  Quelque  chose  que 
puisse  contenir  la  lettre  que  je  dois  lire,  laissez-moi  donner 
cette  journée  tout  entière  à  mon  père;  si  je  le  puis ,  toutes 
celles  qui  suivront  seront  à  vous.  »  Dervant  ne  dit  pas  un  mot 
de  l'horrible  incertitude  qui  allait  se  prolonger  pour  lui  ;  il 
baissa  la  tète  ,  en  signe  de  triste  assentiment,  et  s'éloigna 
sans  oser  se  demander  s'il  avait  plus  de  crainte  que  d'espoir. 

Le  lendemain,  sans  un  empressement  puéril,  sans  des 
relards  qui  eussent  été  superstitieux,  Marie  donna  à  sa  toilette 
les  soins  qu'elle  eût  pris  si  elle  avait  dû  recevoir  une  personne 
honorée;  elle  fit  ensuite  une  longueprière  où  vinrent  se  pres- 
ser tous  les  souvenirs  de  son  père,  de  sa  mère ,  morte  si  jeune  ; 
de  leur  amour  si  malheureux,  qu'elle  invoquait  en  faveur  du 
sien.  Plus  rassurée ,  elle  tira  d'un  portefeuille  la  lettre  écrite 
six  ans  auparavant ,  rompit  le  cachet  d'une  main  un  peu 
tremblante  ,  et,  tout  émue  à  la  vue  de  ces  caractères  quelle 
n'avait  pas  aperçus  depuis  si  long-temps ,  elle  lut  : 

«  Ma  fille ,  si  malgré  ma  volonté,  transmise  par  ton  second 
n  père ,  tu  es  mariée  au  moment  où  tu  liras  cette  lettre,  je  te 
»  défends  d'aller  plus  loin,  de  jeter  les  yeux  au-delà  de  cette 
»  ligne.  îirùle  ce  papier;  je  le  veux  :  du  fond  delà  tombe  je  te 
»  l'ordonne.  » 

3Iarie  continua. 

«Tu  as  donc  respecté  la  dernière  prière  que  j'ai  faite. 
»  Hélas  !  ma  pauvre  enfant,  pour  ton  obéissance,  la  récom- 
»  pense  que  je  t'apporte  est  bien  triste.  Ma  voix  éteinte  so 
»  ranime  pour  te  dire  que  l'isolement  auquel  lu  t'es  condam- 
»  née  jusqu'à  ce  jour  doit  durer  toute  ta  vie.  Je  maudis  avec 
»  toi  la  nature  qui  seule  est  coupable.  Te  rappelles-tu  ta  mère, 
»  ma  Séraphine  (  c'est  la  dernière  fois  que  ma  main  tracera 
»  ce  nom  )?  te  souviens-tu  de  sa  lente  mort?  Omon  enfant  I 
»  pardonne-lui  ,  pardonne-moi;  le  germe  du  mal  qui  l'a  tuée 
»  t'a  été  transmis.  N'en  crois  pas  les  alarmes  d'un  père;  mais 
»  j'ai  interrogé  la  science  :  elle  te  condamne  si  tu  le  maries. 
»  Faut-il  tout  te  dire?  Oui  ;  car  ce  nouveau  malheur  peut  être 
»  une  coîibolalion  :  Si ,  m.ilgré  cet  arrêt,  tu  devenais  épouse,  • 
»  lu  ne  serais  jamais  mère.  » 


1  18  RLVUE  DE  PARIS. 

))  Tout  ce  que  je  te  dis  là  doit  être  bien  affreux  à  apprendre , 
M  mais  c'est  encore  moins  cruel  que  de  te  l'écrire.  Oh!  mon 
))  Dieu!  me  survivre  ainsi  moi-même  pour  torturer  mon  en- 
»  faut!  venir  comme  un  fantôme  lui  crier:  tu  n'as  plus  les 
»  affections  de  la  famille,  et  tu  ne  peux  pas  t'en  faire  une, 
n  car  tu  mourrais;  tues  seule,  il  fautrester  seule,  car  tu  mour- 
»  rais.  Et  si  le  bon  Trémy  me  rejoint,  que  deviendras-tu  ?  Oh! 
»  maintenant  je  voudrais  vivre  ,  vivre  pour  toi ,  pour  te  con- 
))  soler,  pour  pleurer  avec  toi.  Oh!  maintenantj'ai  des  remords 
»  d'avoir  ainsi  accueilli  les  ravages  du  mal  dont  je  meurs. 
»  C'est  un  lâche  suicide.  Mon  Dieu ,  si  vous  ne  me  punissez  pas 
»  trop  sévèrement,  permettez-moi,  réuni  à  sa  mère,  deveil- 
»  1er  sur  cette  pauvre  créature  à  qui  \"ous  avez  retranché  tous 
»  les  amours.  Envoyez-lui  la  foi  qui  fait  les  saintes:  pour  se 
»  consoler  de  ne  rien  aimer  ici ,  il  faut  aspirer  au  ciel. 

»  Je  sens  que  ma  douleur  épuise  mes  dernières  forces. 
»  Marie,  ange  qui  ne  dois  aimer  que  Dieu,  pardonne-moi  ta 
«vie;  je  t'en  supplie,  pardonne-moi....  C'est  de  mon  lit  où 
»  je  vais  expirer  que  tout-à-l'heure  je  priais  le  ciel;  mais  pour 
»  toi ,  me  voilà  à  genoux,  je  veux  t'écrire  sur  ce  fauteuil  où 
»  lu  me  veilles ,  et  de  là  te  prier  d'avoir  pitié  de  ma  mémoire. 

»  Adieu,  il  faut  finir.  Je  n'ose  pas  te  bénir  ;  tu  reculerais 
»  peut-être  la  tète.  Oh  !  mais  tu  trouveras  ici  bien  des  larmes  , 
»  bien  des  baisers  de  ton  malheureux  père.  » 

Marie  avait  tout  lu  d'abord  à  voix  basse,  puis  elle  avait  pro- 
noncé les  mots  que  ses  yeux  voyaient;  mais  à  la  fin  on  n'au- 
rait pas  distingué  ce  qu'elle  disait,  tant  les  larmes  la  suffo- 
quaient. A  ces  mots  :  La  science  te  condamne ,  si  tu  te  maries , 
elle  s'était  interrompue  pour  prononcer  le  nom  de  Dervant , 
et  quand  elle  lut  :  Tu  ne  seras  jamais  mère  !  on  eût  pu  voir  un 
frisson  parcourir  tous  ses  membres. 

Lorsque  dix  fois  elle  eut  relu  ce  funeste  écrit,  elle  se  féli- 
cita d'avoir  prié  celui  qu'elle  aimait  de  la  laisser  ce  jour-là  à 
elle-même,  et  une  profonde  méditation  succéda  à  l'accès  de 
sa  douleur.  Cette  journée  entière  ne  suffit  pas  aux  pensées 
qui  l'assaillirent.  La  nuit  n'eut  pas  de  sommeil  pour  elle  ,  et 
le  jour  la  retrouva  la  tête  sur  sa  main,  et  le  regard  vague- 
ment attaché  sur  le  blanc  mat  d'une  veilleuse  en  porcelaine. 


RtVtE  DE  PARIS.  119 

Elle  ëlait encore  ainsi  quand Madelon  yiul  lui  dire -.Mademoi- 
selle ne  se  lève  pas?  elle  a  o'jblié  que  M.  Dervanl  viendra  de 
bonne  heure  aujourd'hui. 

VIL 

Lorsque  Dervant  entra  ,  Marie  avait  fait  disparaître  de  son 
visage  toutes  les  traces  de  ses  tourmens  qui  pouvaient  être 
effacées;  elle  était  cependant  bien  pâle  ,  mais  Dervanl  était 
plus  pâle  encore.  Il  s'arrêta  sans  oser  s'approcher  d'elle ,  plus 
inquiet  que  jamais.  Marie  lui  offrit  la  main,  il  accourut,  la 
saisit,  la  pressa  sur  son  cœur,  comme  si  elle  eût  dû  fermer 
la  blessure  dont  il  avait  souffert. 

—  Tousne  m'étesdonc  pas  enlevée?  Ah  I  cette  lettre'  cette 
lettre! que  contenait-elle  donc? 

—  Des  recommandations  paternelles  qui  me  sont  particu- 
lières. 

—  Et  rien  contre  moi  ? 

—  Rien. 

Près  d'une  demi-heure  s'écoula  ainsi  en  questions  pour 
s'assurer  que  rien  ne  menaçait  leur  avenir,  en  réponses  pour 
bannir  toute  crainte.  Cependant  la  conviction  et  la  sécurité 
n'entraient  pas  dans  le  cœur  de  Dervant;  elles  résistaient 
même  à  ces  mots  si  puissans  toujours  sur  ses  doutes  cl  ses 
chagrins,  à  ces  mots  ;  Mais  je  vous  aime,  amilque  Marie  lui 
répétait  chaque  fois  qu'il  gardait  le  silence. 

—  D'où  vient  donc  ,  dit-il  euOn,  cette  gène  avec  moi  que 
vous  n'aviez  plus  depuis  long-temps  ?  D'où  vient  que  vos 
jeux  sont  encore  rouges  cies  pleurs  que  vous  avez  yersés  ? 

—  Pouvez-vous  donc  m'en  vouloir  si  de  douloureux  sou- 
venirs se  sont  réveillés  en  moi  ;  si  ,  le  jour  où  vous  venez 
me  demander  de  vo^s  donner  ma  vie  ,  quelques  pensées  plus 
sévères  ,  plus  profondes  ,  ont  marqué  leur  passage  sur  mou 
front  ? 

Ces  pensées,  dites-les-moi,  chérie ,  que  je  les  dissipe,  si 
je  puis  ;  sinon  ,  qu'elles  maffligentavec  vous.  Est-ce  que  nous 
pourrions  vivre  ainsi  avec  des  âmes  en  désaccord?  Malgré 
vous  d'ailleurs  vos  chagrins  ,  même  incounus,  viennent  se 


120  REVUE  DE  PArilS. 

refléter  en  moi,  mais  plus  sombres ,  plus  cuisans  de  toute  mon 
incertitude.  Votre  silence  ne  m'épargne  rien. 

—  Vous  avez  raison,  Dervant;  quelles  qu'elles  soient,  je 
dois  vous  communiquer  mes  pensées;  car  moi  aussi  je  veux 
connaître  toutes  les  vôtres. 

—  Oh!  merci  d'une  confiance  qui  est  l'amour  vrai ,  l'amour 
que  j'ai  rêvé  toute  ma  vie  ,  et  que  vous  seule  m'avez  donné. 
Parlez  à  votre  ami,  à  votre  amant,  Marie,  à  votre  époux. 

—  Vous  allez  tout  savoir:  mais,  à  votre  tour,  si  je  vous 
adresse  quelque  question  ,  vous  répondrez  dans  toute  la  sin- 
cérité de  votre  cœur  ;  vous  me  direz  ce  que  vous  pensez ,  ce 
que  vous  sentez  ,  sans  chercher  ni  pour  moi ,  ni  pour  quel- 
que motif  que  ce  soit ,  à  dissimuler ,  à  attiédir  l'ardeurd'un 
vœu,  la  chaleur  d'un  espoir. 

—  Je  vous  le  promets. 

—  Eh  bien!  dites-moi,  Dervant ,  n'avez-yous  jamais  en  pen- 
sée sondé  le  cœur  d'une  jeune  tille  qui ,  ignorante  des  choses 
du  monde ,  sans  conseil ,  sans  appui ,  va  livrer  sa  vie ,  et  cela 
sans  retour,  sa  vie  à  jamais  ?]N'avez-vous  pas  songé  qu'il  doit 
y  avoir  en  elle  des  combats ,  des  terreurs  ?  Dites. 

—  ?*on  ,  chérie  ,  jamais  je  n'ai  pensé  cela  pour  la  jeune 
fille  qui ,  maîtresse  de  son  choix ,  dirigée  par  son  cœur  seu- 
lement ,  se  donne  à  l'homme  qu'elle  aime  ;  car  aimer  c'est  se 
confier,  et  ce  n'est  pas  aimer  tout-à-fait  que  de  craindre  en- 
core. Avez-vous  donc  pressenti  en  moi  un  maître  ? 

—  Oh!  non ,  mon  ami,  vous  avez  toujours  été  bon  pour 
moi  comme  pour  tout  le  monde,  et  votre  amour  est  néces- 
saire à  ma  vie. 

—  Dites-moi  donc ,  ange  protecteur,  quand  vous  vous 
soumettrez  à  cette  tyrannie  que  vous  avouez  n'être  pas  trop 
cruelle...  Qu'ai-je  dit,  mon  Dieu?  Vous  détournez  les  yeux! 
Vous  ai-je  donc  affligée? 

—  Eh  bien  !  je  l'avoue,  près  de  contracter  des  nœuds  dont 
je  comprends  la  sainteté  ,  l'éternité  ,  j'hésite  ,  je  tremble  ;  je 
voudrais  rester  aimée  comme  je  le  suis  ,  vous  aimer  comme 
je  vous  aime. 

—  Vous  ne  pensez  pas  qu'elle  me  soit  moins  chère  la 
femme  qui,  sans  calcul  de  famille ,  de  convenances  ,  m'aura 


REYUE  DE  PARIS.  121 

élu,  moi  que  personne  n'aimait,  et  m'aura  dit:  «Me  voilà 
parce  que  je  t'aime?  » 

—  Non,  j'espère  que  cela  n'arriverait  pas. 

—  Mon  Dieu!  que  voulez-vous  donc?  Je  ne  vous  com- 
prends pas.  Ah!  parlez,  parlez  ;  ne  voyez-vous  pas  que  je  suis 
brûlant? 

—  Et  moi ,  Dervant,  j'ai  froid. 

—  Au  nom  du  ciel ,  qu'est-il  arrivé  ,  qu'ai-je  fait  ? 

—  Rien,  mon  ami,  rien.  Mais...  Dervant,  ne  pourrions- 
nous  pas  rester  comme  nous  sommes  ? 

—  Que  dites-vous ,  vous  qui  si  souvent?... 

—  Oh  !  d'abord  ,  je  vous  en  prie  à  genoux  (elle  s'y  jetait  en 
effet) ,  ne  croyez  pas  que  je  vous  aie  trompé ,  que  je  vous 
aie  fait  des  promesses  que  je  ne  voulais  pas  tenir.  Vous  ne 
pensez  pas  que  j'aie  été  fausse  ,  que  jaie  menti? 

—  Non,  je  n'accuse  pas  votre  loyauté,  votre  franchise; 
mais  je  ne  sais  plus...  Si ,  je  sais  qu'il  y  a  là  une  épée  qui  me 
menace,  et  dont  mon  cœur  commence  à  sentir  le  froid. 

—  Non ,  non ,  remettez-vous ,  calmez-vous.  Si  vous  saviez 
comme  je  vous  aime  I 

Elle  s'était  relevée  aux  prières  de  Dervant,  et  assise  près 
de  lui ,  le  main  dans  sa  main ,  et  sur  son  regard  sombre  ,  at- 
tristé, son  regard  plein  de  tendresse: 

—  Je  suis  si  heureuse  ainsi!  Chaque  matin  je  m'éveille 
avecjoie,  carjesaisque  je  dois  vous  voir:  chaque  soir  je  m'en- 
dors au  bruit  de  vos  dernières  paroles ,  qu'un  écho  ,  là  ,  me 
répète  encore  quand  vous  m'avez  quittée.  Connaissez-vous 
félicité  égale  à  celle  de  vous  voir  près  de  moi  pendant  des 
heures  entières  ,  d'entendre  votre  voix  ?  Et  quand  vous  me 
dites  que  vous  m'aimez  ,  que  vous  m'aimerez  toujours  ,  je 
vous  crois  si  bien!  que  pourrais-je  désirer  de  plus?  Vous 
souriez  ? 

—  Oui,  parce  qu'il  y  a  dans  ce  que  vous  me  dites  tant  do 
douceur  que  j'en  oublie  ce  que  vous  me  demandez.  Ce  bon- 
heur ,  que  vous  peignez  si  bien  ,  je  le  sens  aussi ,  moi.  Il  fait 
mon  bonheur  de  chaque  jour,  de  chaque  heure;  mais  il  s'y 
mêle  ce  trouble  ,  ce  doute...  non  pas  ce  doute,  chérie...  cet 
espoir,  si -vous  voulez,  qui  fait  que  l'attente  même  la  plus 

2  il 


122  REVUE  DE  PARIS. 

certaine  a  ses  îourmens.  Et  voyez  la  mienne,  si  fondée,  si 
bien  assurée  hier  encore.  Je  vous  afflige?  IS'e  détournez  pas  la 
tète,  rendez-moi  vos  regards.  N'est-ce  pas  encore  la  même 
fatalité  qui  me  poursuit?  Je  n'espérais  plus  être  aimé,  je  le 
suis,  et  par  un  ange!  Tout  espoir  m'est  permis.  Je  dois  un 
jour  dire  avec  orgueil,  avec  ivresse:  «  Elle  est  à  moi!  c'est 
mon  bien  ,  c'est  mon  trésor  !  »  Ce  bonheur  d'avenir  s'ajoutait 
au  bonheur  présent;  car,  sachez-le  ,  Marie,  j'ai  calculé  les 
jours,  les  heures,  jusqu'au  jour,  jusqu'à  l'heure  où  vous  m'ap- 
partiendrez. Et  maintenant  vous  me  dites  :  «  Soyez  mon 
frère!  »  Et  moi  qui  vous  ai  chérie  comme  une  amante,  comme 
une  épouse,  comme  une  idole,  est-ce  que  je  peux  vous  ai- 
mer comme  une  sœur?  Mais  je  mentirais  si  je  vous  le  pro- 
mettais. Est-ce  qu'un  frère  qui  quitte  sa  sœur  éprouve  chaque 
soir  le  serrement  de  cœur  que  donne  le  mot  adieu'!  est-ce 
que  l'image  de  sa  sœur  exclut  toute  autre  pensée  de  sa  tête , 
tout  autre  sentiment  de  son  cœur?  Un  frère  aime  sa  sœur, 
et  il  aime  encore  une  autre  femme  :  aimerai-je  donc  une  au- 
tre femme ,  moi,  Marie?  Et  si  je  te  retrouvais  dans  un  ûls  , 
dans  une  fille. 

Marie  détourna  son  visage,  qui  devint  plus  pâle  encore. 

—  Ah  !  pardon ,  continua  Dervant ,  je  vous  offense  ;  chaque 
jour  ce  serait  là  mon  crime.  Je  ne  pourrais  pas  enchaîner  ma 
pensée;  voudriez -vous  donc  que  mes  paroles  la  trahissent , 
que  sans  cesse  je  fusse  en  lutte  contre  moi-même,  là ,  près  de 
V  ous,  tourmenté  de  vœux  que  je  n'oserais  même  pas  exprimer, 
haletant  devant  un  bonheur  toujours  présent  et  toujours  in- 
terdit, souffrant  sans  pouvoir  dire:  «Un  jour  je  ne  souffrirai 
plus  !  » 

Dervant  parlait  avec  passion;  les  mots  ardens  se  pressaient 
dans  son  langage ,  qu'animait  encore  un  regard  où  tour  à  tour 
se  peignaient  la  crainte  et  l'espérance.  Tantôt  Marie  l'écou- 
tait  sans  pouvoir  détourner  les  yeux  de  cette  figure,  où  tout 
exprimait  l'amour;  tantôt,  presque  effrayée,  elle  levait  les 
deux  mains  comme  pour  lui  dire  de  se  taire.  Il  obéit  enfin  ; 
et  alors  elle,  d'un  ton  qui  avait  quelque  chose  de  solennel , 
lui  dit  :  «  Yous  me  connaissez  assez  pour  ne  pas  m'accuser  ici 
d'un  caprice  qui  yous  retirerait  ce  que  je  vous  ai  promis. 


I 


REVUE  DE  PARIS.  123 

Croyez-le  donc,  Dervant,  il  s'agit  ici  pour  moi  de  quelque 
chose  degrave.  Regardez  la  pendule;  \ingt  minutes  vont  s'é- 
couler avant  que  l'heure  ne  sonne  :  pendant  ce  temps  ne  me 
parlez  pas,  que  votre  main  même  quitte  la  mienne;  laissez- 
moi  réfléchir  à  ce  que  vous  m'avez  dit;  et  vous,  pensez,  avec 
tout  le  sérieux  de  votre  caractère,  à  celte  question  dont  vous 
me  direz  la  réponse  quand  l'heure  sonnera  :  «Ainsi  que  je  vouç 
le  propose  ,  pourriez-vous  être  heureux?  » 

Vingt  minutes  entières,  rien  ne  troubla  le  silence ,  et  même 
ces  regards  qui  se  cherchaient  toujours  ne  se  rencontrèrent 
pas.  Le  timbre  de  la  pendule  résonna  sous  le  marteau  ;  Marie 
leva  la  tête,  et  Dervant ,  d'une  voix  triste  mais  assurée,  dit  : 
—  Je  ne  serais  pas  heureux. 

—  Voici  ma  main ,  dit  Marie ,  quand  vous  voudrez. 

VIII. 

Il  fut  court  le  temps  qui  s'écoula  entre  cet  accord  et  le  jour 
où  des  sermens  déjà  inscrits  au  ciel  y  furent  encore  portés 
par  la  voix  d'un  prêtre  qui  les  bénissait;  mais  jusque-là  pas 
un  mot  ne  rappela  une  conversation  que  tous  deux  parais- 
saient avoir  oubliée;  et  si  parfois  Dervant,  lorsqu'il  parlait 
avec  ivresse  de  l'époque  qui  approchait,  entrevit  une  émo- 
tion sur  les  traits  de  Marie,  il  put  la  iirendre  pour  le  dernier 
combat  de  la  pudeur,  et  peut-être  était-ce  à  une  torture  qu'il 
souriait  quand  il  croyait  ne  voir  qu'un  embarras  dont  il  triom- 
pherait bientôt. 

Depuis  plusieurs  jours  ils  étaient  unis,  et  Dervant  deman- 
dait à  Marie  si  elle  croyait  qu'il  pût  y  avoir  un  homme  aussi 
heureux  que  lui. 

—  Si  ce  bonheur  suffit  à  ton  existence,  répondit  Marie,  il 
faut  songer  à  réaliser  les  projets  de  retraite  que  nous  avons 
formés;  Madelon  ne  peut  nous  suivre,  elle  veut  rester  dans 
son  pays  qu'elle  n'a  jamais  quitté.  Aux  économies  qu'elle  a 
lentement  amassées  ,  nous  joindrons  chaque  année  une  petite 
rente  prélevée  sur  le  peu  que  nous  avons;  ne  sois  pas  inquiet, 
il  nous  restera  encore  assez.  Mais  écoute  une  prière  que  j'ai 
à  l'adresser. 


124  REVUE  DE  PARIS. 

—  Dis ,  bien-aimée,  dis  yite,  que  je  puisse  te  plaire ,  te  re- 
mercier ainsi. 

—  Tu  m'as  parlé  d'une  maison  isolée  que  tu  as  fait  construire 
au  milieu  d'une  plaine ,  et  que  personne  n'a  encore  habitée. 

—  C'est  vrai. 

—  Allons-y  demeurer.  Je  ne  te  dirai  pas  que  là  nous  se- 
rons plus  riches  ,  mais  je  crois  que  nous  y  serons  plus  heu- 
reux. Renonce  à  ces  projets  de  travaux  que  tu  nourrissais 
avec  tant  d'ardeur. 

—  Et  le  bien-être  dont  ainsi  j'entourerai  Marie? 

—  Et  le  temps  que  tu  lui  voleras?  Oh!  non,  vois-tu, je  suis 
jalouse  de  tout  ce  qui  m'enlèverait  une  de  tes  pensées.  Cette 
vie  que  tu  m'as  promise,  je  t'en  demande  tous  les  instans  ;  et 
si  la  mienne  allait  être  courte? 

—  Enfant  !  dit  Dervant  avec  un  sourire. 

—  Je  veux  du  moins  qu'elle  t'ait  appartenu  tout  entière. 

Quinze  jours  après,  Dervant  et  Marie  avaient  pris  posses- 
sion de  leur  retraite  :  la  vieille  Madelon,  dernier  reste  des 
Trémy ,  à  qui  Marie  n'avait  pas  dit  adieu  sans  attendrissement, 
avait  été  remplacée  par  une  jeune  paysanne  de  Choisy-le-Roi. 
Propre  et  pleine  de  zèle,  mais  encore  plus  gauche,  Ursule, 
par  sa  mine  épanouie,  réjouissait  ses  maîtres,  dont  l'indul- 
gente patience  s'expliquait  par  le  calme,  chaque  jour  nou- 
veau, chaque  jour  plus  heureux,  de  leur  existence. 

Dervant  habitait  le  premier  étage,  d'où  le  mur  interceptait 
toute  vue  ;  Marie,  du  second ,  pouvait  du  moins  mesurer  la 
solitude  qui  les  entourait.  Ursule  ,  reléguée  dans  le  petit 
bâtiment  à  gauche,  ne  troublait,  que  lorsqu'elle  était  appelée, 
celte  vie  où  tout  semblait  calculé  pour  savourer  des  délices 
dont  on  paraissait  craindre  de  laisser  échapper  une  goutte. 
Chaque  matin,  Dervant  entrait  de  bonne  heure  dans  un  cabi- 
net de  travail,  où  il  se  livrait  à  ses  lectures  favorites  ;  là,  sous 
la  chambre  à  coucher  de  Marie,  il  entendait  les  premiers  pas 
qu'elle  faisait,  et  toutes  les  fois  que  le  bruit  de  sa  marche 
arrivait  jusqu'à  lui,  il  cherchait  à  travailler  encore  ;  mais  d'a- 
bord il  pensait  qu'il  allait  bientôt  lavoir;  il  trouvait  ensuite 
qu'elle  tardait  beaucoup  ce  jour-là,  et  s'étonnait  que  la  pendule 
donnât  un  démenti  à  son  impatience.  Enfin  ,   il  l'entendait 


REVUE  DE  PARIS.  125 

descendre  ;  ses  yeux  ne  quittaient  plus  la  porte.  Alors  parais- 
sait Marie  ,  déjà  parée  de  toute  sa  simplicité,  qui  accourait, 
avec  du  bonheur  sur  tous  les  traits,  dans  les  bras  que  lui  ten- 
dait son  bien-aimé  ,  et  ,  assise  sur  son  genou,  les  bras  passés 
autour  de  son  cou,  donnait,  recevait  mille  caresses  ,  entre- 
coupées de  questions  ,  de  réponses  qui  toutes  disaient  :  Je 
t'aime  !  Et  toi? 

Le  milieu  du  jour  était  occupé  ,  d'un  côté,  par  les  travaux 
domestiques ,  de  l'autre  par  ces  études  qui ,  en  élevant  notre 
ame,  nous  rendent  plus  dignes  d'aimer  et  d'être  aimés.  Mais 
souvent  les  yeux  du  lecteur  quittaient  le  livre  pour  contem- 
pler le  visage  de  vierge  qui  posait  près  de  lui  ;  il  la  caressait 
ainsi  du  regard  en  silence  jusqu'à  ce  qu'elle  le  sentît,  levât  la 
tête  à  son  tour,  et,  laissant  aller  sur  ses  genoux  sesdeux  mains 
qui  tenaient  son  ouvrage,  échangeât  avec  lui  ces  hymnes 
muets,  où  il  n'y  a  pas  plus  d'amour  que  de  reconnaissance  à 
Dieu.  Un  geste  de  Marie  ,  toujours  plus  raisonnable,  disait  : 
Travaillons  ,  et  soyons  sages  !  Et  tous  deux ,  pas  pour  long- 
temps ,  reprenaient  l'ouvrage  interrompu ,  sans  s'être  em- 
brassés, sans  s'être  touché  la  main;  car  à  cette  heure  du  jour 
ils  s'éloignaient  de  quelques  pas  l'un  de  l'autre,  comme  Poly- 
crate  jetait  son  anneau  à  la  mer. 

Quelquefois  ils  se  promenaient  dans  la  belle  avenue  de 
Choisy  ou  sur  la  grande  route.  Si  venait  à  passer  un  couple 
voyageur  :  «  Ils  ont  l'air  d'être  heureux,  disaient-ils,  mais 
pas  tant  que  nous  î  »  Et  leurs  bras  enlacés  se  serraient  plus 
élroilement.  Si  une  chaise  de  poste  entraînait  au  galop  un 
homme  impatient  :  «  Il  va  la  rejoindre  !  »  murmuraient-ils 
en  le  regardant;  car  jamais  ils  ne  supposaient  un  autre  intérêt 
qu'un  intérêt  d'amour;  mais  c'élai  t  surtout  le  soir  qu'ils  s'appar- 
tenaient davantage  ;  le  soleil ,  la  campagne ,  n'étaient  plus  là 
pour  les  distraire  l'un  de  l'autre.  Des  lectures  où  à  chaque 
instant  se  rencontrait  une  allusion  à  leur  tendresse,  à  eux- 
mêmes,  où  la  voix  de  Dervant  manquait  tout-à-coup  à  un  mot 
qu'il  sentait  trop  bien ,  n'étaient  interrompues  que  par  ces 
conversations  où  le  cœur  se  déploie  plus  aimant  de  mille 
manières;  à  cette  heure  aussi ,  ils  étaient  plus  près  l'un  de 

l'autre  que  dans  le  jour, 

2  11. 


126  REVUE  DE  PARIS. 

Ainsi  le  temps  s'écoulait  pour  eux;  nulle  secousse  n'aver- 
tissait de  sa  fuite  inaperçue.  Pas  de  mois  ,  pas  de  semaines , 
pas  de  dates,  chaque  jour  du  bonheur,  de  l'amour,  comme  la 
veille  en  avait  donné ,  comme  le  lendemain  en  promettait 
encore. 

Nulle  visite  ne  troublait  leur  solitude.  Si  quelque  étranger 
avait  besoin  de  parler  à  Dervant,  Marie  s'enfuyait ,  comme  si 
elle  eût  du  se  soustraire  à  tous  les  regards;  peut-être  voulait- 
elle  éviter  ainsi  que  des  yeux  qui,  comme  ceux  de  Dervant, 
ne  l'auraient  pas  vue  à  chaque  instant  du  jour,  remarquassent 
quelque  changement.  C'est  qu'en  effet  six  mois  étaient  à  peine 
écoulés,  et  Marie  était  plus  pâle,  l'ovale  de  ses  traits  était  plus 
alongé. 

Un  soir  que  leur  promenade  avait  été  un  peu  plus  longue 
qu'à  l'ordinaire,  Dervant  vil  quelque  altération  dans  les  traits 
de  Marie;  il  lui  demanda  si  elle  souffrait.  «Non,  répondit-elle, 
un  peu  de  fatigue. 

—  Mais  dans  celte  fatigue  il  y  a  de  la  tristesse  !  »  Il  la 
pressa  si  tendrement  que  le  courage  de  Marie  faiblit  un  ins- 
tant, et  une  larme  grossit  lentement  au  bord  de  sa  paupière. 
«  Oh  !  du  chagrin  ,  s'écria  Dervant ,  du  chagrin  à  toi ,  et  je  ne 
le  sais  pas,  et  je  n'ai  encore  rien  fait  pour  t'en  délivrer  ! 

—  Ce  n'est  rien,  ami ,  une  idée  !  un  regret  !  » 

Mais  les  instances  de  Dervant  devinrent  si  pressantes  qu'il 
fallut  bien  céder  un  partie  du  secret. 

—  Je  me  souviens,  dit-elle  enfin,  d'un  jour  où  tu  me 
parlais  avec  enivrement  d'un  fils,  d'une  fille...  Ton  espoir  ne 
se  réalise  pas;  il  ne  se  réalisera  jamais  !  ajouta-t-elle  eu  san- 
glotant. 

—  Et  tu  crois  que  je  m'en  afflige,  et  tu  te  tourmentes  d'une 
douleur  que  je  n'ai  pas  !  Écoute-moi ,  chérie  ;  ce  soir,  moins 
que  jamais  ,  un  pareil  regret  ne  peut  arriver  jusqu'à  mon 
cœur.  Un  enfant  de  loi  !  oh  !  oui,  je  l'aurais  aimé ,  parce  que 
c'eût  été  une  partie  de  toi,  un  autre  toi.  Mais  sais-tu  par  quel 
supplice  il  aurait  fallu  l'acheter  cet  enfant  ?  Te  voir  souffrir, 
voir  dès  les  premiers  temps  tes  trails  s'allérer  et  s'amaigrir, 
pendant  des  mois  entiers  être  témoin  de  douleurs  toujours 
croissantes,  et  attendre  pour  leur  terme  une  crise  affreuse, 


REVUE  DE  PARIS.  127 

oh  !  j'en  serais  devenu  fou  1  Songe  donc,  il  m'aurait  fallu  en- 
tendre tes  cris  ,  des  cris  d'angoisses ,  des  cris  que  je  l'aurais 
arrachés;  oh  !  non  ,  pas  de  fils  ,  pas  de  fille  à  ce  prix  !  mais 
toi ,  toujours  loi,  toi  riante,  heureuse,  et  moi  à  tes  pieds  1 

Marie,  rassurée  par  cet  excès  d'amour,  ne  craignit  plus 
les  regrets  de  Dervant,  et  fut  heureuse  de  tout  le  bonheur 
qu'elle  pouvait  donner. 

IX. 

Il  y  eut  cependant  un  matin  où  le  sourire  ne  s'étendit  que 
lentement  et  avec  peine  sur  les  traits  souffrans  de  Marie. 
Dervant  fut  effrayé.  Cette  fois  il  ne  l'attendit  pas  en  lui  ten- 
dant les  bras;  il  courut  à  elle  et  la  porta  presque  sur  son 
fauteuil;  il  se  mit  à  ses  genoux  pour  mieux  interroger  tous 
les  linéamens  de  son  visage,  et  cet  examen,  que  n'avait  ja- 
mais précédé  le  soupçoc  d'une  douleur,  lui  révéla  d'affreux 
ravages.  C'est  que  réellement  Marie  était  bien  changée  ;  mais 
elle  avait  si  bien  caché  ses  souffrances  I  elle  avait  étudié  avec 
une  si  divine  coquetterie  tout  ce  qui  pouvait  retarder  le  jour 
où  son  amant  surprendrait  le  secret  de  ses  douleurs  !  car  elle 
avait  compris  que  ce  jour-là  Dervant  mourrait  au  bonheur; 
mais  le  malin  dont  nous  parlons,  tous  ses  efforts  furent  inu- 
tiles. Au  demi-aveu  qu'il  lui  arracha,  '  il  devina  une  partie  de 
ce  qu'elle  dissimulait,  et  elle,  qui  sentait  qu'elle  était  trahie , 
cessa  un  moment  de  s'imposer  un  masque.  Alors  ses  traits  , 
qui  n'étaient  plus  soutenus  par  son  courage,  tombèrent  avec 
un  si  grand  abattement  que,  quelques  minutes  après,  malgré 
les  prières  de  Marie,  Dervant  courait  sur  la  route  de  Paris  ; 
et,  trois  heures  plus  tard,  un  cheval  couvert  de  sueur  et  d'é- 
cume s'arrêtait  devant  la  porte  de  la  Maison  de  la  Plaine, 
et  Dervant  faisait  descendre  du  cabriolet  le  docteur  qu'il  ra- 
menait avec  lui. 

Marie  désira  être  seule  pour  parler  au  médecin.  Dervant 
descendit  chez  lui  et  attendit  avec  d'inexprimables  angoisses 
le  résultat  de  celte  visite.  Ce  ne  fut  qu'au  bout  d'une  heure 
qu'il  entendit  le  docteur  sortir  de  la  chambre;  il  courut  à  sa 
rencontre,  sur  l'escalier,  il  l'engagea  à  entrer  chez  lui.  Le 
docteur  s'excusa,  disant  qu'il  était  Irop  pressé;  il  avait  l'air 


128  REVUE  DE  PARIS, 

embarrassé;  mais  surtout  il  était  ému.  Aux  questions  qui  lui 
furent  adressées  il  répondit  d'une  manière  évasive ,  sans  in- 
diquer la  nature  de  la  maladie,  mais  sans  dissimuler  ses  in- 
quiétudes. Aussitôt  après  son  départ,  Dervant  monta  chez 
Marie;  elle  avait  pleuré,  mais  paraissait  mieux  cependant. 
Les  regards  de  son  mari  l'interrogeaient  en  silence.  «  Te 
voilà  tout  consterné,  lui  dit-elle  en  l'attirant  à  un  baiser;  et 
ce  jour,  plus  que  jamais,  tout  ce  que  la  parole  a  de  douceur  , 
tout  ce  que  le  regard  a  de  charme ,  tout  ce  que  les  caresses 
ont  d'enivrement,  fut  prodigué  à  Dervant.  Était-ce  (Je  l'oubli 
qu'on  lui  versait?  était-ce  un  adieu? 

Mais  le  lendemain,  mais  tous  les  jours  qui  suivirent,  quel- 
les poignantes  inquiétudes!  quels  tristes  regards  sur  l'avenir! 
que  de  douleurs  cachées,  dissimulées  !  Oh  !  cela  serait  trop 
pénible  à  raconter,  sous  ce  ciel  sombre,  près  de  cette  maison 
abandonnée  ,  où  je  suis  encore  ,  tapdis  que  ma  pensée  vous 
redit  cette  histoire  si  simple  ,  voilà  du  froid  qui  me  gagne, 
rien  qu'à  revoir  en  idée  tant  de  maux.  Ah  !  passons  !  passons  ! 

IVous  sommes  au  mois  de  mai,  le  14;  il  est  quatre  heures 
du  matin  ;  le  disque  du  soleil  s'aperçoit  au-dessus  des  basses 
collines  qui  bornent  la  plaine  à  l'orient,  et  à  chaque  instant 
sesrajons  envahissent  Ja  campagne  comme  la  poussière  chas- 
sée par  le  vent.  Regardons  dans  cette  petite  chambre  bleue 
du  second,  où,  pendant  un  an  ,  il  y  a  eu  tant  de  bonheur  et 
d'amour.  Les  premières  clartés  du  jour  luttent  avec  la  lueur 
pâlissante  d'une  lampe  qui ,  il  y  a  quelques  instans  ,  éclairait 
toute  cette  pièce,  excepté  la  tète  de  ce  lit  d'où  les  rideaux 
écartent  une  lumière  trop  vive.  Là,  sur  un  oreiller  blanc, 
repose  une  tête  plus  blanche  encore;  du  pied  du  lit,  où  il  faut 
se  placer  pour  la  voir,  on  a  peine  à  la  distinguer ,  tant  ses  lè- 
>  res  sont  devenues  blanches  aussi.  Sur  un  fauteuil  et  le  corps 
penché  vers  le  lit,  est  Dervant.  Ses  yeux,  enflammés  parla 
veille,  ne  quittent  pas  la  figure  pâle,  dont  la  respiration  sem- 
ble régler  la  sienne.  La  regarder  et  pleurer ,  ce  fut  sans  doute 
là  toute  l'occupation  de  sa  nuit;  car  auprès  de  lui  il  n'y  a  pas 
de  livres,  pas  de  traces  de  travaux  qui  auraient  pu  un  instant 
s'emparer  de  sa  pensée. 

A  un  signal  qu'il  entend,  il  se  lève  avec  un  mouvement 


REVUE  DE  PARIS.  129 

d'impatience,  comme  si  en  ôtant  son  regard  à  Marie  on  la  pri- 
vait d'un  soulagement.  Il  marche  sur  la  pointe  des  pieds, 
ouvre  la  porte ,  la  tète  toujours  tournée  vers  Marie,  comme 
pour  lui  demander  pardon  du  bruit  qu'il  pourrait  faire,  et 
descend  l'escalier  pour  introduire  dans  la  maison  Ursule,  que 
l'inquiétude  a  éveillé  de  bonne  heure;  car  elle  aussi  aime  Ma- 
rie à  sa  manière. 

— Comment  va  madame?  dit-elle  à  Dervant,  aussitôt  qu'elle 
est  entrée. 

—  La  nuit  a  été  assez  calme,  plus  calme  même  qu'à  l'or- 
dinaire. Elle  dort  encore. 

—  Si  vous  alliez  vous  reposer  un  peu,  monsieur? Depuis 
près  de  deux  mois... 

—  Et  quand,  en  s'éveillant,  son  regard  me  chercherait? 
Veux-tu  donc  que  je  lui  cause  un  chagrin  ?  Je  remonte.  Aus- 
sitôt que  tu  entendras  le  docteur,  tu  m'avertiras. 

—  Je  ne  pourrai  pas,  monsieur. 

—  Pourquoi  donc? 

—  C'est  que... 

—  Voyons. 

—  M.  le  médecin  a  dit  qu'il  ne  reviendrait  plus. 
Dervant  saisit  les  mains  d'Ursule  et  fixa  sur  les  deux  yeux 

ve  la  pauvre  fille  ses  prunelles  ardentes ,  pleines  de  menaces; 
il  croyait  plutôt  à  une  atroce  ironie  qu'à  la  réalité  de  cet  aban- 
don. Il  fallut  qu'Ursule  répétât  encore  que  le  docteur  ne  re- 
viendrait pas  et  pourquoi  il  cessait  ses  visites.  Quand  il  l'eut 
entendu  ,  il  s'élança  sur  l'escalier ,  dans  la  chambre ,  jusqu'au- 
près du  lit  sur  lequel  il  se  pencha;  il  sembla  plus  tranquille 
quand  il  vit  qu'elle  était  encore  là.  Mais  quelque  précaution 
de  silence  qu'il  eut  prise  dans  sa  course,  il  y  avait  eu  du  bruit, 
les  rideaux  s'étaient  agités;  Marie  ouvrit  les  yeux  ,  mais  ils 
ne  voyaient  pas  encore;  aucune  pensée  ne  les  dirigeait,  ne 
les  animait;  c'était  le  regard  vague  d'un  enfant  qu'une  mère 
cherche  à  arrêter  sur  elle  en  lui  disant  des  paroles  d'affection; 
ainsi  Dervant  présentait  sa  tête  du  côté  où  Marie  tournait  la 
sienne.  Mais  il  semblait  qu'après  une  absence  de  la  terre  elle 
y  revînt  quelques  instans  et  eût  besoin  de  rapprendre  ses 
douleurs  et  ses  affections.  Elle  devina  enfin  celui  qui  était  là, 


130  PxEVUE  DE  PARIS. 

et  sa  main  blanche ,  sillonnée  de  veines  bleues  fit  un  mouve- 
ment pour  se  lever  ;  déjà  Dervant  s'était  précipité  à  genoux  et 
la  couvrait  de  baisers  et  de  larmes.  Après  quelques  instans 
où  il  n'osa  pas  lui  parler  de  peur  que  la  secousse  d'un  bruit 
ne  rompît  le  dernier  fil  de  cette  vie  adorée  :  «Chérie,  dit-il 
tout  bas,  chérie,  comment  te  Irouves-tu?  —  Bien,  mon  ami, 
bien  ;  seulement  il  y  a  une  force  qui  me  saisit  là,  à  la  poitrine, 
et  qui  me  retire  de  toi.  Retiens-moi!  »  Par  un  dernier  effort 
son  bras  se  leva  ,  vint  retomber  sur  le  cou  de  Dervant  et  en- 
traîna sa  tète  près  de  la  sienne  ;  leurs  joues  pâles  se  touchaient; 
on  n'aurait  pas  su  qui  des  deux  allait  mourir.  Un  petit  balan- 
cement faisait  osciller  ces  deux  tètes  unies,  semblable  à  ce 
mouvement  donné  à  un  enfant  qu'on  endort.  Elles  s'arrêtè- 
rent; l'autre  bras  de  Marie  vint  s'unir  au  premier  pour  em- 
brasser Dervant;  seslèvres  s'agitèrent  ;  il  vit  qu'elle  allaitpar- 
ler;  il  retint  son  haleine.  As-tu  été  heureux ,  dit-elle  ? 

—  Oh,  oui!  s'écria-t-il  avec  un  horrible  désespoir. 

L'ame  de  Marie  venait  de  s'envoler  contente. 


X. 


Si  ce  sont  d'horribles  heures  que  celles  qui  suivent  une 
mort,  même  lorsqu'on  est  entouré  d'amis  qui  vous  consolent, 
qui  vous  épargnent  d'affreux  détails,  qui  vous  cachent  les 
préparatifs  de  la  dernière  séparation ,  combien  de  tortures  eut 
à  supporter  Dervant  qui  était  seul ,  qui  seul  voulut  suffire  à 
tout  et  boire  sa  douleur  jusqu'à  la  lie!  Quand  lui-même  eut 
aidé  à  porter  jusqu'au  cimetière  celle  que  lui-même  avait  pa- 
rée pour  le  cercueil,  quand  il  fut  resté  jusqu'au  soir  agenouillé 
sur  le  tertre  frais ,  et  qu'Ursule  l'eut  ramené  avec  cette  es- 
pèce de  violence  qu'on  emploie  pour  un  vieillard  tombé  en 
enfance ,  il  resta  toute  la  nuit  et  les  jours  qui  suivirent  dans 
un  stupide  abattement  qui  faisait  peur  à  la  pauvre  paysanne. 

Au  bout  d'une  semaine,  il  lui  prit  l'envie  de  repasser  tous 
les  souvenirs  de  son  année  de  félicité.  Ursule  était  allée  à 
Choisy,  il  monta  dans  la  chambre  de  Marie,  et  en  entrant, 
quoiqu'il  se  fût  bien  armé  de  courage  ,  quoiqu'il  eut  secoué 
son  front  ainsi  qu'on  le  fait  quand  on  prend  une  grande  rcso- 


REVUE  DE  PARIS.  131 

luiion,  il  lomba  à  genoux,  et  sa  tête  appuyée  sur  ses  deux 
ruains  jointes  par  la  prière  frappa  le  carreau.  Il  se  releva  en- 
lin,  mais  à  travers  ses  larmes  il  la  revoyait  à  chaque  endroit 
où  il  l'avait  vue;  elle  lui  apparaissait  sous  chacun  des  vêle 
mens  encore  épars;  et  des  sanglots,  mais  des  sanglots  af- 
freux à  entendre,  soulevaient  avec  secousses  son  mouchoir 
pressé  sur  sa  bouche.  Il  voulut  voir  si  elle  ne  lui  aurait  pas 
laissé  quelques  mots  d'adieu;  il  chercha  dans  ses  papiers, 
et  d'abord  trouva  toutes  les  lettres  qu'il  luiavaitécrites,  même 
ces  petits  billets  par  lesquels  il  se  consolait  le  matin  lors- 
qu'elle ne  descendait  pas  aussi  tôt  qu'à  l'ordinaire.  Parmi  les 
feuilles  qu'il  parcourait  avec  avidité,  il  en  trouva  une  à  la- 
quelle pendait  encore  un  cachet  noir;  elle  était  signée  Villon, 
de  son  père.  Il  lut ,  il  sut  tout. 

Ses  poings  frappèrent  son  front  ;  il  s'appelait  lâche,  infâme; 
il  se  roula  sur  le  lit  avec  des  cris  de  pardon,  grâce  1  II  étouf- 
fait. Il  bondit  hors  de  la  chambre,  hors  de  la  maison,  courut 
dans  la  campagne.  En  passant  sur  le  pont  de  Choisy ,  il  fut 
aperçu  par  Ursule,  qui  le  suivit  en  l'appelant.  D'un  pas  rapide, 
sans  rien  entendre,  il  traversa  les  champs  et  arriva  sur  la 
route  de  Bicétre  à  Paris.  Quatre  grandes  voitures  chargées  de 
deux  lignes  d'hommes  dont  les  jambes  pendaient  en  dehors 
marchaient  sur  le  pavé,  escortées  par  des  soldats  portant  un 
autre  uniforme  que  celui  de  nos  troupes. 

—  Ohé  ,  mon  pain  qui  est  tombé  I  s'écria  un  des  galériens. 
Personne  ne  fil  attention  à  ses  cris. 

Dervant ,  que  ce  spectacle  avait  presque  rendu  à  lui-même 
ramassa  le  pain  et  courut  après  la  voiture  pour  le  rendre  au 
condamné. 

—  Merci ,  gredin  I  dit  celui-ci. 

Dervant  fit  un  pas  en  arrière,  réveillé  par  cette  insulte; 
mais  aussitôt  il  courba  la  tête,  comme  un  homme  qui  se  sou- 
met à  un  arrêt,  et  continua  à  suivre  la  charrette  sous  les  dé- 
goûtantes injures  que  ces  misérables  faisaient  pleuvoir  sur 
lui. 

Ursule,  épuisée  de  fatigue,  fut  obligée  de  renoncer  à  sa 
poursuite. 

Un  de  mes  amis,  qui,  comme  moi,  connaissait  celle  his- 


n2  REVUE  DE  PARIS. 

toire,  yisita  an  mois  de  septembre  le  bagne  de  Brest.  Parmi 
les  hommes  de  peine ,  il  en  remarqua  un  dont  la  chevelure 
blanche  et  touffue  ombrageait  des  traits  profondément  creu- 
sés. Dans  toute  sa  visite ,  il  eut  l'esprit  frappé  de  cette  figure, 
et  demanda  des  renseignemens.  On  lui  apprit  que  ce  mal- 
heureux ,  attaché  depuis  plusieurs  mois  au  service  du  bagne , 
était  comme  le  souffre-douleurs  des  forçats  ,  dontles  outrages 
l'accablaient  sans  jamais  lui  arracher  une  plainte.  Avant  de 
sortir ,  mon  ami  retrouva  dans  une  cour  ce  triste  jouet  des 
galériens.  En  passant  près  de  lui ,  il  affecta  de  prononcer  le 
nom  de  Dervant.  L'homme  tressaillit,  mais  ne  détourna  pas  la 
tête. 

Prosper  Dinaux. 


LE    CiVRÎV\YA.L   «E  MA.RSEÏLLE. 


n  est  des  villes  qui  jouissent  d'un  carnaval  perpétuel  :  Mar- 
seille peut  être  comptée  parmi  celles-là.  Un  peu  plus  vaste 
que  le  foyer  de  l'Opéra  ,  son  port  voit  passer  chaque  jour  ,  à 
toute  heure  ,  sous  un  soleil  ardent,  sur  des  briques  rouges  , 
le  long  de  ses  maisons  hàlées  comme  des  matelots  ,  le  long  de 
son  bassin  huileux  et  calme  ,  des  masques  de  caractères  qui 
viennent  de  tous  les  pays  ;  sous  le  cafetan  de  Constantinople 
et  sous  la  barette  de  Tunis  ,  dans  les  larges  brayes  du  marin 
dieppois  ou  dans  l'étroite  tunique  du  pilote  persan  ,  ceux-ci 
touffus  de  barbe  ,  ceux-là  montrant  leur  menton  jaune  et  im- 
berbe de  par-delà  le  Gange ,  population  moins  bigarrée  encore 
que  son  langage  ;  c'est  un  gazouillement  dont  n'approchent 
pas  les  dissonnances  gutturales  ,  nasales  de  la  plus  folle  nuit 
de  mardi-gras  aux  Variétés.  Parmi  les  Italiens  ,  le  Génois, 
pour  parler,  serre  la  bouche  comme  un  chien  qui  tient  un  os, 
le  Napolitain  l'ouvre  comme  un  chien  qui  le  lâche  ,1e  Sicilien 
hennit ,  le  Sarde  aboie ,  le  Corse  hurle  ,  le  Vénitien  grasseie  ; 
parmi  les  Levantins,  le  Maltais  glapit,  le  Turc  pérore.  Bouchez- 
vous  les  oreilles  ,  vousn'é\  itérez  pas  le  geste  de  l'Espagnol  , 
de  l'habitant  de  Barcelone  ,  de  Malaga  ou  de  majorque  ,  gens 
qui  ont  autant  d'idiomes  qu'ils  ont  de  doigts  ;  ils  vous  éblouis- 
sent, vous  fascinent,  prient,  répondent  avec  leurs  mains; 
fermez  les  yeux  comme  vous  vous  êtes  bouché  les  oreilles ,  et 
les  odeurs  vont  vous  assaillir.  Cette  odeur  de  morue  annonce 
les  Bretons  ,  ce  parfum  de  harengs  les  Normands  ;  l'Arabe 
exhale  le  musc ,  le  Turc  l'ambre  ,  l'Indien  la  vanille  qu'il 
mâche ,  le  Malais  la  cannelle.  Je  vous  demande  si  l'on  peut 
comparer  le  ballet  de  Gustave ,  des  Turcs  de  carton ,  des 
2  12 


134  REVUE  DE  PARIS. 

Chinois  en  satin  rose  ,  des  Grecs  qui  dansent  un  pas ,  avec 
ces  Turcs  ,  ces  Chinois  ,  ces  Italiens  ,  ces  Espagnols ,  ces  An- 
glais ,  ces  Américains  ,  ces  Russes .  ces  Persans  ,  qui  ne  dan- 
i^ent  aucun  pas,  mais  qui  sont  yéritables? 

Le  carnaval  augmente  de  bien  peu  en  travestissemens  la 
cité  qui  a  toute  l'année  tant  de  turbans  et  de  moustaches  et  de 
barbes  à  son  service.  Passerait-il  dans  la  rue  vingt  Turcs  , 
on  dira't:  Ce  sont  vingt  Turcs!  et  voilà  tout.  Si  ces  vingt 
Turcs  parlaient  turc,  on  leur  répondrait  en  turc. —  Où  est  la 
parodie?  Comment  voulez-vous  crier  èt.la  chian  lit!  lit!  lit! 
à  des  sauvages  presque  nus  ,  parce  qu'ils  sont  noirs  comme 
le  diable  au  fond  de  leur  bornons  blanc  ;  ce  ne  sont  que  des 
Bédouins ,  après  tout  ;  et  pour  Marseille ,  depuis  la  conquête 
d'Alger ,  le  Bédouin  est  un  compatriote  plus  intime  que  le 
Parisien. 

Aussi  le  carnaval  est-il  à  Marseille  une  obligation  sans  ori- 
ginalité ,  un  devoir  à  accomplir ,  et  ceux  qui  s'y  plient  ne  re- 
courent jamais  ,  avec  raison  ,  au  costume  oriental ,  si  cher  au 
Parisien.  On  le  sait,  le  Parisien  raffole  de  l'Orient,  et  dans 
son  enthousiasme,  l'anachronisme  ne  lui  coûte  guère.  Il  revêt 
la  robe  du  Persan  et  chausse  les  babouches  brodées  de  Tu- 
nis ,  passe  le  pantalon  du  Klephte  et  se  coiffe  du  bonnet  de 
l'Archimandrite.  Profanation!  il  renchérit  sur  les  professeurs 
de  littérature  orientale  àlaSorbonne  !  Marseille  n'a  donc, 
pour  échapper  à  cette  érudition  qui  l'écrase,  pour  éviter 
cette  similitude  qui  l'attend  à  la  porte  du  bal ,  que  le  four- 
reau à  damier  de  polichinel  et  le  lugubre  domino;  les  nations 
qui  la  visitent  lui  ont  laissé  libres  ces  deux  costumes.  Dieu 
veuille,  pour  les  Marseillais  ,  qu'on  ne  découvre  pas  dans  l'O- 
céanie  quelque  peuple  qui  les  ait  adoptés. 

Il  y  a  cependant  un  beau  jour  pour  Marseille  à  l'époque  du 
carnaval,  c'est  celui  où  on  l'enterre.  Enterrer  est  une  anti- 
phrase ;  car  le  carnaval  est  brûlé ,  puis,  tout  en  flamme,  jeté 
dans  la  mer  ;  on  le  brûle  et  on  le  noie.  Rien  n'égale  la  pompe 
de  ses  funérailles,  auxquelles  se  rendent  tous  les  habitans  , 
plus  pâles  des  fatigues  de  la  veille  et  du  masque  qui  leur  a 
pressé  les  joues  pendant  toute  une  nuit,  que  delà  cendre  po- 
sée le  malin  à  leur  front. 


REVUE  DE  PARIS.  135 

C'est  une  magnifique  chaussée,  celle  par  où  passe  le  cortège 
(lu  carnaval  défunt ,  au  sortir  de  la  \ille  qui  l'a  tué  dans  ses 
joies.  Elle  à  pour  nom  Are  ne  ,d'arena,  sable.  Notre  mémoire 
nous  la  représente  comme  un  chemin  blanc  bordé  d'un  côté 
de  maisons  de  campagne  ,  bâties  ou  plutôt  plantées  sur  le  re- 
vers d'une  colline.  Cette  colline  marche  avec  vous  ,  avec  tou- 
tes ses  guinguettes  peintes  et  pavoisées  ,  avec  ses  murs  de 
roseaux  et  ses  buveurs  que  vous  apercevez  derrière  les  roseaux 
quand  vous  passez  au  front  des  roseaux ,  des  buveurs ,  de  ces 
guinguettes  et  de  cette  colline,  dans  quelque  barque  delà 
plage  et  sur  la  plage  même.  Ainsi,  à  droite  la  campagne,  à  gau- 
che la  mer.  Et  quelle  mer  I  la  Méditerranée. 

Dés  le  matin  du  mercredi  des  cendres,  Arenc  n'est  qu'une 
longue  traînée  de  voitures.  Longchamps  en  étale  de  plus 
fièrement  attelées,  d'un  vernis  plus  brillant;  mais  Long- 
champs  n'eu  a  pas  de  formes  plus  disparates.  C'est  un  cau- 
chemar de  carrossier,  tout  y  est;  depuis  le  landau  d'osier  qu'un 
cigarre  malveillant  pourrait  embraser  avec  les  deux  che- 
vaux- amadou  qui  le  traînent,  jusqu'à  la  voiture  où  se  pa- 
vanent les  prud'hommes  de  la  ville,  amirauté,  qui ,  en  bonne 
règle,  devrait  êtreremorquéepardes  veaux  marins.  Le  crayon 
d'Henri  Monnier ,  qui  fait  une  figure  d'homme  avec  les  pièces 
d'un  cabriolet,  ne  suffirait  pas  pour  reproduire  ces  cabriolets 
qui  ont  toutes  sortes  de  figures.  Ce  sont  des  apparences  de 
casquettes ,  des  façons  de  soufflets  ,  ce  sont  des  coquilles ,  des 
bateaux  renversés  ,  des  portefeuilles  de  cuir,  où  se  nichent, 
s'accrochent,  s'encaquent  des  familles  entières.  On  met  les 
enfans  sur  le  devant  de  l'équipage  pour  qu'ils  ne  soient  pas 
asphyxiés;  les  domestiques  sont  à  cheval,  pour  prévenir  tout 
accident;  mais  les  accidens  sont  impossibles.  La  tète  du 
second  cheval  à  la  file  s'appuie  et  s'endort  sur  le  train  de 
derrière  de  la  voiture  qui  précède  ;  celui  qui  suit  en  fait 
autant;  ainsi  de  tous  jusqu'à  la  dernière  voilure  ;  en  sorte  que 
chaque  voiture  devient  la  litière  d'une  autre  ,  et  toutes  n'en 
font  qu'une  seule  et  unique  de  deux  lieues  d'étendue  :  ce  sont 
deux  lieues  de  cuir  et  de  che>al  ,  de  vingt-cinq  au  degré. 

La  mer ,  qui  >  ienl  écumcr  et  rouler  des  algues  et  des  galets 
jusqu'au  bas  de  celte  chaussée ,  présente  un  coup  d'œil  non 


136  REVUE  DE  PARIS. 

moins  varié.  Sorties  de  bonne  heure  du  port ,  «ne  foule  de 
petites  barques  peintes,  payoisées,  avec  leurs  tentes  damas- 
gées ,  à  la  file  les  unes  des  autres  ,  chargées  de  masques  qu'on 
dirait  arriver  de  Venise  par  le  bon  vent  qui  souffle  et  les  sou- 
lève avec  leur  cargaison,  croisent  des  bordées  dans  l'anse 
d'Arenc.  Et  sur  la  grève  de  cette  anse ,  règne  une  activité  ex- 
traordinaire.  Renommés  pour  l'excellence  de  leurs  mets  au 
poisson ,  la  fraîcheur  de  leurs  coquillages ,  —  deux  spéciali- 
tés qui  ont  des  variétés  infinies  sous  la  main  d'habiles  cuisi- 
niers, —  les  restaurans  d'Arenc  commencent  ce  jour-là  leur 
vogue  du  printemps.  Des  barques  de  pêcheurs  lancent  sur  le 
rivage  des  filets  chargés  de  poissons;  et  quels  poissons  !  Yi- 
vans,  tout  vivans  encore  !  Non  ces  poissons  pâles  de  Paris, 
qui  semblent  sortir  de  l'Hôtel-Dieu  après  une  longue  et  dou- 
loureuse maladie  ;  mais  des  poissons  frais  comme  de  l'herbe  ; 
ils  ont  le  parfum  de  l'algue  marine;  ils  sont  jaunes  comme 
l'ambre ,  changeant  dans  leurs  reflets  de  cristal  ;  ces  filets  sont 
ramassés  par  les  écaillères,  et  de  la  mer  salée,  ces  poissons 
tombent  dans  une  mer  d'huile.  Tout  cela  comme  le  vent, 
comme  le  feu.  Vous  mangez  le  premier  service  que  le  second 
nage  encore!  D'autres  pêcheurs  viennent  déposer  leurs  ri- 
chesses conchyliologiques  à  vos  pieds,  sous  la  table.  Les 
moules  bâillent;  elles  s'attacheraient  volontiers  à  votre  as- 
siette. Elles  sont  encore  enveloppées  de  vase,  de  sable,  d'al- 
gue, demousse,  humides  d'eau  salée.  On  boit  la  Méditerranée. 

On  nage  au  carnaval  à  Marseille!  Des  nageurs  au  mois 
de  mars!  et  tandis  que  M.  Chevalier  fait  insérer  au  Jot^rnai 
de  Paris  le  degré  de  froid,  et  qu'on  marche  sur  la  Seine. 

Pays  d'imagination,  il  va  sans  dire  que  Marseille  ne  se  con- 
tente pas  d'une  simple  fiction  en  enterrant  le  carnaval  ;  ce 
carnaval  est  un  être  à  peu  près  réel ,  qui  a  un  costume,  qui 
en  a  eu  même  plusieurs  selon  les  temps;  qui  a  un  nom,  Ka- 
rêmentrant.  Nom  significatif,  dont  l'étymologie  ne  nécessi- 
tera aucune  recherche  de  la  part  des  savans  archéologues  de 
l'académie  locale.  On  entre  en  Carême  :  Carême-entrant.  La 
lettre  A' est  une  prétention  ridicule,  un  prétexte  pour  fonder 
un  prix  de  500  fr.  destiné  à  celui  qui  expliquera  le  mot.  Le 
lî  est  un  C  :  Donnez-moi  500  fr. 


REVUE  DE  PARIS.  137 

Caréwenfranf  était  probablement,  avant  la  révolution  ,  un 
philosophe  bourré  de  paille ,  les  jambes  pleines  de  son ,  ayant 
le  Co/ifraf5oc/a;  sous  le  bras;  on  le  brûlait,  lui  et  ses  jambes, 
et  son  livre  ,  au  bord  de  la  mer.  Durant  la  révolution,  Carê- 
mentrant  philosophe  passa  dans  les  rangs  du  peuple  souve- 
rain, et  ce  fut  un  prêtre  qu'on  brûla.  On  portait  un  cardinal  au 
bout  d'une  perche  et  l'on  criait  à  bas  le  tyran  !  puis  on  allu- 
mait le  tyran.  Sous  l'empire  on  rôtit  quelques  nobles  farcis  de 
parchemin  et  de  foin;  on  n'en  rôlit  pas  long-temps.  Sous  la 
restauration,  il  était  difficile  de  brûler  un  cardinal ,  ou  un  roi. 
ou  un  prêtre  ,  ou  un  noble;  les  Anglais  payèrent  pour  tous. 
Carémentrant ,  revêtu  d'un  habit  rouge,  coiffé  d'un  chapeau 
pointu  à  plumes  de  coq  couchées ,  chargé  d'épauleltes  d'or , 
appartenant  à  la  marine,  par  l'ensemble  de  son  costume, 
fut  sacrifié  aux  Druides  du  mardi-gras. 

Qui  brûle-t-on  aujourd'hui  que  nous  ne  vivons  plus 
sous  la  révolution  ,  sous  l'empire,  ni  sous  la  restauration, 
comme  chacun  sait?  Je  l'ignore,  et  je  ne  le  supposerai 
pas. 

Le  carnaval  de  je  ne  sais  plus  quelle  année,  —  vous  ne  te- 
nez pas  plus  que  moi  à  fixer  cette  date  ,  —  finissait  à  Mar- 
seille au  <on  des  violons  et  des  contrebasses.  Mardi-gras  al- 
lait sonner;  heure  suprême  où  celui  qui  s'est  disloqué  toute  la 
semaine  croit  de  son  honneur  de  redoubler  d'élan  pour  sou- 
tenir les  fatigues  d'une  dernière  nuit,  de  la  plus  belle,  de  la 
plus  étincelante,  de  la  plus  folle;  paroli  d'extravagance  1  ii 
faut  faire  sauter  la  banque  ;  heure  de  séduction  ,  où  celui  qui 
a  résisté  par  piété  ,  par  économie  ou  par  devoir ,  à  l'entraîne  - 
ment  de  l'ivresse  générale  ,  sautant  devant  lui,  sous  ses  croi- 
sées ,  sur  sa  tête  ,  sort  tout  nu  comme  Archimède  ,  ou  presque 
nu,  comme  je  crois  que  sortit  Archimède,  et  endosse  le  do- 
mino noir,  l'arlequin  rayé,  ou  l'éternel  Montaucîel,  et  s'en 
va  ,  lui  comme  les  autres  et  avec  les  autres,  briser  ses  fibres 
Fouillées  par  une  année  de  plus.  En  avant  ! 

—  En  avant!  se  dit  aussi  un  membre  de  la  confrérie  des 
pénitens  noirs  —  nous  allons  toucher  un  mot  d'explication 
sur  celte  confrérie,  —  en  courant  louer  un  habit  de  polichi- 
nel  dont  il  avait  depuis  long-tempsadmiré  1  a  coupe  origiuale, 


1£8  REVUE  DE  PARIS. 

les  deux  bosses  bien  releyées  et  la  beauté  du  velours.  Un  po- 
lichinel  en  velours  ! 

Venons  à  la  confrérie  des  pénitens  noirs.  Marseille  a  dix 
ou  douze  corporations  religieuses  ,  sans  vœu,  ni  profession  , 
ni  engagemens  quelconques:  carmélites  ,  pénitens  blancs, 
pénitens  rouges ,  pénileus  gris.  Sous  le  capuchon  se  cachent 
de  vertueux  négocians,  de  braves  portefaix,  de  pieux  cour- 
tiers qui ,  ne  voulant  pas  être  connus  dans  les  bienfaits  qu'ils 
répandent,  cachent  leurs  visages  et  leurs  corps  sous  un  habit 
de  pénitent,  —  longue  toile  de  couleur,  qu'on  noue  à  la 
ceinture  par  une  corde  terminée  en  deux  os  de  mort ,  et  cou- 
ronnée d'un  capuchon  pointu  ,  rabattu  sur  la  tète  ,  percée  de 
deux  trous  à  la  place  des  yeux.  Ils  soignent  les  malades,  s'en- 
tr'aident ,  visitent  les  prisonniers ,  enterrent  sans  frais  les 
pauvres ,  et  accompagnent  les  condamnés  jusqu'à  l'échafaud. 
Leurs  actions  sont  nobles  et  louables;  leur  costume  fait  peur: 
celui  des  pénitens  noirs  épouvante;  la  nuit,  les  femmes  les 
évitent  avec  terreur,  quand  elles  les  rencontrent  venant  vers 
elles ,  avec  leurs  os  qui  bruissent,  leurs  robes  noires  qui  frô- 
lent et  leurs  lanternes  portées  au  bout  d'un  bâton  noir  ,  abri- 
tant, sous  quatre  lames  d'ivoire ,  une  flamme  mouran le. 

Notre  polichinel  appartenait  à  la  compagnie  des  pénitens 
noirs.  Encore  jeune ,  le  carnaval  le  pique ,  un  grelot  retentit 
à  ses  oreilles,  une  latte  le  tape  sur  l'épaule,  un  bonnet  de 
pierrot  le  rafle  ,  et  le  voilà  qui  s'enflamme  :  il  veut  danser. 
Empêcher  un  méridional  de  danser  ! 

Le  chef  des  pénitens  noirs  trouva  à  redire  à  ce  manque 
de  gravité;  il  dissuada  l'honnête  confrère  de  changer  la  sainte 
aumusse  pour  le  nez  monstrueux,  le  menton  indécent  et  la 
bouche  impie  de  Polichinel.  Le  confrère  promit  et  n'en  lit 
rien.  Il  fut  surveillé;  on  le  blâma  en  plein  conseil,  un  jour 
qu'il  était  absent:  il  n'en  tint  compte.  Le  damné  costume  en 
velours  ne  le  quittait  pas;  il  s'y  voyait  dedans,  fringant  et 
joyeux,  dansant  la  polichinelle ,  qu'il  possédait  à  merveille. 
Cependant  il  résista  jusqu'au  mardi-gras.  En  passant  devant 
le  polichinel ,  il  allait  vite  ,  fermait  les  yeux;  il  évitait  ainsi 
la  tentation.  Ses  pas  étaient  comptés  :  céderait-il  ou  ne  cédc- 
jait  il  pas? 


REVUE  DE  PARIS.  139 

Il  céda.  Le  mardi-gvas  était  trop  beau.  Le  carnaval  allait 
par  les  rues  ,  hurlant  de  joie  .  balancé  aux  bras  de  ces  ravis- 
santes Méridionales,  femmes  dont  l'ame  est  dans  l'œil ,  et 
dont  l'œil  est  toujours  sur  le  vôtre.  Ces  femmes  passaient  sous 
ses  croisées,  pieds  lestes,  épaules  nues  et  les  joues  enflam- 
mées ,  l'appelant ,  l'invitant  à  descendre.  Il  bondissait  dans 
son  lit,  il  dansait  la  polichinelle  horizontalement;  il  pleu- 
rait, se  repentait,  dansait  toujours.  Et  le  voilà  hors  de  son  lit, 
allant  chez  le  loueur  d'habits  :  —  Votre  polichinel  ?  —  Il  n'est 
pas  loué.  —  Combien? — Trente  francs. — Yoilà.  Et  il  s'habille, 
il  est  habillé ,  et  il  s'écrie  :  —  En  avant  donc  ,  moi  aussi  I 

Jamais  la  polichinelle  ne  fut  si  bien  dansée.  Le  diable  ne 
fait  rien  à  demi.  Le  pénitent  la  dansa  dix  fois  ,  vingt  fois ,  il 
n'avait  plus  ses  talons.  Danse  I  danse  I  un  œil  te  regarde  1  un 
œil  de  pénitent  noir  1  —  Confrère  I 

A  trois  heures  après  minuit,  il  rentra  chez  lui;  nuit  sombre 
en  mars,  à  cette  heure.  Il  se  déshabille,  se  jette  de  lassitude 
sur  son  fauteuil  et  sommeille. 

Mais  qu'est-ce  donc  que  ce  bruit,  cette  clarté  qui  court  au 
niveau  de  sa  croisée?  Le  voilà  debout;  il  croit  dormir,  rê- 
ver; il  regarde  mieux.  Ce  n'est  pas  une  erreur:  six  pénitens 
noirs.  Il  les  compte  trois  fois  d'un  doigt  glacé:  six  pénitens 
noirs  avec  leurs  lanternes  noires  à  bâtons ,  leurs  livres ,  leurs 
sandales ,  leurs  aumusses  noires  ,  percées  aux  yeux  :  six  pé- 
nitens, bannière  de  la  confrérie  déployée,  psalmodiant  en 
latin,  s'arrêtent  à  sa  porte.  Ils  ouvrent,  ils  s'étaient  procuré 
une  clef,  les  fantômes.  Ils  montent  déjà  l'escalier.  C'est  ef- 
frayant. La  voix  devient  plus  lugubre  ;  déjà  la  clarté  passe  à 
travers  les  fentes  de  la  porte  de  la  chambre.  Ils  cognent. 
Notre  pénitent  n'est  pas  facile  à  intimider  ,  heureusement. 
Il  élait  déshabillé.  Que  fait-il  1  II  coule  dans  son  lit  son  habit 
de  polichinel,  et  laisse  paraître  seulement  le  nez  de  carton, 
le  menton  pointu  et  le  bonnet. Il  revêt  ensuite sarobe  de  pé- 
nitent noir:  c'est  la  toilette  d'une  seconde.  Il  ouvre  aux  six 
pénitens,  et  se  cache  derrière  la  porte.  Quand  le  sixième  est 
passé ,  il  se  met  derrière  lui  et  marche. 

Les  six  pénitens  entourent  le  lit;  leurs  regards  se  portent 
avec  colère  sur  ce  polichinel  désobéisirantà  l'ordre,  coupable 


140  REVUE  DE  PARIS. 

d'impiété  ;  la  prière  des  morts  commence  autour  de  lui.  L'eau 
qui  purge  des  maléfices  tombe  sur  le  masque  de  carton. 

—  Frère,  combien  étions-nous  quand  nous  sommes  partis 
de  la  chapelle  pour  venir  ici? 

—  Six  bien  comptés. 

—  C'est  ce  que  je  me  disais  aussi.  Comptez  pourtant.  Un, 
deux  —  trois;  autant  de  l'autre  côté  du  lit;  un  de  plus ,  c'esl- 
à  dire ,  —  mais  nous  sommes  donc  sept.  —  Il  reprend  son 
énumération  :  toujours  sept.  Celui-ci  communique  ses  ob- 
servations à  un  autre,  qui  compte  et  tremble.  —  Sept.  Nous 
n'étions  que  six  en  partant,  bien  sûr.  C'est  moi  qui  ai  distri- 
bué les  livres  de  prière. 

Un  troisième  est  averti,  un  quatrième.  —  La  terreur  passe 
de  bouche  en  bouche ,  et  chaque  capuchon ,  penché  sur  le  ca- 
puchon voisin ,  souffle  ce  nombre  de  sept  dans  des  oreilles 
crispées  d'effroi. 

On  ne  songeait  plus  au  polichinel,  qui  paraissait  plongé 
dans  le  sommeil  du  juste. 

On  veut  fuir  :  pas  de  clef.  —  Et  ils  sont  sept!  Quand  un  Mé- 
ridional est  courageux ,  il  l'est  bien  ;  quand  il  ne  l'est  pas,  c'est 
curieux  à  voir  ;  et  quand  six  Méridionaux  sont  gagnés  d'épou- 
vante ,  c'est  alors  qu'ils  sont  beaux. 

Un  se  dévoue  et  saute  par  la  croisée,  haute  d'un  petit  étage; 
un  second,  un  troisième,  tous  les  six  y  passent.  Un  seul  reste 
qui,  fermant  la  croisée,  dit  en  ricanant  d'un  ton  lugubre  : 

Beatiqui  moriuntur  in  DOMINO. 

Epouvantable  calembour  que  quelques-uns  seuls  entendi- 
rent en  fuyant. 

Deux  pénitens  noirs  moururent  de  peur  à  la  suite  de  celle 
plaisanterie  de  carnaval. 

Le  mercredi  des  cendres  se  glisse  presflue  inaperçu  à  Paris, 
et  pour  notre  part,  nous  n'avons  jamais  rencontré  dans  cette 
journée  de  mortification,  un  seul  habitant  ayant  au  front  le 
symbole  de  son  anéantissement;  tandis  qu'à  Marseille,  au 
contraire,  dès  le  matin  du  mercredi ,  la  population  se  montre 
dans  les  rues,  avec  la  tache  cendrée,  dont  le  vent  emporte 
l'empreinte.  Cette  population ,  il  est  vrai ,  se  compose  de  ma- 
telots, natifs  de  Malaga,  ou  de  Malte,  ou  de  Paierme,  hom- 


REVUE  DE  PARIS,  141 

mes  crépus,  basanés,  taillés  dans  le  bloc  du  fanatisme.  Sous 
un  ciel  qui  est  leur  ciel ,  dans  une  cité  qui  est  à  eux  bien  plus 
qu'au  roi  de  France,  ils  se  livrent  avec  liberté  à  toutes  les 
pratiques  d'un  catholicisme  qui  ne  ressemble  pas  plus  au  ca- 
tholicisme du  nord  que  Jésus-Christ  ne  ressemble  à  Odin  ou 
au  Krista  des  Bramines.  Quelques  églises  sont  à  eux  exclusi- 
Yement.  Les  prêtres  y  sont  Génois  ou  Siciliens;  les  cloches 
répètent  les  airs  de  Civita-Vecchia;  le  pavé  de  la  nef  n'est 
couvert  que  de  Majorcains  priant  leur  Tierge  spéciale,  celle 
qui,  dans  sa  main  gracieuse,  arrondit  les  citrons,  et  les  an- 
ges blonds  dont  le  souffle  les  dore,  dans  les  jardins  embaumés 
de  Palma. 

Or,  cette  population  qui  se  nourrit  de  mets  échauffans  à 
Marseille  comme  à  Baslia,  qui  retrouve  sur  les  quais  de  Mar- 
seille la  réverbération  des  dalles  volcaniques  de  Xaples  ,qui 
prie  à  Marseille  des  saints  vénérés  à  Cadix ,  des  saints  qui  du 
moins  ne  sont  pas  du  nord  et  qui  ne  parlent  pas  français,  cette 
nation  qui  poignarde  dans  les  cabarets  de  Marseille  comme  à 
Venise  ;  en  se  mêlant  par  le  sang  et  par  le  commerce  à  la  ci- 
vilisation passive  de  Marseille,  qui  est  trop  à  tous  pour  se 
posséder  jamais  ou  se  localiser,  colore  fortement  celle-ci  et 
déteint  sur  elle.  Si  la  France  un  jour  se  fractionnait,  de  même 
que  Calais  serait  une  ville  anglaise,  Marseille  deviendrait 
ville  italienne,  ainsi  qu'elle  le  fut  sous  bien  des  rois  de  France, 
ou  espagnole,  ce  qu'elle  a  aussi  élé. 

Le  sultan  y  a  pourtant  des  droits.  Le  pacha  d'Egypte  compte 
à  Marseille  plus  de  six  mille  sujets ,  tous  parqués  dans  un  fau- 
bourg, colonie  parlant  arabe,  qui  fume  aux  étoiles  sur  sa  porte 
le  soir,  et  plante  des  concombres  dans  ses  jardins.  Les  Ca- 
talans, depuis  un  temps  immémorial,  ont  une  ville  à  eux 
dans  Marseille,  et  ils  ne  tiennent  à  la  France  que  par  les 
contributions  directes;  comme  sympathie,  c'est  y  tenir  peu; 
les  contributions  indirectes  disparaissent  sous  la  contrebande 
dont  ils sonlles aigles.  Les  Grecs  y  possèdent  également  un 
quartier  séparé,  un  fanar;  ils  eu  occupent  même  deux; 
ils  se  divisent  en  Grecs  orthodoxes  et  en  Grecs  hétérodoxes. 
Ainsi  leurs  mœurs  sont  parfaitement  conservées  :  ils  s'ab- 
horrent. 


142  REVUE  DE  PAKIS. 

Parmi  les  églises  où  cette  affluence  mixte  de  naturels  et 
d'étrangers  se  presse ,  le  mercredi  des  cendres ,  celle  de  Saint- 
Victor  estla  plus  célèbre ,  la  plus  renommée  à  cause  des  mira- 
cles qu'une  Vierge  noire  y  faisait  et  qu'elle  n'y  fait  plus,  quoi- 
qu'elle y  soit  toujours  \énérée  et  loujoursnoire. 

Saint-Victor  était  autrefois  une  abbaye;  la  révolution  guil- 
lotina l'abbaye,  et  sur  une  partie  de  son  emplacement  éleva 
une  manufacture  de  tabac,  le  tabac  à  fumer  passant  avant 
Dieu  dans  la  constitution  des  Droits  de  l'Homme.  L'empire  , 
sur  les  terrains  vagues  qui  restaient  encore,  permit  qu'on 
élevât  des  fabriques  de  soude  factice.  La  restauration ,  ache- 
vant de  bouleverser  les  jardins  de  cette  malheureuse  ab- 
baye ,  les  vendit  à  des  raffineurs  de  soufre.  L'église  seule 
est  debout  :  résistera-t-elle  encore  long-temps  à  ces  trois 
fléaux  réunis  ,  le  soufre ,  le  tabac  et  la  soude  factice , 
comme  elle  a  résisté  à  ces  trois  autres  fléaux  successifs ,  Ro- 
bespierre, les  préfets  et  la  bande  noire  ?  Je  parie  pour  le 
soufre. 

Montons  àsa  tour  noire,  maisnoire  nonàla  manière  desmo- 
numens  de  Paris ,  qui  sont  plutôt  verts,  mais  noire  du  soleil 
comme  un  pontonnier,  de  l'air  marin  et  de  la  fumée  du  gou- 
dron, cette  fumée  si  bonne  à  respirer  que  si  Marseille  était  une 
fleur,  l'imagination  de  ses  enfans  ne  lui  prêterait  pas  d'autre  par- 
fum. De  celte  tour,  le  coup  d'ceil  es  t  beau.  Que  voulezhvous  voir? 
laville?  Ces  vagues  de  briques  rouges  sont  les  toits  delaville; 
ces  arbres  qui  pointent  entre  les  briques  sont  la  cime  des  pro- 
menades; ce  dôme  couleur  de  perle,  c'est  le  ciel.  Ce  n'est 
pas  un  ciel  sculpté  par  Jean  Goujon  ou  Perrault,  comme  les 
Parisiens  pourraient  aisément  se  le  figurer,  eux  qui  en  sont 
privés;  c'est  un  ciel  véritable,  dont  le  soleil  est  chaud,  l'air 
doux,  la  clarté  vive. 

Voulez-vous  suivre  mon  doigt  du  regard ,  du  haut  de  cette 
tour,  d'où  nous  descendrons  ensuite  pour  visiter,  à  l'heure 
de  la  prise  des  cendres ,  le  caveau  de  la  Vierge  noire  ? 

Regardez  d'abord  cet  étranger  qui  s'avance  jusqu'au  rivage 
du  port,  les  bras  croisés,  la  tête  pensive;  là,  arrêté  dans  sa 
course  de  par-delà  le  Rhin  peut-être,  par  l'eau  salée  qui  vient 
mouiller  sa  chaussure  poudreuse.  Il  soupire,  jette,  déses- 


REVUE  DE  PARIS.  143 

perd,  son  bâton  sur  la  vague  de  la  grève,  et  attend  la  cuit  pour 
se  noyer. 

Vernela  peint  dans  sa  collection  des  ports  de  France  ce- 
lui de  Marseille;  mais  il  n'a  rendu  avec  quelque  vérité  que 
certains  détails  matériels  d'architecture  navale  qui  n'existent 
plus  aujourd'hui.  Il  n'a  pas  su  fixer  sur  la  toile,  par  impuis- 
sance de  son  art,  ce  qui  caractérise  essentiellement  la  phy- 
sionomie de  la  grande  cité  méridionale,  du  Paris  de  la  Médi- 
terranée ,  le  bruit  et  l'odeur.  Les  hommes  se  reconnaissent  à 
ia  forme;  les  villes  maritimes ,  à  l'odeur  et  au  bruit.  Où  en- 
tendre, confondus  dans  un  ensemble  constant,  comme  à 
Marseille,  sans  interruption  durant  lejouretpendant  l'année, 
le  cri  de  la  corde  sèche  dans  la  poulie,  le  cri  de  l'oiseau  de 
mer  planant  sur  le  bassin ,  le  bruit  d'airain  des  planches  mé- 
talliques qu'on  cloue  au  vaisseau,  celui  du  marteau  sur  l'en- 
clume ,  celui  de  la  hache  dans  le  chêne,  celui  des  matelots, 
les  mille  voix  des  rameurs  se  hélant  sur  une  bouée  ;  par-des- 
sus tous  ces  bruits,  les  cloches,  et  celles  des  vaisseaux,  et 
celles  de  la  ville;  par-dessus  les  cloches  ,  le  murmure  du  vent 
du  nord?  On  la  reconnaît  aussi  à  ses  odeurs,  et  chaque  odeur 
est  un  pays  dont  elle  évoque  le  nom  pour  qui  la  respire. 
Foulez  ses  quais  ;  ces  boucaux  de  riz  ,  à  l'exhalation  végétale, 
ne  vous  représentent-ils  pas  les  champs  de  la  Caroline?  ce 
sucre  jaune ,  laMartinique  et  ses  sucreries  ?  ces  offres  de  can- 
nelle ,  Ceylan  ?  Ces  barriques  d'huile ,  les  oliviers  de  la  Canée? 
L'ame  se  laisse  conduire  par  des  rayons  et  des  parfiim.s.  On 
peut  connaître  l'Inde  sans  y  être  jamais  allé;  l'odorat,  qui 
vous  y  mène,  est  un  sens  bien  plus  aimant  que  la  vue.  Mar- 
seille est  la  synthèse  odorante  du  monde. 

Au  pied  de  celte  tour,  ne  voyez-vous  pas  maintenant  une 
large  vallée,  et  dans  cette  vallée  quelques  hommes  fixant  dans 
la  direction  de  l'horizon ,  sur  des  assises  de  chêne,  une  pièce 
de  bois  d'où  ils  élèvent  de  distance  en  distance,  tandis  que 
nous  causons,  des  vertèbres  et  des  côtes,  jusqu'à  ce  que  ces 
côtes  et  ces  vertèbres  réunies  ,  plus  nombreuses ,  offrent  par 
leur  savante  anatomie  l'aspect  d'un  cachalot  dépouillé  de  ses 
chairs?  C'est  un  vaisseau  en  construction.  D'autres  ouvriers 
viennent  clouer  à  ses  flancs  d'épais  bordages  en  bois  du  Nord, 


144  REVUE  DE  PARIS. 

qu'on  arrondit  au  feu  comme  des  rubans.  Ce  rubans  sont  re- 
tenus pas  des  clous  de  six  pieds.  Sous  yous  la  clouterie.  Ces 
cyclopes  de  suie  au  bras  de  fonte  ,  au  tablier  gras,  qui  forgent 
ou  fondent  ces  clous,  ont  aussi  des  vaisseaux  sur  les  mers 
océanes  :  leurs  clous  leur  ont  yalu  des  vaisseaux  ;  leur  pre- 
mière mise  defonds  est  un  clou.  Le  chanvre,  en  longues  char- 
pies, pénètre  partout  dans  les  épaisseurs  du  vaisseau  où  l'air 
pourrait  se  faire  jour.  La  précaution  est  bonne.  Sur  une  fente 
de  quatre-vingts  pieds  de  longueur,  si  une  ouverture  grande 
comme  le  trou  d'une  petite  vrille  se  faisait ,  le  vaisseau ,  co- 
que et  gréemens,  descendrait  comme  une  ligne  de  plomb, 
en  quelques  heures  ,  au  fond  de  l'eau.  Ce  chanvre  se  durcit 
sous  un  enduit  de  goudron.  Vous  voyez  d'ici ,  car  d'ici  nous 
voyons  tout,  fumeries  chaudières  dans  lesquelles  le  goudron 
bout;  où,  depuis  le  point  du  jour  jusqu'à  la  nuit,  il  est  en  fu- 
sion. Chaque  vaisseau  y  puise  comme  à  une  gamelle  com- 
mune; chaque  nation  y  plonge  une  éponge  ou  un  pinceau. 
Ouvrez  vos  sens  à  cette  divine  fumée  rousse,  parfum  des 
peuples  commerciaux.  Le  ciel  en  est  obscurci  ;  il  sera  plus 
bleu  après  de  toute  cette  souillure.  Le  soleil  et  le  vent  cri- 
blent et  balaient  ces  taches  ;  le  ciel  redevient  net. 

Le  vaisseau  est  goudronné,  le  grand  vaisseau  qui  contien- 
dra mille  balles  de  laine  de  New- York,  six  cents  barriques 
de  vin,  trente  personnes  d'équipage,  cinquante  passagers.  Eh 
bien!  qu'un  enfant  ôte  celte  cheville  de  bois,  et,  saluante 
droite  et  à  gauche,  comme  un  éléphant,  le  vaisseau  ira  triom- 
phant à  la  mer,  et  il  semblera  s'y  rafraîchir  de  tout  le  feu  qu'ont 
subi  ses  flancs  pendant  qu'on  le  fabriquait;  il  se  posera  au 
milieu  de  la  vaste  écume  qu'il  aura  soulevée  eous  ses  nageoi- 
res, et  puis,  tranquille,  de  niveau,  fatigué  de  sa  course ,  le 
mastodonte  de  chêne  s'appellera  V Aimable  Rose  ou  VHeu- 
reuse  Amélie;  car  désormais  il  a  une  sœur  ou  une  mère  de  ce 
nom;  il  a  une  famille:  il  existe. 

Nous  sommes  bien  placés  ici  pour  étudier  le  mécanisme 
au  moyen  duquel  un  màt  de  cent  pieds  est  soulevé ,  mis  à  pic 
et  descendu  dans  le  vaisseau ,  qui  a  pris  rang  dans  le  port.  Ce 
màt,  arbre  entier,  droit  et  uni,  arrive  delaPiussie;  il  a  été 
lancé  sur  les  glaces,  dans  la  Baltique  ;  il  a  traversé  la  mer  du 


REVUE  DE  PARIS.  I4ô 

Nord  ,  l'Océan  et  la  Méditerranée  ;  il  n'est  pas  venu  tout  seul: 
la  forêt  a  suivi  l'arbre;  la  forêt  entière  est  ici  sous  nos  yeux; 
au  lieu  d'être  debout,  elle  est  couchée.  Ce  vaste  bassin  con- 
tient des  bois  de  mâture  pour  mille  armemens.  Que  de  tem- 
pêtes promises  à  ces  mâts  de  toutes  dimensions,  sur  lesquels 
des  enfans  s'amusent  comme  sur  les  roseaux  d'une  mare  ! 

Les  mâts  sont  à  leur  place;  c'est  déjà  prêt.  Aux  mats  il  faut 
des  voiles  et  des  cordes.  De  l'autre  côté  de  la  rive ,  examinez 
cette  ligne  de  maisons  qu'on  dirait  à  l'ancre,  tant  elles  tou- 
chent de  près  la  rive.  N'apercevez-vous  pas  des  places  blan- 
ches comme  du  linge  au  séchoir ,  et  des  mouvemens  courant 
sur  ces  taches  ?  Je  vous  ai  désigné  les  magasins  de  voilures  , 
où  des  milliers  de  femmes  aux;  doigts  armés  d'un  dé  en  fer  et 
d'une  aiguille  d'un  pied  de  long  cousent  la  toile  taillée  en 
brigantine  ou  en  foc.  Ainsi,  nous  avons  vu  le  vaisseau  dans 
un  hangar,  les  mâts  dans  un  bassin,  les  toiles  dans  des  bouti- 
ques. Singularité  :  chaque  industrie  s'exerce  à  part.  Chaque 
métier  a  sa  science  indépendante.  Car  tous  ces  gens-là  qui 
édiûent  si  merveilleusement  pièce  à  pièce  le  phénomène  d'un 
vaisseau  ,  n'en  connaissent  que  certaines  parties  ;  il  y  a  plus, 
c'est  qu'ils  ne  sont  pas  marins;  à  certains  égards  ,  ils  ne  sont 
que  tailleurs,  peintres  et  menuisiers;  la  pensée  du  marin 
seule  relie  ces  choses  éparses ,  pour  en  être  l'ame  ;  par  lui  le 
bois  marche,  par  lui  la  voile  respire  ,  les  vergues  vont  saisir 
le  vent. 

Si  sur  l'autre  rive  on  taille  les  voiles  ,  sur  celle  où  nous 
sommes  on  fait  les  cordes,  nerfs  du  vaisseau.  Tournons-ncu?. 
Poignée  à  poignée,  regardez  le  chanvre  qu'on  sort  du  gre- 
nier; une  main  le  tend ,  une  roue  de  gaiac  le  saisit ,  le  tord  ; 
il  est  déjà  tordu  ;  il  retiendrait  bien  une  coquille  de  noix  sans 
casser;  mais  il  s'envole  ailleurs,  il  est  joint  à  un  autre  cor- 
don; il  est  corde;  hâtez-vous  de  la  couper  si  vous  voulez 
étayer  vos  mâts  et  armer  vos  vergues  de  drisses;  sinon,  la 
corde,  unie  à  la  corde,  l'aussiére  à  l'aussière,  serpeniant 
l'une  sur  l'autre,  en  deux  tours  de  roue ,  et  la  roue  ne  s'ar- 
rête pas,  vont  reparaître  tressées  en  grelin,  corde  épaisse 
comme  le  bras;  dans  quelques  minutes  le  grelin  sera  câble, 
un  câble  énorme,  capable  de  retenir  un  yaisscau  au  milieu 
2  13 


146  REYUE  DE  PARIS. 

des  brisans,  par  l'ouragan  des  équinoxes  qni  soulève  la  mer 
et  déchire  le  ciel  ;  mais  le  cable  est  à  bord  du  vaisseau ,  roulé 
en  spirale,  et  déjà  son  ancre  se  forge. 

Entendez-vous  la  forge  ;  elle  luit  là-bas  dans  ces  cavités 
ardentes,  le  grincement  monte  jusqu'à  nous.  Ces  hommes 
noirs  qui  se  baissent,  ramassent  des  poignées  de  vieux  fer;  ces 
hommes  noirs  qui  soufflent ,  le  font  rougir  et  le  pétrissent; 
ces  hommes  noirs  dont  nous  ne  distinguons  que  le  dos  en 
sueur ,  le  découpent  comme  dupapier.  Ceux-ci  façonnent  des 
ancres,  ceux-là  coulent  des  canons  ,  qui  roulent  enflammés 
jusqu'à  la  mer ,  où  ils  s'éteignent.  Mais  notre  ancre  est  forgée. 
Tout  est  prêt  maintenant  :  chaque  industrie  a  misladernière 
main  au  vaisseau ,  toutes  en  ont  vécu,  toutes  en  vivront;  le  char- 
pentier, le  négociant,  le  forgeron  qui  l'a  prémuni  contre  la 
tempête ,  et  l'assureur  qui  garantit  l'œuvre  du  forgeron  et  en 
répond  contre  la  destinée.  Pour  Marseille,  chaque  vaisseau 
est  l'Arche,  car  tous  ses  habitans  y  ont  un  espoir  embarqué. 
Admirable  création  des  hommes  ,  adieu  !  Le  vaisseau  neuf 
va  partir,  il  partira  au  soleil  levé  ,  quand  la  brise  sera  fraîche 
et  viendra  de  la  terre.  La  brise  souffle,  et  le  soleil  est  rouge: 
il  part.  Comme  il  glisse ,  voyez  !  au  pied  de  ces  tours ,  de  celle 
où  nous  sommes  qu'il  salue  avec  le  canon  ,  auquel  la  cloche 
répond  ;  respect  ici,  bénédiction  là-bas.  Voilà  l'œuvre  du  voi- 
lier etdu  forgeron!  ou  plutôt  l'œuvre  puissante,  progressive, 
immortelle  de  l'industrie  etdu  commerce.  Et  cet  homme  qui 
attendait  la  nuit  pour  se  noyer,  vous  l'avez  deviné,  c'est  le 
commerce.  Descendu  nu  et  pauvre  avec  un  bâton  ,  il  monte 
au  vaisseau ,  s'aventure  ,  ose  ^  travaille,  souffre ,  pense,  ne  se 
décourage  pas  ,  aborde  avec  lui  tous  les  rivages ,  échange  une 
idée  pour  une  plume  d'autruche  en  Afrique  ,  vend  la  plume 
d'autruche  aux  Cafres  pour  un  peu  de  poudre  d'or  ,  à  cinq 
cents  lieues  de  là ,  la  poudre  d'or  pour  un  sac  de  perles , 
porte  ses  perles  à  Java  et  y  reçoit  en  retour  cent  tonneaux  de 
poivre  ;  revient  avec  ses  tonneaux ,  riche  du  monde  qu'il  sait , 
des  langues  qu'il  a  apprises ,  rentre  au  port  sur  un  vaisseau  à 
lui ,  dont  il  est  maître  après  Dieu,  jette  l'ancre  ,  et,  considéré 
de  tous,  il  monte  les  escaliers  de  marbre  de  la  Bourse ,  capi- 
tule de  la  fortune. 


REVUE  DE  PARIS.  147 

On  prétend  que  l'intercession  de  la  Vierge  noire  était  au- 
trefois pour  beaucoup  dans  ces  prospérités  acquises  sur  les 
rives  étrangères  par  les  Marseillais.  Allons  la  saluer  dans  son 
caveau  sombre  et  humide.  D'ailleurs  ,  je  vous  l'ai  dit ,  recon- 
naissance ou  respect ,  le  mercredi  des  cendres  est  le  jour  de 
l'année  où  l'on  se  souvient  encore  d'elle. 

Elle  n'est  plus  riche  ;  sa  rivale ,  Notre-Dame-de-la-Garde  , 
l'a  saintement  dépouillée  des  poissons  d'argent ,  des  petits 
vaisseaux  votifs  en  vermeil ,  des  œufs  d'autruche,  des  ancres 
marines  en  diamant,  dont  elle  aimaità  se  parer  jadis;  seule- 
ment elle  est  restée  bonne  et  noire  dans  le  malheur.  L'obscu- 
rité de  sa  retraite  n'est  réjouie  que  par  une  bougie  verte  qui 
brûle  à  ses  pieds  ,  funèbre  lueur  qui  éclaira ,  il  y  a  quelque  cin- 
quante ans,  une  scène  dont  la  tradition  a  conservé  la  terrible 
moralité. 

Le  carnaval  finissait ,  il  était  fini  même.  Minuit  avait  sonné 
à  Saint-Victor;  l'abbaye  était  en  prières;  repentans  de  leurs 
folies  de  la  veille  ,  les  fidèles  s'humiliaient  à  deux  genoux  , 
dans  le  caveau,  pour  recevoir  la  cendre  qui  fait  souvenir  d'où 
l'on  vient  et  rappelle  où  l'on  ira.  La  sinistre  bougie  verte  pro- 
menait sa  lueur  sur  des  visages  blêmes  de  fatigue  et  de  con- 
trition. La  moins  morte  de  tous  était  la  Vierge  noire  de  Saint- 
Victor.  De  son  doigt  funéraire  le  prêtre  touchait  les  vivans 
avec  la  poudre  des  morts.  Folie  ou  sacrilège  ,  parmi  ces  per- 
sonnages il  en  était  un  qui  était  resté  masqué.  La  Yierge  noire 
semblait  le  regarder  et  porter  sa  lueur  verte  sur  lui ,  sur  le 
carton  jaune  et  hideux  qui  le  comprimait.  Pour  le  sauver  de 
la  damnation  éternelle  ,  elle  inspira  à  quelques  gens  pieux 
l'idée  de  lui  dire  combien  cela  était  mal  et  dangereux.  Il  ré- 
sista, et  on  entendit  même  un  ricanement  odieux  derrière  le 
masque.  S'étant  approché  pour  lui  eflleurer  le  front,  le  prê- 
tre recula  de  terreur;  il  dit  à  l'impie  d'ôterle  masque:  un  si- 
gne négatif  répondit.  Alors  le  prêtre  imprima  sur  le  carton 
athée  ,  au  milieu  de  l'effroi  général  ,  la  cendre  qu'il  destinait 
au  visage  du  chrétien.  Là  ne  s'arrête  pas  la  tradition. 

Au  sortir  de  l'église  quand  le  libertin  chercha  ,  dans  son 
trouble,  à  retirer  son  masque  pour  respirer  plus  librement , 
une  force  invincible,  un  ciment  qui  faisait  corps  avec  la  peau, 


148  REVUE  DE  PARIS. 

l'avait  collé  au  visage.  Ses  efforts  furent  vains  ;  ses  doigts  se 
fatiguèrent  à  cette  lâche;  ils  se  crispèrent  contre  cette  surface 
glissante ,  ils  eurent  du  sang  :  le  masque  resta  ;  il  s'était  fait 
chair.  Et  cet  homme  ,  condamné  à  ne  plus  voir,  à  ne  plus 
sentir  ,  à  ne  plus  respirer  qu'à  travers  ce  visage  de  quelque 
monstre  ;  condamné  à  un  éternel  travestissement  et  à  un 
carnaval  dont  il  devait  traîner  le  supplice  à  table  et  au  lit, 
triste  ou  souffrant,  devint  fou,  et  il  mourut  déchiré  par  ses 
propres  ongles. 

A  propos  du  carnaval ,  dont  l'ivresse  remplit  Paris  et  de- 
mande une  place  à  toutes  nos  préoccupations ,  nous  avons 
écrit  ces  quelques  lignes  très-imparfaites  sur  un  pays  que  nous 
aimons.  Un  prétexte  frivole  a  servi  d'occasion  à  un  épanche- 
ment  vrai.  Nous  serions  désolé  du  ton  de  légèreté  qu'il  nous 
a  fallu  prendre  dans  le  cours  de  cet  article ,  si  le  véritable 
motif  qui  nous  Ta  dicté  n'était  pas  compris.  Ce  n'est  pas  quand 
un  fléau  terrible  éclaircit  les  rangs  de  nos  amis  et  leur  fait,  à 
eux  aussi ,  un  masque  livide,  que  nous  aurions  l'insouciance 
coupable  d'être  possédé  par  un  autre  sentiment  que  celui 
d'une  tristesse  profonde.  Allez  au  bal,  vous  autres ,  car  vous 
avez  eu  aussi  les  mêmes  douleurs;  allez,  le  cœur  gai,  les 
mains  pleines  de  fleurs,  aux  samedis  fabuleux  de  M.  Mira; 
mais  pour  nous  qui  ne  sommes  pas  d'ici,  — pas  de  bal,  point 
de  fctes.  —  Prions. 

LÉON  G0ZLA>'. 


I 


LES 


HOMMES   POLITIQUES 


DE  LA  BELGIQUE. 


Je  ne  m'occuperai  pas  ici  de  Techercher  les  causes  qui  oui 
amené  le  diyorce  de  la  Belgique  etde  la  Hollande ,  ces  deux 
infortunés  conjoints  auxquels  la  Sainte-Alliance  donna  pour 
cadeau  de  noces  le  monument  de  Waterloo.  Toujours  était-il 
aisé  de  prévoir  que  celte  union  d'un  peuple  protestant  et 
d'une  nation  catholique,  que  cetteaggloméralion  de  2,000,000 
de  Hollandais  et  de  4,000,000  de  Belges  devait  enfanter 
quelque  monstre.  Après  quinze  ans  de  gestation  laborieuse, 
les  fiancés  de  la  Sainte-Alliance  ont  mis  au  monde  une  révo- 
lution. 

Maintenant,  que  celle  révolution  ne  présente  qu'une  con- 
trefaçon de  Paris  ,  événement  de  hasard  que  le  hasard  eût 
pu  faire  avorter,  ou  bien  qu'elle  ait  été  préconçue  dans  les 
traités  de  1814  et  de  1815 ,  elle  n'en  demeure  pas  moins  un 
grand  fait  qui  touche  par  tous  les  points  à  l'histoire  géné- 
rale de  l'avenir. 

Une  nouvelle  planète  s'est  formée  dans  le  ciel  orageux  de 
la  diplomatie  par  suite  de  cette  commotion  de  la  comète 
révolutionnaire.  Un  royaume  de  Belgique  a  été  constitué. 

Soit  ignorance,  soit  mauvais  vouloir,  presque  tous  les 
publicisles  se  sont  obstinés  jusqu'ici  à  nier  l'importance  de 
2  13. 


150  REVUE  DE  PARIS. 

cette  création.  A  peine  ont-ils  consenti  à  tracer  sur  la  carte 
politique  le  contour  de  ce  petit  état,  comme  on  indique  un  îlot 
désert  qu'un  Tolcan  fait  surgir  au  milieu  de  l'Océan.  Un  pays 
dont  l'industrie  agricole  sert  encore  de  modèle  à  l'Angle- 
terre, un  pays  dont  la  concurrence  manufacturière  fait  trem- 
bler des  royaumes  qui  ont  huit  fois  sa  surface  et  sa  popula- 
tion, un  pays  qui  peut  mettre  cent  vingt  mille  hommes  sous 
les  armes,  doit  pourtant  peser  quelque  chose  dans  la  balance 
européenne.  Sous  ce  rapport  il  mérite  qu'on  s'occupe  de  lui. 

Une  étude  complète  du  pays  serait  longue,  et  il  faudrait 
des  volumes  pour  l'examiner  sous  toutes  les  faces.  Je  ne  me 
propose  dans  ces  pages  que  de  toucher  divers  points  ignorés 
qui  se  rattachent  immédialementàmon  sujet,  c'est-à-dire  qui 
peuvent  servir  à  faire  connaître  les  principaux  acteurs  du 
drame  politique  dont  la  Belgique  a  été  le  théâtre  depuis 
1830.  Presque  tous  sont  des  hommes  nouveaux,  et  peu  de 
chose  a  transpiré  de  leurs  actes  antérieurs.  Il  n'existe  pas 
même  un  ouvrage  où  l'on  ait  apprécié  la  part  qui  revient  à 
chacun  d'eux  dans  la  manipulation  des  affaires  depuis  qua- 
tre années.  Une  biographie  des  hommes  politiques  de  la  Bel- 
gique est  donc  un  document  qui  manque  à  notre  histoire  con- 
temporaine :  c'est  une  lacune  que  je  vais  essayer  de  remplir. 

Ce  n'est  pas  ,  comme  on  pourrait  le  croire,  la  question  de 
dynastie  qui  divise  les  partis  en  Belgique.  La  querelle  des 
maisons  de  Nassau  et  de  Saxe-Cobourg  n'arrive  que  comme 
auxiliaire  dans  la  grande  bataille  des  opinions.  La  célèbre 
Union  des  catholiques  et  des  libéraux  qui  refoula  le  roi 
Guillaume  sur  le  territoire  hollandais,  ressemblait  à  ces 
armes  indiennes  qui  contiennent  deux  épées  dans  le  même 
fourreau.  Chacun  des  principes  vainqueurs  a  tiré  la  sienne  ;  et 
le  duel  recommence.  A  qui  le  champ  restera-t-il  des  libéraux 
ou  des  catholiques?  C'est  là  la  question  du  moment.  Plus  tard 
un  autre  duel  se  présentera,  celui  des  communes  contre  le 
principe  d'unité  gouvernementale,  c'est-à-dire  contre  la 
royauté.  C'est  là  la  question  de  l'avenir.  Cependant ,  comme 
nous  le  verrons  plus  loin,  la  question  n'est  pas  encore  là  tout 
entière. 

La  première  couche  bien  tranchée  que  l'on  rencontre  à  la 


REVUE  DE  PARIS.  151 

superficie  de  l'opinion  en  Belgique,  est  composée  d'un  amal- 
game de  ces  deux  principes  opposés  qui  luttent  entre  eux,  le 
libéralisme  et  le  catholicisme. 'Mais  si  l'on  creuse  plus  ayant , 
rhacune  de  ces  deux  divisions  se  subdivise  elle-même  en 
deux  autres  catégories ,  et  chacune  de  ces  catégories  forme 
un  parti  politique  qui  a  son  étendard,  ses  soldats ,  son  mot  de 
ralliement.  La  chambre  des  représentans ,  qui  est  censée  tra- 
duire la  pensée  du  pays,  offre  donc  les  quatre  classifications 
suivantes  :  1°  un  parti  catholique  aristocrate;  2*^  un  parti 
catholique  opposant;  3°  un  parti  libéral  gouvernemental; 
4°  un  parti  libéral  d'opposition. 

Les  catholiques  aristocrates  ont  fait  alliance  avec  une 
fraction  du  parti  libéral ,  et  leur  réunion  constitue  la  ma- 
jorité parlementaire  qui  soutient  le  gouvernement  du  roi 
Léopold.  Cette  majorité  englobe  les  quatre  cinquièmes  de  la 
chambre.  L'opposition  ne  compte  que  dix-huit  voix,  sur  cent 
deux,  qui  lui  soient  complètement  acquises.  La  république 
a  seulement  trois  organes,  et  l'orangisme  n'est  nullement 
représenté.  Nous  passerons  en  revue  les  hommes  qui  ap- 
partiennent à  chacun  de  ces  quatre  partis,  soit  dans  les  deux 
chambres,  soit  en  dehors  de  l'action  parlementaire  ,  tout  en 
annonçant  d'avance  que  nous  n'avons  aucunement  l'inten- 
tiondedéveloppericidesthéoriespolitiques,  nid'agiterdevant 
nos  lecteurs  une  grave  et  savante  dissertation,  mais  bien 
de  nous  borner  à  quelques  notes  biographiques  et  anecdoti- 
ques,  lesquelles,  à  défaut  d'autre  intérêt ,  offriront  du  moins 
celui  de  la  nouveauté, 

§  ïer.    —  PARTI   CAXnOLIQrE  ARISTOCRATK 

Certes,  ce  ne  dut  pas  être  un  léger  sujet  d'étonnemenl  pour 
ceux  qui  avaient  apprécié  l'influence  ecclésiastique  dans  le 
mouvement  révolutionnaire  belge,  d'entendre  cette  popula- 
tion si  amoureuse  de  processions  et  de  messes,  appeler,  par 
la  voix  de  son  congrès ,  un  prince  protestant  à  la  gouverner  ; 
et  la  surprise  ne  s'accrut-elle  pas  encore  quand  on  vit  ce 
nouveau  trône  schismatique  défendu  par  une  majorité  ca- 
tholique contre  les  attaques  d'une  opposition  libérale?  C'est 


152  REVUE  DE  PARIS. 

que  d'une  part  l'aristocratie  du  parti  catholique ,  menacée 
dans  son  essence  par  le  débordement  de  l'élément  populaire, 
jugea  du  premier  coup  d'oeil  qu'il  fallait  à  tout  prix  faire  la 
chaîne  autour  de  ce  faible  et  tendre  rejeton  de  l'arbre  mo- 
narchique, l'environner  de  ses  soins  et  l'arroser  de  son  sang 
s'il  était  nécessaire  ,  afin  qu'il  put  quelque  jour  portera  ses 
branches  les  fruits  dorés  du  privilège  et  des  emplois  de  cour, 
fruits  doux  et  sucrés  à  toute  lèvre  aristocratique.  La  nouvelle 
monarchie ,  de  son  côté ,  se  souvenant  du  mot  d'Henri  IV  : 
Parisvaut  bien  une  messe  ,  alla,  non  pas  renier  la  foi  de  ses 
pères  sur  le  seuil  d'une  sacristie,  mais  fraterniser  aristocra' 
tiquement  ayecVorihodoxie  flamande  qui  venait  à  elle  parée 
de  sa  bonhomie  campagnarde,  la  bouche  mouillée  de  bierre, 
et  de  l'eau  bénite  au  bout  du  doigt. 

Ainsi  fut  conclu  le  pacte  tacite  de  l'aristocratie  catholique 
et  de  la  royauté  protestante.  Cette  alliance  se  fit  sans  pro- 
tocole ,  sans  conférence;  il  n'y  eut  besoin ,  pour  l'aristocratie 
comme  pour  la  royauté,  que  d'un  regard  jeté  sur  leur  position 
respective.  L'une  apporta  dans  l'alliance  son  influence  sur 
les  Flandres,  sur  le  Limbourg  et  la  province  d'Anvers,  et 
l'autre  des  promesses  et  des  poignées  de  main,  papier-mon- 
naie des  royautés  du  jour. 

Maintenant,  si  l'on  me  demande  qui  eut  tort  ou  raison ,  je 
répondrai  que  toutes  deux  firent  sagement,  et  la  royauté  et 
l'aristocratie;  elles  en  seront  quittes  plus  tard  pour  vider 
entre  elles  le  différend. 

Les  catholiques  aristocrates  qui  occupent  aujourd'hui  le 
pouvoir  dans  la  personne  de  leurs  principaux  chefs ,  et  qui 
tendent  moins  à  régénérer  la  morale  chrétienne  qu'à  résister 
aux  envahissemens  démocratiques,  sont  combattus  très  vio- 
lemment par  une  fraction  dissidente,  laquelle  prétend  allier 
la  liberté  avec  les  doctrines  de  l'Évangile  ,  et  compte  dans 
son  sein  quelques  jeunes  abbés,  remarquables  par  leur 
talent  et  par  la  ferveur  de  leur  conviction.  Mais  cette  fraction 
catholique,  presque  tout  entière  en  dehors  de  la  chambre 
des  représentans ,  est  souvent  entravée  dans  ses  efforts  par 
les  remontrances  ecclésiastiques,  et  subit  la  loi  de  sa  po- 
sition. 


REVUE  DE  PARIS.  153 

On  ne  doit  pas  cependant  s'exagérer  la  puissance  du  parti 
catholique,  ni  s'imaginer  que  les  neuf  provinces  de  la  Belgique 
ne  soient  peuplées  que  de  couvens  et  de  monastères  obéis- 
sant au  bon  plaisir  d'un  grand  inquisiteur.  Si  les  deux  Flan- 
dres, le  Limbourg,  Anvers,  une  portion  du  Brabant  et  du 
Hainaut ,  envoient  à  la  chambre  des  hommes  dévoués  à  la 
prédominance  catholique  ,  en  revanche  ,  Bruxelles,  Namur, 
Liège  et  le  Luxembourg  nomment  des  députés  libéraux.  Ce 
qui  contribue  principalement  à  assurer  la  majorité  aux  pre- 
miers ,  c'est  que  les  élections  sont  faussées  dans  leur  prin- 
cipe. On  a  voulu  combiner  le  vote  indirect ,  qui  était  le  mode 
d'élection  dans  l'ancien  royaume  des  Pays-Bas  ,  avec  le  vote 
direct ,  usité  dans  les  pays  constitutionnels,  et  l'on  est  arrivé 
à  une  représentation  qui  n'est  pas  exacte.  Par  exemple,  dans 
l'ancien  gouvernement ,  l'élection  était  faite  par  les  états 
provinciaux  ,  composés  de  députés  de  la  noblesse  des  villes 
et  des  campagnes.  Les  villes  étaient  représentées  à  part.  Le 
cens  électoral  de  celles-ci  n'avait  aucun  rapport  avec  celui 
des  communes  rurales  ,  et  les  communes  votant  par  canton, 
le  cens  d'un  canton  demeurait  indépendant  de  celui  du  can- 
ton voisin.  Aussi  les  quotités  s'établissaient-elles  de  manière 
à  faire  concourirà  chaque  électionun  nombre  suffisant  d'élec- 
teurs, et  à  éviter  un  trop  grand  concours.  Ainsi  le  cens  de 
telle  grande  ville  était  de  400  francs,  celui  de  tel  village 
seulement  de  25  francs.  Dans  la  nouvelle  loi  électorale,  on  a 
conservé  cette  diversité  du  cens  et  rendu  l'élection  directe 
par  le  concours  de  tous  les  élecîeursd'un  arrondissement.  Les 
législateurs  belges  ont  puisé  ce  principe  vicieux  dans  l'ar- 
rêté du  gouvernement  provisoire  qui  réglait  les  élections  au 
congrès. 

C'est  principalement  dans  les  Flandres  que  le  parti  catho- 
lique se  rend  maître  des  élections  ,  par  l'influence  qu'il 
exerce  sur  les  habilans  des  campagnes.  Ces  votes  dévoués  et 
aveugles  constituent  une  majorité  compacte  et  inébranlable , 
contre  laquelle  vient  se  briser  le  vote  des  villes. 

Quand  le  jour  de  l'élection  est  arrivé,  les  chefs -lieux 
voient  accourir  dans  leurs  murs,  de  tous  les  points  de  l'ho- 
Jizon,  de  petites  troupes  de  paysans  ,  conduites  par  des  hom~ 


154  REVUE  DE  PARIS. 

mes  en  soutane  ,  qui  marchent  le  front  rayonnant  et  la  canne 
à  la  main.  Ce  sont  les  villages  qui  viennent  voter,  avec 
leurs  curés  en  tête.  Arrivés  aux  salles  d'élection  ,  les  curés 
embataillonnent  leurs  ouailles  comme  un  sergent  aligne  ses 
recrues  ,  par  rang  d'intelligence ,  les  plus  grands  les  pre- 
miers, et ,  derrière,  les  plus  petits-  Puis  ils  leur  répètent  la 
harangue  de  la  veille,  et  leur  distribuentsur  des  cartes  le 
nom  du  candidat  qu'ils  soutiennent,  menaçant  au  besoin  les 
récalcitransdeleur  chicaneries  billets  de  confession. 

Aux  dernières  élections,  quelques  libéraux  résolurent  de 
rangerde leur  côté,  par  la  ruse,  cette  force  brutale  et  déci- 
sive ,  et  en  conséquence  ils  se  placèrent  de  grand  malin 
aux  portes  de  leur  ville ,  pour  attendre  la  venue  des  paysans. 
Lorsque  ceux-ci  se  montrèrent  avec  leur  cortège  habituel , 
les  loups  constitutionnels,  revêtus  de  la  peau  des  agneaux 
catholiques,  se  glissèrent  traîtreusement  au  milieu  de  l'inno- 
cent troupeau,  et  là,  feignant  de  voter  aussi  pour  le  candidat 
des  curés,  ils  escamotaient  habilement  la  carte  catholique,  et 
y  substituaient  une  autre  carte  semblable,  portant  le  nom  du 
candidat  opposant.  Mais  la  manœuvre  resta  sans  succès,  et 
cette  fois  le  libéralisme  en  fut  pour  sa  courte  honte. 

Les  premiers  noms  que  l'on  rencontre  à  la  tête  du  parli 
catholique  sont  ceux  de  Monseigneur  Van  Bommel,  évêque 
de  Liège, etdeMonseigneurSterx, archevêque  de  Malines.  Ces 
deux  personnages  ne  prennentpas,ilestvrai,unepartactiveet 
avouée  aux  affaires  du  gouvernement ,  mais  on  les  regarde 
comme  la  pensée  incarnée  du  synode.  Les  autres  dignitaires 
ecclésiastiques  transmettent  leurs  volontés  aux  branches  les 
plus  infimes  du  clergé,  et  par  ces  divers  canaux  les  eaux  de 
la  grâce  et  de  la  saine  doctrine  apostolique  se  répandent 
dans  toutes  les  parties  de  la  population. 

M.  FélixdeMérode,  ministre  d'état  sans  portefeuille,  est, 
par  leur  influence ,  placé  au  conseil  pour  le  maintenir  dans  la 
droite  voie,  tandis  que  l'amitié  bien  connue  qui  lie  M.  de 
Theux,  ministre  Je  l'intérieur,  à  Monseigneur  de  Malines, 
donne  aux  chefs  de  l'église  toute  garantie  pour  la  direction  et 
le  maniement  des  affaires.  Le  premier  peut  être  considéré 
comme  un  ambassadeur  du  pouvoir  spirituel  auprès  du  pou . 


REVUE  DE  PARIS.  155 

Toir  temporel;  le  second,  comme  un  général  d'armée  qui 
met  les  plans  en  œuvre.  Du  reste,  il  n'y  a  rien  à  dire  de 
particulier  sur  les  antécédens  de  Monseigneur  Sterx,  sinon 
qu'il  est  fils  d'un  fermier  de  M.  le  baron  d'Hoogvorst. 

Quant  à  Monseigneur  Van  Bommcl ,  évéque  de  Liège ,  il  a 
déployé,  dans  la  courte  carrière  qu'il  a  parcourue  jusqu'ici, 
plus  de  tact  et  de  finesse  qu'il  n'en  faudrait  pour  illustrer 
un  diplomate.  C'est  un  homme  d'un  esprit  cultivé,  aimable, 
et  dans  toute  la  vigueur  de  l'âge.  Son  extérieur  rappelle  le 
temps  où  les  princes  de  l'église  laissaient  percer  volonliers 
sous  le  rochet  épiscopal  le  jabot  musqué  de  Ihommeàbonnes 
fortunes;  quelques-uns  de  ses  fidèles  vont  même  jusqu'à  le 
regarder  comme  dangereux  pour  leurs  femmes,  tant  la 
calomnie  s'accrédite  facilement  dans  ces  petites  villes  de 
province  ,  dont  la  brutale  clairvoyance  ne  sait  respecter 
aucun  voile. 

L'abbé  Van  Bommel  dirigeait ,  avant  la  révolution  belge, 
un  petit  séminaire  près  de  La  Haye.  11  vit  un  jour  fermer  sa 
maison  par  ordre  du  gouvernement  hollandais ,  sous  prétexte 
que  nul  ne  devait  pratiquer  l'enseignement  public  sans  avoir 
été  préalablement  instruit  lui-même  selon  les  régiemens 
établis.  Cette  persécution, qui  renversaittoutesses  espérances, 
le  jeta  dans  les  rangs  de  l'opposition,  et  il  écrivit  plusieurs 
brochures  pour  la  liberté  de  l'enseignement,  ayant  soin 
toutefois  d'abritersaseigneurie  future  sousle  masque  prudent 
de  l'anonyme. 

Cette  sortie  un  peu  vive  n'empêcha  pas  le  gouvernement 
hollandais  de  l'envoyer,  en  1829,  prendre  possession  de 
l'évêché  de  Liège,  ce  qui  contribua  peut-être  à  opérer  dans 
son  esprit  cechangement  subit  qu'on  y  remarqua  tout  d'abord. 
Après  sa  promotion  ,  ce  publicisle  frondeur  ,  ce  champion 
intraitable  de  la  liberté  de  l'enseignement,  prêchait  en 
pleine  église,  dans  son  diocèse,  le  droit  divin  et  l'obéissance 
passive. La  révolution  de  1830arrèla  dans  son  vol  l'éloquence 
de  Monseigneur  de  Liège.  Il  lui  fallut  de  nouveau,  embarqué 
sur  un  radeau  d'argumeus  improvisés,  franchir  la  cataracte 
écumante  qui  séparait  le  pouvoir  déchu  du  pouvoir  naissant, 
un  abîme  grondant,   plein   d'orages  et  de  sinistres,  qu'il 


156  REYLIE  DE  PARIS. 

passa  comme  Moïse  fit  de  la  mer  Rouge  ,  sans  se  mouiller 
seulement  le  bout  du  pied.  Monseigneur  Van  Bomrael,  mal- 
gré les  difficultés  sans  nombre  dont  sa  qualité  de  Hollandais, 
et  plus  encore  ses  antécédens  politiques,  hérissaient  son 
chemin ,  parvint  néanmoins  à  rentrer  en  grâce  auprès  de  la 
révolution  à  l'avénemerit  du  roi  Léopold.  Il  sut  se  concilier 
les  esprits,  et  il  marche  aujourd'hui ,  avec  l'archevêque  de 
Malines ,  à  la  tète  d'un  parti  tout-puissant. 

Les  catholiques  aristocrates,  qui  reconnaissent  l'évêque 
de  Liège  et  Monseigneur  Sterx  pour  leurs  chefs  spirituels, 
appuient  principalement  leurs  espérances  sur  trois  grandes 
familles  dont  les  noms ,  la  fortune  et  la  considération  résu- 
ment ce  que  la  Belgique  a  de  plus  respecté  et  de  plus  inlluent. 
Je  veux  parler  des  Mérode,  des  Robiano  et  des  Vilain  XIV. 
Ces  familles  sont  le  foyer  de  concentration  des  pures  doc- 
trines de  l'aristocratie  catholique.  La  domination  hollandaise 
ne  trouva  pas  d'ennemis  plus  acharnés  ;  mais  après  la  vic- 
toire ,  la  plupart  de  leurs  membres  ne  prirent  plus  la  peine 
de  cacher  leur  aversion  pour  le  principe  qui  les  avait  fait 
triompher  ,  c'est-à-dire  pour  les  libertés  du  pavs. 

Les  avis  sont  cependant  partagés  sur  l'arrière-pensce  que 
l'on  suppose àM.  le  comte  Félix  de  Mérode,  ministre  d'état  et 
frère  du  jeune  Frédéric,  blessé  à  mort  en  combattant  conlreles 
troupes  de  Guillaume.  M.  Félix  de  Mérode  fait  publiquement 
profession  de  vouloir  la  liberté  en  tout  et  pour  tous,  mais 
la  position  qu'il  occupe  dans  son  parti ,  et  l'intimité  qui  l'u- 
nit à  l'archevêque  de  Malines ,  sont  de  nature  à  faire  douter 
de  sa  siiicérité  politique.  Sa  vie  privée  est  des  plus  honorables, 
et  ses  adversaires  s'accordent  à  reconnaître  qu'aucune  de  ses 
actions  ne  fui  jamais  dictée  par  l'intérêt  personnel.  L'estime 
dont  il  jouit  est  si  haute  et  si  entière,  qu'en  1830,  avant  qu'il 
fût  question  d'offrir  la  couronne  de  Belgique  au  duc  de  Ne- 
mours ,  il  fut  porté  comme  candidat  à  la  royauté.  L'antique 
souche  de  sa  maison,  dont  l'aîné  porte  le  titre  de  prince  de 
Rubempré ,  rendait  peut-être  moins  ridicules  les  projets  de 
grandeur  que  ses  partisans  avaient  conçus  pour  lui.  Le  souve- 
rain manqué  se  borna  à  participer  au  gouvernement  des  affai- 
res en  acceptant  le  portefeuille  de  l'extérieur,  puis  celui  de  la 


REVUE  DE  PAPxIS.  157 

guerre  par  intérim.  li  siège  Riiiinlenant  au  conseil  corariie  lai- 
nistre  sans  portefeuille.  Ses  deux  frères  eurent  encore  moins 
d'ambition.  L'aîné  se  contenta  d'un  fauteuil  au  sénat ,  et  le 
cadet ,  dans  la  curée  des  places ,  n'en  Toulut  prendre  une  que 
sur  les  bancs  de  la  chambre  des  représentans.  Pliit  à  Dieu  que 
tous  lesfervenscatholiques  eussent  poussé  aussi  loin  l'abnéga- 
tion et  le  mépris  des  biens  terrestres  ! 

L'aîné  de  la  famille  de  Robiano  ,1e  comte  François,  ancien 
chambellan  du  roi  de  Hollande  et  aujourd'hui  sénateur  belge, 
le  seul  qui,  parmi  ses  paisibles  collègues,  se  laisse  aller  quel- 
quefois à  des  velléités  d'opposition  ,  fait  tache  dans  l'unité  ca- 
tholique et  absolutiste  de  sa  lignée.  C'est  un  gracieux  conteur 
d'anecdotes,  qui  passe  parmi  les  siens  pour  ayoir  lu  sans  hor- 
reur les  abominables  compositions  en  prose  et  en  vers  de 
l'école  philosophique  du  dix-huitième  siècle.  Il  est  même  ac- 
cusé de  savoir  par  cœur  des  tirades  entières  de  Toltaire,  et  de 
ravaler  la  dignité  de  la  noblesse  jusqu'à  fréquenter  d'habitude 
desphébéieus  qui  n'ont  pas  même  passé  par  la  première  épu- 
ration de  1  anoblissement  ro\al. 

On  raconte  à  ce  sujet  qu'un  sénateur  d'extraction  popu- 
laire, célèbre  en  Belgique  par  sa  fortune  industrielle,  vint 
un  jour  visiter  l'un  des  membres  de  l'illustre  famille.  Sa  dé- 
marche fut  trouvée  si  inconvenante,  que  les  dames  levèrent  le 
siège  et  jugèrent  à  propos  d'abandonner  le  salon.  Je  cite  ce 
fait  moins  comme  une  critique  que  parce  qu'il  exprimeàmer- 
veille  ce  sentiment  d'aristocratie  dont  on  chercherait  vaine- 
ment chez  nous  une  aussi  énergique  tradition. 

M.  de  Robiano  d'Ostregnies,  frère  du  comte  François  de 
Robiano ,  siège  aussi  parmi  les  membres  du  sénat.  Quoique 
plus  franchement  dévoué  à  son  parti,  il  est  loin,  par  sa  position 
sociale  et  politique ,  autant  que  par  ses  moyens  intellectuels , 
de  jouir  du  même  crédit  que  son  frère  aîné. 

M.  Robiano  deBorsbeke  se  fait  remarquer  plus  encore  que 
ses  deux  frères  par  l'ardeur  de  ses  opinions.  Il  est  un  de  ceux 
qui  excitèrent  le  plus  violemment  le  peuple  contre  le  gouver- 
nement du  roi  Guillaume.  C'est  un  homme  de  mœurs  irrépro- 
chables, sévère  pour  lui  comme  pour  les  autres,  et  jaloux  par- 
dessus tout  de  l'honneur  de  fa  maison  et  de  ses  privilèges  de 
2  14 


158  REVUE  DE  PARIS. 

caste,  privilèges  perdus  et  abolis  à  tout  jamais,  mais  dont  il 
conserve  les  titres  comme  un  droit  qui  plus  tard  peut  repren- 
dre son  empire.  L'anecdote  suivaRte  le  peindra  tout  entier. 

L'année  dernière  un  enfant  lui  naquit.  Il  seprésenta  devant 
le  curé  de  sa  paroisse  avec  le  parrain  et  la  marraine  qu'ilavait 
choisis.  Questionné  sur  les  noms  et  qualités  de  ce  nouveau 
fils: 

Inscrivez,  dit-il,  messire  de  Robiano. 

Le  curé  objecta  que  cette  qualification  de  messire  n'avait 
plus  de  cours,  et  qu'il  était  plus  simple  d'inscrire  le  nouveau- 
né  sous  le  nom  de  comte  de  Robiano,  sur  quoi  M.  de  Bors- 
beke  prouva  gravement  que  l'aîné  seul  de  sa  famille  avait  le 
droit  de  porter  le  titre  de  comte  ,  et  que  de  temps  immémo- 
rial celui  de  messire  avait  été  l'apanage  des  cadets  de  sa  mai- 
son. Nouveaux  refus  de  l'ecclésiastique.  Le  père  alors ,  plutôt 
que  de  subir  cette  infraction  aux  us  de  ses  aïeux ,  emporta  le 
jeune  messire  dans  ses  bras,  et  un  curé  de  village,  plus  res- 
pectueux pour  la  tradition  historique,  baptisa  le  noble  enfant 
avecles  égards  et  le  titre  auxquels  son  origine  l'ii  donne  droit. 

M.  Robiano  de  Borsbeke  faisait  partie  de  la  chambre  des 
représentans;  il  se  démit  de  ses  fonctions  quand  parut  la  fa- 
meuse encyclique  du  pape  dirigée  contre  les  principes  démo- 
cratiques. Malgré  l'antipathie  que  tout  homme  raisonnable 
éprouvera  nécessairement  pour  de  pareilles  doctrines ,  il  est 
impossible  de  ne  pas  estimer  ceux  qui  les  professent  avec  tant 
de  franchise  et  de  loyauté.  Pour  moi,  j'admire  réellement 
cette  ténacité  que  rien  ne  saurait  émouvoir ,  ni  le  temps ,  ni 
le  malheur,  ni  le  danger;  il  me  semble  voir  ces  vieux  portraits 
de  Van  Dyck  et  de  Velasquez  descendre  de  leurs  cadres  ver- 
moulus pour  juger  les  siècles  qui  les  ont  mis  au  tombeau. 

Quoiqu'on  les  nomme  aussi  parmi  les  chels  du  parti  ca- 
tholique, les  Vilain  XIV  restent  bien  en  arrière  de  MM.  de 
Robiano,  quant  à  la  \erdeur  des  opinions  et  à  l'exagération 
des  principes.  Ils  appartiennent  cependant,  si  on  veut  les  en 
croire,  à  la  plus  ancienne  noblesse  flamande.  Ils  descen- 
draient immédiatement  des  comtes  de  Gand,  dont  il  est  sou- 
vent question  dans  l'histoire  des  comtes  de  Flandre  et  des  ducs 
de  Bourgogne.  Le  comte  Philippe  Vilain  XIV.  fut  maire  de 


REVUE  DE  PARIS.  159 

Gand  en  1808,  et  Napoléon  attacha  sa  femme  ,  la  baronne 
de  Feltz  ,  à  l'impératrice  Marie-Louise  ,  en  qualité  de  dame 
du  palais.  Depuis  1815  jusqu'en  1829,  il  siégea  aux  états-gé- 
néraux des  Pays-Bas,  où  il  s'occupait  principalement  de 
questions  financières.  Après  que  le  gouvernement  hollandais 
eut  empêché  sa  réélection  dans  les  Flandres,  soit  timidité  , 
soit  nonchalance ,  il  laissa  la  révolution  marcher  son  che- 
min. Plus  courtisan  que  champion  politique,  il  ne  figura  pas 
dans  les  rangs  de  l'insurrection  aux  jours  d'orages  et  de  tem- 
pêtes. Cette  étoile  disparue  ne  se  remontra  dans  le  ciel  patrio- 
tique qu'aux  rayons  du  soleil  du  lendemain,  quand  lair  fut 
redevenu  serein  et  limpide,  et  que  la  rosée  des  grâces  et  des 
faveurs  commença  à  laver  les  traces  du  sang  répandu. 

Le  vicomte  Charles  Vilain  XIV,  son  fils ,  entra  au  contraire 
avec  vigueur  dans  la  guerre  que  la  presse  fit  au  gouvernement 
hollandais.  Ce  fut  lui  qui  rédigea  la  célèbre  pétition  en  fa- 
veur de  la  liberté  d'enseignement.  Le  roi  Léopold,  à  son 
avènement,  le  choisit  sur  les  bancs  du  congrès  ,  où  il  repré- 
sentait le  Limbourg,  pour  l'envoyer,  comme  ministre  plé- 
nipotentiaire ,  auprès  du  Saint-Siège  et  des  gouvernemens  d'I- 
talie. Il  est  aujourd'hui  gouverneur  de  la  Flandre  orientale  , 
et  fait  partie  de  la  chambre  des  représentans.  Le  vicomte 
Charles  Vilain  XIV  ne  passe  pas  pour  un  catholique  vérita- 
blement convaincu.  C'est  plutôt  chez  lui  le  raisonnement  que 
l'enthousiasme  qui  agit.  Il  est  de  ceux  qui  pensent  que  l'élé- 
ment religieux  est  plus  propre  qu'aucun  autre  à  reconstituer 
la  société  sur  des  bases  monarchiques. 

J'ai  dit  que  les  trois  familles  que  je  viens  de  nommer  pou- 
vaient être  considérées  comme  la  tel  e  du  parti  catholique  aris- 
tocratique. Ce  n'est  pas  que  l'on  doive  regarder  ces  hommes 
comme  les  penseurs  et  les  arbitres  exclusifs  de  la  cause,  mais 
par  les  racines  qu'ils  ont  jetées  dans  le  sol,  par  la  puissance 
de  leurs  noms,  par  leurs  fortunes ,  ils  forment  comme  le  pal- 
ladium delà  noblesse,  derrière  lequel  vont  se  retrancher  les 
débris  des  traditions  historiques  mutilées  par  le  choc  des 
idées  nouvelles. 

Il  serait  difficile  d'ailleurs  de  classer  les  hommes  politiques 
selon  leur  mérite  réel  ou  leur  influence.  En  Belgique ,  plus 


160  REVUE  DE  PARIS. 

que  partout,  la  chose  est  impossible,  car  là  les  partis  ne 
sont  pas  disciplinés  :  dans  aucun  camp  il  n'y  a  de  chefs  recon- 
nus; on  combat  à  la  manière  des  barbares,  tantôt  de  près, 
tantôt  de  loin,  sans  tactique  ,  sans  subordination  ,  sans  plans 
de  campagne  arrêtés.  L'escrime  de  la  plume  et  de  la  parole 
est  à  peine  connue  de  quelques  hommes.  On  ferraille  plutôt 
qu'on  uacadémise.  Souvent  les  témoins  se  mêlent  au  duel 
des  rivaux;  souvent  les  champions  se  réunissent  tout-à-coup 
pour  se  tourner  contre  leurs  témoins.  C'est  que  le  sujet  de  la 
querelle  est  complexe  :  il  ne  s'agit  pas  seulement,  comme  je 
l'ai  dit  plus  haut ,  des  deux  grands  principes  du  catholicisme 
et  du  libéralisme,  car  on  entend  d'une  part  le  catholique 
M.  Dumortier  crier  au  minisire  catholique  de  Theux  :  Vous 
nous  avez  ravi  toutes  nos  libertés ,  et  les  libéraux  à  leur  tour 
reprocher  durement  à  ce  même  M.  Dumortier  d'avoir  voté 
avec  les  ministres  pour  la  censure  théâtrale. 

La  question  diplomatique  est  la  première  qui  ait- divisé 
les  partis;  il  s'est  rencontré  des  deux  côtés,  pour  la  défense 
et  pour  l'attaque,  des  libéraux  et  des  catholiques  de  toutes 
les  nuances.  Maintenant  cette  question  s'est  calmée  pour 
faire  place  à  une  autre  :  la  question  intérieure  religieuse, 
(pii  comprend  la  liberté  de  renseignement.  Bientôt  se  lèvera 
la  question  intérieure  administrative  ,  c'est-à-dire  les  débats 
sur  la  centralisation,  où  l'on  verra  l'antique  esprit  communal 
et  provincial  sortir  du  cercueil  où  il  dort  depuis  le  xvi'^  siè- 
cle. Plus  tard  la  question  industrielle  et  commerciale  ,  où  les 
champions  de  la  liberté  du  commerce  frapperont  dans  tous 
les  rangs  les  partisans  du  système  prohibitif. 

Ces  élémens  de  discorde  brouilleront  long-temps  encore 
les  classifications  que  l'on  tentera  d'établir  sur  la  situation 
des  partis  en  Belgique.  Toutefois  celle  que  j'ai  indiquée  me 
paraît  la  meilleure  et  la  seule  praticable  pour  le  moment. 
Mais  revenons  à  notre  biographie  des  catholiques  aristocrates, 
sans  craindre  de  l'entremêler  de  digressions ,  si  elles  peuvent 
servir  à  mieux  faire  comprendre  le  sujet. 

M.  de  Theux,  ministre  actuel  de  l'intérieur,  que  nous 
avons  déjà  présenté  comme  l'arae  damnée  de  Monseigneur 
Slerx  ,  archevêque  de  Matines,  occupe  l'une  des  plus  im- 


REVUE  DE  PARIS.  '61 

portantes  positions  pour  le  parti,  car  il  a  dans  sou  ministère 
les  cultes  et  l'instruction  publique.  M.  de  Theux  est  un 
homme  d'administration  plutôt  qu'un  orateur;  c'était ,  ayant 
la  révolution  ,  un  simple  propriétaire  de  la  province  de  Lim- 
bourg  ;  il  n'a  d'autre  importance  que  celle  qu'il  tire  de  ses 
fonctions.  C'est  sous  son  influence  que  fut  consommée  de 
fait  la  dissolution  du  monopole  universitaire  exercé  autrefois 
par  le  gouvernement ,  et  cet  événement,  qui  sera  fécond  plus 
tard  en  graves  conséquences  ,  laissera  rejaillir  quelque  célé- 
brité sur  le  ministère  de  M.  de  Theux. 

La  première  idée  d'une  université  libre  appartient  aux 
catholiques.  L'archevêque  de  Malines  s'entendit  à  cet  effet 
avec  les  évêques  belges ,  et  ils  publièrent  des  mandemens 
pour  engager  les  fidèles  de  leurs  diocèses  à  se  faire  action- 
naires dans  l'université  libre,  qu'on  n'appelle  université 
catholique  que  depuis  que  les  libéraux  en  ont  tenté  une  con- 
trefaçon à  Bruxelles.  De  cette  manière  les  deux  enseigne- 
mens,  livrés  à  une  active  concurrence  ,  se  préparent  à  se 
disputer  l'avenir  du  pays.  L'éducation  publique  gagnera- 
t-elle  à  ce  démembrement  ?  C'est  ce  dont  personne  ne  peut 
répondre.  Toujours  est-il  \Tai  de  dire  que  les  trois  universités 
royales  de  Gand  ,  de  Liège  et  de  Louvain  ont  perdu  dans  ce 
choc  les  meilleurs  élémens  de  leur  succès.  Les  c'eux  univer- 
sités libres  ,  de  leur  côté  ,  ne  sont  pas  encore  en  mesure  de 
guérir  le  mal  que  la  révolution  a  fait  aux  universités  de  l'état; 
sous  le  futile  prétexte  que  l'éducation  devait  être  confiée  à 
des  nationaux,  on  a  éliminé  à  Liège,  par  exemple,  deux 
professeurs  allemands  du  plus  haut  mérite,  M.  Denzinger , 
professeur  de  philosophie ,  et  M.  Bronn  ,  professeur  de  mi- 
néralogie.Le  Hollandais  Kinker,  professeur  de  littérature, 
le  philologue  Limburg-Brouwer ,  Van  Recs  ,  professeur  de 
mathématiques  ,  ont  eu  à  subir  la  même  humiliation.  A 
Louvain,  on  a  congédié  MM.  Mone,  Iloltius,  et  plusieurs 
autres  encore. 

L'université  catholique  ,  fondée  sous  le  patronage  direct 

de  l'archevêque  de  Malines ,  et  qui    se   voit  entourée  par 

conséquent  de  toute  la  sollicitude  de  M.  de  Theux ,  obtint  du 

saint  Père  une  bulle  d'inï^liluticu  qui  fut  publiée  en  Belgique 

2  14. 


162  REVUE  DE  PAPxIS. 

avec  tout  l'éclat  imaginable.  Elle  fit  sa  séance  d'ouverture 
le  4  novembre  dernier  à  Malines  où  une  messe  du  Saint-Esprit 
fiitcbantée  solennellement  dans  la  cathédrale,  par  l'archevc- 
que  en  personne.  L'abbé  de  Ram,  nommé  par  l'épiscopat 
belge  recteur  magnifique  de  la  nouvelle  université  (c'est  le  nom 
qu'on  donne  en  Belgique  aux  chefs  de  l'instruction),  monta  en 
chaire  et  prononça  un  discours  latin  qui  dura  plus  d'une  heure, 
et  dans  lequel  il  s'appliqua  à  démontrer  que  les  idées  catholi- 
ques n'étaient  hostiles  en  rien  au  progrès  des  sciences  et  des 
arts. Cette  université  est  maintenant  en  pleine  activité,  et 
déjà  l'esprit  prêtre  qui  l'anime  fermente  dans  son  sein  et  me- 
nace de  déborder.  La  petite  ville  de  Malines  ne  suffît  plus  à 
sa  domination  ;  elle  couve  du  regard  lavieille  cité  deLouvain  , 
où  fut  fondée  ,  en  1426 ,  la  première  université  belge.  M.  de 
Theux,  qui  n'a  rien  à  refuser  à  monseigneur  de  Malines  ,  qui 
de  son  côté  ne  peut  en  conscience  rien  refuser  aux  univer- 
sitaires catholiques,  a  promis  de  céder  aux  désirs  de  ses  frè- 
res en  dévotion  ,  et  c'est  déjà  une  chose  convenue  qu'à 
l'automne  prochain  l'université  deLouvain  deviendrale  siège 
de  la  propagande  catholique.  Si  Dieu  prête  vie  aux  projets 
de  ces  saints  régénérateurs  de  l'éducation ,  et  aussi  au  porte- 
feuille apostolique  de  M.  de  Thcux,  il  sortira  du  séminaire 
catholico-ministériel  une  armée  de  curés  docteurs  dans 
toutes  les  sciences,  et  prêts  à  débarrasser  les  laïques  du  soin 
desaffaires  de  ce  monde  comme  de  l'autre. 

L'université  libérale  ouvrit  ses  portesà  lajeunesse  studieuse 
quinze  jours  après  l'installation  de  sa  rivale.  Son  secrétaire, 
homme  de  savoir  ,  ancien  professeur  à  l'école  normale  de 
Paris,  M.  Baron,  prononça  le  discours  d'ouverture  dans  la 
salle  gothique  de  l'hôtel-de-ville  de  Bruxelles,  au  bruit  de 
mille  bravos  prolongés. Il  accepta  franchement,  au  nom  de  ses 
collègues  ,  la  guerre  déclarée  par  le  parti  catholique ,  et  fit 
ressortir  les  avantages  d'une  cinquième  faculté,  consacrée  à 
l'étude  des  sciences  politiques  et  administratives,  que  l'uni- 
versité libre  venait  d'admettre  dans  la  liste  de  ses  travaux  (l). 

(i)  Celle  cinquième  faculté  se  compose  :  i"  du  droit  public  inlerne 
et  exlernej  2>^  de  l'iiisloire  politique  ,  traités,  diplomatie,  etc.;  3"  de 


REVUE  DE  PARIS.  1G3 

L'université  libre  de  Bruxelles  compte  parmi  ses  fonda- 
teurs ,  comme  parmi  les  savans  professeurs  qui  lui  ont 
consacré  leurs  talens,  des  hommes  avantageusement  connus 
dans  les  sciences  et  dans  les  lettres.  Tels  sont,  entre  autres, 
MM.  Henri  de  Brouckère  ,  le  philosophe  Ahrens,  M.  Baron, 
et  le  célèbre  Polonais  Lelewel.  Il  est  à  craindre  seulement 
que  l'appel  fait  au  patriotisme  des  souscripteurs  ne  ren- 
contre beaucoup  de  sourdes  oreilles.  Le  parti  nommé  vul- 
gairement libéral  ne  fut  jamais  libéral ,  comme  on  sait,  dans 
toute  l'acception  dumot.  Le  parti  catholique,  au  contraire,  est 
tout  de  dévouement,  et  ne  laissera  jamais  chômer  son  recteur 
magnifique.  Déjà  quelques-uns  de  ces  libéraux  à  grands  sen- 
liroensavaient  eu  l'impudeur  de  demander  à  la  nouvelle  uni- 
versité qu'elle  professât  gratuitement,  ignorant  ou  feignant 
d'ignorer  que  la  plupart  de  ceux  qui  se  consacrent  à  cette  car- 
rière si  honorable  et  si  digne  d'encoura^emens  sont  aussi 
pauvres  que  peut  l'être  le  premier  manœuvre  d'atelier:  aussi 
le  secrétaire  de  l'université,  M.  Baron,  dans  son  discoursd'ou- 
verture ,  releva-t-il  avec  convenance  et  dignité  cette  préten- 
tion mesquine  et  indélicate. 

Les  catholiques  qui,  par  M.  de  Theux,  ministre  de  l'inté- 
rieur, ont  commencé  à  détourner  à  leur  profit  l'influence 
universitaire,dominent  également  la  politique  extérieure  par 
M.  de  Muelenacre,  ministre  des  affaires  étrangères,  qui  n'est 
pas  moins  dévoué  au  parti.  Hâtons-nous  d'ajouter  cependant 
que  M.  de  Muelcnaere  est  un  homme  d'une  autre  portée  que 
jM.  de  Theux.  S'il  seconde  les  catholiques  dans  leurs  projets 
d'envahisseraens,  c'est  moins  par  bigoterie  et  par  faiblesse  de 
caractère  que  par  une  prévision  politique  qui  lui  fait  crainder 
le  développement  illimité  de  l'esprit  révolutionnaire.  M.  de 
Muelenaere  est  un  diplomate  habile  ,  qui  ménage  au  besoin 
toutes  les  factions ,  et  qui  n'appartient  réGllcment  à  aucune. 
Chacun  des  actes  de  sa  vie  porte  ce  cachet  de  prudence 
égoïste  qui  caractérise  ce  que  l'on  a  appelé  \2^  hommes  du 

léconomie  poHtique  ;4o  de  l;i  science  financière,  5"  delà  slalisllqiie  j 
(i'>  (lu  droit  administratif;  ;'■  de  riiisU'iredcs  assemblées  délibérariles, 
chartes  et  i  oiislilulions. 


J64  REYUE  DE  PARIS. 

lendemain ,  pour  donner  un  nom  honnête  à  la  couardise 
élevée  à  l'état  de  système.  Simple  procureur  du  roi  à  Bruges 
en  1824,  M.  de  Muelenaere  siégea  aux  états-généraux  parmi 
les  membres  de  l'opposition,  mais  il  votait  rarement  avec 
elle  quand  l'intérêt  de  sa  province  n'était  pas  directement  en 
jeu.  Le  gouvernement  hollandais  en  prit  cependant  de  l'om- 
brage, et  empêcha  qu'il  ne  fût  réélu  en  1829.  Ce  fut  alors 
que  les  électeurs  firent  frapper  une  médaille  commune  à 
M.  de  Muelenaere  et  à  M.  Vilain  XIV,  avec  cette  inscription  : 
Le  pouvoir  les  proscrit,  le  peuple  les  couronne:  Au  moment 
où  M.  de  Muelenaere  recevait  cette  récompense  civique,  il 
adhérait  d'un  autre  côté  ,  comme  procureur  du  roi ,  au  mes- 
sage royal  du  11  décembre,  qui  renversait  toute  la  constitu- 
tion du  pays ,  et  il  déclarait  qu'il  devenait  urgent  de  prendre 
des  mesures  rigoureuses  contre  ia  licence  de  la  presse.  Par 
cette  prudente  tactique,  quelle  que  fût  l'issue  des  événemens, 
il  s'assurait  un  port  dans  l'avenir.  Lorsque  Bruges  s'insurgea, 
M.  de  Muelenaere  ,  qui  ne  savait  pas  encore  de  quel  côté 
tournerait  la  victoire  ,  montra  une  aversion  invincible  pour 
toute  fonction  ,  pour  toute  dignité  qui  tendait  à  le  tirer  de 
sa  chère  obscurité;  mais  quand  les  troupes  hollandaises  eurent 
décidément  évacué  le  territoire  belge,  il  consentit  à  devenir 
gouverneur  de  la  Flandre  occidentale.  Peu  à  peu  sa  répu- 
gnance pour  les  places  et  les  dignités  s'affaiblit  à  tel  point , 
qu'appelé  au  ministère  des  affaires  étrangères  en  1831  ,  il 
refusa  de  pourvoir  à  son  remplacement  comme  gouverneur 
de  province.  Depuis  ce  temps  il  quitta  son  portefeuille  et  le 
reprit ,  et  il  est  encore  aujourd'hui  ministre  et  gouverneur. 
Son  plus  beau  titre  politique  est  la  discussion  du  traité  des 
vingt-quatre  articles,  qui  réglait  les  conditions  de  séparation 
entre  la  Belgique  et  la  Hollande  ,  et  dont  l'acceptation  par 
la  chambre  est  due  à  l'habileté  de  l'orateur  diplomate. 

Cet  homme  d'état  est  très-simple  dans  ses  manières  et 
dans  ses  goûts.  Quoiqu'il  possède  une  grande  fortune,  il  vit 
en  bon  bourgeois  flamand ,  fait  ses  courses  à  pied  ,  et  dîne 
d'habitude  avec  plusieurs  de  ses  collègues  dans  le  salon 
banal  d'un  petit  restaurateur  de  Bruxelles ,  au  prix  maximum 
de  deux  francs  rar  lète.  Pendant  son  uiinislcre  de  1832,  il  lo- 


REVUE  DE  PARIS.  105 

geait  chez  un  apothicaire  ,  rue  de  la  Montagne,  au  coin  de  la 
rue  d'Aremberg ,  et  il  fallait  traverser  la  boutique  pour  arri- 
ver jusque  chez  lui.  Ce  n'est  que  cette  année  qu'il  s'est  décidé 
à  accepter  les  frais  de  représentation  alloués  par  la  chambre. 
Il  s'en  était  abstenu  jusqu'ici,  disant  qu'il  ne  voulait  pas 
représenter.  Les  journaux  du  pays,  dont  bon  nombre  lui 
sont  hostiles,  ont  raconté  vingt  anecdotes  qui  feraient  de  son 
économie  bien  connue  une  ladrerie  véritablemeat  judaïque. 
Le  trait  suivant  en  fournirait  une  preuve.  Le  ministre  suivait 
le  convoi  d'un  de  ses  parens  à  Bruges.  Il  était  dans  une  voi- 
lure de  louage,  et  son  domestique  se  tenait  respectueusement 
derrière  la  berline,  faisant  reluire  au  soleil  le  magnifique 
écarlate  d'une  livrée  neuve,  galonnée  d'argent.  Avant  que 
le  convoi  eût  atteint  le  cimetière ,  une  grosse  pluie  vint  à 
tomber;  l'excellence  aurait  alors  ouvert  elle-même  la  por- 
tière, et  du  geste  et  de  la  voix  contraint  le  domestique  et  sa 
livrée,  confus  d'un  tel  excès  d'honneur,  de  prendre  place 
dans  le  carrosse  jusqu'à  ce  que  l'orage  cessât  de  menacer 
le  Casimir  écarlate  elles  galons  d'argent.  M.  de Muelenaere 
est  honoré  de  l'amitié  particulière  du  roi  Léopold,  qui, 
dans  sa  correspondance  avec  lui ,  remplace  les  formules 
d'étiquette  par  ces  simples  mots  :  Mon  cher  ami.  Le  roi  lui 
écrivit  les  détails  de  son  mariage ,  dans  une  lettre  datée  de 
Compiègne,  le  jour  même  de  la  célébration. 

Il  y  a  loin  de  M.  de  3Iuelenaere  à  M.  Raikem ,  président  de 
la  chambre  des  représentans;  je  ne  les  séparerai  cependant 
pas.  M.  Raikem  a  mérité  d'être  placé  au  premier  rang  dans 
l'armée  catholique  aristocrate,  par  sa  loi  d'organisation 
judiciaire  au  moyen  de  laquelle  il  a  introduit  le  parti  dans 
la  magistrature.  C'est  un  service  que  les  catholiques  ne 
doivent  pas  oublier  ;  toutefois  ils  ont  plus  de  confiance 
dans  les  intentions  de  M.  Raikem  qu'en  son  talent.  M.  Rai- 
kem, ancien  avocat  au  barreau  de  Liège,  daigna ,  comme 
tant  d'autres,  le  lendemain  de  la  révolution,  accepter  l'une 
des  premières  places  de  sa  province.  Il  se  laissa  jeter  sur 
les  épaules  une  robe  de  procureur-général,  ce  qui  l'amena 
successivement  à  la  vice-présidence  du  congrès  national,  au 
ministère  de  la  justice  et  à  la  présidc::cc  de  la  chambre  des 


166  REVUE  DE  PARIS. 

représentans.  M.  Raikem  est  un  orateur  abrupte  et  sans  élé- 
gance, mais  qui  ne  manque  pas  d'une  certaine  clarté.  Il  est 
parfois  tout  aussi  bourgeois  dans  son  éloquence  que  son  col- 
lègue M.  de  Stassart,  président  du  sénat,  lequel  dit  un  jour 
en  pleine  assemblée  de  la  chambre  :  Messieurs ,  L'honorable 
M....  ne  pourra  pas  venir  à  la  séance  parce  que  sa  femme  est 
malade,  et  son  petit  bonhomme  enrhumé. 

De  même  que  M.  Raikem  fut  procureur-général  après  les 
événemens  de  septembre,  M.  de  Stassart  accourut  de  la  fron- 
tière de  France,  où  il  attendait  l'issue  de  la  lutte  patrioti- 
que, pour  accepter  les  fonctions  de  gouverneur  de  Namur. 
M.  de  Stassart  était  doublement  odieux  au  gouvernement  hol- 
landais, comme  membre  actif  de  l'opposition  et  comme  an- 
cien préfet  de  Napoléon  à  La  Haye ,  où  les  souvenirs  qu'a 
laissés  son  administration  faillirent  plusieurs  fois  le  faire  met- 
tre en  pièces  par  le  peuple.  Le  préfet  réquisitionnaire  de 
l'empire  a  cependant  des  instans  de  bonhomie  commele  Scha- 
habaham  de  M.  Scribe.  Il  se  délasse  en  prose  et  en  vers  de 
cette  chimère ,  hélas!  que  l'on  nomme  grandeur,  ainsi  qu'il  le 
dit  lui-même  dans  une  épître  datée  de  i817.  Napoléon,  la 
Sainte- Alliance,  le  prince  d'Orange  et  la  révolution  ont  reçu 
tour  à  tour  la  fumée  de  son  encensoir  littéraire.  J'extrais  ici 
d'un  petit  journal  de  Bruxelles  un  échantillon  des  divers  styles 
de  l'ex-préfet  de  Napoléon,  de  l'ancien  chambellan  de  l'em- 
pereur d'Autriche,  puis  gouverneur  de  Namur,  et  de  la  pro- 
vince de  Brabant  pour  la  révolution  belge. 

1811. 

Quelle  plirase ,  quelle  période  oratoire  pourrait  valoir  ce  cri  popu  ■ 
laire  qui  s'échappe  de  tous  les  cœurs  : 

Vive  NAroLÉON-i-E-GRAND  £T  LE  BienÂuib  ! 

1818. 

Au    PfllNCE   d'OuANGE  ! 

Que  j'aime  à  retracer  nos  époques  de  gloire  , 
A  peindre  nos  anciens  Léros! 


1 


REVUE  DE  PARIS.  167 

Mais,  prince,  vos  nobles  travaux 
Nous  rendent  bien  mieux  leur  histoire  ! 


1819. 

Flatter  un  ministre  insolent 
Ou  ramper  devant  une  altesse , 
Applaudir  un  sot  opulent  , 
Faire  trafic  de  la  bassesse  j 
Triste  jouet  des  favoris  , 
Se  soumettre  à  la  servitude  , 
Voilà  la  cour,  mes  bons  amis  : 
Vire  la  solitude! 

On  peut  remarquer,  dans  le  strie  de  l'illustre  fabuliste,  un 
détournement  ultià-romantique  du  sens  naturel  et  de  la  va- 
leur des  expressions  :  dans  la  boutade  de  1819,  par  exemple, 
le  mot  solitude  se  trouve  signifier  préfet  impérial  à  La  Haye, 
chambellan  autrichien,  poète  de  cour  orangiste  et  gouver- 
neur révolutionnaire.  En  vérité,  n'est-ce  pas  abuser  étrange- 
ment de  la  langue? M.  deSlassart  traite  les  mots  du  diction- 
naire comme  il  traitait  les" conscrits  autrefois.  Il  faut  bon  gré 
mal  gré  qu'ils  aillent  se  faire  tuer  sur  la  ligne  de  ses  hémis- 
tiches sous  peine  de  se  voir  conduits  à  la  bataille  entre  deux 
gendarmes.  Il  est  à  regretter  que  l'œuvre  politique  de  M.  le 
gouverneur  du  Brabant  ne  se  borne  pas  à  des  fables  comme 
son  œuvre  littéraire  :  personne  ne  songerait  à  la  tirer  du  tom- 
beau. M.  de  Stassart  a  certainement  moins  de  peine  à  gou- 
verner ses  sénateurs  que  ses  rimes  :  sur  les  cinquante-deux 
honorables  conOés  à  sa  présidence,  il  n'y  a  pas  trois  récal- 
citrans.  Tous  passent  plus  ou  moins  glorieusement  dans  les 
eaux  catholiques.  On  ne  voit,  sur  cet  heureux  océan,  ni  ora- 
ges ni  coups  de  mer;  ce  sont  de  vieux  navires  calfeutrés  d'é- 
toupes  qui  sommeillent  à  l'ancre  au  plein  milieu  de  la  rade, 
et  si  l'on  entend  quelques  sifflets  dans  les  manœuvres,  à 
coup  sûr  ils  viennent  toujours  du  dehors.  Quarante  ans  et 
mille  florins  de  contributions,  patente  comprise,  constituent 
ce  que  l'on  nomme  un  pair  belge.  L'élégance  et  l'étude  de 
la  période  sontdes  accessoires  inutiles,  attendu  que  l'on  traite 


168  REVUE  DE  PARTS. 

là  les  affaires  comme  dans  le  cliàteaii  de  la  Belle  au  bois  dor- 
mant. Un  membre  commençait  ainsi,  l'autre  jour,  l'exordc 
d'une  causerie  sur  la  peine  de  mort  :  Excusez-moi  si  mon 
rhume  m'empêche  d'exprimer  mes  idées.  Tout  cela  est  grotes- 
que assurément.  Mais  disons  bien  vile,  par  manière  de  cor- 
rectif, que  ce  sénat,  produit  des  élections,  est  presque  tout 
composé  de  gens  honnêtes,  s'ils  ne  sont  pas  brillans,  et  qui 
jouissent,  comme  particuliers,  d'une  considération  méritée  à 
tous  égards.  S'ils  secondent aujourd'huiles  menées  du  parti 
catholique  ,  c'est  qu'ils  redoutent  les  excès  de  la  pensée  révo- 
lutionnaire. Plus  tard,  quand  la  faction  absolutiste  aura  dé- 
masqué ses  projets,  nul  doute  que  cette  majorité  modératrice 
ne  se  partage  pour  porter  secours  aux  libertés  en  péril. 

Le  président  de  la  chambre  desreprésentans  a  besoin  de 
tenir  le  timon  d'une  main  plus  ferme  que  le  président  du  sé- 
nat. Il  est  secondé  aussid'une  façon  plus  active,  non-seulement 
par  les  membres  que  nous  avons  déjà  nommés,  mais  par  d'au- 
tres encore  qui,  dans  leur  sphère,  ont  leur  valeur  et  leur  in- 
iluence. 

Et  d'abord  les  frères  P«.odenbach,  cosaques  du  parti,  qu'on 
envoie  en  éclaireurs  pour  fiairer  le  terrain  desquestions.  L'un, 
Constantin  Rodenbach,  est  devenu  commissaire  du  district 
de  Malines,  de  médecin  qu'il  était  sous  le  gouvernement  du 
roi  Guillaume.  L'autre,  Alexandre  Piodenbach,  a  complète- 
ment perdu  la  vue  depuis  làge  de  dix  ans,  ce  qui  ne  l'em- 
pêche pas ,  avec  une  rare  sagacité ,  de  s'occuper  activement  à 
la  chambre,  non-seulement  de  questions  générales,  mais  aussi 
des  discussions  financières  qu'il  suit  dans  leurs  moindres  dé- 
tails avec  une  incroyable  facilité  de  mémoire.  Ils  ont  un 
troisième  frère,  qui  ne  fait  point  partie  de  la  chambre,  le 
colonel  Pierre  Rodenbach,  ancien  sous-lieutenant  de  l'em- 
pire, que  la  révolution  de  1830  tira  d'une  distillerie  pour  lui 
donner  le  commandement  militaire  de  laplacede  Bruxelles. 
Cette  famille  s'est  fait  une  illustration  à  sa  manière  par  la 
passion  qu'elle  montra  contre  la  maison  de  Nassau.  L'aveu- 
gle, Alexandre  Rodenbach,  fit  signer  les  premières  pétitions 
dans  les  Flandres,  et  son  frère  Constantin  fut 'rais  en  avant 
pour  proposer  au  congrès  l'exclusioii  à  perpétuité  de  la  fa- 


REVUE  DE  PARIS.  109 

mille  d'Orano^e,  mission  périlleuse  qu'il  accomplit  avec  le 
sang-froid  d'un  Baskir  livrant  aux  flammes  la  belle  ville  im- 
périale de  Moscou.  C'est  sur  le  colonel  Rodenbach  que  l'opi- 
nion publique  fait  peser  la  responsabilité  des  pillages  commis 
à  Bruxelles  les  6  et  7  ayril  1834,  à  propos  d'une  prétendue 
démonstration  orangiste.  Un  petit  journal  avait  même  très- 
bien  caractérisé  la  conduite  du  commandant  de  la  place  pen- 
dant ces  déplorables  événemens ,  en  l'appelant  :  le  colonel 
Rôde-en-bas-pendant-quon-pille-en-haut.  Ce  mauvais  calem- 
bourg  se  trouvait  une  excellente  traduction  des  mouvemens 
incroyables  de  M.  Pierre  Rodenbach.  La  vérité  est  que  dans 
ce  tumulte  la  faute  fut  à  tout  le  monde  et  à  personne.  Les  au- 
torités eurent  peur,  et  les  troupes  demeurèrent  en  face  de 
l'émeute,  l'arme  au  bras,  attendant  une  signature  qui  ce 
trouva  pas  de  plume  pour  se  formuler. 

Parmi  les  enfans  perdus  de  l'armée  ecclésiastique ,  il  faut 
aussiranger^ï. Desmet,  surnommé plaisammentr/co/^oc/a^fé!, 
parce  que  les  caricatures  ont  le  privilège  d'exciter  sa  fureur, 
et  qu'il  les  déchire  dans  les  cafés  quand  elles  offrent  à  sa  vue 
la  personnification  de  quelques  béyues  catholiques.  Mention- 
nons pareillement  M.  Legrelle,  représentant  d'Anvers,  qui 
s'est  immortalisé  par  l'épilhète  de  lubrique  qu  il  eut  l'heureuse 
idée  d'appliquer  au  Tartufe  de  Molière ,  à  propos  de  la  discus- 
sion sur  la  censure  théâtrale. 

Dans  le  corps  de  bataille  de  l'aristocratie  catholique ,  l'abbé 
de  Foere  ,  député  des  Flandres ,  tient  le  pennon  de  M.  de 
Muelenaere ,  son  suzerain  et  son  ami.  L'abbé  de  Foere  est 
un  petit  homme  ramassé,  de  cinquante  ans  environ  ,  qui  se 
distingue  par  des  connaissances  assez  étendues  en  économie 
politique.  Quand  la  question  de  la  liberté  commerciale  sera 
mûre,  on  le  verra  se  poser  le  champion  du  système  prohi- 
bitif. 11  fut  condamné  sous  le  roi  Guillaume  comme  écrivain 
de  l'opposition:  enfant  de  la  presse  de  1830  ,  il  renie  aujour- 
d'hui sa  mère.  Puis  viennent  M.  Liedls,  autre  député  des  Flar- 
dres,  appelé  à  trente  ans  à  la  présidence  du  tribunal  d'Anvers; 
M.  de  Sécus,  fils  du  sénateur;  M.  Adolphe  Dechamns,  le  plus 
jeune  catholique  de  la  chambre,  versificateur  et  orateur  à  la 
fois,  le  spes  altéra  du  catholicisme  à  la  tribune,  jeune  homme 
2  lô 


170  REVUE  DE  PARIS. 

(le  vingt-six  ans,  qui  partagea  d'abord  les  idées  palingénési- 
ques  de  M.  de  Lamennais,  qui  soutint  que  le  pape  ne  devait 
avoir  aucune  puissance  temporelle,  et  qu'il  pouvait  gouver- 
ner ,  simple  citoyen  des  États-Unis,  aussi  bien  que  souverain 
dans  Rome ,  mais  qui  maintenant  voit  ouvrir  devant  sa  jeune 
ambition  une  route  plus  large  dans  le  parti  monarchique. 

Ainsi  se  composent  les  forces  catholiques  aristocrates  dans 
les  chambres  et  en  dehors  des  chambres,  en  y  ajoutant  toute- 
fois le  nom  d'un  homme  qui  joua  son  rôle  durant  les  premiers 
temps  de  la  révolution,  et  qui  s'est  réfugié  depuis  dans  une 
position  moins  en  évidence,  tout  en  conservant  cependant  une 
influence  sourde  ,  et  non  moins  réelle  pour  cela,  sur  les  af- 
faires du  gouvernement.  Je  parle  de  M.  de  Gerlache,  qui  cessa 
de  faire  partie  de  la  représentation  nationale  pour  entrer 
dans  l'ordre  judiciaire  comme  premier  magistrat  du  royaume. 
M.  de  Gerlache,  président  de  la  cour  de  cassation,  ne  sert  pas 
moins  le  parti  catholique  que  lorsqu'il  présidait  le  congrès  et 
la  chambre  des  représentans.  Mais  c'est  dans  l'ombre  qu'il 
s'occupe  à  coudre  quelques  mailles  au  grand  filet  apostoli- 
que, que  la  nouvelle  congrégation  belge  doit  étendre  un  jour 
sur  toute  la  surface  du  pays. 

g.  II.  —  PARTI  CATHOLIQUE  OPPOSANT. 

J'ai  dit  quels  étaient  les  hommes  sur  lesquels  s'appuient  en 
ce  moment  les  espérances  du  haut  parti  catholique  ,  c'est-à- 
dire  du  parti  qui  tend  à  reconstituer  la  monarchie  absolue  sur 
les  bases  de  la  prédominance  ecclésiastique.  On  a  vu  ce  parti , 
allié  à  la  jeune  monarchie  du  roi  Léopold,  s'en  faire  un  bou- 
clier contre  les  prétentions  libérales,  jusqu'à  ce  qu'il  en  puisse 
forger  une  épée  tranchante  et  aiguë ,  qui  soit  dans  sa  main  un 
instrument  aveugle  de  terreur  et  de  nivellement  de  toute 
autre  puissance  et  de  toute  autre  autorité. 

En  attendant  que  le  pouvoir  royal  devienne  assez  fort  pour 
revendiquer  son  droit ,  une  fraction  du  parti  catholique  se 
sépare  violemment  delamasse  et  s'allie  à  la  pensée  libérale  en 
lutte  avec  cette  pensée  de  réaction.  Cette  fraction,  au  lieu  de 
faire  rétrograder  l'élément  religieux,  le  met  entête  du  mou- 


REVUE  DE  PARIS.  171 

vement  des  idées  et  le  fait  peuple  dans  toute  l'acception  du 
mot.  Cette  fraction  demande  le  suffrage  universel  et  la  natio- 
nalité avant  tout.  Elle  ne  veut  pas  de  privilèges  pour  les 
prêtres,  point  de  salaire  pour  eux,  ni  d'exemptions  ,  même 
pour  le  service  militaire,  qui  serait  remplacé  par  une  contri- 
bution en  argent.  Elle  nage  en  pleine  eau  de  républicanisme, 
et  n'a  plus  qu'un  pas  à  faire  pour  suivre  M.  l'abbé  de  Lamen- 
nais sur  le  terrain  où  il  s'est  placé.  Il  n'est  pas  jusqu'au  pape 
dont  elle  n'improuve  la  conduite.  Écoutons  M.  Bartels  ,  l'un 
des  plus  fervens  rédacteurs  du  Catholique  des  Pays-Bas,  for- 
muler ce  principe  dans  son  livre  remarquable  sur  les  Flandres 
et  la  révolution  belge. 

«  Une  discussion  approfondie  sur  l'encyclique  exigerait 
un  traité  spécial  :  je  me  contenterai  ici,  n'envisageant  que 
sous  le  point  de  vue  politique  cet  inconcevable  manifeste  du 
souverain  pontife  contre  la  liberté  de  l'église  même,  d'exami- 
ner s'il  a  le  moins  du  monde  influé  sur  la  conduite  des  catho- 
liques belges  comme  citoyens.  Pour  ne  chercher  nos  exem- 
ples que  dans  l'assemblée  représentative,  semble-t-il  que 
MM.  Dumortier  et  Doignon  en  soient  moins  opposés  à  la  di- 
plomatie étrangère,  MM.  de  Smet  et  Liedls  aux  inconstitu- 
tionalités  du  pouvoir?  Et  si  MM.  Charles  Yilain  XIY  et  de 
Muelenaere  proTessent  ou  approuvent  l'arbitraire  large  et 
très  large,  ce  n'est  pas  l'encyclique  apparemment  qui  a  modi- 
fié leur  conviction  ;  car  nous  ne  pensons  pas  que  cette  ma- 
lencontreuse conception  eùi  déjà  vu  la  lumière,  lorsque  le  pre- 
mier vota  l'abandon  aux  Hollandais  de  la  province  qui  l'avait 
élu  ,  ou  lorsque  le  second  adhéra  au  message  du  1 1  décembre 
1829 » 

Dans  un  seul  paragraphe,  voici  donc  deux  des  plus  influens 
catholiques  aristocrates,  et  le  pape  en  personne,  attaqués 
par  un  catholique  non  moins  croyant  qu'eux-mêmes ,  mais 
qui  obéit  à  une  idée  politique  diamétralement  contraire,  et 
l'encyclique  ,  qui  condamne  les  principes  de  la  démocratie  , 
taxée  d'inconcevable  manifeste  et  de  malencontreuse  concep- 
tion. Et  plus  loin ,  M.  Bartels  ajoute  : 

«M.  Charles  Vilain  XIV  est  nommé  gouverneur  de  Gand  la 
veille  du  quatrième  anniversaire  d'une  révolution  accomplie 


172  REVUE  DE  PARIS. 

au  cri  de  justice  et  de  liberté  !  Ce  fait  isolé  caractérise  toute 
une  situation.  —  Ainsi,  nous  n'avons  que  déplacé,  nous  n'a- 
vons pas  écrasé  le  despotisme.  Patience  !...  » 

Ces  lignes  donneront  une  idée  de  l'effervescence  du  parti 
catholique  de  l'opposition ,  qu'on  peut  nommer  sans  crainte 
parti  catholique  démocrate,  quoique  tous  ses  membres  n'ad- 
mettent pas  la  doctrine  laméniste  jusqu'au  principe  républi- 
cain inclusivement.  Ce  parti  d'opposition  religieuse  n'a  de 
représentans  parlementaires  que  MM.  Dubus  et  Dumortier , 
tous  deux  députés  de  Tournay,  le  premier,  vice-président  de 
la  chambre,  le  second,  l'un  des  questeurs  ;  encore  faut-il  faire 
des  restrictions  avant  de  placer  ces  deux  membres  sur  la  liste 
des  orateurs  de  la  démocratie.  L'opposition  de  MM.  Dubus  et 
Dumortier  a  toujours  été  plutôt  dirigée  contre  la  personne  des 
ministres  que  contre  un  principe  bien  arrêté.  C'est  un  reste 
de  ce  levain  de  haine  qui  avait  si  bien  fermenté  sous  le  mi- 
nistère de  M.  Lebeau.  M,  de  Theux,  ministre  de  l'intérieur, 
et  l'ex-libéral  M.  Ernst,  ministre  actuel  de  la  justice,  ont 
bien  encore  quelquefois  à  s'en  plaindre;  mais  MM.  Dubus 
et  Dumortier  n'useraient  pas  de  la  même  violence  vis-à-vis  de 
M.  deMuelenaere  ou  de  M.  Félix  de  Mérode.  Ils  sont  retenus 
par  une  secrète  sympathie  de  famille,  qui  se  fait  jour  à  tra- 
vers la  mauvaise  humeur  d'un  moment.  Quand  la  question 
catholique  pure  est  en  jeu,  M.  Dubus  devient  le  conseil  du 
parti,  et  M.  Dumortier  son  orateur  par  excellence.  Mais  si 
la  question  monarchique  montre  seulement  le  bout  de  l'o- 
reille ,  M.  Dumortier  se  transforme  en  tribun  populaire  et 
refuse  au  roi  jusqu'au  droit  de  dissoudre  les  conseils  provin- 
ciaux. Si  les  orateurs  du  ministère  parlent  de  concessions  di- 
plomatiques, M.  Dumortier  se  lève  et  fulmine  :  «  Tant  qu'il  y 
aura  un  drapeau  brabançon  sur  un  clocher  de  la  Belgique  , 
je  ne  désespérerai  pas  de  l'indépendance  du  pays.  »  M.  Du- 
mortier est  un  orateur  très-passionné,  mais  très-inégal  dans 
ses  idées  et  dans  son  style.  Les  politesses  de  tribune  lui  sont 
tout-à-fait  étrangères,  et  il  pousse  volontiers  la  personnalité 
jusqu'à  l'insulte. 

La  sentinelle  la  plus  avancée  du  parti  laméniste  est 
l'abbé  de  Haerne,  jeune  ecclésiastique  âgé  de  trente  ans, 


REVUE  DE  PARIS.  173 

qui  Tota  ,  dans  le  congrès,  ponr  la  république,  et  qui,  aux 
dernières  élections,  fut  mis  à  l'index  par  les  catholiques  eux- 
mêmes.  On  peut  citer,  après  lui,  l'abbé  de  Smet,  lequel, 
étant  régent  au  collège  d'Alost,  composa  un  abrégé  de  l'his- 
toire de  la  Belgique,  que  les  gendarmes  vinrent  saisir  comme 
séditieux  jusque  dans  les  pupitres  de  ses  élèves.  Je  ne  men- 
tionnerai que  pour  mémoire,  après  ces  noms,  l'abbé  Helsen, 
espèce  d'abbé  Chàtel,  qui  dit  la  messe  en  flamand  et  fait 
des  brochures  contre  le  célibat  des  prêtres.  Le  peuple  de 
Bruxelles,  qui  n'entend  pas  raillerie  sur  ces  matières,  lui  a 
manifesté  son  peu  de  sympathie  en  brisant  ses  vitres,  tandis 
que  l'archevêque  de  Malines  s'est  contenté  d'envoyer  une 
circulaire  aux  curés  de  son  diocèse  pour  qu'ils  voulussent 
bien  prier  Dieu  d'illuminer  le  prédicateur  schismatique,  et 
de  lui  inspirer  de  meilleures  idées. 

§.    III.   —    PARTI   RÉPDBLICAIX. 

C'est  ici  que  se  touchent,  par  leurs  extrémités,  ces  deux 
irréconciliables  partis,  qu'on  appelle  les  libéraux  et  les  ca- 
tholiques ,  les  laménistes  d'une  part,  et  les  républicains  de 
l'autre. 

La  république,  en  Belgique,  n'a  pas  encore  fait  de  nom- 
breux adeptes.  Nous  avons  dit  qu'elle  ne  comptait  que  trois 
organes  dans  le  sein  de  la  chambre  desreprésentans;  encore 
ses  partisans  n'ont-ils  jamais  cru  à  la  possibilité  d'une  instal- 
lation directe.  Ce  n'est  que  par  la  réunion  de  la  Belgique  à 
la  France  qu'ils  espèrent  nous  faire  jouir  collectivement  du 
gouvernement  républicain.  Aussi ,  malgré  leurs  constantes 
dénégations,  s'obsline-t-on  à  n'y  pas  voir  autre  chose;  d'où 
il  suit  que  leur  pensée  est  complètement  anti-nationale. 

Le  club  de  la  rue  de  la  Bergère  ,  qui  fit  tant  de  bruit  à 
Bruxelles  dans  les  premiers  mois  de  la  révolution,  fut  clos  , 
pour  ainsi  dire,  par  les  propres  mains  du  peuple,  à  qui  l'on 
avait  persuadé  que  ce  club  était  une  succursale  des  saints- 
simoniens.  Son  président,  M.  de  Polter,  eut  à  peine  le  temps 
de  se  sauver  à  la  frontière ,  ce  qui  lui  fut  durement  repro- 
ché par  ses  collègues  ,  et  notamment  par  M.  Gendebicn. 
2  15. 


174  REVUE  DE  PARIS. 

M.  Gendebien ,  qu'on  peut  considérer  comme  l'homme  le 
plus  remarquable  du  triumvirat  républicain  qui  siège  au- 
jourd'hui àlachambre,  nourrissait  d'ailleurs  d'autres  griefs 
contre  M.  de  Potter.  Il  savait  que  le  président  du  club  de  la 
Bergère  aspirait  tout  simplement  à  la  dictature,  et  que  ses 
ministres,  déjà  désignés,  étaient  MM.  Tielemans  et  Les- 
broussart. 

Dans  les  séances  du  gouvernement  provisoire  ,  où  les 
membres  discutaient  sur  le  pied  de  l'égalité,  M.  de  Potter  ne 
manquait  jamais  de  signer,  le  premier  et  le  plus  près  possible 
du  texte,  les  arrêtés  et  les  délibérations.  M.  Gendebien  alors 
affecta  de  signer  encore  plus  haut,  entre  le  texte  et  la  si- 
gnature de  M.  de  Potter,  comme  pour  dissiper  la  fumée  d'aris- 
tocratie qui  semblait  parfois  troubler  le  cerveau  de  son  col- 
lègue. 

Battu  sur  ce  point,  M.  de  Potter  prit  l'habitude  d'arriver 
le  premier  aux  réunions,  et  il  s'emparait  ainsi  du  fauteuil 
de  présidence,  qui  de  droit  n'appartenait  à  personne,  et 
dont  il  fit  sa  chose  propre  par  sa  ponctualité  à  se  rendre  aux 
séances  une  heure  entière  avant  l'heure  convenue.  Ces  petits 
envahissemens  ,  qui  n'avaient  rien  ,  du  reste,  de  bien  cou- 
pable, prirent  fin  de  la  manière  suivante.  En  arrivant  à  son 
heure  habituelle,  M.  de  Potter  trouva  un  soir  M.  Gendebien 
installé  dans  le  fauteuil.  Il  comprit  la  leçon,  et  depuis  ce 
temps  renonça  à  ses  projets  de  dictature.  Aujourd'hui  M.  de 
Potter  a  complètement  disparu  de  la  scène  politique,  et 
M.  Gendebien,  au  contraire,  supporte  à  peu  près  à  lui  seul 
toutes  les  discussions  dans  lesquelles  l'opinion  républicaine 
se  trouve  engagée  à  la  chambre  ;  son  thème  ,  du  reste ,  n'est 
ni  long ,  ni  difficile ,  ni  considérablement  varié  ;  il  ne  sort 
pas  de  deux  ou  trois  axiomes  qu'il  jette  à  la  tête  de  ses 
ennemis  avec  une  singulière  impétuosité.  Son  duel  avec 
M.  Charles  Rogier  a  fait  assez  de  bruit  pour  qu'on  se  le  rap- 
pelle; à  quarante  pas  en  marchant  sur  son  adversaire,  M.  Gen- 
debien logea  une  balle  de  pistolet  dans  la  bouche  de  l'hono- 
rable orateur  :  singulière  façon  de  le  réduire  au  silence  ! 

Les  deux  aide-de-caraps  de  M.  Gendebien  sont  MM.  Déro- 
baulxctSéron.  A  eux  (rois,  ils  forment  tout  le  corps  d'armée 


REVUE  DE  PARIS.  175 

républicaine.  M.  Dérobaulx  est  de  loule  façon  inférieur  à 
M.  Gendebien,  pour  l'influence  comme  pour  le  talent;  c'est 
un  ancien  avocat  du  barreau  de  Liège,  orateur  prolixe,  inco- 
lore et  sans  aucune  forme  littéraire;  il  était  libéral-unioniste 
avant  la  révolution ,  et  depuis,  il  est  devenu  l'antagoniste  le 
plus  acharné  des  catholiques.  Ce  qui  distingue  éminemment 
M.  Séron,  représentant  de  Philippeville  ,  c'est  qu'il  est  le 
seul  membre  de  la  chambre  qui  porte  un  chapeau  à  cornes, 
une  queue  et  des  bottes  à  la  Souwarow. 

§.    IV.   —  PARTI    LIBÉRAL    d'0PP0SIT10>'. 

Nous  voici  arrivés  au  parti  libéral  proprement  dit;  nous 
parlerons  d'abord  des  principaux  membres  du  libéralisme 
opposant,  et  nous  rejetterons  parmi  les  libéraux  gouverne- 
mentaux ou  ministériels,  non-seulement  ceux  qui  marchent 
dans  la  ligne  du  ministère  d'aujourd'hui  ,  mais  aussi  ceux 
qui  prirent  part  au  gouvernement  depuis  1830,  et  que  l'on 
ne  saurait  classer  dans  aucune  des  trois  autres  catégories. 
Cetle  seconde  partie  de  la  tâche  comporte  des  développe- 
mens  qui  nous  obligent  d'esquisser  la  première  plus  rapide- 
ment que  nous  ne  voudrions  le  faire. 

Sur  les  vingt  membres  environ  dont  peut  se  composer  la 
minorité  libérale  à  la  chambre  des  représentans ,  ceux  dont 
les  noms  suivent  méritent  une  attention  particulière  :  ce 
sont  MM.  Henri  de  Brouckère,  Fallon,  Jullien,Fleussu,  Cor- 
bisier ,  Meeus  et  Rouppe.  M.  Rouppe,  bourgmestre  actuel  de 
Bruxelles,  remplissait  déjà  cette  fonction  quand  Bonaparte 
était  premier  consul  de  la  république  française.  L'indépen- 
dance de  son  caractère  et  la  libéralité  de  ses  idées  d'admi- 
nistration eurent  l'honneur  de  porter  ombrage  au  grand  gé- 
néral, qui,  pour  débarrasser  la  Belgique  de  son  influence  , 
envoya  un  beau  matin  au  paisible  bourgmestre  un  brevet  de 
sous-lieutenaut  qu'il  lui  fallut  accepter.  C'est  par  celte  bizarre 
circonstance  que  M.  Rouppe  fit  plusieurs  campagnes,  au  lieu 
de  demeurer  tranquillement  dans  son  fauteuil  municipal  à 
défendre  les  inlérèls  de  sa  ville.  Legouvcrneraenl  hollandais 
le  laissa  en  dehors  des  emplois  publics;  il  ne   repril  son 


176  REVUE  BE  PARIS. 

ancienne   position   qu'après   la    révolution  de  septembre. 

MM.  Meeus  et  Corbisier  brillent  surtout  dans  les  questions 
financières  et  industrielles  ;  mais  le  dernier  se  hasarde  rare- 
ment à  prendre  la  parole  en  public.  C'est  alors  son  collègue 
M.  Fleussn,  conseiller  à  lacour  de  Liège,  qui  le  supplée  à  la  tri- 
bune. M.  Fleussu,  quoique  opposant  à  la  nomination  du  roi 
Léopold ,  fut  choisi  par  le  congrès  pour  faire  partie  de  la  dé- 
putation  à  Londres.  Il  est  de  tous  les  membres  de  la  re- 
présentation nationale  celui  qui  met  le  plus  de  sens  commun 
dans  ses  discours.  Cet  éloge  en  vaut  bien  un  autre. 

M.  Jullien,  Français  naturalisé  Belge  depuis  trente  ans, 
et  qui  exerça  long-temps  à  Bruges  la  profession  d'avocat  avec 
une  honorable  distinction,  se  pose,  au  contraire,  comme 
l'homme  d'escarmouche  du  parti.  Il  sacrifie  tout  à  un  sar- 
casme, et  c'est  d'ordinaire  contre  les  prêtres  qu'il  dirige  le 
feu  roulant  de  sa  plaisanterie,  renouvelée  quelque  peu  des 
diatribes  voltairiennes.  M.  Fallon  se  montre  aussi  mesuré  dans 
sa  conduite  parlementaire  que  M.  Jullien  l'est  peu.  On  ne 
connaissait  à  M.  Fallon  aucun  antécédent  politique  avant 
1830.  Il  avait  cédé  le  champ  à  son  frère  cadet,  aujourd'hui 
président  de  la  cour  des  comptes,  et  qui ,  pendant  plusieurs 
années,  s'était  assis  sur  les  bancs  des  états-généraux.  M.  Fal- 
lon n'est  pas  un  discoureur  brillant  ni  chaleureux,  mais  son 
vote  entraîne  d'habitude  la  partie  timide  de  l'opposition. 

En  regard  de  M.  Fallon,  il  faut  placer  M.  Henri  de  Brouc- 
Jtère,  jeune  homme  plein  d'énergie  ,  et  le  plus  élégant  ora- 
teur de  la  chambre.  M.  Henri  de  Brouckère  vota  au  congrès 
pour  l'élection  du  roi  Léopold  ,  et  fut  l'un  des  commissaires 
envoyés  à  Londres  pour  le  déterminer  à  accepter  la  couronne. 
Il  combattit  le  traité  des  18  articles  qui  enlevait  à  la  Belgique 
l'arrondissement  de  Ruremonde  dont  il  est  le  représentant, 
ce  qui  n'empêcha  pas  le  parti  catholique  de  faire  échouer  son 
élection  en  1832  dans  le  même  arrondissement.  Bruxelles  le 
vengea  depuis,  et  il  est  demeuré  l'un  des  plus  vigoureux 
champions  de  l'opposition  libérale.  C'est  lui  quia  eu  l'hon- 
neur de  demander  le  premier  en  Belgique  l'abolition  de  la 
peine  de  mort  et  la  révision  du  Code  pénal.  Quoique  le  suc- 
cès n'ait  pas  répondu  à  ses  efforts,  sa  motion  n'en  demeure 


REVUE  DE  PARIS.  177 

}<as  moins  une  protestation  du  siècle  qui  se  lève  contre  lo 
biécle  qui  s'en  va,  et  pour  lui-même  un  beau  litre  de  gloire  que 
l'aYenir  lui  conseryera. 

En  finissant  la  nomenclature  des  hommes  qui  marchent  à 
la  tête  de  l'opposition  libérale  en  Belgique  ,  et  après  ayoir 
nomme'  M.  Henri  de  Brouckère,  c'est  ici  le  lieu  de  parler  de 
M.  Charles  de  Brouckère,  frère  du  précédent,  quoiqu'il  se 
soit  retiré  depuis  quelque  temps  du  monde  politique,  et  qu'il 
ne  siège  même  plus  parmi  les  représentans  du  pays. 

M.  Charles  de  Brouckère  a  été  mêlé  à  toutes  les  affaires 
importantes  qui  se  sont  débattues  en  Belgique  depuis  quatre 
années.  Il  a  occupé  successivement  le  ministère  des  finan- 
ces ,  celui  de  Tintérieur  et  celui  de  la  guerre  ,  et  toujours 
dans  les  circonstances  difficiles,  quand  les  ambitions  les 
plus  Yoraces  se  tenaient  cachées  sous  la  table  du  festin  gou- 
vernemental ,  craignant  que  quelque  bombe  hollandaise  ne 
vînt  briser  les  bouteilles  elles  plats. 

Lorsque  M.  Coghen  eut  renoncé  à  diriger  les  finances  d'un 
coffre  vide ,  c'est  M.  Charles  de  Brouckère  qu'on  vint  trou- 
ver. Lorsque  le  désastre  de  Louvain  eut  montré  la  faiblesse 
de  l'armée  belge  et  sa  déplorable  organisation  ,  opposées  à 
la  forte  armée  du  roi  Guillaume,  encore  menaçante,  c'est 
M.  Charles  de  Brouckère  qu'on  supplia  de  se  laisser  investir 
de  la  responsabilité  du  portefeuille  de  la  guerre.  Toujours 
flatté  et  caressé  au  moment  du  péril,  toujours  éconduit  aux 
jours  du  triomphe  ,  31.  de  Brouckère  n'a  jamais  failli  à 
ceux  qui  ont  fait  appel  à  son  cœur  ou  à  son  bras  au  nom  des 
libertés  belges.  Son  front  pâle  et  malade  dans  sa  main,  les 
yeux  creusés  par  le  chagrin  de  se  voir  trompé,  méconnu , 
humilié  ,  calomnié .  M.  de  Brouckère  a  bu  le  plus  terrible 
breuvage  qu'il  soit  donné  au  sort  d'approcher  des  lèvres  hu- 
maines, à  savoir  l'ingratitude  populaire  mêlée  au  poison  de 
la  courtisanerie  ,  abominable  mélange  de  fiel  cl  de  vinaigre, 
comme  l'éponge  de  Jésus  sur  la  croix. 

Quoique  M.  Charles  de  Brouckère  eût  voté  dans  le  con- 
grès contre  l'élection  du  piiiice  deSaxe-Cobourg,  et  qu'il  eût 
quitté  le  conseil  des  ministres  pour  entrer  dans  les  rangs  de 
l'opposition,  il  fut  appelé  parle  roi  Léopold  à  la  direction  do 


178  REVUE  DE  PARIS. 

l'intérieur  le  3  août  1831,   c'est-à-dire  lorsque  le  général 
Chassé  venait  de  dénoncer  l'armistice,  et  que  les  Hollandais 
envahissaient  le  territoire  du  nouveau  souverain  des  Belges. 
Le  roi  Léopold  était  alors  occupé  à  visiter  les  établissemens 
industriels  de  Liège,  quand  lui  arriva  la  nouvelle  de  l'inva- 
sion hollandaise.  Ce  fut  un  coup  de  foudre  pour  tout  le 
monde.  Le  roi  revint  en  hâte  à  Bruxelles,  ne  sachant  si  l'en- 
nemi n'était  pas  déjà  sur  sa  trace,  et  craignant  de  le  voir  en- 
trer dans  la  capitale  avant  lui.  Le  général  de  Failly,  qui  rem- 
plaçait à  la  guerre  le  général  d'Hane,  demeurait  consterné. 
M.  Goblet,  général  du  génie,  eut  avec  le  ministre  une  con- 
férence qui  se  prolongea  une  grande  partie  de  la  nuit ,  sans 
amener  le  plus  léger  résultat.  Les  instans  étaient  cependant 
précieux  :  il  y  allait  du  sort  d'un  royaume.  M.  Charles  de 
Brouckère  se  rendit  au  palais,  où  le  roi  le  chargea  de  pour- 
voir à  tout  et  d'employer  son  activité  bien  connue  à  rallier 
l'armée  au  plus  vite  et  à  mettre  au  moins  la  capitale  à  l'abri 
d'un  coup  de  main. 

M.  de  Brouckère  se  transporta  immédiatement  au  minis- 
tère de  la  guerre,  où,  en  vertu  des  pouvoirs  qu'il  avait  reçus 
du  roi,  il  ordonna  à  M.  de  Failly  de  partir  sans  plus  atten- 
dre pour  l'armée  de  l'Escaut,  tandis  que  M.  Goblet  courrait 
s'emparer  des  deux  rivières  qui  coulent  entre  Anvers  et  Ma- 
tines. 

Le  roi  partit  le  4  pour  Anvers.  M.  de  Brouckère,  ministre 
de  l'intérieur,  revêtit  son  ancien  uniforme  de  colonel  d'ar- 
tillerie ,  et  lui  servit  d'aide-de-camp.  Cependant  on  reçut  au 
quartier-général  la  nouvelle  de  la  défaite  du  général  Daine, 
et  ce  fut  encore  M.  de  Brouckère  que  l'on  chargea  de  ramener 
sur  Louvain  le  corps  d'armée  qui  se  trouvait  dans  la  pro- 
vince de  Liège.  En  vingt-quatre  heures,  le  ministre  de  l'in- 
térieur eut  réorganisé  ses  troupes,  et  les  eut  pourvues  d'ar- 
mes et  d'habillemens.  Quand  il  arriva  sur  le  lieu  de  l'action, 
à  la  tête  de  dix  mille  hommes ,  la  capitulation  était  signée. 

De  retour  à  Bruxelles,  M.  de  Brouckère,  cédant  aux  instan- 
ces de  ses  amis,  consentit  à  se  charger  du  portefeuille  de  la 
guerre.  C'était  une  tâche  immense  qu'il  entreprenait,  et  si 
périlleuse,  que  personne  ne  voulait  en  accepter  le  poids.  Il 


REVUE  DE  PARIS.  179 

s'agissait ,  non-seulement  de  reconstituer  une  armée,  mais  de 
rompre  en  yisière  au  déchaînement  de  toutes  les  ambitions, 
et  de  se  défendre  à  la  fois  contre  les  petites  conspirations  de 
cour  et  contre  les  grandes  injustices  populaires.  Le  nouveau 
ministre  de  la  guerre  réunit  et  équipa  en  quelques  mois 
quatre-Tingt  mille  hommes,  prêts  à  entrer  en  campagne. 
Pour  le  récompenser  de  son  repos  sacrifié  ,  de  sa  santé  per- 
due dans  les  veilles  et  le  travail ,  pour  couronne  civique 
enfin,  on  l'accusa  d'avoir  laissé  dilapider  les  deniers  de  l'état. 

La  diplomatie  ,  pendant  ce  temps,  ne  cessait  non  plus  de 
travailler  au  renversement  de  M.  Charles  de  Brouckère,  qui 
ne  promettait  pas  de  toujours  plier  aux  exigences  de  sir  Ro- 
bert Adair  et  aux  complaisances  que  demandait  M.  Sébastiani. 
Les  ministres  eux-mêmes  jugèrent  à  propos  de  ne  point  sou- 
tenir leur  collègue  dans  les  débats  du  budget  de  la  guerre, 
et  on  allajusqu'à  lui  chicaner  une  allocation  de  cinq  cents 
florins  pour  le  fourrage  de  ses  chevaux.  Outré  de  tant  de 
persécutions  mesquines  et  offensantes  ,  M.  de  Brouckère  se 
retira  du  ministère,  et  dès-lors  le  roi,  qui  lui  avait  donné 
tant  de  marques  de  bienveillance  et  d'intérêt,  cessa  de  le 
considérer  comme  un  ami. 

Un  commérage  de  famille,  parti  du  château  des  Tuileries, 
acheva  d'éloigner  31.  de  Brouckère  de  toute  participation  aux 
affaires  publiques.  Lorsque  le  roi  Léopold  quitta  Bruxelles, 
pour  aller  épouser  à  Compiègne  la  fille  aînée  du  roi  des  Fran- 
çais ,  toute  sa  maison  militaire  reçut  l'ordre  de  l'accompa- 
gner ;  M.  de  Brouckère  seul  ne  fut  pas  invité.  Le  jour  même 
du  départ,  il  se  présenta  au  palais  pour  faire  son  service 
d'aide-de-camp.  Ce  fut  le  suisse  qui  lui  annonça  le  voyage  de 
la  cour  et  du  roi.  Le  lendemain  on  se  contait  en  riant ,  dans 
les  salons  de  Bruxelles,  le  motif  de  l'exclusion  de  3L  de 
Brouckère.  Il  s'agissait  d'un  propos  qui  aurait  été  tenu  par 
l'ex-ministre  de  la  guerre  sur  le  compte  de  l'auguste  beau- 
père  de  la  royauté  belge.  Ce  propos,  qui  avait  paru  suffisant 
pour  motiver  l'impolitesse  dont  M.  de  Brouckère  venait 
d'être  l'objet,  était  tellement  grossier,  que  la  supposition 
qu'il  en  pût  être  l'auteur  devenait  une  double  insulte  pour 
lui.  11  n'hésita  donc  pas  à  prier  humblement  sa  raajesl<i 


180  REVUE  DE  PARIS. 

de  vouloir  bien  accepter  sa  de'mission  d'aide-de-camp,  la  seule 
place  qui  lui  restât  avec  le  grade  de  colonel  d'artillerie. 

M.  Charles  de  Brouckère  est  maintenant  directeur  de  la 
monnaie,  et  se  tient  éloigné  des  affaires.  Après  avoir  ocQ,upé 
les  fonctions  les  plus  éminentes,  rendu  à  son  pays  les  plus 
utiles  et  les  plus  brillans  services,  il  a  subi  le  destin  de  tout 
homme  de  cœurqui  apporte  une  conscience  droite  au  milieu 
des  intrigues  de  nos  gouvernemens  modernes  ;  jeune  encore, 
il  sait  ce  que  la  vieillesse  seule  apprit  à  tant  d'autres.  Profi- 
tera-t-il  de  son  expérience?  Nous  craignons  qu'il  l'oublie,  s'il 
yoit  quelque  jour,  nouvel  Achille  retranché  dans  sa  colère,  la 
patrie,  cette  mère  repentante,  les  yeux  en  pleurs  et  les  bras 
au  ciel,  appeler  à  sa  défense  les  enfans  que  son  lait  a  nourris. 

§  V.  —    PARTI   G0UTER>EME>'TAL. 

Maintenant,  nous  avons  fait  connaître  les  hommes  politi- 
ques que  la  passion  agite  autour  de  la  nouvelle  rojauté  belge; 
nous  avons  montré  les  efforts  des  uns  pour  la  défendre,  les 
manœuvres  des  autres  pour  l'attaquer,  et  tous  se  disputant 
ses  faveurs  comme  les  paladins  d'autrefois  se  battaient  dans 
la  lice  pour  les  couleurs  d'une  maîtresse.  Il  nous  reste  à  ca- 
ractériser les  hommes  qui  se  groupent  autour  du  gouverne- 
ment pour  lui-même  et  sans  aucune  arrière-pensée  d'envahis- 
sement ni  du  côté  del'absolutisme  ni  du  côté  des  libertés  popu- 
laires. 

Ces  hommes,  ainsi  que  les  précédens,  sont  nés  de  la  révo- 
lution de  1830.  Le  trône  de  Léopold  est  leur  œuvre  aussi,  et 
la  monarchie  constitutionnelle  représentative  est  leur  dernier 
mot.  C'est  sur  eux  que  s'appuie  l'espoir  de  la  dynastie;  ils 
Représentent  l'arsenal  où  la  royauté  prendra  toujours  ses 
plus  sûres  armes»  Tous  sont  en  place  ou  ont  rempli  des 
fonctions  publiques.  L'amour  du  pouvoir  tient  plus  d'espace 
dans  leur  esprit  que  les  affections  politiques.  Sans  éducation 
première  dans  les  matières  ardues  de  l'administration  et  de 
la  diplomatie,  ils  se  sont  trouvés  lancés  tout-à-coup  au  milieu 
d'un  monde  inconnu  où  les  lumières  seules  de  leur  raison  et 
de  leur  intelligence  pouvaient  leur  servir  de  guides.  Quand 


REVUE  DE  PARIS.  181 

ils  sont  venus ,  après  les  scènes  du  combat,  mandataires  plus 
paisibles, mais  nonmoins  méritansde  leur  pays,  mettre lamain 
au  gouvernail  pour  empêcher  le  navire  de  s'en  aller  à  la 
dérive,  d'eux  seuls  ils  avaient  reçu  leur  mission.  Lorsqu'il 
fallut,  le  désordre  passé,  renouer  ensemble  les  actes  du  gou- 
vernement aboli  et  ceux  du  gouvernement  nouveau,  et  dres- 
ser, comme  après  une  faillite,  le  bilan  de  ce  royaume  im- 
provisé, il  se  trouva  que  les  pièces  manquaient.  Les  cartons 
des  ministères  restaient  vides;  c'était  à  La  Haye  qu'il  aurait 
fallu  aller  feuilleter  les  archives  de  la  Belgique.  Qu'on  se  re- 
présente l'embarras  dans  lequel  durent  se  trouver  les  mem- 
bres du  comité  diplomatique  par  exemple  elles  députés  au- 
près de  la  conférence  de  Londres,  chargés  de  parlementer 
avec  tous  les  cabinets  de  l'Europe  et  de  plaider  ex  abrupto  , 
et  dans  cet  état  de  dénuement,  la  cause  de  la  révolution. 

L'extrême  jeunesse  des  mandataires  belges  ne  fut  pas  le 
moindre  sujet  de  surprise  des  négociateurs  étrangers.  M.  Paul 
Devaux,qui  fut  ministre  des  affaires  étrangères  en  1831 ,  n'a- 
vait à  cette  époque  que  vingt-huit  ans  ,  de  même  que  M.  Van 
de  AVeyer,  à  qui  le  régent  conûa  le  même  portefeuille,  et  que 
le  roi  Léopold  envoya  depuis  à  Londres  en  qualité  d'ambassa- 
deur. M.  Charles  Rogier,  nommé  ministre  de  l'intérieur  en 
1832,  atteignait  à  peine  sa  trentième  année,  et  M.  Xothomb, 
l'un  des  membres  les  plus  actifs  de  la  commission  envoyée  à 
Londres  ,  et  auteur  du  bel  ouvrage  qu'il  a  eu  la  modestie 
d'appeler  un  Essai  sur  la  révolution  belge,  M.  Nothombne 
comptait  que  vingt-cinq  ans. 

Avant  d'entrer  dans  quelques  détails  sur  ces  jeunes  hom- 
mes d'état  et  sur  leur  collègue  M.Lebeau,  qui  fut  comme  l'in- 
carnation de  leur  doctrine  collective,  nous  parlerons  d'abord 
d'un  homme  à  qui  échut  une  destinée  singulière,  bien  rare 
dans  les  annales  des  familles  :  celle  de  se  trouver  tout-à-coup 
investi  du  pouvoir  royal  sans  que  la  naissance  eût  rien  fait 
pour  lui,  et  de  rentrer  presque  aussi  soudainement  dans  la 
condition  d'un  simple  bourgeois  après  cinq  mois  de  souve- 
raineté effective. 

EiLVSME  Louis  ,  baron  Surlet  de  Chokier  ,  ex-régent  de 
Belgique,  naquit  à  Liège  le  27  novembre  1769.  On  a  prétendu 
2  16 


182  REVUE  DE  PARIS, 

à  tort  qu'il  devait  son  anoblissement  asi  roi  Guillaume  ,  car 
le  nom  de  Surlet  se  rencontre  fréquemment  dans  l'histoire 
de  Liège  dés  le  commencement  du  xv«  siècle.  A  l'entrée  de 
l'armée  française  républicaine  en  Belgique  ,  il  fut  l'un  des  ad- 
ministrateurs du  département  de  la  Meuse-Inférieure ,  et  il 
quitta  ses  fonctions  lors  de  la  nomination  des  préfets.  Il  se 
rendit  alors  à  Paris  où  il  fit ,  avec  M.  Kaisson  de  Verviers  , 
quelques  affaires  de  banque.  Nous  le  retrouvons  en  1812, 
membre  du  corps  législatif,  où  il  demeure  jusqu'en  1814, 
époque  à  laquelle  il  rentra  en  Belgique  pour  faire  partie  des 
états-généraux  du  nouveau  royaume  des  Pays-Bas.  C'est  là 
que  son  opposition  aux  actes  du  gouvernement  hollandais  et 
la  singulière  causticité  de  sa  parole  commencent  à  le  mettre 
en  relief  parmi  les  hommes  qui  manient  les  affaires  publi- 
ques. En  1818,  le  ministère  empêche  sa  réélection;  il  rentre 
aux  états-généraux  en  octobre  1828,  ayant  soutenu  lui-même 
sa  candidature  par  une  lettre  aux  électeurs  membres  des  états 
provinciaux  du  Limbourg ,  laquelle  lettre  fut  insérée  dans 
les  journaux ,  chose  alors  sans  exemple. 

Dans  les  sessions  de  1828,  1829,  et  1830  ,  il  soutint,  avec 
Charles  de  Brouckère  et  les  autres  opposans,  les  pétitions 
sur  les  griefs  du  pays  et  sur  toutes  les  garanties  demandées 
alors  par  la  Belgique.  Les  journaux  français  ont  reproduit 
avec  de  grands  éloges  le  discours  qu'il  prononça  le  18  mai 
1830,  sur  la  royauté  dans  les  états  modernes  et  sur  le  mes- 
sage du  1 1  décembre.  Cependant  ce  qu'il  fallait  louer ,  c'était 
plutôt  son  courage  que  son  éloquence. 

Les  dissertations  de  M.  de  Chokier  ne  répondent  pas  le 
moins  du  monde  aux  qualités  qui  constituent  le  véritable  ora- 
teur. On  fait  trop  bon  marché  de  ce  titre  aujourd'hui  comme 
de  tous  les  titres,  et  l'on  peut  affirmer  que ,  parmi  les  Déraos- 
Ihène  et  les  Cicéron  qui  affluent  dans  nos  chambres  représen- 
tatives, il  n'y  a  pas  dix  hommes  dont  les  meilleures  phrases, 
livrées  à  l'impression ,  s'élèvent  au-dessus  de  la  médiocrité 
littéraire. Il  enest  doncde  l'éloquence  de  M.  Surlet  comme  de 
tant  d'autres  éloquences  qui  font  beaucoup  de  bruit  chez  nous. 
Il  n'y  faut  pas  chercher  le  côté  artiste ,  ni  la  puissance  de  la 
forme  où  s'enchâsse  l'idée,  ni  la  délicatesse  dans  le  choix  des 


REVUE  DE  PARIS.  183 

mots,  iil  l'éclatant  coloris  qui  rend  la  pensée  viyante,  et  la 
fixe  d'un  seul  trait  dans  l'imagination  des  masses  comme  un 
fait  qui  s'est  passé  sous  leurs  yeux.  Les  discours  de  M.  de  Cho- 
kier  étaient  plutôt  descai?«.67i8gqiio  des  morceaux  de  tribune. 
Ses  phrases  se  présentaient  à  l'état  de  trituraliôD,  courtes, 
«tans  rhvlhme,  sans  esprit  aucun  ,  complètement  dépourynes 
d'images;  et  si  parfois  une  métaphore  se  faisaitjour  à  travers 
l'assemblage  de  ses  incolores  substantifs,  c'était  pour  revêtir 
la  forme  grotesque  d'une  plaisanterie  vulgaire  et  déchaîner  le 
rire  des  assistans.  De  vieilles  ruines  d'érudition  classique  lui 
revenaient  souvent  à  la  mémoire,  et  il  parsemait  ses  étran- 
ges plaidoiries  de  citations  d'Horace  et  de  Virgile,  qu'il  en- 
tremèlail  de  noms  hollandais  et  flamands,  prononcés  à  dessein 
avec  l'accent  français  ,  afin  de  mieux  exciter  l'hilarité  de  ses 
confrères;  ce  qui  fit  dire,  au  mois  de  décembre  1830,  lorsqu'il 
fut  nommé  président  du  congrès  national ,  qu'il  ne  savait  pas 
maintenir  la  dignité  de  la  chambre. 

Avant  d'arriver  à  cette  présidence  du  congrès,  qui  lui 
valut  plus  tard  la  régence  du  royaume,  il  quitta  Bruxelles  avec 
les  autres  représentans  pour  se  rendre  à  La  Haye,  où  le  roi 
Guillaume,  espérant  encore  calmer  le  premier  incendie  de 
la  révolution,  voulait  agiter  devant  les  chambres  la  question 
de  séparation  administrative  et  la  révision  de  la  loi  fondamen- 
tale. De  retour  dans  la  capitale  de  la  Belgique  ,  il  vint  repré- 
senter au  congrès  le  district  de  Hasselt,  et  presqu'aussitôt 
ce  même  congrès  le  nomma  son  président.  Ce  fut  en  cette 
qualité  qu'on  l'envoja  à  Paris  avec  ^IM.  Félix  de  Mérode, 
d'Arschot,  Lehon,  Charles  de  Brouckère,Mariet,  Gendebien, 
Boucqueau  de  Yilleraie,  Barthélémy  et  de  Rodes,  pour  offrir 
ia  couronne  de  Belgique  au  duc  de  Nemours.  A  cette  époque, 
on  fit  courir  une  prétendue  conversation  de  M.  de  Chokier  , 
qui  a  été  reproduite  dans  une  brochure  allemande  [der  Ahfall 
derNiederlande,  etc.)  sans  que  personne  aitjamais  été  à  même 
de  nier  formellement  la  réalité  du  fait.  L'auteur  allemand  cite 
la  phrase  suivante  qu'aurait  dite  M.  de  Chokier  après  le  refus 
du  roi  Louis-Philippe  au  nom  du  duc  de  Nemours  :  Messieurs , 
il  ne  nous  reste  d'autre  parti  à  prendre  que  d'élire  le  prince  d'O- 
range. 


184  i REVUE  DE  PARIS. 

Voici  deux  anecdotes  dont  nous  pouvons  garantir  l'authen- 
ticité ,  et  qui  démontrent  la  fausseté  de  cette  allégation  ;  la 
première  se  rapporte  au  roiLouis-Philippe  lui-même,  et  l'autre 
à  lord  Ponsomby,  ambassadeur  d'Angleterre. 

M.  de  Chokier  pria  le  roi  des  Français  de  vouloir  bien  faire 
deux  changemens  dans  le  discours  qu'il  devait  prononcer  en 
réponse  à  celui  de  la  dcputation  belge.  Dans  ce  discours,  le 
roi  disait  qu  il  ne  permettrait  à  aucun  membre  de  sa  famille  de 
s'asseoir  sur  un  trône  quelconque  de  l'Europe.  M.  de  Chokier 
lui  rappela  que  par  ces  mots,  les  membres  de  sa  famille,  il 
semblait  exclure  les  princesses  comme  les  princes  ses  fils, 
dans  le  cas  où  le  nouveau  roi  des  Belges  trouverait  conve- 
nable de  rechercher  son  alliance.  Le  roi  répondit  que  telle 
n'était  point  son  intention ,  et  il  fit  appeler  M.  Sébastiani,  qui 
promit  de  substituer  ces  mots,  les  princes  mes  fils.  M.  de  Cho- 
kier se  retira  satisfait.  A  une  heure  de  la  nuit,  il  fut  réveillé 
par  un  visiteur  inattendu.  C'était  le  rédacteur  en  chef  du  Mo- 
niteur qui  venait  le  trouver  au  lit  pour  savoir  s'il  était  con- 
tent du  changement  de  rédaction,  et  qui  venait  lui  deman- 
der son  bon  à  tirer,  parce  qu'il  avait  ordre  de  suspendre  l'im- 
pression du  Moniteur iusqu  à  cequ'iH'eût  reçu  bien  en  règle. 
Il  est  donc  évident  qu'à  l'époque  de  sa  présidence  du  congrès, 
31.  de  Chokier  agissait  déjà  dans  le  sens  de  l'alliance  fran* 
çaise. 

L'autre  fait  se  passa  entre  M.  de  Chokier,  alors  régent 
de  la  Belgique,  et  lord  Ponsomby.  Ace  moment,  l'alliance 
angle-française  n'était  pas  encore  consommée. L'ambassadeur 
anglais,  après  avoir  sondé  le  régent  sur  la  possibilité  d'une 
restauration  du  prince  d'Orange,  et  l'ayant  trouvé  de  tout 
point  contraire  à  ses  projets,  finit  par  abandonner  ce  thème , 
et  manifesta  ses  craintes  sur  la  réunion  des  provinces  belges 
à  la  France.  Il  alla  même  jusqu'à  proposer  à  M.  de  Chokier 
de  le  faire  élire  chef  définitif  de  la  Belgique,  l'assurant  de 
l'assentiment  des  cinq  grandes  puissances,  à  la  seule  condi- 
tion de  changer  les  articles  de  la  constitution  relatifs  aux 
limites.  Le  régent  ne  répondit  pas  d'abord  à  une  aussi  étrange 
proposition;  mais  lord  Ponsomby  revenant  de  nouveau  à  la 
charge,  son  interlocuteur,  comprenant  bien  qu'on  lui  ton- 


REVUE  DE  PARIS.  185 

daitun  plége,se  fâcha  sérieusement  avec  l'ambassadeur  qu'il 
cessa  de  revoir  jusqu'au  moment  où  se  nouèrent  les  négo- 
ciations qui  placèrent  le  prince  de  Saxe-Cobourg  sur  ce  trône, 
objet  de  tant  d'intrigues. 

La  régence  de  M.  Surletde  Chokier  dura  cinq  mois  moins 
cinqjours,etdans  ce  court  laps  de  temps,  il  vit  passer  devant 
ses  yeux  ce  qui  aurait  dégoûté  du  pouvoir  l'homme  le  plus 
ambitieux.  Cette  parodie  de  la  royauté  commença  par  une 
conspiration  qui  avorta  plutôt  par  le  manque  d'énergie  des 
conspirateurs  que  par  la  prévoyance  du  gouvernement. 
A  peine  échappé  à  ce  premier  danger,  le  régent  vit  son  mi- 
nistère en  butte  aux  aîtaques  les  plus  violenîes;  il  le  changea 
pour  un  autre  qui  ne  réussit  pas  mieux,  et  qui  fut  inauguré 
par  des  émeutes  et  des  pillages.  On  reprochait  au  premier 
de  continuer  la  révolution  ,  on  fit  un  crime  au  second  de  la 
conduire  dans  des  voies  rétrogrades  et  à  la  remorque  des  ca- 
binets étrangers,  comme  si  la  Belgique  pouvait  espérer  se 
maintenir  contre  le  gré  des  puissances  qui  Ja  convoitaient 
déjà  du  regard. 

Si  nous  ne  nous  trompons,  ce  dut  être  un  beau  jour  pour 
M.  de  Chokier  que  le  21  juillet  1831 ,  quand  il  déposa  ses 
pouvoirs  entre  les  mains  du  président  du  congrès,  et  qu'il  vit 
s'avancer,le  prince  de  Saxe  Cobourg  au  milieu  des  salves  et  des 
bravos  populaires ,  pour  prendre  à  son  tour  ce  sceptre  si 
lourd  à  porter.  Avec  quel  plaisir  il  dut  revoir  son  petit  village 
de  Gingelora,  et  troquer  le  trône  de  la  régence  contre  le 
bon  fauteuil  de  bourgmestre  qu'il  occupe  aujourd'hui. 

Ce  n'est  pas  que  pendant  ses  jours  de  grandeur  il  ait  eu 
le  temps  de  se  blaser  sur  les  luxueuses  jouissances  de  la  vie 
royale.  Il  n'avait  ajouté  à  ses  habitudes  de  bon  bourgeois 
qu'une  voilure  de  louage  qu'il  payait  prudemment  au  mois, 
ne  voulant  pas  engager  dans  les  liens  d'un  bail  les  chances 
de  son  éphémère  souveraineté.  Le  jour  de  son  installation 
comme  régent ,  il  fil  pour  la  première  fois  l'essai  de  ce  remise 
aristocratiquement  vernis  et  attelé  de  deux  gros  chevaux  bra- 
bançons. Comme  on  venait  de  replier  le  marche-pied  derrière 
lui ,  il  vit  tout  d'un  coup  les  chevaux  disparaître  au  milieu 
d'un  flot  de  peuple ,  et  il  sentit  la  voilure  s'ébranler  sous 
2  10. 


t86  REVUE  DE  PARIS. 

l'effort  de  cent  bras  qui  cherchaient  à  la  tirer  en  avant.  Peu 
habitué  à  ces  sortes  d'ovations,  le  régent  eut  peur,  et  il 
s'échappa  en  ouvrant  brusquement  la  portière;  puis  il  courut 
à  toutes  jambes  à  travers  le  parc,  suivi  d'une  foule  immense 
qui  ne  voulait  pas  en  être  pour  ses  frais  d'enthousiasme. 
Harassé  et  haletant,  il  arriva  enfin  à  son  hôtel  de  la  rue 
Ducale  dont  il  ferma  violemment  la  porte  à  la  barbe  des  pour- 
suivans. 

Le  régent  commençait  d'habitude  sa  journée  par  recevoir 
en  robe  de  chambre  et  en  bonnet  de  coton  les  députations  de 
la  garde  civique  et  les  solliciteurs  recommandés.  Il  présidait 
ensuite  le  conseil  des  ministres  sans  changer  grand'chose  à 
son  costume.  Puis  il  donnait  une  heure  aux  soins  de  son 
empire,  c'est-à-dire  qu'il  signait  les  pièces  ministérielles,  et 
le  resledu  jour  était  remplipar  des  audiencesetdes  causeries. 
Après  dîner ,  il  allait  passer  une  heure  avec  quelques  amis 
dans  une  petite  maison  de  Laeken  qui  avait  appartenu  au 
roi  Guillaume  ,  et  il  rentrait  à  Bruxelles  pour  recommencer 
le  lendemain. 

Un  jour  par  semaine,  il  y  avait  audience  publique  chez  le 
régent,  et  toute  l'audience  se  passait  à  distribuer  des  pièces  . 
de  5  francs,  empilées  sur  un  bureau,  aux  malheureux  qui 
venaient  réclamer  des  secours.  Ces  aumônes  patriotiques  et 
les  trois  dîners  par  semaine  que  M.  de  Chokier  se  croyait 
obligé  de  donner  pour  rester  fidèle  à  la  représentation  que 
lui  commandait  le  budget ,  absorbaient  à  peu  près  les  dix 
mille  francs  par  mois  que  le  souverain  provisoire  de  la 
Belgique  recevait  comme  émolumens  de  sa  place.  Ce  roî 
d'Yvetot,  avait,  ainsi  que  celui  de  la  chanson,  sa  fidèle  gou- 
vernante qui  partageait  avec  lui  les  roses  et  les  soucis  de  la 
vie,  et  qui  prenait  place  au  salon  dans  les  réunions  d'intimité, 
donnant  son  opinion  sur  les  affaires  de  l'Europe  et  sur  les  pâ- 
tisseries de  la  rue  de  la  Madeleine,  avec  le  même  aplomb  et 
la  même  sagacité.  Depuis  l'expiration  du  pouvoir  de  M.  de 
Chokier,  M'i''  Joséphine  s'est  mariée,  et  son  protecteur  s'est 
retiré  seul  dans  son  village  de  Gingelom,  où  il  cultive  lui- 
même  son  champ,  et  où  il  élève  des  moutons  mérinos  pour 
se  distraire  de  toute  préoccupation  politique.  Quoiqu'il  n'en- 


REVUE  DE  PARIS.  187 

tende  pas  un  seul  mot  de  flamand,  les  paysans  ne  veulent  pas 
d'autre  arbitre  dans  leurs  querelles  ;  c'est  toute  la  part  de 
pouvoir  qu'il  a  conservée.  La  voiture  de  louage  a  disparu  et 
fait  place  à  la  blouse  du  simple  cultivateur.  Une  rente  de  dix 
mille  florins,  alloués  à  vie  par  le  congrès,  forment  à  cette 
heure  la  liste  civile  du  quasi-monarqne  déchu. 

C'est  bien  à  tort  que  Ton  s'est  escrimé  à  critiquer  l'ad- 
ministralion  du  régent.  Le  bonhomme  avait  spirituellement 
compris  sa  position.  Le  régent ,  disait-il,  le  régent  régente  et 
ne  gouverne  pas.  Fidèle  à  cette  maxime  ,  il  changea  son 
ministère  quand  il  eut  cessé  de  rallier  la  majorité,  et  ce- 
pendant plusieurs  membres  de  ce  ministère  étaient  ses  amis 
personnels.  Il  leur  donna  pour  successeur  M.  Lebeau,  qu'il 
détestait  cordialement,  mais  que  l'opinion  de  la  majorité  por- 
tait à  la  tête  des  affaires.  Les  pillages  du  mois  de  mars  1831 
eurent  lieu  pendant  l'interrègne  ministériel.  Le  défaut  d'or- 
ganisation militaire  ,  qui  fut  si  funeste  à  la  Belgique,  ne  doit 
donc  être  imputé  qu'au  congrès,  qui  parlait  toujours  au  lieu 
d'agir,  et  qui  se  refusait  à  l'introduction  de  capacités  étran- 
gères dans  une  armée  neuve  et  sans  expérience. 

Le  premier  ministère  du  régent  mit  en  relief  trois  hommes 
qui  eurent  une  grande  influence  sur  la  plus  difficile  de  toutes 
les  questions  belges  ,  la  question  diplomatique,  de  laquelle 
dépendait,  on  peut  le  dire,  tout  l'avenir  du  pays.  Parmi  ces 
hommes,  les  deux  premiers  soutinrent  brillamment  leur  ré- 
putation, soit  à  la  tribune  ,  soit  par  des  publications  politi- 
ques; le  dernier  s'éclipsa  presque  entièrement  dès  qu'il  cessa 
de  prendre  une  part  directe  au  gouvernement.  Ce  triumvirat 
était  formé  deMàM.  Lebeau,  Noîhombet  Devaux.  Tous  trois 
avaient  fait  leurs  premières  armes  contre  le  gouvernement 
hollandais  dans  la  presse  libérale  ;  tous  trois  appartenaient, 
par  leur  âge  et  par  la  direction  de  leurs  idées,  au  parti  qui 
combattait  pour  l'émancipation  du  siècle. 

M.  Lebeau,  qui  a  long-temps  été  aux  yeux  de  l'Europe 
la  personnification  vivante  des  doctrines  du  cabinet  belge , 
ne  doit  qu'à  un  hasard  de  position  les  deux  tiers  de  la  re- 
nommée qu'il  s'est  acquise.  En  bonne  justice,  ces  deux  parts 
devraient  revenir  à  MM.  Nolhomb  et  Devaux,  qui  l'aidé- 


188  REVUE  DE  PARIS. 

rent  ayec  tant  de  succès ,  le  premier  comme  membre  du 
comité  diplomatique  d'abord ,  et  ensuite  comme  commis- 
saire auprès  de  la  conférence  de  Londres  ,  et  le  second 
comme  ministre  d'état  et  comme  défenseur  du  traité  des  dix- 
huit  articles  devant  la  représentation  nationale. 

M.  Jean-Louis-Joseph  Lebeau  est  né  à  Huy,  province  de 
Liège,  le  2  janvier  1794.  Il  fut  d'abord  avocat  à  Huy ,  puis  à 
Liège  où  il  plaida  avec  bonheur  quelques  procès  criminels. 
En  1824,'il  fonda,  concurremment  avec  MM.  Devaux  etRo- 
gier,  un  journal  d'opposition,  le  Mathieu  Laensberg,  plus 
tard  le  Politique.  C'est  dans  ce  journal  que  furent  exposées 
les  premières  idées  sur  un  projet  d'union  catholique  libérale. 
Dans  les  années  suivantes,  M.  Lebeau  établit  une  imprimerie 
d'où  sortirent,  entre  autres  publications,  des  contrefaçons  de 
Mii^de  Staël  ,  de  M.  Thicrs  et  de  M.  Daimou.  En  1829,  il 
publia  son  ouvrage  politique  ayant  pour  titre  :  Observations 
sur  le  pouvoir  royal,  dont  la  première  partie  fut  surtout  re- 
marquée. 

Lorsque  vint  la  révolution  de  septembre,  le  gouvernement 
provisoire  nomma  M.  Lebeau  à  la  place  de  secrétaire-adjoint 
de  la  commission  de  constitution,  où  siégeait  comme  secré- 
taire M.  Nothomb.  Le  district  de  Huy  ne  tarda  pas  à  envoyer 
M.  Lebeau  au  congrès,  où  s'effectua  l'alliance  dont  nous  avons 
parlé  entre  MM.  Lebeau,  Devaux  et  Nothomb.  Ils  soutinrent 
la  monarchie  d'après  les  idées  anglaises.  Toutefois,  les  deux 
premiers  se  montrèrent  souvent  hostiles  au  comité  diploma- 
tique ;  ce  ne  fut  que  plus  tard  qu'ils  s'associèrent,  avec  certai- 
nes modifications  ,  au  système  de  politique  extérieure  repré- 
senté par  M.  Nothomb. 

A  l'époque  de  la  députation  de  M.  Chokier  à  Paris , 
MM.  Lebeau,  Nothomb  et  Duval  de  Beaulieu ,  qui  connais- 
saient d'avance  le  refus  de  la  couronne  par  Louis-Philippe,  au 
nom  du  duc  de  Nemours ,  firent ,  auprès  du  prince  de  Ligne  , 
cette  singulière  démarche  qui  depuis  leur  a  été  si  souvent 
reprochée.  Ils  se  rendirent  au  château  de  Rœulx,  qu'habitait 
le  prince,  pour  lui  offrir  la  lieutenance-générale  du  royaume 
de  Belgique,  en  lui  donnant  à  espérer  que  bientôt  le  congrès 
pourrait  substituer  à  ce  titre  celui  de  souverain.  Le  prince  , 


REVUE  DE  PARIS.  189 

avec  celte  finesse  d'esprit  qui  semble  un  héritage  de  famille, 
répondit  à  ces  messieurs  :  Je  ne  puis  accepter  la  couronne 
belge  ,  parce  que  je  suis  déjà  chambellan  de  V empereur  d' Au- 
triche. 

Cependant  la  terreur  panique  qui  avait  poussé  les  deux 
hommes  d'état  en  herbe  à  la  démarche  que  nous  venons  de 
citer ,  se  dissipa  peu  à  peu,  et  ils  effacèrent  jusqu'au  souvenir 
de  cette  légèreté  parle  talent  qu'ils  déployèrent  au  milieu 
des  graves  événemens  qui  suivirent. 

M.  Lebeau  devint  ministre  de  l'extérieur;  M.  Devaux  lui 
fut  adjoint  comme  ministre  d'état  sans  portefeuille,  etM.  No- 
thomb,  en  conservant  son  titre  de  secrétaire-général  des 
affaires  étrangères  ,  apporta  à  ses  deux  amis  l'expérience  d» 
comité  diplomatique  et  du  premier  ministère  du  régent.  On 
peut  affirmer  que  pendant  celte  période  ils  tinrent  entre  leurs 
mains  les  destinées  de  la  révolution  belge.  Tout  leur  sys- 
tème se  réduisait  à  ceci:  —  Sauver  l'indépendance  du  pays 
en  nommant  au  plus  vite  un  roi  qui  pût  être  reconnu  par  les 
puissances  ;  transiger  avec  la  conférence  sur  les  limites  et 
les  autres  conditions  d'existence  du  nouvel  état;  profiler  de 
la  peur  inspirée  par  les  révolutions  de  France,  de  Belgique  , 
d'Italie  ,  de  Pologne,  et  ne  pas  attendre  le  retour  du  calme 
en  Europe  pour  constituer  la  Belgique.  Ce  fut  sur  ces  prin- 
cipes que  reposa  tout  l'édifice  diplomatique  du  ministère 
de  M.  Lebeau. 

J'ai  dit  que  M.  TS'othomb ,  quoique  simple  secrétaire-gé- 
néral des  affaires  étrangères,  devait  être  placé  sur  la  même 
ligne  que  M.  Lebeau,  quant  à  l'inQuence  exercée  sur  les  affai- 
res diplomatiques.  Je  ferai  donc  marcher  de  front  sa  bio- 
graphie politique  avec  celle  du  ministre  ,  sou  ami  et  son  col- 
lègue actuel  à  la  chambre  des  représenlans. 

M.  Nothomb ,  membre  de  la  députation  qui  alla  notifier 
à  Londres  au  prince  de  Saxe-Cobourg  le  décret  qui  l'ap- 
pelait au  nouveau  trône  de  Belgique  ,  était  chargé  en  outre 
par  le  ministre,  ainsi  que  M.  Devaux  ,  d'une  mission  secrète 
et  non  officielle.  Il  s'agissait  de  faire  accepter  par  la  confé- 
rence un  nouveau  système  d'enclave,  qui ,  au  moyen  d'une 
petite  supercherie  historique,  agrandissait  considérablement 


190  REVDE  DE  PARIS. 

le  territoire  de  lapartiebelgedes  Pays-Bas.  Cette  délimitatioi), 
basée  sur  les  droits  hollandais  en  1790,  était  l'ouYrage  de 
M.  Nothomb.  Il  résultait  de  l'article  2  des  bases  de  sépara- 
lion  du  27  janvier  1831  que  la  souveraineté  de  Maëstricht , 
qu'on  avait  crue  indivise,  appartenait  à  la  Belgique  seule , 
du  chef  des  anciens  princes  de  Liège  ,  dont  M.  Nothomb  se 
réservait  plus  tard  d'appuyer  les  droits  au  moyen  de  vieilles 
chartes  retrouvées  à  propos.  Les  plénipotentiaires  des  puis- 
sances consentirent  à  cette  délimitation  sans  comprendre  la 
portée  de  rengagement  qu'ils  prenaient.  Mais  au  moment  où 
les  commissaires  belges  se  réjouissaient  de  c«  triomphe,  ils 
furent  appelés  chez  lord  Palmerston ,  où  tout  faillit  être  ren- 
versé. On  leur  apprit  que  les  projets  d'arrangement  de- 
vaient être  remis  par  le  prince  Léopold,  now  «/g^nés,  avec 
l'assurance  donnée  par  son  altesse  royale  que  l'acceptation 
de  ces  conditions  satisferait  pleinement  la  conférence.  Ceci 
équivalait  à  une  impossibilité  pour  le  prince  d'accepter  une 
couronne  dont  rien  ne  lui  garantissait  la  tranquille  posses- 
sion. Les  commissaires  belges  firent  leurs  remontrances ,  et 
ils  quittèrent  l'hôtel  de  lord  Palmerston  en  déclarant  qu'ils 
n'avaient  plus  qu'à  retourner  auprès  de  leur  gouvernement. 
Comme  ils  étaient  réunischez  leprincepour  seplaindreà  lui 
de  cette  perfidie  des  négociateurs,  on  apporta  à  son  altesse 
royale  un  billet  de  lord  Palmerston, qui  déclarait  queles  com- 
missaires devaient  rester ,  et  que  la  conférence  prendrait  le 
traité  des  dix-huit  articles  sous  la  garantie  de  ses  propres 
signatures.  Ce  fut  ainsi  que  dans  cette  affaire  si  compliquée 
M.  Nothomb ,  à  peine  âgé  de  vingt-six  ans,  et  qui  portait  le 
poids  le  plus  rude  de  la  tâche,  sut  se  tirer  avec  bonheur  des 
embûches  de  la  vieille  diplomatie  européenne  ,  et  même 
l'attirer  à  son  insu  sur  un  terrain  dangereux  pour  elle. 
Malheureusement  pour  sa  science  et  sa  prévision,  les  événe- 
mens  postérieurs  changèrent  complètement  les  premières 
conventions  que  la  conférence  avait  acceptées. 

Ce  fut  M.  Nothomb  qui  apporta  de  Londres  le  traité  des 
dix  huit  articles  ;  et  qui  dans  un  comité  secret,  en  rendant 
compte  de  sa  mission  ,  découvrit  à  l'assemblée  le  projet  de 
partage  que  M.  do  Talleyrand  avait  proposé.  Dans  sa  défense 


REVUE  DE  PARIS.  191 

des  dix-huit  articles  devant  le  congrès  ,  il  excita  de  violeus 
murmures,  parce  que,  discutant  les  chances  de  victoire  dans 
une  guerre  contre  la  Hollande,  il  dit  qu'il  n'était  pas  convaincu 
de  la  lâcheté  des  Hollandais.  L'événement  de  Louvain  le  jus- 
tifia bientôt  aux  yeux  des  plus  aveugles  patriotes;  il  défendit 
aussi  le  traité  des  vingt-quatre  articles,  et  il  domina  généra- 
lement dans  toutes  les  discussions  qui  s'établirent  sur  les 
actes  diplomatiques  du  gouvernement.  Quand  M.  Lebeau 
quitta  le  ministère,  M.  Nothomb  n'en  garda  pas  moins  sa 
place  ,  parce  que  le  système  de  politique  extérieure  se  trou- 
vaitmaintenant  dans  son  intégrité  :  l'homme  seul  était  changé. 

Les  faits  qui  signalèrent  les  deux  ministères  de  M.  Lebeau 
sont  trop  connus  pour  que  je  les  rapporte  ici  ;  j'ajouterai 
seulement  que  sa  disgrâce  fut  l'ouvrage  des  diplomates  étran- 
gers ,  qui  le  minèrent  sourdement  dans  l'esprit  du  roi.  Le 
peu  de  caractère  et  de  présence  d'esprit  qu'il  montra  pendant 
les  scènes  de  pillage  des  6  et  7  avril ,  lui  portèrent  le  der- 
nier coup,  et  dès-lors  des  démarches  furent  faites  à  son  insu 
pour  le  remplacer.  On  agit  envers  cet  homme  d'état  comme 
avec  un  laquais  que  l'on  veut  congédier  ;  MM.  Ernst  et 
d'Huart  avaient  déjà  accepté  des  portefeuilles,  que  M.  Lebeau 
ignorait  encore  ce  qu'on  tramait  contre  lui. 

Quelque  antipathie  que  l'on  ait  pour  le  s}  stème  de  con- 
duite politique  sui>i  par  M.  Lebeau,  il  est  impossible  de  ne 
pas  rendre  justice  à  sou  talent  d'orateur,  et  au  noble  désinté- 
ressement qui  l'atoujours  distingué.  M.  Lebeau  s'est  retiré  du 
ministère  sans  fortune;  pendant  dix  mois,  il  a  refusé  d'accep- 
ter, comme  ministre,  le  traitement  auquel  il  avait  droit ,  se 
bornant  aux  5,000  francs  que  lui  rendait  sa  place  de  conseil- 
ler à  la  cour  de  Liège.  Plus  tard  il  se  démit  de  cette  même 
place,  s'exposant  à  quitter  le  ministère  sans  pouvoir  repren- 
dre d'autres  fonctions,  le  rang  de  conseiller  ne  pouvant  se 
conférer  directement  par  le  roi.  Le  plus  grand  reproche  qu'on 
puisse  lui  adresser,  c'est  d'avoir  trop  souvent  obéi  à  un  sen- 
timent de  vanité  incompatible  avec  la  circonspection  dont 
un  homme  d'état  ne  doit  jamais  s'écarter.  C'est  ainsi  que  ces 
intempestives  paroles  de  M.  Lebeau  :  —  Nous  aurons  le 
Luxembourg  et  nous  n'aurons  pas  la  dette,  lui  attirèrent  celte 


iO'i  REVUE  DE  PARIS. 

juste  incrimination  de  M.  Gendebien. -^  Nous  n'avons  pas 
le  Luxembourg  et  nous  avons  la  dette. 

M.  Lebeau  est  maintenant  gouverneur  de  la  province 
de  Namur  et  membre  de  la  chambre  des  représeutans. 
Malgré  les  griefs  qu'on  lui  suppose  contre  le  gouvernement, 
il  vote  la  plupart  du  temps  avec  le  ministère,  et  forme  avec 
MM.  Nothomb ,  Devaux  et  Charles  Rogier ,  un  parti  de 
jusle-milieu  monarchique  entre  les  catholiques  et  les  libé- 
raux. 

Un  des  plus  beaux  titres  de  M.  Nothomb,  c'est  sa  belle 
défense  de  M.  Lebeau,  devant  la  chambre,  contre  les  accu- 
sations de  M.  Gendebien  à  propos  des  extraditions ,  où  le 
jeune  orateur,  retraçant  avec  feu  les  services  politiques  de 
son  ami,  fit  accueillir  son  éloge  par  les  applaudissemens  d'une 
assemblée  prévenue  d'avance  contre  lui. 

M.  Nothomb  n'a  pas  trente  ans ,  et  l'on  peut  afûrmer,  sans 
craindre  de  se  voir  démenti  par  les  événemens,  qu'il  devien- 
dra l'homme  politique  le  plus  remarquable  de  sou  pays.  Dans 
les  affaires  délicates  qu'il  a  été  appelé  à  traiter,  il  a  fait 
preuve  à  la  fois  des  qualités  les  plus  incompatibles.  A  la 
vigueur  età  l'activité  d'un  jeune  homme,  il  a  uni  la  prudence 
et  la  sagacité  d'u  i  Aieillard;  son  éloquence  n'est  pas  une 
avocasserie  de  convention  portée  sur  les  roulettes  des  vieil- 
les métaphores  de  tribune  ;  son  style  et  ses  idées  sont  de 
bon  aloi  ,  logiques  et  littéraires,  deux  conditions  de  vie  hors 
desquelles  il  n'y  a  pas  d'orateur.  'L'Essai  historique  et  po- 
litique sur  la  révolution  Belge,  publié  par  M.  Nothomb,  en 
1833,  est  parvenu,  en  moins  d'un  an,  à  sa  troisième  édi- 
tion; il  a  pris  sa  place  de  lui-même  dans  toutes  les  biblio- 
thèques ,  et  il  restera  comme  le  document  de  l'histoire  con- 
temporaine le  plus  profondément  pensé  et  le  plus  élégam- 
ment écrit  que  les  matières  arides  de  la  diplomatie  aient 
jamais  su  produire.  Encore  quelques  années,  et  M.  Nothomb 
prendra  certainement  la  direction  du  cabinet  belge,  du 
moins  pour  les  affaires  étrangères.  Les  intrigues  de  l'aris- 
tocratie catholique  s'opposeront  bien  quelque  peuàl'élévation 
d'un  plébéien  qui  étudiait  encore,  il  y  a  dix  ans,  sur  les  bancs 
des  écoles;  mais  les  lumières  gouvernementales  deMM.  Ernst 


REVUE  DE  PARIS.  J93 

etd'IIuarl  ne  suffiront  pas  long-temps  à  éclairer  les  ténèbres 
qui  nous  envahissent. 

Après  MM.  Lebeau  et  Nothomb ,  il  faut  mentionner 
MM.  Rogier,  Van  de  Wever  et  Lehon  parmi  les  défenseurs 
de  la  nouvelle  monarchie  lîelge.  Tous  sont  également  sortis 
de  la  presse  libérale  pour  occuper  les  premiers  postes  du 
gouvernement.  M.  Charles  Rogier,  collaborateur  de  IMM.  Le- 
beau et  Devaux  dans  le  journal  le  Mathieu  Laensberg  et  dans 
le  Politique,  a  été  successivement  gouverneur  de  la  pro- 
vince d'Anvers  en  1831,  ministre  de  l'intérieur  en  1832, 
et  il  a  repris  sa  place  de  gouverneur  lorsqu'il  s'est  retiré  du 
ministère  en  août  1834.  M.  Van  de  AVeyer,  l'un  des  rédac- 
teurs du  Courrier  des  Pays-Bas,  eut  le  portefeuille  des  affai- 
res étrangères  et  de  la  marine ,  sous  la  régence  de  M.  Surlet 
deChokier.  Il  accompagna  le  roi  Léopold  à  Compiègne,  où  il 
fut  fait  officier  de  la  Légion-d'Honneur  par  le  roi  des  Fran- 
çais, à  l'occasion  du  mariage  de  la  nouvelle  reine  des  Relges. 
Dans  le  même  moment ,  les  chambrci  lui  votaient  à  Bruxel- 
les la  décoration  révolutionnaire  appelée  la  Croix  de  fer. 
D'honneurs  en  honneurs ,  le  ci-devant  rédacteur  du  Courrier 
des  Pays-Bas  parvint  jusqu'à  l'ambassade  de  Londres  ,  où 
on  l'envoya ,  dit-on,  représenter  la  Belgique  parce  qu'il  parle 
parfaitement  anglais.  J'ignore  si  ce  fut  au  même  litre  que 
M.  Lehon  fut  mis  eu  possession  de  l'ambassade  de  Paris. 

Maintenant,  si  à  tous  ces  noms  Ton  veut  joindre  encore  ceux 
des  généraux  Goblct  et  Evain,  on  aura  la  liste  à  peu  près  com 
plèlc  des  hommes  qui  exercent  à  cette  heure  de  l'influence 
sur  les  affaires  en  Belgique. 

Dans  ce  long  article,  je  me  suis  efforcé  moins  d'écrire  une 
histoire  des  partis  ,  de  caractériser  leur  conduite  politique  et 
de  pressentir  quelque  chose  de  leur  avenir,  que  de  fournir 
au  lecteur  des  notes  ,  la  plupart  inédiles  et  recueillies  sur  les 
lieux ,  à  l'aide  desquelles  il  pourra  lui-même  étudier  ce  pays, 
dont  la  destinée  est  si  étroitement  liée  à  la  nôtre.  Je  termi- 
nerai sans  rien  arguer  des  faits  qiie  j'ai  produits  :  la  conclu- 
sion de  ceci  n'est  pas  dans  le  présent.  Quand  les  armées  com- 
battent ,  le  champ  de  bataille  n'appartient  qu'à  Dieu. 

Bruxelles,  ce  i*^""  mars  i83j.    •  Alphonse  Royer. 

2  17 


LE  COMTE  DE  BAGNERES. 


5  1er    _  PARIS. 

Au  dernier  bal  de  M.  d'Ofalia  (ce  bal  eut  lieu  quelques  jours 
avant  les  événemens  de  1830) ,  je  fus  témoin  d'une  scène  qui 
ne  sortira  jamais  de  ma  mémoire. 

Nous  étions  encore  dans  l'un  des  salons  de  l'ambassade  lors- 
que cinq  heures  du  matin  sonnèrent.  La  fête  avait  été  magni- 
fique. Ceux  qui  assistèrent  à  ce  baise  souviendront  sans  doute 
que  la  cour  de  l'hôtel  avait  été  transformée  en  salle  de  danse 
comme  par  un  coup  de  baguette  ;  Cicéri  l'avait  décorée  des  pi- 
liers moresques  et  des  fruits  de  l'Alhambra,  Des  nègres  aux 
colliers  d'or ,  figurés  sur  les  balustres ,  pareils  aux  nains  em- 
pressés de  Paul  Véronèse ,  relevaient  en  grimaçant  les  drape- 
ries de  cette  belle  salle.  Les  citronniers,  plus  blonds  à  la 
lueur  des  bougies ,  les  fleurs ,  les  grenades,  faisaient  de  ce  bal 
un  véritablepasëo ,  un  jardin  coquet,  un  grand  parterre  émaillé 
des  plusjoiies  femmes  de  la  diplomatie  française  et  espagnole. 
Ces  deux  natures  s'y  trouvaient  partout  confondues.  Ici  l'ex- 
pression parisienne  et  indolente  des  belles  comtesses  delà  rue 
de  Bourbon,  le  turban  d'iîerbault,  les  nœuds  à  l'épaule 
et  l'étiquette  élégante  du  faubourg  Saint-Germain  qui  trônait 
alors  ,  et  qui  avait  le  pas  sur  la  Banque  ;  plus  loin ,  et  par  forme 
de  rivalité  galante ,  les  suaves  contours  de  vingt  figures  cas- 
tillanes brunes  et  dorées  de  chauds  reflets  comme  les  fruits  de 
ces  arbres  mouvans  ,  si  doucement  agités  par  les  brises  de  la 
valse  ,  et  sous  lesquels  dansaient ,  aux  gerbes  des  lustres  ,  les 
péris  de  celte  magique  soirée. 


REVUE  DE  PARIS.  195 

J'aime  à  croire  ,  pourî'excuse  de  ceux  qui  restaient ,  qu'au- 
cune des  considérations  ordinaires  qui  peuvent  retenirun  dan- 
seur ou  un  coureur  de  bals  jusqu'à  cinq  heures  du  matin  ,  ne 
leur  manquait.  Beaucoup  d'entre  eux  avaient  sans  doute  déva- 
lues amours  à  poursuivre  ,  une  contredanse  en  retard,  quel- 
que jolie  femme  à  reconduire  ,  ou  bien  une  revanche  à  pren- 
dre au  whist.  Quelques-uns  soupaient ,  d'autres  causaient 
politique.  C'est  une  chose  triste  qu'un  grand  bal  à  l'agonie  ! 
Lorsque  vous  verrez  l'archet  s'arrêter ,  les  mères  jeter  l'é- 
charpe  au  cou  de  leurs  (illes,  et  les  grands  parens  chercher 
leur  claque,  dites-vous  que  toute  votre  joie  s'en  va  !  Alors 
une  inévitable  tristesse  vous  prend  au  cœur  ,  à  voir  cette  dé- 
composition subite.  Adieu  les  galops  promis  ,  les  feuilles  de 
camélias  qui  se  détachent ,  et  que  l'on  ramasse,  les  romans 
d'amour  créés  au  souffle  de  Tolbecque,  les  brouilles  charman- 
tes, les  innocens  rendez-vous  I  Adieu  ce  parfum  et  ces  anges 
de  poésie  I  L'inexorable  grand-père  ,  danse  finale  qui  survient 
alors,  gâte  tout;  le  grand-père  tue  le  bal,  comme  un  vieux  ty- 
ran de  mélodrame,  d'un  air  sournois  et  galant.  Une  fois  désert, 
le  bal,  si  joyeuxquelques  heures  auparavant,  vous  épouvante. 
Alors  vous  apparaissent  les  monstrueux  débris  du  souper  ra- 
vagé par  tant  de  mains ,  ces  cadavres  de  cétacées ,  dont  les 
arêtes  formidables  vous  répugnent  à  l'égal  d'un  tableau  trop 
vrai  de  natures  mortes  ,  ces  gazons  factices  qui  masquent  à 
peine  d'énormes  poêles ,  ces  banquettes  de  velours  à  crépine 
d'or  dépeuplées  et  veuves  de  leurs  danseuses  ;  alors  vous  en- 
tendez le  cliquetis  des  fourchettes  à  l'office  ,  car  l'office  dîne 
à  son  tour  ;  les  fontaines  glacées,  où  dort  le  Champagne,  ne 
coulent  plus  que  pour  la  livrée  ;  les  tables  d'écarté  rassem- 
blent quelques  habitués  de  la  maison,  le  cercle  des  joueurs 
est  pressé  ,  les  paris  énormes  ,  tant  on  a  hâte  d'en  finir  ;  car 
le  jour  ,  déjà  bleu  ,  glisse  à  travers  les  draperies  ,  le  givre  des 
fenêtres  se  fond  aux  premiers  rayons  de  l'aube.  Encore  quel- 
ques heures ,  et  il  ne  restera  de  ce  grand  bal  qu'un  vague  par- 
fum ,  et  un  glorieux  article  dans  le  Moniteur! 

Il  n'est  personne  qui,  s'étant  attardé  jusqu'au  jour  dans  un 
raout ,  n'ait  remarqué  la  tristesse  de  ce  contraste.  Dans  le 
splendide  hôtel  de  l'ambassade  d'Espagne  ,  les  sons  do  l'or- 


196  REVUE  DE  PARIS. 

cheslre  venaient  de  s'éteindre  ,  il  ne  restait  guère  que  douze 
joueurs  aux  (ahles  d'écarté.  Le  major  de  N...  tenait  les  car- 
tes en  baillant,  personne  ne  se  présentait;  le  major  Tenait 
de  battre  trois  auditeurs  au  conseil  d'état ,  un  colonel  russe 
et  un  député. Tout-à-coup  un  jeune  homme  se  présenta... 

Rien  qu'à  son  air  gauche  et  à  sa  manière  de  mêler  les 
cartes  ,  les  juges  du  camp  reconnurent  bientôt  son  man- 
que d'habitude;  il  jouait  vraiment  d'une  manière  impar- 
donnable. Pour  ma  part,  je  fus  pris  d'un  véritable  effroi 
en  le  voyant  brouiller  étourdiment  ses  rois  et  ses  dames  : 
il  allait  en  homme  insensé  à  ce  jeu  d'escrime  et  de 
science.  Cependant  le  sort  le  favorisa  tellement  qu'il  gagna 
cette  partie.  Vint  une  seconde ,  une  troisième ,  une  quatrième  ; 
il  passa  enfin  dix-sept  fois.  D'abord  il  n'avait  hasardé  qu'un 
louis,  ensuite  il  avait  doublé  cet  enjeu;  maintenant  il  avait 
ses  deux  mainspleines.il  se  leva  en  effet,  et,  à  notre  grande 
surprise  ,  ramassant  brusquement  sur  le  tapis  sa  poignée 
d'or ,  en  essuyant  de  larges  gouttes  de  sueur  qui  perlaient  son 
front ,  il  se  leva  sans  avoir  perdu  et  après  un  jeu  d'atouts  , 
c'est-à-dire  quand  c'eût  été  à  son  adversaire  de  se  lever. 
Évidemment  il  n'était  connu  d'aucun  des  joueurs.  La  timi- 
dité de  ce  jeune  homme  et  son  peu  d'usage  du  monde  étaient 
visibles  :  il  avait  au  plus  vingt  ans.  Quand  il  eut  ramassé  pré- 
cipitamment ses  pièces  d'or  ,  il  sortit  bien  vile  ,  et  ne  salua 
pas  même  l'assemblée.  La  seconde  d'après  nous  entendions 
les  pièces  rouler  sur  les  marches  de  l'escalier.»  Prenez, 
prenez  tout  !»  avait-il  dit  aux  laquais.  Ceux-ci  ne  se  firent  pas 
répéter ,  et  il  sortit  comme  un  fou  par  le  péristyle  ,  aussi  dé- 
sespéré qu'un  homme  qui  aurait  perdu. 

Véritablement  nous  demeurâmes  hébétés.  Nous  avions 
à  peine  remarqué  ce  jeune  homme  au  milieu  de  ceuxquinous 
entouraient;  il  était  venu  comme  tout  le  monde  et  à  l'heure 
de  tout  le  monde ,  c'est-à-dire  sur  les  dix  heures.  Il  porlaitun 
frac  noir  et  des  gants  blancs  ;  c'était,  je  vous  l'ai  dit ,  un  très- 
jeune  homme,  de  manières  douces  et  polies.  Moi,  qui  l'a- 
vais vu  lever  ses  caries,  j'avais  compris  i)ien  vite  qu'il  n'était 
ni  fils  de  pair  de  France ,  ce  qui  signifiait  alors  quelque  cho- 
se, ni  auditeur  au  conseil  d'état,  ce  qui  n'a  jamais  rien  signifié. 


REVUE  DE  PARIS.  197 

Ce  devait  être  au  plus  un  modeste  éludianl ,  dans  la  poche 
duquel  se  trouvait  une  carte  signée  du  professeur  Delvincouvl; 
il  me  souvenait  aussi  de  lavoir  vu  danser  une  galope  avec 
la  marquise  de  M... 

Par  malheur,  il  n'y  avait  là  ni  crdnoiogiste  ni  médecin 
homœopalhe  capable  de  l'examiner;  ce  qui  nous  fit  con- 
clure naturellement ,  et  d'après  son  action,  qu'il  était  fou. 

Dans  un  salon  de  Paris  ,  il  se  rencontre  rarement  de  pareils 
drames  ;  le  jeu  ,  ce  grand  théâtre  parisien  qui  enrôle  les  pro- 
vinciaux, les  trouve  le  plus  souvent  et  d'un  seul  coup  au 
niveau  de  sa  hauteur;  l'absence  d^études  et  l'inexpérience 
de  ces  novices  se  compensent  par  leur  sang-froid.  Ici ,  au 
contraire,  le  jeune  homme  anti-parisien  s'était  trahi.  Evi- 
demment il  ne  devait  avoir  vécu  qu'en  Sologne;  il  n'avait 
joué  qu'au  loto  chez  un  percepteur  du  Berry ,  aussi  lourd  que 
«es  moulons.  Comment  expliquer  sans  cela  une  aussi  brusque 
sortie?  Comment  absoudre  de  ce  crime  de  lèse-politesse  la 
conscience  de  ce  joueur  singulier? 

J'allais  me  perdre  dans  un  dédale  d'hypothèses ,  lorsqu'un 
petit  homme,  qui  avait  à  la  lettre  quatre  pieds  cinq  pouces, 
nie  coudoya.  Il  marchait,  bigarré  de  plusieurs  ordres,  dans 
son  maillot  de  pygmée;  on  m'apprit  que  c'était  un  grand  d'Es- 
pagne de  première  classe.  Ce  titre  magnifique  contrastait  sin- 
gulièrement avec  sa  taille.  Quoi  qu'il  en  soit,  nous  liâmes 
conversation.  Gil  Blas  est  la  cause  de  mon  amour  respectueux 
pour  les  grands  d'Espagne.  Le  seigneur  Gil  Blas  de  Santil- 
lane  les  a  si  bien  vus;  il  les  fait  si  doctes,  si  élégans,  si  polis , 
si  charmans  seigneurs  quand  ils  ne  veulent  plus  être  grands 
seigneurs  I  Celui-ci  conquit  donc  mon  amitié. 

—  Monsieur  ,  me  dit-il  en  se  rongeant  les  ongles  d'un  air 
méditatif  et  secouant  son  makouba  sur  l'ordre  du  Christ  qu'il 
avait  au  côté  gauche,  pensez-vous  que  ce  jeune  homme  ait 
bu  du  punch  ? 

—  Je  vous  avoue  que  je  ne  l'ai  guère  suivi. 

—  A  quoi  attribuez-vous  son  action? 

—  Mais,  je  pense,  à  sa  libéralité.  Il  aura  voulu  payer  en 
grand  les  valets  de  l'ambassade. 

—  Ce  jeune  homme  n'a  jamais  joue? 

2  17. 


198  REVUE  DE  PARIS. 

—  Il  eslde  ma  force,  c'est-à-dire  qu'il  tient  à  peine  ses  caries. 

—  J'aime  à  voir  que  vous  ne  lui  faites  pas  l'affront  de  le 
soupçonner.  Puisqu'ilen  est  ainsi,  monsieur,  je  veux  bien  vous 
dire  que  je  le  connais.  J'avais  les  yeux  sur  lui,  dans  l'angle 
même  de  ce  grand  salon  ,  où  j'observe  tout  en  philosophe , 
c'est-à-dire  en  ambassadeur  émérite ,  car  à  cette  heure ,  c'est , 
hélas  !  tout  ce  que  je  suis.  Nous  autres  vieux  diplomates , 
c'est  notre  métier  d'étudier.  Ce  jeune  homme,  qui  est  de  Bor- 
deaux ,  habite  depuis  hier  l'étage  d'un  hôtel  voisin  du  mien  , 
rue  Saint-Paul;  cet  étage  il  l'a  fait  gratter,  blanchir  à  la 
chaux  et  recrépir  à  ses  frais ,  pendant  huit  grands  jours,  avec 
autant  de  soin  et  de  précaution  que  s'il  devait  y  loger  une 
maîtresse.  L'autre  nuit,  je  dictais  quelques  lettres  pour  Bar- 
celone ,  à  mon  secrétaire  ,  quand  j'ai  vu  se  projeter  à  la  per- 
sienne  deux  grandes  ombres.  Il  n'habite  donc  pas  seul  son 
petit  appartement.  Maintenant,  pourquoi  a-t-il  joué  ce  soir, 
et  pourquoi  a-t-il  si  inopinément  quitté  la  table  de  jeu?  C'est 
là ,  monsieur,  une  de  ces  énigmes  dontvous  chercheriez  vai- 
nement la  clef,  si  je  n'avais  lu  pendant  un  quart  d'heure  , 
avec  ma  vieille  expérience,  sur  ce  jeune  front.  Cette  expé- 
rience ,  je  vous  la  livre;  elle  ne  m'a  jamais  trompé.  Ce  jeune 
homme  est  dans  le  monde  de  Paris  depuis  hier;  il  est  venu  à 
ce  bal,  il  a  joué,  gagné,  il  &  passé  dix-sept  fois  devant  des 
gens  quilui  étaient  inconnus.  Yous  remarquerez  qu'il  Apassé 
ces  dix-sept  parties,  confus  et  rouge  comme  une  cerise.  La 
sueur  baignait  ses  joues,  et  sous  la  table  ses  genoux  trem- 
blaient. Plus  les  regards  semblaient  se  fixer  sur  lui ,  plus  son 
alarme  était  grande  ;  il  aura  craint  sans  doute  d'être  flétri  du 
nom  de  fripon  dans  iaconscience  des  spectateurs;  son  bonheur 
l'aura  glacé.  Le  vertige  ,  un  vertige  réel ,  éblouissant ,  l'aura 
pris.  Je  suis  trop  vieil  enfant  de  ma  nature  et  trop  jaloux  de 
juger  vile  les  hommes,  de  les  fusiller  dans  mon  opinion  ou 
de  les  relever  d'un  seul  coup  ,  pour  vous  cacher  que  je  l'ai 
suivi.  Oui,  je  l'ai  suivi  jusqu'au  bas  de  l'escalier.  En  s'enfuyant 
et  en  jetant  l'or  aux  domestiques,  il  s'est  écrie:  Quel  mal- 
heur! quel  malheur  d'avoir  gagné  !  Cela  fait,  il  s'est  jeté  dan  s 
un  fiacre. 

Maintenant  ,  continua  mon   inlerloculeur   en   tirant  sa 


REVUE  DE  PARIS.  190 

montre  ,  Je  tous  quitte,  monsieur  ;  il  est  six  heures  ,  et  je  de- 
meure île  Saint-Louis. 

Ce  récit,  ou  plutôt  cette  confidence  du  grand  d'Espagne  en 
retraite,  fit  sur  moi  l'effet  d'une  noble  apologie;  la  nature 
timide  et  farouche  de  ce  jeune  homme  m'intéressa.  Ce  digne 
seigneur  d'Espagne  avait  rempli  près  de  moi  l'ofûce  d'As- 
modée,  j'étais  ce  Cléofas  auquel  on  explique  les  cheminées 
de  3îadrid.  Du  premier  coup,  je  m'étais  senti  blessé  au  cœur 
pour  ce  jeune  homme  ;  j'aurais  tout  oonné  pour  être  son  dé- 
fenseur et  plaider  sa  cause.  Je  le  comprenais  donc  enfin  cet 
inexplicable  mouvement  de  colère,  cette  rage  intime,  cette 
honte  honnête  et  pure  ;  je  voyais  ce  pauvre  novice  au  milieu 
de  vingt  figures  pressées  et  moqueuses  à  cette  table  de  jeu  , 
retournant  sa  première  carte  d'un  air  timide  ,  et  comme  ci 
son  roi  devait  être  illégitime  ;  puis  ,  tout  d'un  coup  favorisé 
du  hasard,  à  l'égal  d'un  vieux  joueur,  poussé  par  ce  qu'on 
nomme  la  veine,  libre  de  saisir  en  vrai  pirate  son  butin  do 
pièces  d'or.  Je  m'identifiais  avec  ce  beau  caractère  qui  me 
promettait  de  larges  et  nobles  passions.  Certainement  j'irais 
trouver  ce  jeune  homme,  je  l'empêcherais  de  jouer  une  autre 
fois  et  de  jeter  l'or  aux  domestiques  d'ambassade;  j'irais  le  voir 
et  lui  demander  son  amitié. 

Délicieuses  sympathies  d'uneame  jeune,  rêves  ébauchés  et 
détruits  par  un  même  coup  de  vent,  intimité  d'une  heure  dans 
laquelle  on  se  complaît ,  sans  qu'il  vous  soit  permis  par  le 
Iiasard  de  l'accomplir  1  Un  mois  après,  Olivier  m'était  encore 
inconnu. 

La  vie  de  Paris  est  féconde  en  désirs  et  en  oublis  de  cette 
nature.  Vous  rencontrez  une  jeune  et  vive  intelligence ,  une 
éloquence  passionnée ,  électrique  d'idées  comme  de  paroles, 
une  de  ces  âmes  sœurs  de  la  vôtre,  grave  ou  folle  comme  la 
vôtre,  mais  faite  sur  votre  moule,  étant  enfin  votre  moi, 
d'après  la  suave  définition  de  Montaigne.  Eh  bien  !  celte  ame, 
il  faudra  vous  en  séparer,  admettre  entre  elle  et  vous  les 
hasards  et  les  distances  ,  renoncera  ses  reflets  et  à  son  com- 
merce. Paris,  le  grand  classificatcur,  le  veut  ainsi  ;  il  a  pres- 
crit à  chaque  organisation  comme  à  chaque  doultur  ses  limi- 
tes et  soa  cercle  ;  il  s'est  arrogé  le  droit  de  diviser  ce  qui 


200  REVUE  DE  PARIS. 

devail  êlre  réuni,  d'isoler  les  cœurs  au  lieu  de  les  fondre  :  d« 
là  ces  découragemens  solitaires  ,  ces  isolemens  pleins  de  tris- 
tesse et  d'ennui.  Tel  homme  qui  aurait  pu  tendre  la  main  à  un 
autre  ,  ne  s'informera  pas  de  sa  vie,  dès  qu'elle  n'a  rien  de 
commun  avec  la  sienne  ;  les  tristesses  humaines  s'envelop- 
pent d'un  froid  silence ,  les  douces  sympathies  s'exilent ,  on 
est  égoïste  par  le  fait  même  de  la  société. 

Ceux  qui  comprennent  le  regret  sensible  qu'on  éprouve  à 
quitter  un  beau  portrait  de  Van  Dyck  que  l'on  n'a  fait  qu'en- 
trevoir ,  apprécieront  ma  tristesse  en  ne  retrouvant  plus  Oli- 
vier. J'avais  aimé  ce  jeune  homme  l'espace  de  cinq  minutes  ; 
son  souvenir  ne  me  quittait  plus.  Ce  que  m'en  avait  ditl'es- 
ambassadeur  était  devenu  pour  moi  le  motif  d'une  insurmon- 
table curiosité.  Olivier  habitait  un  quartier  perdu,  cela  est 
vrai  ;  mais  j'y  allais  passer  de  longues  heures  dans  un  atelier 
voisin.  J'essayai  un  jour  de  faire  causer  son  concierge.  La 
maison  se  trouvait  soumise  à  de  nombreuses  réparations  ,  ce 
qui  en  facilitait  l'entrée,  et  donnait  carte  blanche  au  pre- 
mier venu.  La  tactique  de  M.  Prudhomme  m'était  connue, 
mais  elle  échoua  près  du  concierge  :  il  me  dit  :il  est  vrai,  que 
M.  Olivier  Dumont  habitait  une  partie  de  cet  hôtel  avec  î^na 
dame;  mais  quand  je  l'interrogeai  sur  le  nom  et  l'âge  de  cette 
personne,  il  répondit  en  homme  à  qui  l'on  a  fait  d'avance  la  le- 
çon: c'est  direquejene  pusriensavoir.M.Olivierétaitunjeune 
homme  bien  mis  ,  au  dire  du  gantier  qui  faisait  l'angle  de  la 
rue;  l'autre  printemps  il  avait  un  tilbury.  Depuis  quelques 
mois  il  allait  au  bal  plus  rarement  ;  il  travaillait  et  ne  sortait 
guère  de  chez  lui.  Ces  différens  aveux  me  coûtèrent  3  fr.  30 
cent.,  prix  d'une  paire  de  gants  de  Suède  fort  douteux  que  je 
payai  au  marchand. 

J'avais  alors  la  rage  des  armes  gothiques;  j'allais  partout 
brocantant  chez  Juste  ou  chez  Lesueur ,  enviant  jusqu'à  en 
perdre  le  sommeil  les  belles  armures  de  M.  le  marquis  de 
Livry,  les  yataghans  de  mon  ami  Honoré  de  S...,  cet  anti- 
quaire dandy  de  la  Monnaie,  les  cuirasses  et  les  heaumes 
de  M.  Dussomerard.  C'était  encore  le  temps  des  bals  do 
Mme  la  duchesse  de  Bcrry  ;  on  dansait  partout ,  fraisé  et 
ganté  comme  d'î/pernon. 


REYUE  DE  PARIS.  201 

Laiévolulionde  1830  interrompit  tellemeul  les  relations  , 
cl  le  bouleversement  de  certains  salons,  fut  si  grand,  que  je 
ne  revis  plus  Olivier.  A  cette  époque  commença  la  rage  des 
annonces.  Un  marchand  russe  trouva  donc  prudent  de  se 
faire  annoncer  comme  arrivant  de  Saint-Pétersbourg.  Il  s'in- 
titula: Xavier***  ,  marchand  d'ordres  et  de  jouets  d'enfans; 
il  demeurait  rue  de  Seine,  au  coin  des  Quatre-Nations.  Son 
commerce  consistait  bien ,  à  la  lettre  ,  en  décorations  petites 
et  grandes,  en  plaques  diamantées,  étoiles  et  brochettes  de 
tous  les  pays  et  de  toutes  les  cours.  Il  vendait  aussi  des  pou- 
pées et  des  hussards  de  la  mort  à  cheval  sur  des  moutons 
mérinos;  mais  il  traûquait  surtout  de  mille  autres  objets  plus 
relevés,  et  je  suis  fondée  croire  qu'il  brocantait  en  homme 
fort  instruit.  Les  belles  dames  de  la  rue  deTournon  avaient 
leur  pliant  chez  ce  juif  ;  il  leur  vendait  des  pastels  et  des  éven- 
tails. Ajant  réussi  dans  ce  commerce  au-delà  de  ses  espéran- 
ces de  marchand,  il  afflcha  dans  tous  les  journaux  sa  retraite 
définitive;  il  offrait  pour  la  dernière  fois  son  médaillier  do 
bagues  et  de  croix ,  ses  fauteuils  et  ses  moutons  aux  amateurs. 
L'afUuence  fut  très-grande.  Il  se  vendit  ce  jour-là  de  fort  bel- 
les choses;  les  carrosses  eux-mêmes  prenaient  la  file  à  la 
porte  du  marchand.  Celte  boutique  offrait  au  premier  coup 
d'œil  un  mélange  qui  pouvait  répugner  à  l'orgueil  aristo- 
cratique ;  le  tablier  blanc  des  bonnes  d'enfans  ,  attirées  par 
la>ente  des  joujous,tranchailassez  impertinemment  avec  les 
robesàileurs  et  les  petits  manchons  des  belles  marquises; 
le  marchand  avait  annoncé,  comme  il  arrive,  qu'il  accepterait 
aussi  les  échanges;  mais  nul  amateur  ne  se  présentait.  Tout- 
à-coup  un  murmure  s'éleva. 

La  porte  à  sonnette  de  la  boutique  venait  de  tinter  ,  une 
femmes'avduçaitverslecomptoir  du  marchand.  A  la  démarche 
tremblante  de  cette  personne,  plus  encore  qu'à  la  timidité 
de  sa  voix,  les  curieux  pressentaient  déjà  le  motif  de  sa  visite: 
elle  venait  sans  aucun  doute  proposer  quelque  objet  de  trafic 
à  ce  marchand.  Le  juif,  comme  un  empereur  païen  ,  joyeux 
de  raffiner  un  supplice ,  n'allait  pas  même  au-devant  de  son 
embarras  ;  il  attendait  qu'elle  parlât  plus  haut ,  et  riait  avec 
les  voisins.  Lorsque  celte  femme  entra,  les  regards  se  poF- 


202  REVUE  DE  PARIS. 

tèrent  nalurellement  sur  elle  :  sa  mise  était  des  plus  simples  , 
et  complétait  à  la  première  vue  la  tristesse  que  son  visage 
inspirait.  Si  la  finesse  des  proportions  et  des  lignes  décèle 
une  véritable  noblesse  de  race,  l'aristocratie  la  moins  dou- 
teuse pouvait  aussi  bien  s'applaudir  d'avoir  formé  ces  mains 
nobles  et  délicates,  que  la  souffrance  de  les  avoir  flétries 
et  sillonnées  de  grandes  veines  bleues,  afin  d'en  faire  mieux 
ressortir  toute  la  pâleur.  Ses  cheveux  servaient  à  voiler  ses 
joues,  dont  le  contour  était  déprimé.  Elle  portait  une  robe 
noire ,  un  chapeau  et  un  sac  de  même  couleur  ,  si  bien  que 
tout  cela  ressemblait  à  un  deuil;  elle  était  d'ailleurs  si  raide 
et  si  étriquée  dans  ce  costume,  que  ses  vétemens  avaient  tout 
l'air  de  pleurer.  Était-ce  une  suite  d'économie  ou  de  misère 
que  cette  toilette?  La  foule  pouvait  croire  également,  ou 
que  cette  femme  était  pauvre,  ou  qu'elle  ne  voulait  point 
sembler  riche.  Dans  ce  dernier  cas,  elle  se  serait  trahie  par 
quelques  restes  d'élégance  et  de  grandeur.  Une  dentelle  de 
Bruges  des  plus  fines  formait  son  voile,  elle  était  gantée 
coquettement;  le  soin  le  plus  minutieux  avait  présidé  à  l'a- 
justement de  ses  épingles.  En  un  mot,  et  malgré  la  maturité 
de  son  visage,  elledonnait  encore  lieu  aux  versions. 

—  Quelque  veuve  de  colonel  ou  de  général  tué  à  Moscou, 
dit  sagacement  à  l'oreille  de  son  voisin  un  opticien  du  quai 
des  Lunettes. 

—  Dites,  s'il  vous  plaît ,  une  comtesse  de  la  rue  du  Cher- 
che-Midi ;  elle  va  aux  conférences  de  M.  d'Hermopolis  et  tient 
à  la  main  son  Eucologe. 

—  As-tu  vu,  Justine,  le  bel  anneau  de  noces  qu'elle  a  I 
Sont-elles  heureuses,  ces  duchesses  ! 

Ah  !  bien  oui,  duchesse  !  c'est  une  revendeuse  à  la  toilette  ; 
vous  verrez!  une  femme  de  rien  ,  qui  vend  à  ces  dames.  Ces 
reines-là  sont  mises  comme  vous  et  moi. 

Pendant  que  l'on  faisait  ainsi  l'examen  de  sa  personne,  la 
dame  s'était  approchée  du  marchand  ,  et  après  quelques  mots 
d'lîésitation,avait  tiré  précipitamment  de  sonenveloppeune 
magnifique  giberne,  ornée  de  filigranes  d'or,  comme  on  en 
trouverait  encore  à  grand'peine  près  d'Alger  ,  et  qui  devait 
provenir  au  moins  de  la  campagne  d'Egypte.  Ce  fut  pourtant 


REVUE  DE  PARIS.  203 

avec  une  yoix  tremblante  qu'elle  en  demanda  six  louis.  Le 
marchand,  trouvant  sans  doute  son  compte  à  celte  affaire, 
les  lui  donna.  Elle  fenditla  presse  d'un  airaussi  gêné  qu'aupa- 
ravant ,  et  tenant  son  voile  rabattu  sur  son  visage. 

—  En  voilà  du  drôle,  fil  l'homme  en  examinant  sa  nou- 
velle acquisition,  un  portrait  dans  celte  giberne!  sans  doute 
quelque  oubli! 

La  giberne  ouverte,  un  portrait  venait  effectivement  d 'en 
tomber.  Cette  miniature  représentait  unhomme  de  trente  an- 
liées,  le  front  découvert,  avec  une  seule  mèche  de  cheveux 
avançant  sur  le  front,  comme  il  étaitde  mode  sous  l'empereur, 
qui  affectionnait  ce  genre  de  coiffure. Le  personnage  ou  por- 
trait avait  un  uniforme  de  fournisseur,  tel  qu'en  devaient 
porter,  en  1807,  lesadjudans  de  M.  Ouvrard.  C'était  une  as- 
sez mauvaise  peinture.  Le  cercle,  déchàssé  du  médaillon, 
donnait  à  penser  qu'on  avait  déjà  commercé  de  ses  brillans 
et  de  ses  perles. 

—  Encore  une  qui  vend  son  onclelxous  verrez!  Dites  donc, 
la  Liégeoise,  c'est  comme  chez  ce  bon  M.  Martj^  de  la  Gaieté! 
Lieu  de  Dieu!  s'en  consomme-til  des  oncles  dans  les  vaude- 
villes où  ce  que  M.  Parent  joue  ! 

—  La  miniature  est  jolie,  dit  un  amateur. 

—  Oui,  un  gros  père,  et  qui  devait  être  un  laridondé  dans 
ses  jours  gras. 

—  Je  le  donne  pour  cent  sous  !  dit  le  marchand. 

Les  rires  redoublèrent  alors  à  un  tel  point,  qu'il  devint  im- 
possible de  s'entendre  dans  la  boutique;  un  hasard  bouffon 
les  déchaînait. Imaginez  qu'au  moment  où  chacun  envisageait 
ce  médaillon ,  le  commentant  et  le  retournant  sans  trop  de 
respect,  dans  tous  les  sens,  un  nouvel  acteur  se  présenta, 
comme  pour  assumer  à  lui  seul  les  regards  et  les  gorges- 
chaudes  de  l'assemblée.  Ce  personnage  avait  une  si  grande 
ressemblance  avec  celui  du  portrait,  que  chacun  s'en  tint  les 
côtes.  Il  était  drapé  d'un  manteau  bordé  de  velours  cramoisi, 
sur  lequel  retombait  une  grosse  torsade  à  glands  d'or.  Quand 
le  manteau  s'entrouvrit,  il  laissa  voir  des  jambes  très-lines , 
bien  prises  dans  un  pantalon  demi-coHant.  Au  lustre  intact 
de  ses  escarpinsjà  son  petit  jonc  surmoulé  d'une  pierre  d'une 


204  REYUE  DE  PARIS. 

très-belle  eau,  aussi  bien  qu'à  la  vague  senteur  de  musc  qu'il 
GTihalait,  on  aurait  pu  affirmer  sans  crainte  que  le  porteur 
(lu  manteau  revenait  en  voilure  de  la  chambre  de  pairs;  mais 
ses  prédispositions  n'élaieut  alors  aucunement  politiques.  Il 
regardait  tout  ce  monde  avec  une  charmante  fatuité,  prome- 
nant d'un  air  assuré  son  lorgnon  sur  les  figures.  Le  plus  ha- 
bile physionomiste  eût  été  bien  embarrassé  de  donner  une 
date  à  ce  personnage,  tant  l'art  avait  effacé  chez  lui  la  trace 
des  années. Dès  qu'il  entra,  le  marchand  courut  à  sa  rencontre 
en  s'approchant  d'un  air  empressé;  et,  après  avoir  donné  un 
tour  de  clef  àVoriginal  vendu  : 

— L'écrin  est  prêt,  dit-il  en  le  saluant  très-bas. 

—  C'est  bien.  levons  rappelle  les  autres  envois  que  vous 
devez  me  faire  dans  la  journée.  Voici  votre  argent,  prenez. 

L'acheteur,  s'élant  fait  apporter  le  médaillier,  choisit  en- 
suite quelques  bagues  et  plusieurs  décorations.  Cela  fait,  il 
tira  de  sa  poche  un  petit  rouleau  de  papier  gris,  se  fit  donner 
sa  facture  et  se  retira.  Le  marchand  l'accompagna  respectueu- 
sement jusqu'à  sa  voiture. 

—  Il  paraît  que  le  monsieur  est  un  homme  riche  ! 

—  Qui  pis  est,  un  décoré!  As-tu  vu  les  croix  qu'il  s'est  choi- 
sies! 

—  C'est  égal,  le  tour  est  bon:  vendre  ce  petit  vieux-là! 
Madame  son  épouse,  k  ce  qu'il  paraît,  veut  s'en  défaire.  Après 
les  diamans,  le  mari  :  c'est  dans  l'ordre. 

—  Doit-il  être  heureux,  l'amant  Ae  celle-là!  Ils  s'en  vont 
manger  à  eux  deux  le  vieux  requin  ! 

Ces  conjectures  injurieuses  de  cuisinières  n'auraient  peul- 
être  pas  discontinué  sans  un  grand  tumuUe  qui  s'éleva  subi- 
tement à  la  porte  même  de  la  boutique.  La  calèche  du  mon- 
sieur, attelée  de  deux  mecklembourgeois  assez  lourds  ve- 
nait pourtant  de  faire  ce  qu'on  appelle  un  malheur.  Au  petit 
tournant  du  guichet  de  l'Institut,  une  femme  ,  n'ayant  pu  se 
garer  assez  vite ,  avait  trébuché  devant  les  pieds  des  chevaux . 
C'était  la  dame  qui  venait  de  vendre  le  portrait  et  qui  regagnait 
sansdoute  en  ce  moment  sa  demeure. 

Ceux  qui  l'avaient  vue  s'arrêter  au  milieu  de  la  rue  pour 
considérer  le  personnage  qui  passait  la  tête  à  la  portière  pou' 


REVUE  DE  PARIS.  205 

vaienl  allribuer  à  lafiajeur  du  danger  qu'elle  courail  l'es- 
pèce de  fascination  dont  cette  lenime  avait  manqué  de  deve- 
nir la  victime;  mais  en  examinant  avec  plus  d'atlenlion  le 
bouleversement  douloureux  de  ses  traits,  on  eût  reconnu  faci- 
lement la  trace  de  quelque  chagrin  profond ,  blessure  à  peine 
cicatrisée,  rouverte  par  celte  rencontre  imprévue. 

Le  regard  que  la  dame  laissa  tomber  sur  le  propriétaire  de 
la  calèche  exprima  plus  d'angoisses  queje  n'en  saurais  décrire 
dans  une  longue  série  de  pages;  mais  cette  expression, 
empreinte  de  mépris  et  de  pitié  tout  à  la  fois,  passa  comme  un 
éclair,  ne  laissant  après  elle  que  des  nuages  impénétrables. 
Le  monsieur,  lui,  ne  montra  aucune  altération  sur  le  miroir 
poli  de  son  visage;  à  peine  fronça-t-il  légèrement  le  sourcil 
en  reprochant  à  son  cocher  une  maladresse  qui  retardait  sa 
marche  de  plusieurs  minutes;  puis  la  calèche  reprit  son  essor 
rapide,  pendant  qu'un  jeune  homme,  que  le  hasard  avait 
sans  doute  amené  là ,  relevait  la  pauvre  femme  dans  ses  bras , 
et  lançait  un  coup  d'œil  insultant  à  cet  impassible  écraseur 
de  gens. 

Le  jeune  homme  transporta  la  dame  chez  le  brocanteur , 
donnant  des  signes  de  tristesse  tellement  vrais  que  la  foule 
perdille  courage  de  le  plaisanter.  Je  me  troiivai  seul  dans  la 
boutique  du  marchand,  lorsqu'il  entra. 

Dans  ce  jeune  homme  je  reconnus  Olivier.  Olivier  était 
pâle  encore  plus  que  cette  femme;  il  arrivait  de  quelque  con- 
férence savante  qui  devait  avoir  eu  lieu  dans  le  quartier  des 
études,  car  il  jeta  vivement  sur  la  table  un  dossier  qu'il  rap- 
portait. 

Olivier  avait  demandé  en  vain  la  cause  de  cet  évanouis- 
sement fatal  :  personne  n'avait  pu  la  lui  apprendre.  Il  baisa 
alors  respectueusement  les  mains  de  la  dame  et  lui  fit  respi- 
rer un  flacon  de  sels.  Nous  demeurions  seuls  ;  car  ,  excepté 
moi,  le  marchand  avait  renvoyé  tout  le  monde  de  la  boutique. 
C'était  la  seconde  fois  queje  me  trouvais  vis-à->is  de  ce  sin- 
gulier jeune  homme.  J'ignorais  les  liens  qui  pouvaienU'unlr 
à  celte  femme,  celle  femme  encore  belle  et  qui  prit  bien  vile 
avec  lui  un  air  de  tendresse ,  soutenu  d'une  véritable  auto- 
rité. Quand  elle  fut  revenue  à  elle  ,  elle  ne  lui  dit  rien  de  l'ac- 
•>  18 


203  REVUE  DE  PARIS. 

cident;  elle  attribua  tout  à  un  malaise.  Olivier  ne  put  savoir 
non  plus  ce  qu'elle  éîaitvenue  faire  dans  cette  boutique.  Lors- 
que le  marchand  voulut  partir  ,  elle  lui  fit  un  signe  de  silence 
en  collant  son  doigt  à  ses  lèvres.  Olivier  et  cette  femme  se 
parlèrent  alors  à  voix  basse.  Olivier  était  aussi  assidu  à  pré- 
venir ses  moindres  mouvemens  de  souffrances  qu'à  contenir 
les  siens.  Il  bassina  les  tempes  de  la  dame  d'un  air  empressé; 
il  lui  ragrafa  ses  socques.  Tous  deux  se  parlèrent  ensuite  avec 
charme  et  passion.  Je  ne  pouvais  entendre  ce  qu'ils  disaient, 
me  tenant  à  distance,  en  homme  qui  sait  le  monde;  mais  je 
voyais  bienqu'Olivier  gérait  mort  pourempêcher  cette  femme 
de  mourir.  Olivier,  auprès  d'elle,  me  parut  parfaitement 
jeune  et  beau.  Elle  le  regardait  avec  une  sensible  tristesse. 
Olivier  lui  alla  chercher  à  boire ,  et  elle  but  :  c'était  un  simple 
verre  d'eau.  En  vérité,  l'on  eût  dit  que  ce  jeune  homme  ac- 
complissait un  service  ,  qu'il  était  le  familier  à  gages  de  cette 
femme;  il  avait  pour  elle  la  politesse  et  l'effusion  d'un  vieil 
intendant.  Il  me  parut  encore  tellement  obséquieux  en  la  fai- 
sant remonter  en  fiacre  ,  un  fiacre  qu'il  alla  chercher  lui- 
même  ,  qu'il  me  vint  d'étranges  idées.  Je  dois  le  dire  avec  une 
franchise  qui  me  fait  honte ,  je  soupçonnai  le  caractère  de  ce 
jeune  homme;  je  crus  ses  relations  et  ses  empressemens  d'a- 
mour moins  généreux.  Notre  société  est  tellement  féconde 
en  commerces  cachés  de  cette  nature  ,  elle  fait  si  bon  marché 
du  déshonneur,  que  je  n'hésitai  pas  à  croire  Olivier  le  héros 
d'un  roman  bâtard  ,  roman  exploité  par  tant  de  jeunes  gens 
sans  fortune  ,  roman  d'impudeur ,  dont  le  héros  se  caclie  ou 
se  baffoue  lui-même  en  plein  jour;  je  crus  enfin  ce  jeune 
homme  esclave  d'un  lien  qu'il  avait  tout  intérêt  de  tenir  ob- 
scur. La  vente  du  portrait  faite  par  la  dame  elle-même  valida 
mes  présomptions.  L'École  du  scandale  et  les  romans  du 
dix-huitième  siècle  avaient  depuis  long-temps  façonné  mes 
résistances  pudiques  à  cette  manière  de  vendre  ses  proches. 
L'argent  de  ceux  qu'on  n'aime  pas  ,  employé  à  enrichir  ceux 
qu'on  aime ,  me  paraissait  l'explication  la  plus  naïve  de  ce 
trafic  féminin.  Je  n'avais  pas  entendu  les  mauvais  propos  de 
la  foule,  et  déjà  je  pensais  comme  la  foule.  Olivier  en  était- 
il  là?  Spéculait-il  sur  quelque  maîtresse  éprise?  était-il  l'a- 


REVUE  DE  PARIS.  207 

mant  d'une  douairière,  enfin?  Je  connaissais  plus  d'un  blond 
jeune  homme ,  moins  timide  ou  aussi  courageux  que  lui  dans 
de  semblables  relations.  C'est  là  une  des  mille  faces  de  notre 
société  stupide  et  mal  faite,  que  de  ne  pas  savoir  imprimer 
le  signe  de  la  \ertu  ou  de  la  honte  au  front  des  siens ,  de  ma- 
nière que  l'on  ne  s'y  méprenne  pas;  un  de  ses  torts  graves , 
que  de  présenter  le  monde  au  monde  comme  une  énigme, 
livre  immense ,  composé  de  pages  sans  nul  sens,  de  chapitres 
humains  sans  traducteurs  ! 

J'étais  donc  ébranlé  dans  ma  croyance ,  je  soupçonnais  Oli- 
vier. Le  mystère  dont  il  s'entourait  me  paraissait  le  fruit  d'un 
désordre.  Il  m'en  coula  d'abord  singulièrement  de  renoncer 
à  mes  sympathies  d'estime  pour  ce  jeune  homme.  Olivier  avait 
au  front  je  ne  sais  quelle  grâce  triste;  il  portait  sans  doute  au 
fond  du  cœur  un  secret  douloureux;  il  ne  pouvait  pas  être  le 
jeune  homme  des  folles  joies,  des  orgies  tumultueuses;  sa  vie 
devait  se  concentrer  dans  un  malheur  ou  dans  un  amour.  Je 
voulais  connaître  cette  tristesse  lente  qui  prenait  sa  vie,  et  la 
séchait  dans  sa  fleur,  je  voulais  l'aimer  tout  à  l'aise  et  le  conso- 
ler. Mais,  je  dois  le  dire,  j'éprouvais  une  certaine  inquiétude  à 
me  rendre  complice  de  cette  existence  parisienne,  à  fouiller 
ce  roman  nouveau.  J'avais  peur  d'y  rencontrer  de  grandes  ta- 
ches à  côté  de  grandes  vertus.  Mes  forces  répugnaient  à  ce 
fardeau. 

Ees  circonstances  assez  indifférentes,  mais  qui  me  sem- 
blaient alors  précieuses  pour  mon  diagnostic  moral,  me  met- 
taient à  même  cependant  de  rencontrer  Olivier  dans  quel- 
ques cercles ,  notamment  chez  Mme  la  baronne  de  R La 

charmante  Thébaïde  qu'occupait  alors  à  l'Abbaye-aux-Bois 
cette  femme  remarquable,  son  cercle  d'intimités  illustres  et 
son  parfum  d'anecdotes  attiraient  merveilleusement  Olivier. 
Il  ne  manquait  pas  une  seule  de  ses  soirées.  Là  sans  doute, 
au  milieu  de  ces  étranges  solitaires,  de  ces  gens  du  monde 
si  gais  dans  ce  salon  ascétique,  Olivier  oubliait  de  vifs  cha- 
grins; il  vivait  un  quart  d'heure  de  la  \ie  paisible  du  cloître. 
A  ces  réunions  il  venait  seul ,  et  dès  qu'il  parlait,  ces  hommes 
graves  et  forts  se  surprenaient  eux-mêmes  à  l'écouter.  Sa  pa- 
role était  puissante  avec  moùeslie;  il  entraînait  avec  un  grand 


208  REVUE  DE  PARIS. 

charme.  Olivier  appartenait  évidemment  à  celle  classe  d'es- 
prits jeunes  et  chaleureux  qui  ne  marchandent  pas  avec  les 
principes,  quand  même  ces  derniers  blesseraient  leurs  af 
fections;  il  voyait  les  choses  en  homme  arrêté  et  invariable 
dans  ses  croyances.  C'était  l'applaudir  que  l'écouler^  tant  on 
éprouvait  le  besoin  de  correspondre  avec  son  ame  généreuse! 
La  restauration  a  été  féconde  en  organisations  de  cette  na- 
ture; organisations  brisées  et  devenues  inutiles  à  l'heure  qu'il 
est  et  dans  le  tripot  d'aujourd'hui,  parce  qu'elles  ne  sauraient 
trouver  un  monde  où  se  dépenser,  et  que  la  seule  conscience 
de  l'improbiîé  du  siècle  les  tue.  Olivier  demeurait  comme  un 
survivant  ingénieux  de  cette  époque,  époque  instruite,  élé- 
gante et  résumée,  à  notre  sens,  par  l'esprit  singulièrement 
exquis  de  l'un  de  ses  ministres,  M.  de  Martignac.  Olivier  com- 
prenait les  exigences  du  monde  nouveau  et  les  opinions  ar- 
riérées de  l'ancien.  Mais  ce  courage  spirituel  et  vif,  ce  génie 
inflammable  comme  celui  des  méridionaux,  était  devenu  pour 
lui  d'une  grande  inutilité  :  il  n'avait  ni  place  ni  ambition;  il 
jugeait  les  hommes  tristement  et  sainement,  avec  cette  amer- 
tume de  poète  qui  souffre  et  regarde  passer  son  siècle.  Singu- 
lièrement délicat  et  probe,  il  vivait  d'une  vie  pale,  sans  au- 
tres études  que  celles  du  droit,  études  qui  lui  répugnaient 
étrangement.  Tel  était  le  profil  d'Olivier  aux  yeux  du  monde. 
Pour  sa  vie  intérieure,  j'ai  dit  qu'elle  était  murée.  Sansdoute 
que  la  femme  que  je  n'avais  fait  qu'entrevoir  en  avait  le  par- 
fum et  le  secret.  Quoi  qu'il  en  fût,  la  physionomie  d'Olivier 
était  à  Paris  une  teinte  neutre  sur  ce  grand  tableau  où  tout, 
est  tranché.  Je  le  voyais  bien  au  spectacle,  aux  cours  de  droif, 
quelquefois  encore  chez  un  de  nos  premiers  peintres.  Entre 
autres  talens,  il  avait  celui  de  causer  admirablementpemfure. 
Il  avait  lui-même  un  talent  réel  d'amateur.  Entîn  le  hasard  eL 
un  arbitrage  d'architecte  nous  rapprochèrent.  Un  litige  s'é- 
leva, à  quelques  mois  de  là,  entre  la  ville  et  l'un  de  mes  pa- 
rens,  propriétaire  de  terrains  contigus  à  l'hôtel  où  demeurait 
Olivier.  A  ce  sujet,  nous  tînmes  quelques  conférences  pour 
nous  entendre.  Olivier  paraissait  craindre  surtout  que  ces 
contestations  ne  troublassent   la  paix  de  sa  solitude  en  lui 
amenant  des  visites.  La  saillie  du  bâtiment  qu'il  habitait, 


REVLŒ  DE  PARIS.  209 

bâtiment  qui  formait  le  coin  de  la  rue  Saint- Paul,  devait  être 
déterminée,  et  réglée  pour  la  plus  grande  gloire  de  monsieur 
le  préfet  de  police  et  l'agrandissement  du  quai  de  l'Arsenal. 
Grâce  à  cet  incident,  je  me  vis  donc  amené  plusieurs  fois 
dans  ce  quartier ,  où  l'on  trouve  encore  de  beaux  restes  d'bô- 
tels,  et  qui  rivalise  quelquefois ,  en  fait  de  bals,  avec  les  rues 
les  plus  brillantes  du  Marais.  Cependant  la  maison  du  jeune 
homme  m'était  fermée.  A  force  de  voir  ,  de  me  mettre  en 
quèle,  d'interroger,  j'appris  insensiblement  et  au  jour  le  jour 
à  pénétrer  adroitement  chaque  mystère  de  sa  retraite,  et  je 
m'en  applaudis  comme  d'une  réelle  conquête. 

Le  lieu  qu'habitait  Olivier  avait  lui-même  quelque  chose 
de  la  bizarrerie  qui  distinguait  si  éminemment  cet  incompré- 
hensible jeune  homme.  C'étaitun  petit  pavillon  isolé,  à  l'ex- 
trémité de  la  rue  Saint-Paul,  et  séparé  de  la  voie  publique  par 
un  mur  d'enceinte  ,  percé  d'une  petite  porte  sombre.  Son  toit 
pointu,  surmonté  d'une  girouette  de  cuivre  ;  les  volets  de  ses 
fenêtres,  incrustés  de  bois  exotiques,  des  restes  de  peintures 
qu'on  apercevait  du  dehors  sur  les  murailles  inlérieures  du 
rez-de-chaussée  ,  lorsque  d'une  maison  voisine  la  vue  pouvait 
planer  sur  le  bouquet  d'arbres  qui  masquait  à  demi  le  bâti- 
ment ,  laissaient  deviner  que  cette  habitation  avait  été  cons- 
Iruileautrefoispour  abriter  quelques  bonnes  fortunes  de  grand 
seigneur,  au  temps  des  grands  seigneurs  et  des  bonnes  fortu- 
nes ;  mais  on  voyait  clairement  aussi  que  ce  séjour  de  délices, 
semblable  à  une  coquette  sur  le  retour,  regrettait  la  fraîcheur 
de  sa  beauté  première. 

Le  fard  de  salin  et  de  velours  dont  les  maîtres  tapissiers 
de  1760  s'étaient  plu  à  relever  la  monotone  blancheur  de 
ses  délicates  parois,  était  injurieuscment  tombé,  et  laissait  à 
découvert  des  plâtres  déchirés,  rhabillés  de  rouleaux  de  pa- 
piers peints,  que  détachait  à  plaisir  l'humidité  deTalmosphère. 
Des  fauteuils  de  drap  imprimé  et  des  calicots  à  2  francs  l'aune, 
avaient  détrôné  les  tissus  de  Lyon,  les  crépines  et  les  effilés 
d'argent.  L'acajou  plaqus'"  et  le  marbre  poëkilose  usurpaient 
la  place  des  bois  dorés  ,  des  malaquiles  et  des  lapis-lazzuli. 
Plus  de  ces  riches  et  moelleux  tapis  à  sujets  historiés ,  que 
des  pieds  de  marquises  avaient  sans  doute  plus  d'une  fois 
'1  18. 


210  REVUE  DE  PARIS, 

foulés  ,  le  bouquet  au  corsage  et  des  parfums  dans  les  che- 
yenx;  plus  de  ces  portraits  de  femmes,  enfermés  dans  des 
cadres  ovales,  si  bien  enrubannées  et  poudrées,  si  lascivement 
décolletées  ,  la  bouche  en  cœur,  et  qui  semblent  dire  à  tout 
venant  :  Je  vous  aime  !  Point  d'orgie  de  laquais  à  l'office  ,  ni, 
sur  la  rampe,  de  manteau  couleur  de  muraille  ;  pas  de  chevaux 
à  l'écurie  ,  de  carrosse  sous  la  remise,  pas  même  une  chaise 
dans  la  petite  cour ,  avec  ses  porteurs  en  tenue  d'aventure. 

Hélas  !  plus  rien  de  cela.  Pas  même  une  simple  bonne  dans 
la  maison  ,  une  bonne,  ce  vulgaire  représentant  de  la  servi- 
tude réduite  à  sa  plus  simple  expression ,  que  le  plus  libéral 
desélecteursn'apas  encore  jugé  à  propos  de  se  refuser,  attendu 
que  le  chapitre  delà  bonne  n'est  pas  compris  dans  les  Droits  de 
l'Homme  et  du  Citoyen. 

Du  reste,  la  maison  d'Olivier,  quoique  mesquinement  gar- 
nie de  meubles  et  dépourvue  de  ces  riens  de  prix  qui  font  le 
luxe  de  nos  appartemens  modernes,  n'en  était  pas  moins  te- 
nue avec  la  plus  exquise  propreté.  Des  parquets  luisans  comme 
des  miroirs,  selon  l'expression  pittoresque  du  portier,  des  li- 
thographies encadrées  dans  des  passe-partout  de  bois  de  ci- 
tronnier ,  des  aquarelles  lavées  par  le  jeune  homme  lui-même, 
et  exposées  chaque  matin  à  la  vue  des  passans  lorsque  la 
femme  de  ménage  venait  ouvrir  les  fenêtres  donnant  sur  la 
rue  Saint-Paul,  faisaient  dire  aux  commères  du  quartier,  quand 
on  les  questionnait  sur  cet  intérieur,  que  c'étaient  des  gens 
à  leur  aise,  mot  élastique,  vaste  manteau  parisien ,  recouvrant 
à  la  fois  la  richesse  économe  dubourgeois  etla  pauvreté  habile 
qui  sait,  à  force  de  privations  personnelles,  sauver  l'appa- 
rence aux  veux  du  monde. 

L'une  des  pièces  de  l'appartement,  la  plus  petite,  servait 
de  cabinet  de  travail  à  Olivier  ;  elle  confinait  à  une  chambre  à 
coucher  fort  modeste,  et  était  garnie  de  ravons  de  sapin  fort 
propres,  lesquels  figuraient  une  bibliothèque.  Sur  un  bureau, 
placé  au  milieu  de  ce  cabinet ,  on  remarquait  des  livres  de 
jurisprudence;  entre  autres  les  Pandectes ,  commentées  en 
marge,  et  tout  auprès  du  Code  de  Justinien,  une  thèse  im- 
primée ,  avec  le  nom  d'Olivier,  qui  devait  la  subir  très-pro- 
chainement en  la  Faculté  de  Droit  de  Paris. 


REVUE   DE  PARIS.  211 

La  pièce  principale  paraissait  décorée  avec  plus  de  soin  que 
toutes  les  autres;  il  y  régnait  même  un  certain  parfum  de  coquet- 
terie. Elle  renfermait  un  beau  lit  d'acajou,  à  cuivres  et  à  co- 
lonnes ,  sur  lequel  retombaient  des  rideaux  de  soie  bleu  clair. 
En  face  du  lit  on  voyait  une  armoire  à  glace,  et  sur  la  com- 
mode et  la  cheminée,  quelques-uns  de  ces  colifichets  qui  at- 
testent la  présence  d'une  femme. Un  chàle  déplié  négligemment 
sur  le  lit,  quelques  chiffons  de  dentelles,  restes  demi-usés 
d'une  somptueuse  parure,  eussent  trahi  le  secret  d'Olivier, 
s'il  est  vrai  qu'il  eût  dissimulé  ce  fait,  bien  connu  de  tous  les 
gens  du  quartier,  je  veux  dire  qu'une  femme  habitait  avec  lui. 
Que  de  jeunes  gens  cette  circonstance,  insignifiante  au  pre- 
mier coup  d'œil,  a-t-elle  arrêtés  et  perdus,  quand  la  fortune 
semblait  ne  pouvoir  leur  échapper  !  Que  de  projets  d'avenir 
avortés,  que  d'existences  flétries  dans  leur  fleur,  que  de  ma- 
riages manques,  que  de  malheurs  de  toute  espèce  forgés  sur 
cette  enclume ,  au  feu  du  préjugé  ,  souvent  attisé  par  la  ca- 
lomnie ! 

Olivier  vîva/f  donc  avec  une  femme,  selon  l'expression  con- 
sacrée. Elle  partageait  sa  table,  son  appartement.  Ici  s'arrê- 
taient les  certitudes  et  commençaient  les  suppositions.  Il  est 
vrai  de  dire  que  tout  entier  à  d'autres  pensées,  il  ne  s'inquié- 
tait guère  de  la  traduction  assez  peu  littérale  qu'on  ne  man- 
quait pas  de  (aire  de  ses  moindres  démarches,  de  chacune  de 
ses  actions.  Cependant ,  soit  qu'il  eut  en  effet  à  rougir  de  sa 
liaison ,  soit  qu'un  secret  motif  dictât  cette  singulière  conduite, 
il  sortait  toujours  seul,  il  se  montrait  seul  dans  les  salons  et 
dans  les  promenades.  Le  visage  triste  et  préoccupé  qu'il  ap- 
portait dans  ces  réunions  par  lui  fréquentées  avec  l'assiduité 
d'un  homme  qui  aurait  aimé  le  plaisir  et  le  bruit,  établissait 
une  anomalie  que  nous  ne  savions  expliquer.  Ce  chagrin  in- 
connu ne  pouvait  être  causé  par  un  dérangement  de  fortune, 
car  Olivier  ne  se  jetait  dans  aucune  dépense  folle;  il  évitait 
les  occasions  coûteuses  et  n'avait  pas  usé  une  seule  fois,  même 
par  forme  d'emprunt,  de  la  bourse  de  ses  amis.  A  un  de  ne 
pas  égarer  mon^lecteur  dans  le  dédale  d'hypothèses  qu'il  me 
fallut  battre  en  tout  sens  pour  arriver  à  la  pénétration  de  ce 
mystère  ,  et  aussi  afin  de  ne  pas  laisserplaner  plu'^ long-temps 


212  REVUE  DE  PARIS. 

d'odieux  soupçons  sur  le  plus  loyal  jeune  homme  que  j'aie 
jamais  connu,  je  dois  raconter  un  incident  qui  arriva  dans  la 
maison  d'Olivier,  à  peu  près  à  cette  époque,  incident  que 
j'appris  plus  tard  de  sa  bouche  ,  et  qui  devint  comme  le  nœud 
de  celte  vie  inlriguéeà  la  facondes  comédies  de  Beaumarchais. 

Un  soir,  Olivier  était  sorti  pour  assister  à  un  concert  à 
l'ambassade  de  Russie;  à  peine  entré  dans  les  magnifiques 
salonsderExcellencemoscovile,undecesviolenschagTinsqui 
naissent  quelquefois  dans  l'ame  tout-à-coup  et  sans  prétexte  ap- 
parent, lui  fitdésirer  de  rentrer  chezlui.  Quittant  brusquement 
la  fête,  il  pritun  fiacre  et  se  fitdescendredans  la  rue  Saint-Paul. 

Il  ouvrit  lui-même  la  porte  de  sa  maison ,  et  il  arriva ,  sans 
éveiller  le  moindre  bruit ,  jusqu'à  la  chambre  aux  rideaux  de 
soie  bleue  dont  nous  ayons  parlé.  Une  dame  assise  dans  un 
fauteuil  s'était  endormie  auprès  d'un  guéridon  sur  lequel  on 
voyait  une  cassette  ouverte  et  une  foule  de  petits  papiers  im- 
primés, rangés  avec  le  plus  grand  ordre  et  enfilés  dans  une 
faveur  rose.  Il  y  avait  aussi  deux  flambeaux  sur  la  table.  Dans 
le  premier,  brûlait  une  chandelle ,  ce  qui  surprit  Olivier,  car 
il  laissait  ordinairement  l'usage  de  cet  ignoble  luminaire  à  la 
femme  de  ménage  chargée  du  soin  de  sa  cuisine;  dans  l'autre 
flambeau,  une  bougie  éteinte  attendait  sans  doute  l'arrivée 
du  jeune  maître  du  logis.  Olivier  soupira  en  voyant  la  dame 
endormie.  Il  venait  de  surprendre  une  partie  du  secret  qu'on 
lui  cachait  depuis  long-lemps;  c'était  sans  aucun  doute  pour 
ménager  les  faibles  ressources  pécuniaires  de  la  maison  que 
celte  compagne  de  sa  solitude  lui  taisait  ainsi  les  privations 
qu'elle  s'imposait.  Olivier  se  pencha  doucement  vers  la  dame, 
et  lui  donna  sur  le  front  un  respectueux  baiser. 

Puis  il  parcourut  négligemment  des  yeux  les  papiers  dissé- 
minés sur  la  table;  il  y  reconnut  des  mémoires  de  tailleurs 
et  de  gantiers  acquittés  et  dûment  en  règle.  Les  chapeliers  et 
les  bottiers  figuraient  aussi  dans  ce  congrès  de  marchands,  à 
côté  des  parfumeurs  et  du  caissierde  l'école  de  droit,  quittan- 
çant Oliyier  de  ses  dépenses  du  semestre.  Olivier  rougit  en 
voyant  cela  comme  s'il  eût  eu  honîcde  lui-même.  Il  pour- 
suivit son  inventaire,  et  tous  ses  membres  tremblèrent  à  la 
fois  lorsque  ,  non  loin  de  ces  mémoires  de  ses  fournisseurs , 


REVUE  DE  PARIS.  213 

il  découvrit  une  liasse  de  bordereaux  sur  lesquels  était  écrit 
en  belles  lettres  imprimées:  «]Mo>'t-de -Pieté.  Bureau  N^  12. 
Engagement  d'un  écrin,  3,000  francs;  prêté  sur  un  col- 
lier 1,200  francs;  sur  des  dentelles  ,  150  francs;  sur  une 
bague  ,  60  francs  !  »  Et  tout  cela ,  c'était  pour  lui  !  c'était  pour 
assouvir  ses  folles  fantaisies  de  jeune  homme  qu'une  femme 
résignée  et  souffrante  lui  jetait  ainsi  sa  vie,  pièce  à  pièce,  à 
son  insu ,  comme  on  jette  des  brins  de  paille  au  feu  I 

Un  cri  sourd  et  clouffé  s'échappa  des  lèvres  d'Olivier  après 
cette  fatale  découverte.  Les  deux  mains  collées  à  son  front , 
le  teint  pâle  et  les  yeux  ardens,  il  semblait  s'accuser  lui-même 
de  n'avoir  pas  plus  tôt  soupçonné  ce  sacrifice.  Son  désespoir 
était  si  menaçant  que  la  dame  qui  s'était  éveillée  tout-à-coup, 
ne  reconnut  pas  Olivier. 

Lorsqu'elle  fut  remise  de  son  effroi,  elle  pressa  vivement 
sur  son  cœur  Olivier  qui  pleurait  de  rage  autant  que  de  dou- 
leur, et  posant  un  doigt  sur  la  bouche  du  jeune  homme,  elle 
le  suppliait  du  regard  de  ne  pas  l'accabler  de  ses  reproches; 
mais  01i>ier  n'y  tint  pas. 

—  Mon  Dieu!  mon  Dieul  s'écria-t-il,  que  vous  ai-je  fait 
pour  m'humilier  de  la  sorte?  Voulez-vous  que  j'expire  de 
honte!  En  sommes-nous  donc  réduits  à  ce  point  que  le  pain 
que  je  mange  doive  être  pétri  de  vos  larmes!  pourquoi  me 
forcer  à  courir  le  monde  ,  les  concerts,  les  fêtes ,  tous  ces 
rassemblemens  d'oisifs  et  d'indifférens  qui  ne  m'accueillent 
que  parce  qu'ils  me  croient  à  l'abri  du  besoin?  Qu'ai-je  à 
faire  avec  ces  heureux  du  jour?  Et  pourquoi  m'affubler  do 
ces  colifichets  dorés  que  je  méprise  et  que  je  hais  puisque 
chacun  d'eux  vous  doit  coûter  une  larme  ? 

Et  en  disant  ces  mots,  Olivier  brisait  entre  ses  doigts  une 
chaîne  d'or  passée  autour  de  son  cou. 

—  Oh  !  pardonnez-moi ,  reprit-il  d'une  voix  plus  douce , 
en  baisant  les  mains  de  la  dame  qui  le  regardait  avec  une 
morne  stupeur.  Pardonnez  à  mon  indignation  bien  naturelle. 
Merci!  merci  de  vos  projets  d'avenir!  La  richesse  n'est  pas 
nécessaire  à  un  homme  comme  moi:  le  bonheur  de  ma  mère 
suffirait  au  mien  !  Mon  Dieu,  pourquoi  ai-je  usé  mes  jours 
dans  do  vains  cl  fuîilcs  travaux?  Pour«iuoi  n'avoir  pas  fait  de 


214  REVUE  DE  PARIS. 

moi  un  simple  ouvrier  ?  J'eusse  gagné  ma  vie  et  la  YÔlre!  Mais 
vous  pleurez!  J'ai  tort  !  j'ai  tort  sans  doute.  Votre  ambition 
pour  moi  va  plus  loin.  Vous  voulez  me  voir  briller.  Ah!  si  j'é- 
tais riche  un  jour,  quelle  satisfaction  de  vous  rendre  cette  for- 
iune  que  vous  regrettez  !  Je  ferai  ce  que  vous  voudrez,  ma 
mère;  dans  quelques  jours  je  passe  ma  thèse  d'avocat.  Eh  bien  ! 
le  barreau  mène  quelquefois  à  la  fortune.  Je  puis  aussi,  dans 
mes  heures  perdues,  travailler  dans  un  atelier  de  peintre. 
J'ai  déjà  fait  quelques  portraits  qu'on  a  eu  la  bonté  de  trouver 
passables.  Allons,  ne  pleurez  plus,  mais  avant  tout ,  je  vous 
supplie,  n'exigez  pas  de  moi  plus  long-temps  que  je  taise  le 
lien  qui  unit  mon  existence  à  la  vôtre.  Permettez  à  voire  fils 
devons  appeler  publiquement  sa  mère.  Ne  vous  condamnez 
plus  à  cet  isolement  cruel,  sous  le  prétexte  que  vos  dépenses 
devraient  réduire  les  miennes.  Si  pour  faire  mon  chemin 
dans  le  monde  il  faut  causer  votre  ennui,  ma  bonne  mère ,  je 
renonce  à  tout  avec  joie,  et  je  consacre  à  vous  seule  les  jours 
que  le  ciel  m'a  comptés. 

—  Mon  Olivier,  dit  la  dame  en  passant  ses  doigts  dans  les 
cheveux  du  jeune  homme,  va,  nous  ne  sommes  pas  entière- 
ment ruinés.  Je  conserve  .même  l'espoir  d'effectuer  quel- 
ques recouvreraens,  tristes  débris  de  ma  fortune  passée.  Aie 
bon  courage ,  mon  enfant,  le  temps  viendra  où  nous  pourrons 
rentrer  ensemble  dans  le  monde  comme  nous  devons  y  pa- 
raître. Mais  comment  irais-je  my  présenter  aujourd'hui  pour 
subir  la  pitié  de  ceux  que  je  protégeais  jadis  !  Non.  Il  vaut 
mieux  que  je  me  condamne  encore  à  la  retraite  dans  ce  quar- 
tier perdu  où  personne  ne  viendra  me  deviner.  Pendant  ce 
temps,  toi,  grâce  à  l'économie  que  j'apporte  dans  notre  petit 
ménage,  tu  peux  te  montrer  partout  honorablement.  Nous 
vivons  dans  une  époque  où  le  mérite  personnel  est  tout  dans 
le  monde,  où  le  préjugé  ne  fait  plus  peser  sur  les  fils  les  fau- 
tes de  leurs  parens;  embrasse-moi,  mon  pauvre  Olivier. 

Et  la  mallieureuse  mère  pleurait  encore  plus  fort  en  em- 
brassant son  fils. 

—  Ainsi  donc  ,  ma  mère,  reprit  le  jeune  homme,  vous 
doutiez  assez  de  mon  courage  pour  me  cacher  l'état  de  nos 
ressources;  vous  ne  vouliez  pas  me  permettre  de  partager 


REVUE  DE  PARIS.  215 

avec  Yousles  privations  que  la  nécessité  nous  impose!  Ah! 
c'est  mal  de  n'avoir  pas  eu  de  conflance  en  votre  enfant!  Vous 
ne  savez  donc  pas  que  cet  aveu  va  doubler  mes  forces  !  Le  pre 
raier  argent  que  jeregagnerai  sera  d'abord  employé  à  racheter 
ces  parures  dont  votre  sollicitude  pour  moi  tous  a  privée. 
Vos  diamans ,  votre  vaisselle ,  si  vous  rendrai  tout.  Et  je 
commencerai,  ajouta  le  jeune  homme  en  tirant  un  objet 
contenu  dans  une  triple  enveloppe  de  papier  Joseph ,  je 
commencerai  par  vous  rendre  cette  précieuse  giberne  de  fili- 
grane d'or  que  mon  père  ,  m'avez-vous  dit ,  rapporta  de  sa 
campagne  en  Egypte.  J'ai  pensé  que  ce  souvenir  d'un  ami  que 
nous  avons  perdu,  hélas  !  lorsque  j'étais  trop  jeune  encore 
pour  apprécier  ses  vertus,  ne  devait  pas  sortir  de  nos  mains 
pour  payer  mes  folies  de  jeunesse.  Je  l'ai  rachetée  avec  le 
gain  d'une  soirée  de  jeu. 

Madame  Dumont  pàlil  en  revoyant  entre  les  mains  de  son 
fils  le  précieux  joyau  qu'eUe  avait  vendu  huit  jours  aupara- 
vant au  brocanteur  russe  de  la  rue  de  Seine.  Elle  ouvrit  la 
giberne  précipitamment  et  d'une  main  tremblante,  comme 
pour  y  chercher  quelque  chose  qui  l'intéressait  ;  mais  ,  trom- 
pée dans  son  attente,  elle  demanda  timidement  à  son  fiis 
s'il  n'avait  pas  trouvé  un  portrait  dans  cette  giberne. 

Sur  la  réponse  négative  d'Olivier ,  ^I"'*^  Dumont  fit  mine  de 
sortir  pour  aller  réclamer  la  miniature  qu'elle  n'avait  jamais 
entendu  vendre  au  marchand.  Mais  01i>ier  l'arrêta  en  lui 
annonçant  que  cet  homme  avait  quitté  Paris  le  matin,  après 
avoir  vendu  une  grande  partie  de  sa  riche  collection. 

M"*  Dumont  parut  vivement  affectée  de  ce  malentendu, 
et  Olivier  n'insista  pas  davantage  sur  ce  point ,  car  il  con- 
naissait parfaitement  ce  portrait,  et  il  avait  remarqué  que  sa 
mère  ne  pouvait  le  contempler  sans  que  les  larmes  lui  vins- 
sent aux  yeux.  Il  ne  conçut  aucune  mauvaise  pensée  sur  cette 
bizarre  recherche  d'une  assez  médiocre  peinture  ;  le  cœur 
d'un  fils  a  sa  pudeur  naïve  comme  celui  d'une  jeune  fiile. 

Olivier  laissant  sa  mère  se  retirer  dans  une  pièce  voisine , 
alla  s'asseoir  près  d'une  fenêtre  qu'il  ouvrit.  Cette  fenêtre 
dominait  un  magnifique  jardin  dépendant  de  rhùtel  d'un 
banquier  qui  faisait  alors  beaucoup  d'affaires  ayec  les  colo- 


21G  REVUE  DE  PARIS, 

nies,  el  qui  possédait  une  riche  maison  à  Bordeaux.  L'hôlel 
de  M.  N...  étalait  somptueusement  sa  farade  à  colonnes  co- 
rinthiennes au  fond  du  jardin ,  et  du  pavillon  d'Olivier  on 
pouvait  apercevoir  les  lustres  qui  éclairaient  les  salons  du 
rez-de-chaussée.  L'élite  du  haut  commerce  parisien  dansait 
ce  soir-là  chez  M.  IS. 

Pendant  qu'Olivier  reposait  ses  regards  sur  ces  allées  sa- 
hlées  si  bien  garnies  d'arbres  el  de  fleurs ,  on  entendit  une 
chaise  de  poste  s'arrêter  dans  la  ruelle  voisine,  vers  l'une 
des  petites  portes  du  jardin.  Le  postillon  descendit  et  sonna 
une  clochette  grêle  qui  fit  accourir  im  domestique  auquel  le 
voyageur  renfermé  dans  la  chaise  ordonna  d'aller  quérir  secrè- 
tement son  maître,  pour  recevoir  une  révélation  importante 
que  quelqu'un  avait  à  lui  faire.  Le  domestique  revint  bientôt 
avec  le  banquier  en  costume  de  bal,  tête  nue  et  gants  beurre 
frais  aux  mains.  M.  N.,  d'un  air  maussade  et  boudeur,  accueil- 
lit au  seuil  de  la  petite  porte  un  homme  en  manteau  de  voya- 
ge ,  qui  du  premier  abord  se  mit  à  lui  parler  à  l'oreille ,  ac- 
compagnant son  discours  de  gestes  animés. 

]\Iais,  c'est  une  horreur!  s'écria  le  banquier!  Une  affaire 

de  Cour  d'Assises  qui  le  mènerait  tout  droit  aux  galères!  Il 
est  chez  moi  à  celte  heure  ,  au  milieu  de  mon  bal ,  arrivé  ce 
matin  de  Bordeaux. 

—  Je  le  sais ,  continua  le  voyageur.  Voilà  30,000  francs 
de  ces  créances  simulées  qu'il  m'a  remises,  en  me  propo- 
sant d'en  partager  le  proiit  av  ecmoi.  Reprenez-les,  monsieur; 
vous  pensez  bien  qu'en  homme  d'honneur ,  j'ai  dû  refuser 
àc  telles  offres  el  accourir  de  Bordeaux  pour  vous  avertir 
de  ce  qui  se  tramait  contre  vous.  Si  vous  tardez  un  instant, 
votre  homme  nous  échappe  ;  il  faut  le  faire  saisir  au  milieu 
de  votre  fêle;  en  trouvera  sur  lui  des  preuves  de  ce  que  j'a- 
vance. Plus  de  400,000  francs  de  valeurs  sur  l'étranger  sont 
contenus  dans  son  seul  portefeuille.  Quant  à  moi ,  permettez 
que  je  me  retire  et  que  je  coure  en  hâte  requérir  la  force 
armée! 

Le  voyageur  remonta  dans  sa  chaise,  laissant  le  banquier 
tout  ébahi  de  ce  qu'il  venait  d'entendre.  Olivier,  penché  sur 
sa  fenêtre  et  caché  par  un  rideau  de  lilas,  derrière  lequel 


REVUE  DE  PARIS.  217 

s'étendait  encore  un  treillage  couvert  de  vignes  et  de  chè- 
vrefeuilles ,  avait  entendu  tout  ce  qui  s'était  dit  dans  le  jardin . 
Sa  curiosité  devenait  pour  le  moins  égale  à  la  terreur  du  ban- 
quier. Il  entrevoyait  déjà  sur  cet  heureux  visage  ,  encore  ra- 
dieux des  joies  du  bal ,  le  chagrin  hâve  et  poignant ,  la  terreur 
d'une  banqueroute  imminente,  un  reilet  de  misère  et  d'infa- 
mie tout  à  la  fois.  M.  X.  resta  quelques  minutes  immobile  , 
ne  laissant  échapper  de  sa  poitrine  haletante  que  de  vagues 
gémissemens  qu'on  aurait  pris  pour  le  râle  d'tin  homme 
qu'on  égorge.  Puis  soudain  le  banquier  se  mit  à  courir  comme 
un  forcené  à  travers  la  pelouse  qui  aboutissait  au  perron  de 
son  hôtel.  Sur  les  marches  de  ce  perron,  il  rencontra  un  au- 
tre homme  qu'il  saisit  par  le  bras  avec  un  geste  de  fureur 
concentrée ,  et  tous  deux  disparurent  un  instant  dans  la  plus 
sombre  allée.  Olivier  entendit  des  voix  qui  s'approchaient,  et 
le  banquier  N.  se  montra  de  nouveau ,  étreignant  toujours  les 
bras  del'homme  qu'il  avait  rencontré  sur  le  perron  de  l'hôtel. 

—  Monsieur,  lui  disait-il  avec  un  accentde  rage  mal  étouf- 
fée, j'exige  que  vous  me  remettiez  sur-le-champ  le  porte- 
feuille que  vous  avez  sur  vous.  Il  faut  que  je  sache  à  quoi 
m'en  tenir  sur  votre  conduite. 

—  Vous  êtes  fou ,  mon  cher  associé!  répondait  l'autre  d'un 
air  calme  en  cherchant  à  se  dégager  des  mains  du  banquier, 
qui  s'attachait  obstinément  à  lui.  11  est  impossible  que  Raim- 
bert,  mon  caissier,  une  espèce  qui  me  doit  tout,  vous  ait  fait 
sérieusement  un  pareil  rapport.  Et  quand  il  aurait  été  assez 
lâche  pour  me  calomnier  de  celte  façon ,  je  ne  vous  pardon- 
nerais jamais,  monsieur,  la  préférence  que  vous  accordez  aux 
paroles  d'un  tel  misérable. 

—  C'est  loi  qui  es  un  misérable,  répétait  M.  N...  en  se- 
couant fortement  le  bras  de  son  interlocuteur.  Depuis  long- 
temps je  soupçonnais  ta  déloyauté;  aujourd'hui  j'ai  des  preu- 
ves certaines  que  tu  as  tout  préparé  pour  me  ruiner  et  m'en- 
traîner  dans  la  banqueroute  frauduleuse  que  tu  médites  en  ce 
moment. 

—  Monsieur ,  de  semblables  suppositions  m'outragent ,  re- 
prit l'associé  de  M.  ÎS...,  emporté  à  son  tour  par  un  accès  de 
fureur  vraie  ou  simulée.  Demain,  monsieur,  vous  me  rendrez 

2  19 


218  REYUE  DE  PARIS. 

raison  de  celle  insulte,  et  toute  liaison  d'intérêt  cessera  d'exis- 
ter entre  nous.  Je  ne  demeure  pas  une  minute  de  plus  dans 
cette  maison.  Laissez-moi  partir,  monsieur;  lâchez-moi,  ou 
je  ne  réponds  pas  plus  long-temps  de  ma  patience. 

—  Non,  tu  ne  m'échapperas  pas ,  infâme,  criait  de  son  côté 
M.  N...;  tu  yas  rentrer  dans  mon  salon,  et  là,  devant  tout  le 
monde,  je  t'arracherai  le  masque  et  je  te  flétrirai  du  nom  que 
tu  as  mérité. 

Celte  explication  à  brûle  pourpoints,  accompagnée  d'é- 
clats de  voix  et  de  gestes  menaçans,  se  faisait  précisément  de- 
vant la  fenêtre  d'Olivier.  Ce  jeune  homme  demeurait  comme 
pétrifié  en  présence  d'un  si  singulier  spectacle.  Il  plaignait 
bien  sincèrement  le  sort  de  M.  N...  A  ce  point  de  la  discus- 
sion où,  les  paroles  ne  suffisant  plus  à  l'insulte,  on  en  vient 
d'ordinaire  à  de  plus  énergiques  argumens,  les  deux  dispu- 
teurs  s'étaient  saisis  mutuellement  par  le  collet  de  leur  ha- 
bit; et  tandis  que  l'un  cherchait  à  se  débarrasser  de  sonadver- 
saire,  l'autre  employait  tous  ses  efforts  pour  entraîner  son 
ennemi  dans  la  direction  de  l'hôtel.  La  force  brutale  devait 
seule  trancher  cette  question,  espèce  de  jugement  de  Dieu 
où  combattaient  corps  à  corps  le  crime  et  la  loyauté. 

L'animation  était  égale  des  deux  parts,  mais  M.  N...,  vieil- 
lard moins  robuste  que  son  antagoniste ,  perdait  du  terrain  à 
chaque  pas.  Lorsqu'il  se  vit  acculé  dans  l'angle  du  mur  for- 
mant l'extrémité  du  jardin ,  il  appela  du  secours  à  grands  cris, 
voulant  empêcher  le  fugitif  de  s'évader  par  la  petite  porte  qui 
donnait  sur  la  ruelle.  Mais  celui-ci,  dont  le  désespoir  sans 
doute  doublait  en  ce  moment  les  forces,  renversa  le  banquier 
par  uî'.e  impulsion  terrible.  L'infortuné  alla  donner  de  la  tête 
contre  l'angle  de  marbre  d'un  piédestal ,  et  il  roula  sur  le  sa- 
ble, baigné  dans  son  sang. 

Cependant  les  cris  de  M.  N...  avaient  jeté  l'alarme  dans 
l'hôtel;  les  danseurs  avaient  quitté  les  salons,  et,  confondus 
avec  les  domestiques  et  des  groupes  de  soldats  en  armes,  ils 
se  répandaient  dans  les  allées  du  jardin,  qui  s'allumaient  des 
clartés  de  mille  flambeaux. 

—  Par  ici  !  criait-on  ;  emparez  vous  de  la  pelite  porte,  c'est 
}^  seule  issue. 


REVUE  DE  PARIS.  219 

Le  meurtrier  essaya  vainement  d'ébranler  la  serrure  de 
cette  porte.  La  clef  en  avait  été  retirée. 

Le  cercle  marqué  par  la  lumière  des  flambeaux  se  rétré- 
cissait de  plus  en  plus,  et  derrière  lui  le  fugitif  ne  voyait  pour 
dernière  retraite  qu'une  haute  muraille  qui  lui  parut  inacce?- 
sible.  Il  se  retrancha  pourtant  à  l'abri  du  rideau  de  lilas  qui 
tapissait  cette  muraille  ,  résolu  d'attendre  là  ceux  qu'il  ne 
pourrait  éviter.  Un  mouvement  d'Olivier  lui  fit  lever  la  tète. 
Alors,  mesurant  d'un  coup  d'oeil  la  hauteur  qu'il  avait  à  fran- 
chir, il  sauta  comme  un  chat  sauvage  sur  le  treillis  du  mur, 
et  i!  grimpa  jusqu'au  niveau  delà  fenêtre  d'où  le  jeune  homme 
le  contemplait  dans  l'immobilité  de  la  stupeur. 

—  Cachez-moi  I  murmura  cet  homme  en  s'accrochant  avec 
ses  ongles  au  bras  qu'Olivier  avançait  pour  le  repousser. 

Et  en  suppliant  ainsi ,  la  menace  sur  les  lèvres  ,  il  sondait 
d'un  œil  effaré  la  profondeur  des  taillis  voisins,  où  bruissaienl 
les  voix  de  ceux  qui  le  cherchaient. 

—  Tson ,  répondait  Olivier,  ce  serait  me  rendre  votre 
complice. 

—  Sauvez  de  la  mort  et  de  l'infamie  un  faible  vieillard  qui 
réclame  votre  pitié,  jeune  homme,  reprit  le  fugitif  en  serrant 
le  bras  d'Olivier  à  lui  briser  les  os,  et  que  le  ciel  vous  rende 
ce  bienfait,  si  vous  avez  sur  cette  terre  un  père  ou  une  mère 
que  vous  chérissiez  ! 

—  Laissez -moi,  vous  dis-je;  retirez-vous,  malheureux,  ou 
j'appelle  ces  gens. 

—  Les  voilà  qui  viennent  !...  Par  pitié  pour  mes  cheveux 
blancs ,  permettez  que  je  me  réfugie  dans  celle  chambre. 
Prêtez  un  appui,  ù  jeune  homme  ,  aux  pas  chancelans  d'un 
vieillard. 

En  parlant  ainsi,  le  fugilif ,  avec  une  vigueur  incroyable, 
sauta  d'un  seul  bond  par-dessus  l'appui  de  la  fenêtre  ,  et  vint 
rouler  dans  la  chambre  avec  Olivier  renversé  par  ce  choo 
inattendu. 

La  lueur  des  flambeaux  du  jardin  éclairait  en  ce  moment 
la  petite  façade  du  pavillon.  Un  cri  d'Olivier  suffisait  pour 
attirer  du  secours. 

—  Tais-loi  !lui  dit  tout  bas  la  voix  do  sa  mèro. 


220  REVUE  DE  PARIS. 

Et  M™^  Dumout  referma  aussitôt  la  fenêtre ,  sur  laquelle 
elle  eut  soin  de  tirer  avec  précaution  les  doubles  rideaux. 
Olivier  ne  comprenait  rien  à  cette  apparition.  Sa  mère  était 
plus  pâle  et  plus  effrayée  que  le  fugitif  lui-même.  Evidemment 
elle  avait  tout  vu,  tout  entendu. 

—  Monsieur,  lui  dit-elle  en  prenant  un  flambeau  dans  sa 
main  tremblante,  ce  n'était  pas  ainsi  que  j'espérais  vous  re- 
voir. Quoi  qu'il  en  soit ,  je  rends  grâces  à  Dieu  qui  permet 
queje  sauve  aujourd'hui  l'honneur  de  votrenom.  Suivez-moi, 
monsieur,  je  vais  vous  faire  évader  avant  que  l'on  ait  pu  soup- 
çonner votre  présence  dans  cette  maison. 

Olivier  resta  pendant  quelques  minutes  attéré  par  ce  qu'il 
venait  de  voir  et  d'entendre.  Quand  sa  mère  rentra  : 

—  Connaissez-vous  cet  homme?  lui  demanda-t-il. 

—  Je  le  connais ,  répondit  M"^"  Dumont  en  baissant  les 
yeux...  Mon  fils,  mon  cher  Olivier,  la  faillite  de  M.  N...,  qui 
va  sans  doute  se  déclarer  demain,  nous  enlève  nos  dernières 
ressources.il  te  faut  maintenant  travailler  pour  subvenir  à 
tes  besoins.  Demain ,  mon  enfant ,  demain  tu  devras  quitter 
Paris.  Je  te  dirai  ce  que  tu  as  à  faire  et  où  tu  dois  aller,  si  tu 
veux  que  ta  mère  soit  heureuse  ! 

Roger  de  Beauvoir. 


DES  ARTS 

CONSIDÉRÉS  À  PARIS  CO^^DIE  ORJET  DE  NÉGOCE. 


LETTRE  d'un  ALLEMAND  DE  PARIS  A  UN  ALLEMAND 
DE  DRESDE.  (') 

Oui ,  Théodore  ,  les  Parisiens  ont  le  goût  délicat,  la  main 
habile,  l'amour  du  nouveau,  le  besoin  d'être  émus;  —  l'être 
singulier  qui  se  nomme  Amateur  n'est  pas  inconnu  dans 
cette  yille  étourdissante,  le  peintre  d'histoire  y  abonde;  —  le 
peintre  de  portraits  y  est  plus  commun  que  l'herbe  des  rues 
désertes  à  Pise  ou  à  Vérone,  le  peintre  décorateury  fait  de 
spîendides  absurdités  qui  ne  ressemblent  à  rien  et  qui  se  mo- 
quent fièrement  de  la  nature;  —  Paris  est  artiste,  les  litho- 
graphies couvrent  ses  murs ,  noircissent  ses  vitres ,  usurpent 
ses  salons,  remplissent  ses  albums  ;  —  la  jeune  fille  sait  ce 

(i)  Nous  nous  gardons  bien  d'assumer  la  responsabilité  des  opi- 
nions exprimées  dans  le  fragmeiU  que  nous  empruntons  à  une  revue 
allemande,  consacrée  à  la  peinture  des  mœurs  étrangères  à  PAlle- 
magne.  Quelle  que  soit  la  dureté  du  jugement  que  porte  sur  l'état  de 
nos  arlsTécrivain  germanique,  il  y  a  là  de  bonnes  instructions,  d'uti- 
les enscignemens  à  recueillir.  Four  mieux  comprendre  et  pour  excuser 
en  partie  la  sévérité  puritaine  et  exagérée  de  ces  opinions,  il  faut  se 
souvenir  que  l'art,  en  Allemagne,  est  l'objet  d'un  culte  austère;  que 
recelé  allemande  ne  cberclie  que  l'imitation  des  maîtres  anciens  ; 
qu'elle  dédaigne  le  prestige  de  la  couleur,  et  qu'elle  traite  avec  un 
sérieux  vraiment  cslétique,  toutes  les  questions  relatives  à  l'art. 
2  19. 


222  REVUE  DE  PARIS. 

quec'esl  que  le  galbe, le  chique,  lcflouetVempâtement;~^foni 
trouvez  des  aquarelles  sur  tous  les  pupitres,  el  des  dissertations 
sur  les  arts  dans  tous  les  journaux;  bien,  Théodore,  très-bien . 
Mais  ajoutez  qu'à  moins  d'un  miracle ,  Paris  ne  sera  pas  de 
long-temps  la  \ille  où  l'art,  proprement  dit,  doit  éclore  el 
fleurir. 

On  ayoulu  faire  de  Paris  une  Sparte  moderne;  on  a  trouvé 
la  mélamorphose  impossible.  Napoléon  est  venu  ensuite,  qui 
a  dit  à  la  grande  ciié  gauloise  ;  «  Tu  seras  Rome.  »  Paris  n'a 
pas  voulu  devenir  Rome.  Aujourd'hui,  vous  lui  diriez  de  de- 
venir Athènes  :  elle  n'y  réussirait  pas  mieux. 

L'art  demande  un  certain  calme,  un  repos  solennel,  qui  se 
trouve  difficilement  dans  la  ville  du  monde  où  l'on  vil  le  plus 
vite;  où  les  jouissances  sont  les  plus  raffinées  et  les  plus  ra- 
pides; où  le  sentiment  de  la  permanence  et  de  la  stabilité  se 
laisse  le  moins  comprendre  et  goûter;  où  l'on  sait  le  mieux 
briller  avec  de  petits  moyens ,  faire  de  la  gloire  avec  de  pe- 
tits bruits  passagers,  ébaucher  sa  renommée  et  jeter  auvent 
son  chef-d'œuvre;  vivre  de  l'occasion  et  de  l'impromptu; 
tourner  rapidement  dans  un  cercle  étroit  d'idées  communes  : 
sacrifier  tout  à  l'effet  extérieur;  jouer  un  grand  rôle  à  peu  de 
frais;  en  un  mot  employer  ses  ressources,  comme  ces  maî- 
tres de  ballets  habiles,  qui,  de  vingt  comparses,  tirent  une 
armée  entière ,  et  les  forcent  de  passer  et  repasser  de  tous  les 
côtés  de  la  scène,  par  groupes  différens.  C'est  dommage.  Il 
n'y  a  pas  de  ville  plus  éclairée,  pas  de  foyer  de  civilisation 
plus  actif;  mais  celte  grande  forge  d'où  jaillissent  tant  d'étin- 
celles, est  le  pays  du  monde  où  l'on  a  le  moins  de  patience  ; 
et  quelques  changemens  extérieurs  que  l'ère  représentative 
ait  introduits  dans  la  société  française,  c'est  encore  la  société 
française  d'autrefois. 

On  prétend  que  les  nationalités  s'effacent,  que  l'Europe  se 
fond  en  une  masse  unique  et  homogène.  —  Bah!  est-ce  que 
l'Anglais  a  cessé  d'être  personnel,  ou,  comme  il  le  dit  lui- 
même,  comfortable?  L'Allemand  de  fumer?  l'Italien  de  se 
complaire  dans  sa  profonde  paresse?  et  le  Français  de  faire 
claquer  son  fouet? 

Paris  eet  toujours  Paris  :  le  pays  où  l'on  imite  arlistement 


REVUE  DE  PARIS.  223 

la  partie  extérieure,  matérielle  et  industrielle  des  arts;  où 
les  organes  ont  de  la  souplesse,  de  l'activité,  de  la  finesse  ; 
où  la  mode  des  tableaux  et  la  mode  des  statues  peuvent  bien 
tenir  leur  place  au  milieu  de  tous  les  travers ,  de  tous  les  ca- 
prices qui  se  succèdent;  mais  où  le  sentiment  des  arts  n'est 
pas  vif,  ardent,  brûlant,  actif;  où  les  maîtres  se  sont  trop 
fréquemment  montrés  imitateurs  ;  où  le  présent,  ses  intérêts, 
ses  passions,  l'emportent  infailliblement  sur  la  passion  du 
beau.  Quand  la  vie  est  très-sociable ,  et  qu'elle  marche  par  pe- 
tites saccades  impétueuses  et  contradictoires,  le  temps  man- 
que pour  la  formation  de  la  pensée.  C'est  une  fleur  qui  éclôt 
rarement,  comme  l'aloès,  et  dont  la  quiétude  méditative  est 
la  véritable  serre-chaude.  Moi,  Théodore,  je  crois  que  la  so- 
ciabilité excessive  des  Français  a  perdu  leurs  arts.  Il  n'y  a 
peut-être  pas  de  peuple  mieux  doué;  mais  il  ne  sait  pas  s'iso- 
ler; il  ne  peut  parvenir  à  goûter  et  à  comprendre  l'indépen- 
dance. Il  a  besoin  de  vivre  pour  les  autres  et  par  les  autres. 
De  là  quelque  chose  de  théâtral,  de  médiocre  et  de  préten- 
tieux; je  ne  sais  quel  art  mesquin  et  rétréci,  suspendu  entre 
la  faiblesse  et  l'affectation,  le  coloris  de  Jouvenet  et  le  fracas 
des  batailles  de  Lebrun.  Dans  ces  derniers  temps  Girodet, 
mais  surtout  le  jeune  Géricault,  ont  essayé  de  s'élever  à  de 
plus  franches  et  de  plus  mâles  inspirations.  Ingres  a  étudié 
les  anciens  maîtres  de  Florence;  Delacroix  a  étonné  les  Pa- 
risiens par  l'audace  admirable  et  la  fougue  impétueuse  de  sa 
couleur  et  de  sa  pensée.  L'atmosphère  dans  laquelle  ces  hom- 
mes ont  vécu  ne  leur  a  pas  peruiis  d'arriver  à  ce  qui  est  grand, 
parfaitement  complet,  parfaitement  beau. 

Les  grandes  fortunes  ont  été  détruites,  d'autres  fortunes 
financières  se  sont  faites  et  sont  encore ,  pour  ain>i  dire ,  mi- 
litantes; les  maisons  sont  petites,  la  distribution  des  appar- 
temens  n'admet  pas  les  grands  tableaux;  les  gouvernemens 
harcelés  disposent  de  ressources  fort  restreintes.  Puis  vient 
la  vanité,  cette  peste  des  nations  très-civilisées,  qui  dit  aux 
pères  :  Faites  de  vos  fils  des  artistes ,  le  métier  d'artiste  est  ad- 
mirable! Alors  s'élance  une  nuée  d'apprentis-artistes;  il  y  a 
plus  de  portraitistes  que  de  portraits  à  faire,  plus  de  paysa- 
gistes que  d'arbres  dans  les  forêts.  Celte  troupe  rivale  épuisa 


224  REVUE  DE  PARTS. 

bientôt  les  ressources  du  domaine  qu'elle  exploite  :  ceux-ci 
exposent  au  Musée,  dans  l'espoir  de  fixer  sur  eux  un  rayon  de 
gloire,  un  fragment  de  l'attention  publique;  dans  l'espoir 
que  l'on  parlera  d'eux  pendant  trois  jours;  ceux-là  font  des 
paravents,  Ternissent  de  la  laque,  peignent  des  éventails,  des- 
cendent jusqu'à  l'enseigne,  exécutent  des  duplicata  de  ta- 
bleaux ,  et  l'on  doit  avouer  que  dans  cette  sphère  très-infé- 
rieure, l'adresse  des  artistes  parisiens  est  extrême. 

Mais  quel  malheur  pour  l'art  quand  ce  dernier  ne  vise  qu'au 
pain  quotidien,  quand  le  boulanger  et  le  pâtissier  sont  les 
dieux  de  l'artiste,  quand  ce  culte  grossier,  que  notre  Jea/i-Paw^ 
appelle  Vartolâtrie,  s'établit  sans  conteste!  L'innombrable 
quantité  de  physionomies  bourgeoises  qui  s'exposaient  elles- 
mêmes  aux  regards  et  à  la  raillerie  du  public,  dans  le  der- 
nier Salon,  prouve  cette  tendance  vers  le  lucre.  Ajoutez-y  l'a- 
iiarchieintellectuelle,leconflitdesécolesles  plus  divergentes, 
le  chaos  des  pensées  les  plus  contradictoires  ,  des  imitations 
de  toute  nature,  mais  toujours  des  imitations,  ici  du  gothique 
affecté,  là  des  vierges  bisantines  ;  enfin  peu  d'inspiration  vraie 
et  de  haute  originalité.  Quelques  artistes  se  sont  rapprochés 
très-habilement  de  l'école  flamande;  c'est  peut-être  la  partie 
de  l'art  en  France  qui  a  le  plus  d'avenir  ;  les  tableaux  de  genre 
sont  quelquefois  excellens. 

Pourquoi  ne  s'est-on  pas  familiarisé  avec  la  grandeur  et 
la  pureté  de  l'inspiration  artistique,  à  force  de  contempler 
dans  les  Musées  de  France  les  plus  nobles  produits  de  cette 
inspiration?  C'est  que  les  intérêts  du  jour  dévorent  tout  l'es- 
pace et  ne  permettent  à  personne  cet  examen  reposé ,  cette 
contemplation  réfléchie  qui  seule  conduit  à  une  appréciation 
vraie  des  tableaux  et  des  statues.  Il  faut  encore  faire  la  part 
des  révolutions,  des  changemens,des  inquiétudes  et  des  mille 
circonstances  qui  ébranlent  la  société  française;  la  génération 
actuelle  a  trop  souffert,  elle  a  trop  agi,  elle  a  trop  vieilli;  le 
loisir  lui  a  manqué  pour  se  créer  des  idées  fixes  et  des  prin- 
cipes certains,  pour  assurer  la  pureté  de  son  goût,  la  sévérité 
de  son  jugement,  et  pour  goûter  en  repos  ces  jouissances  fé- 
condes. Il  est  incroyable  avec  quelle  légèreté  les  directeurs 
jnême  des  Musées  achètent  des  tableaux  équivoques,  irapo- 


REVUE  DE  PARIS.  225 

sent  des  noms  arbitraires  et  nouveaux  aux  tableaux  anciens , 
et  se  laissent  diriger  en  tout  par  un  caprice  inconstant. 
N'a-t-on  pas  trouvé  à  Melos  une  belle  statue  qui  représente 
évidemment  un  Génie  féminin  inscrivant  des  faits  sur  des  ta- 
blettes ;  — et  de  ce  Génie ,  le  Catalogue  n'a-t-il  pas  fait  une 
Vénus? 

Il  n'y  a  dans  tout  Paris  qu'un  seul  homme  qui  fasse  un 
grand  commerce  de  bronzes,  vases  antiques,  et  pierres  gra- 
vées. Tout  ce  qu'ont  produit  de  plus  beau  les  fouilles  de  Cor- 
neto  ,  de  Viterbe  ,  de  Saturnie  ,  se  trouve  dans  ses  galeries, 
dont  les  produits  rempliraient  une  aile  tout  entière  du  Lou- 
vre. Je  doute  que  beaucoup  de  Parisiens  connaissent  sa  de- 
meure, qui  est  une  des  curiosités  les  plus  piquantes  de  Paris  ; 
il  habite  le  boulevart  Bonne-Nouvelle. 

L'art,  devenu  gagne-pain,  a  envahi  presque  toute  la  sphère 
de  la  peinture  et  de  la  sculpture.  A  Paris,  il  menace  de  se 
concentrer  dans  les  lithographies  et  les  feuilles  d'album; 
rien  de  plus  commun  que  de  louer  pour  un  certain  temps 
des  aquarelles  que  l'on  copie.  Par  cette  habitude  ,  les  idées 
se  rapetissent  ;  on  cesse  de  chercher  le  grandiose  ;  on  se 
contente  des  scènes  de  la  vie  privée  et  de  quelques  paysages, 
dont  l'effet  est  agréable  ou  piquant.  M.  Giroux,  rue  du  Coq, 
possède  un  grand  nombre  de  ces  aquarelles.  C'est  aussi  la 
coutume  d'exposer  les  productions  modernes  dans  des  en- 
droits fréquentés  par  le  public,  chez  les  encadreurs  et  mar- 
chands de  tableaux.  Si  les  artistes  de  talent  trouvaient  des 
patrons  et  des  protecteurs  enthousiastes,  une  telle  chose 
n'aurait  pas  lieu;  on  ne  les  verrait  pas  se  mettre  à  l'encan;  les 
riches  occuperaient  toujours  les  pinceaux  et  les  crayons  des 
hommes  de  mérite;  on  les  verrait  se  presser  dans  les  ateliers 
des  Tony  Johannot,  des  Roqueplan  et  desisabey,  et  retenir 
d'avance  l'œuvre  qui  se  trouve  encore  sur  le  chevalet  du 
maître.  De  la  manière  dont  les  choses  sont  arrangées,  le 
marchand,  placé  comme  intermédiaire  entre  le  public  et 
l'artiste,  accapare  la  meilleure  part  des  produits. 

C'est  ainsi  que  le  lucre  et  le  négoce  se  sont  emparés  de 
presque  toute  la  civilisation  française;  la  joaillerie,  qui  avait 
autrefois  ses  admirables  artistes ,  est  retombée  dans  le  do- 


226  REVUE  DE  PARIS. 

maine  Industriel;  les  dessins  souvent  capricieux,  prétentieux 
même,  des  vases,  des  pendules,  des  porcelaines,  des  tapis, 
n'annoncent  pas  un  véritable  bon  goût.  Un  seul  artiste  à 
Paris  ,  Wagner ,  a  essayé  de  faire  remonter  l'orfèvrerie  et  la 
ciselure  au  rang  qi^'elles  occupaient  autrefois.  Rien  de  plus 
commun  d'ailleurs  que  de  rencontrer  des  objets  fort  chers  qui 
sortent  des  ateliers  parisiens,  et  où  non-seulement  tous  les 
styles  se  trouvent  confondus ,  mais  où  la  commodité  et  la 
réalité  se  trouvent  sacrifiées  à  la  fantaisie  et  à  l'affectation. 
Rien  de  plus  commun  que  de  voir  des  soucoupes  dans  les- 
quelles il  est  impossible  de  rien  placer;  des  vases  dont  les 
anses  sont  chargées  d'orneraens  en  saillie,  et  que  la  main  ne 
peut  saisir;  des  candélabres  dont  la  forme  est  élégante  et 
J'usage  difficile  ;  partout  enfin  le  bon  sens  mis  en  oubli ,  et 
.''Xine  certaine  apparence  extérieure  dominant  le  reste.  L'art- 
gagne-pain  s'est  emparé  même  des  tombes.  On  voit  chez  les 
marbriersdes  centaines  de  cénotaphes,  des  milliers  d'urnes, 
des  bataillons  de  pierres  sépulcrales  qui  n'attendent  qu'une 
épitaphe.  Tout  cela  est  fait  sur  le  même  modèle  ,  sans  goût, 
sans  originalité,  sans  poésie,  sans  invention.  Cette  uniformité 
matérielle  est  la  mort  de  l'art. 

A  Paris,  on  trouve  rarement  des  vases  et  des  bronzes  chez 
les  antiquaires;  quant  aux  marbres,  il  n'y  en  a  pas.  Les  mé- 
dailles et  anciennes  monnaies  en  ce  genre  sont  communes  : 
les  connaisseurs  et  amateurs  sont  nombreux. 

Les  pierres  gravées  ne  se  rencontrent  que  chez  les  joail- 
liers ;  quelquefois  ,  mais  rarement  et  comme  par  hasard  ,  les 
marchands  d'antiquités  en  ont  de  précieuses. 

Paris  n'a  pas  d'ouvrier  supérieur  pour  la  gravure  sur  pier- 
res dures.  On  est  aussi  très  -arriéré  ici  dans  la  réparation  des 
marbres  antiques.  L'homme  qui  possède  la  plus  belle  collec- 
tion en  ce  genre  est  M.  Poutalès  de  Neufchatel.  Celui  qui  est 
le  plus  riche  en  monumens  gothiques  est  M.  duSommerard 
(  hôtel  de  Cluny). 

Le  commerce  des  peintures  est  assez  actif:  hommes,  fem- 
mes, nobles  ,  plébéiens,  tout  le  monde  s'en  mêle  plus  ou 
moins.  Un  Américain  du  Nord  a  môme  ouvert  à  ce  trafic  son 
feazar,  rue  de  la  Chaussée-d'Antin ,  n"  11.  Pendant  au  moin* 


RE^TE  DE  PARIS.  227 

huit  mois  de  l'année ,  des  ventes  de  tableaux  ont  lieu  tous  les 
jours  dans  la  salle  des  commissaires-priseurs,  place  delaBourse 
(  autrefois  hôtel  de  Bullion  ),  ainsi  que  dans  la  salle  de  la  me 
de  Cléry,  sans  compter  une  foule  d'autres  petites  yentes  qui 
ont  lieu  sur  tous  les  points  et  dans  tous  les  quartiers  de  Paris. 
La  dernière  exhibition  remarquable  a  été  celle  du  célèbre 
facteur  dinstrumens  Erard. 

Ces  yentes  ne  se  font  pas  comme  à  Londres.  On  expose  les 
tableaux  et  on  en  distribue  le  catalogue  la  veille;  l'adjudication 
est  annoncée  pour  une  heure,  mais  s'ouvre  rarement  ayant 
deux  heures,  à  moins  que  les  personnes  chargées  de  la  vente 
n'aient  quelque  ami  qui  leur  ait  donné  le  mot  et  qui  dé- 
sire obtenir  quelqu'un  de  ces  tableaux  à  bas  prix  ,  ayant  l'ar- 
rivée des  amateurs.  Il  est  bien  aussi  de  ne  pas  s'en  rapporter 
entièrement  aux  numéros  du  catalogue,  dans  lequel  les  noms 
des  maîtres  sont  désignés  le  plus  souvent  de  travers,  ce  qui 
ne  compromet  personne. 

Les  tableaux  de  plus  de  trois  pieds  carrés  trouvent  rare- 
ment des  acheteurs.  Les  tableaux  de  l'école  flamande  sont  en- 
core ceux  qui  sont  le  plus  recherchés  et  le  mieux  payés. 
La  plupart  sont  achetés  par  des  Anglais. 

La  restauration  des  vieux  tableaux  est  poussée  ici  à  un 
haut  degré  de  perfection.  Lauaute  ,  qui  passe  pour  le  plus 
adroitreslaurateur,  se  fait  paver  fort  cher.  Fourquet  travaille 
consciencieusement,  et  ses  prix  sont  modiques.  Tous  trouvez 
souvent  chez  les  marchands  de  Paris  le  nom  d'un  maître  cé- 
lèbre inscrit  au  bas  d'un  tableau.  Cela  ne  prouve  rien,  sinon 
que ,  comme  ceux  qui  font  métier  de  rogner  les  ducats ,  ils 
attendent  les  dupes  et  les  espèrent. 

Le  marchand  de  tableaux  le  plus  marquant  à  Paris  est  sans 
contredit  M.  Dubois  ,  rue  Sainte-Anne  ,  n"'  50.  Il  a  rapporté 
un  grand  nombre  de  tableaux  d'Italie  ,  et  principalement  de 
Gênes;  il  connaît  bien  l'école  italienne.  M.  Delaha^e  do 
Bruxelles,  rue  des  Martyrs  ,  n-^  54  ,  possède  également  une 
fort  jolie  collection  de  tableaux  ,  tant  italiens  qu'espagnols. 
M.  Giroux,  rue  dEnfer  ,  tient  le  milieu  entre  le  marchand  et 
l'amateur;  sa  collection  est  petite  ,  mais  choisie. 

Il  serait  fort  à  désirer  que  les  galeries  de  tableaux  d'Aile- 


228  RETUE  DE  PARIS. 

magne,  qu'on  est  loin  de  pouvoir  regarder  comme  complèles, 
notamment  celles  de  Berlin  ,  Blunicli  et  Dresde  ,  se  complé- 
tassent maintenant ,  le  moment  étant  on  ne  peut  plus  oppor- 
tun. Un  prince  allemand  yient  de  former  en  peu  de  temps, 
et  sans  trop  de  frais,  une  collection  que  plus  d'une  résidence 
se  montrerait  à  bon  droit  fière  de  posséder.  Il  ne  faudrait  pas 
toutefois  Youloir  des  Greuse ,  des  Boucher;  la  mode  les  tient 
à  des  prix  trop  élevés  ;  ni  des  tableaux  de  cabinet  flamands  : 
ces  derniers  sont  trop  chers. 

L'achat  des  tableaux  ne  doit  se  faire  ici  qu'ayec  beaucoup 
de  prudence.  On  ne  saurait  s'imaginer  de  combien  de  roueries 
ce  trafic  est  entouré  :  yentes  simulées,  pour-boire  donnés  aux 
officieux  qui  yous  indiquent  une  belle  collection  ,  etc.  Il  est 
aussi  à  remarquer  que ,  dès  qu'un  connaisseur  se  présente 
dans  une  yente  pour  faire  quelque  achat ,  on  lui  force  la 
main  ;  et  le  prix  du  tableau  sur  lequel  il  a  fixé  son  choix  est 
vivement  poussé  ,  soit  par  jalousie,  soit  par  concurrence  :  le 
Parisien  est  naturellement  imitateur. 

Il  y  a  bien  ici  en  ce  moment  plus  de  mille  tableaux  à  ven- 
dre, parmi  lesquels  se  trouye  une  yierge  du  Corrége  supé- 
rieurement traitée  et  fort  bien  conservée;  quelques  Murillo, 
plusieurs  beaux  tableaux  de  Rubens,  quelques-uns  de  l'école 
de  Rome,  beaucoup  des  écoles  espagnole  et  hollandaise,  plus 
encore  des  écoles  vénitienne  et  milanaise.  Mais  ceux  qui  se 
rencontrent  encore  en  plus  grand  nombre  sont  ceuxde  l'école 
flamande. 

Du  reste ,  l'exportation  n'est  pas  défendue  ici  comme  en 
Italie.  Il  arrive  aussi  rarement  des  accidens  dans  l'emballage 
et  dans  l'expédition  des  tableaux. 

Il  y  a  à  Paris  beaucoup  de  personnes  qui  font  des  collec- 
tions de  gravures.  Les  dessins  originaux  sont  ici  fort  estimés, 
et  néanmoins  il  n'y  a  pas  de  collection  de  premier  ordre  en 
ce  genre,  comme  on  ne  pourrait  pas  citernon  plus  aucun  por- 
tefeuille formé  des  œuyres  d'un  seul  maître. 

Vous  le  voyez ,  Théodore,  il  y  a  ici  tous  les  élémens  des 
arts  ;  mais,  je  ne  sais  comment  cela  se  fait,  l'ébauche  domine, 
le  travail  rapide  emporte  la  palme.  L'étude  consciencieuse 
manque.  (  Die  Ausland.) 


HISTOIRE 

MONARCHIQUE  ET  CONSTITUTIONNELLE 


DE    LA 


REVOLUTION  FRANÇAISE, 


d'après   des    D0CUME>S    LNÉDITS    (1). 


La  réyolution  française  est  un  e've'nement  qui  a  déjà  donné 
lieu  à  autant  de  livres  de  toute  sorte  que  la  guerre  de  Troie. 
Peut-être  aussi  pourrait-on  dire  que  notre  vieille  monarchie 
était  yéritablement  une  autre  Ilion.  Elle  a  eu  ,  comme  elle, 
sa  Cassandre,  dans  la  philosophie  du  dix-huitième  siècle,  qui 
avait  le  don  de  prédire  l'avenir,  à  la  condition  de  n'être  pas 
crue  ;  elle  a  eu  son  Priam  égorgé,  lui  aussi,  au  pied  du  mvr- 
the  qu'avaient  planté  ses  pères  ;  elle  a  eu  ses  fugitifs,  empor- 
tant leurs  dieux  Lares,  et  embrassant,  tout  en  pleurs,  le  seuil 
de  la  porte  Scée;  elle  a  eu  enfin  son  Hélène,  la  Liberté,  que 
le  peuple,  son  Ménélas,  alla  prendre  à  la  Bastille,  cette  autre 

(i)  Par  Eugène  Labaume,  lieutenant  colonel  au  corps  royal  d'élat- 
major,  tomes  I  et  II.  Chez  Anselin  et  Treuttel  elAVurtz. 

2  20 


230  REVUE  DE  PARIS. 

tour  de  Pergame.  La  seule  chose  qui  nous  dislingue  de  Troie, 
et  malheureusement  elle  n'est  pas  à  notre  avantage,  c'est  que, 
si  notre  Ilion  monarchique  est  à  terre,  si  nous  foulons  aux 
piedsle  champ  où  s'élevaient  ses  murs;  siles  bêtes  fauves  de 
quatre-vingt-treize  ont  caché  paisiblement  leurs  petits  sur 
les  tombeaux  d'Hector  et  de  Priam,  cette  grande  destruction 
ne  nous  a  pas  donné  d'Iliade.  Les  Grecs  rendirent  plus  à  la 
Troade  qu'ils  ne  lui  avaient  ôlé  :  pour  une  pauvre  cité  de 
pierre  et  de  bois,  qui  eût  péri  toute  seule  un  jour,  de  la  mort 
de  toutes  choses,  qui  eût  péri  comme  Thèbes,  comme  Larisse, 
comme  Pylos,  ils  lui  ont  bâti,  avec  la  lyre  d'Homère,  une  cité 
d'or  et  de  sublime  poésie  qui  ne  périra  point.  Mais  aussi,  en 
vérité,  ceux  qui  rasèrent  notre  Pergame ,  vieille  de  tant  de 
siècles,  n'étaient  ni  partis  del'Aulide,  ni  sortis  de  la  race  royale 
des  Pélasges;  ce  n'étaient  pas  des  Grecs. 

Hélas!  ni  ceux  qui  nous  ont  écrit  cette  histoire  non  plus! 
Quelque  épisode  de  cette  grande  lultequ'ils  nous  aient  chanté, 
ils  ont  été  rarement  aussi  éloquens  que  leur  matière.  Les 
récits  heurtés  du  temps  disent  quelquefois  mieux  et  davan- 
tage. Chose  singulière!  ceux-là  même  qui  paraissaient  aimer 
le  plus  la  révolution,  et  qui,  en  prenant  la  plume,  avaient  le 
plus  arrêté  dans  leur  esprit  l'idée  de  l'exalter  et  de  la  montrer 
belle  et  glorieuse,  ou  n'ont  pas  su  quels  étaient  ses  litres 
réels  au  respect  du  monde,  ou  n'ont  pas  réussi  à  les  expliquer 
et  à  les  prouver.  D'un  autre  côté,  d'autres  sont  venus,  annon- 
çant, dés  leurs  premières  paroles,  la  haine  invincible  qu'ils 
lui  avaient  vouée,  et,  comme  Cham  à  son  père,  ils  ont  lâche- 
ment montré  ses  nudités.  Les  premiers  n'ont  pas  su  la  louer; 
les  seconds  n'ont  pas  voulu  l'excuser;  les  uns  et  les  autres 
ont  méconnu  sa  signification  sociale  et  ignoré  sa  poésie;  ils 
ont  été,  pour  parler  d'elle,  peu  historiens  ou  peu  artistes. 

L'auleur  de  l'ouvrage  que  nous  annonçons  nous  pardonnera 
de  ne  pas  dire  qu'il  a  été  pleinement  l'un  et  l'aulçe.  H  y  a  de 
la  gloire  à  moins  que  cela ,  et  nous  espérons  bien  que  le  pu- 
blic lui  tiendra  compte  de  la  sienne.  M.  le  lieutenant-colonel 
Labaume  nous  paraît  avoir  rempli  des  conditions  auxquelles 
peu  encore  avaient  satisfait;  conditions  importantes  et  essen- 
tielles, que  nous  ferons  apprécier  bientôt,  et  qui  suffisent  pour 


PxEYUE  DE  PARIS.  231 

nous  faire  assurer  qu'il  a  comoiencé  la  publication  d'un  Irès- 
bon  livre.  Cependant,  nous  nous  faisons  personnellement 
d'une  histoire  de  la  révolution  française  une  idée  à  laquelle, 
nous  devons  le  dire,  personne  encore  n'a  complètement  ré- 
pondu; ce  qui  ne  signiGe  point,  sans  doute,  que  celles  qu'on 
en  a  écrites  soient  mauvaises,  mais  seulement  qu'elles  ne  ré- 
pondent pas  tout-à  fait  à  notre  manière  de  voir,  avec  laquelle 
il  est  tout  naturel  que  nous  jugions. 

Le  tort  général  que  nous  trouvons  à  la  plupart  de  ces 
livres,  c'est  de  ne  point  envisager,  en  quelque  sorte ,  l'épo- 
que de  notre  révolution  comme  un  moment  de  l'histoire 
générale  de  la  France,  et  de  ne  point  s'attacher  à  faire  voir 
comment  toutes  les  grandes  lignes  tirées  depuis  le  commen- 
cement de  notre  nationalité  ont  été,  en  1789,  plus  ou  moins 
tordues,  gauchies  ou  brisées.  11  nous  semble  que  l'essentiel 
était  là.  Si  l'on  veut  nous  permettre  une  image,  il  nous  sem- 
ble encore  que  la  monanhie  de  l'ancien  régime  venant  se 
perdre  dans  la  constituante  ,  serait  assez  rigoureusement 
figurée  par  un  vaisseau  rempli  de  passagers,  se  laissant  aller 
au  fil  d'un  grand  fleuve  et  se  trouvant  tout-à-coup  devant  une 
immense  cataracte  qui  en  occuperait  toute  la  largeur.  Le 
pilote  louvoie,  manœuvre;  mais  en  vain  :  le  fleuve  marche, 
le  vaisseau  vogue,  il  faut  s'engloutir.  Précipité,  le  vaisseau 
plonge,  lutte  avec  l'écume,  laisse  à  la  tourmente  ses  mâts  et 
ses  agrès,  et  il  va  reparaître  au  loin,  meurtri,  méconnaissa- 
ble, presque  désert.  Celui  qui  ferait  l'histoire  de  ce  naufrage 
ne  se  bornerait  certainement  pas  à  peindre  la  chute  dans 
l'abîme;  il  montrerait  le  vaisseau,  quand  il  glissait  à  voiles 
pleines  et  stridentes;  il  compterait  les  passagers  qui  se  pres- 
saient à  son  bord  ;  et ,  quand  il  le  retrouverait  vomi  par  les 
vagues,  il  compterait  de  nouveau  les  hommes,  les  mâts,  les 
cordages,  pour  savoir  ce  qui  était  et  ce  qui  est,  ce  qui  a  péri 
et  ce  qui  est  sauvé,  ce  qu'il  faut  pleurer  et  ce  qu'il  faut  recueil- 
lir etéireindre;  car  enfin,  le  naufrage,  c'est  ce  qui  a  disparu. 

Il  en  devrait  être  de  même  pour  une  révolution  ,  qui  est 
une  catastrophe  dans  l'histoire,  comme  un  naufrage  est  une 
catastrophe  dans  une  traversée.  Pour  la  connaître  véritable- 
ment, cette  révolution,  pour  l'apprécier,  pour  la  juger,  il 


232  REVUE  DE  PARIS. 

faudrait  savoir  quel  nombre  d'élémens  sociaux  composaient  la 
civilisation  avant  sa  venue;  quel  nombre  a  été  englouti,  quel 
nombre  a  surnagé.  Il  faudrait  voir,  et  voir  nettement,  avant 
et  après,  le  peuple  qui  l'a  subie;  car,  une  fois  la  crise  passée 
et  les  moyens  employés,  les  fins  apparaissent;  et  ce  sont  les 
fins  qui  donnent  la  signification  de  tout.  Danton  comparait  un 
pays  révolutionné  à  du  métal  qui  bout  dans  la  fournaise; 
il  avait  raison  :  seulement,  quand  la  révolution  est  accom- 
plie, c'est  à-dire,  quand  la  fournaise  est  éteinte,  il  faut  regar- 
der au  fond  du  creuset  ce  que  le  feu  a  séparé  de  métal  pur 
du  minerai  informe  et  des  cendres  grossières. 

C'est  à  ce  procédé  d'examen,  de  comparaison  appuyée  sur 
les  choses  qui  précèdent  et  qui  suivent ,  que  nous  paraissent 
avoir  manqué  jusqu'ici  la  plupart  des  histoires  qu'on  nous 
a  faites  de  la  révolution  française.  Elles  nous  semblent  arri- 
ver au  fait  d'une  façon  trop  brusque,  et  suivre  mal  à  propos, 
au  pied  de  la  lettre,  le  précepte  du  poète,  qui  veut  qu'on  en- 
traîne le  spectateur  sans  ménagement,  comme  s'il  savait  d'où 
il  vient,  par  où  il  passe  et  où  il  arrive,  haud  secus  ac  nota. 
Elles  prennent  juste  leur  matière  aux  états-généraux,  et  com- 
mencent, comme  dans  les  contes  de  fées  :  Il  y  avait  une  fois 
un  royaume  qui  fut  surpris  tout-à-coup  par  un  embarras  de 
finances!  Mais  évidemment,  et  d'ailleurs  l'événement  l'a 
prouvé,  il  devait  y  avoir  autre  chose  qu'un  embarras  de  finan- 
ces, car,  lorsque  les  députés  de  la  France  furent  réunis,  à 
peine  songèrent-ils  aux  finances,  tant  ils  furent  assaillis  par 
des  questions  inconnues  et  fondamentales.  La  révolution 
était  prête  à  sortir  de  quatre  ou  cinq  grands  faits  sociaux,  que 
nous  déduirons  tout  à  l'heure,  et  non  point  des  nécessités  fis- 
cales ;  la  France  était  alors  comme  un  canon  trop  chargé  ;  la 
finance ,  qui  prit  feu ,  servit  d'amorce  ;  mais  le  gros  de  la 
poudre,  qui  devait  faire  éclater  la  monarchie,  n'était  pas  là. 
Certes ,  les  rois  de  France  s'étaient  vus  plus  nécessiteux  : 
Louis  XIII  mit  un  jour  une  lettre  à  la  poste,  faute  d'avoir  de 
quoi  payer  un  courrier. 

Faute  d'avoir  aussi  posé  la  main  avec  fermeté  sur  les  cau- 
ses radicales  de  la  révolution,  les  historiens  n'en  ont  pas  suf- 
fisamment pénétré  les  profondeurs ,  discerné  les  masses , 


REVUE  DE  PARIS.  233 

suivi  les  couians,  démêlé  les  lignes.  Ils  ont  vu  et  raconté  un 
certain  total,  qui  n'a  division  ni  temps  d'arrêt,  et  qui  s'étend, 
tout  d'un  trait  et  sans  prendre  haleine,  du  5  mai  1789  au  18 
mai  1804,  des  états-généraux  à  l'empire.  Au  5  mai,  la  révo- 
lution commence  ;  au  18  mai,  elle  finit.  Au  5  mai,  pourquoi? 
Au  18  mai,  pourquoi?  Quelles  sont  les  choses  historiques  et 
sociales  qui  meurent  ou  qui  renaissent  à  ces  époques!  Les 
historiens  ne  le  disent  pas;  ils  sont  arrivés  au  18  mai  à  tra- 
vers tant  ou  tant  de  volumes,  leur  révolution  est  faite;  main- 
tenant, à  l'empire  ! 

Aussi,  tout  ce  long  récit  est-il  quelquefois  louche,  vague  , 
incertain.  On  ne  peut  y  prendre  les  choses  que  par  le  milieu, 
jamais  par  les  extrémités.  Surtout  les  commencemens  échap- 
pent. On  va  réunir  les  états-généraux.  Quelle  institution 
était-ce  que  ces  états?  en  quoi  différaient-ils  des  étals  de 
province?  quelles  provinces  avaient  des  élats?  qui  avait  le 
droit  de  les  réunir  les  uns  et  les  autres?  à  quelles  condi- 
tions en  faisait-on  partie?  A  toutes  ces  questions,  qui  se  lè- 
vent invinciblement  dans  l'esprit,  les  historiens  ne  répondent 
rien;  ils  passent.  Le  12  juillet,  une  commune  insurrection- 
nelle et  provisoire  s'organise,  à  Paris  ,  au  lieu  et  place  de 
l'ancienne,  et  le  dernier  prévôt  des  marchands  est  assassiné. 
Est-ce  qu'il  n'est  pas  venu  à  tout  le  monde  l'envie  de  savoir 
ce  que  c'était  que  l'ancienne  commune  de  Paris?  quelles 
classes  elle  contenait?  comment  elle  était  constituée?  quelles 
étaient  ses  fonctions,  ses  prérogatives,  ses  agens?  jusqu'à 
quel  point  sa  vieille  organisation  fut  maintenue  ou  modifiée 
dans  la  commune  nouvelle?  et  quelle  différence  il  y  avait 
entre  le  prévôt  des  marchands,  qui  disparaît  le  13,  et  le 
maire  de  Paris ,  qui  se  montre  le  27?  Mais  à  cela,  comme  au 
reste,  les  historiens  se  taisent  et  passent.  Le  4  août,  sont 
abolis  les  droits  féodaux  et  les  dîmes.  Quel  est  celui  qui,  en 
présence  d'une  mesure  si  violente  et  si  solennelle  devant  la- 
quelle tremblent  presque  ceux  qui  la  décrètent,  ne  désire  pas 
ardemment  connaître  l'origine  historique  de  ces  droits,  leur 
étendue  matérielle,  leur  diversité  hiérarchique,  leur  nature 
légale?  Mais  les  historiens  se  taisent  encore  et  ils  passent. 
Le  22  décembre,  les  anciennes  provinces  sont  divisées  en 
2  20. 


234  REYUE  DE  PARIS. 

déparlemens,  et  leurs  franchises  administratives,  fiscales  et 
judiciaires  abolies.  Est-il  possible  de  continuer  sa  route,  sans 
demander  qu'on  tous  initie  à  l'organisation  si  diverse  de  ces 
provinces;  à  leurs  coutumes  ,  qui  venaient  de  tant  de  côtés 
et  de  si  loin  ;  à  leur  individualité  nationale ,  qui  est  ainsi ,  en 
un  seul  jour,  foulée  aux  pieds  et  brisée?  Mais  les  historiens 
se  taisent  toujours  et  ils  passent. 

Et  pourquoi  donc  écrivent-ils?  Et  si  le  lecteur  n'a  appris 
complètement  en  chemin  ni  l'histoire  des  étals,  ni  celle  des 
communes,  ni  celle  des  biens  féodaux,  ni  celle  des  dîmes, 
ni  celle  des  provinces ,  ni  celle  de  la  bourgeoisie ,  ni  celle  de 
la  noblesse,  ni  celle  de  la  royauté,  quel  sens  pourra  donc 
avoir  pour  lui  la  chute  de  toutes  ces  choses,  dont  il  ignore 
l'origine,  la  valeur,  la  signification  sociale.  Quelle  moralité 
en  tirera-t-il?  Ces  choses  étaient-elles  bonnes,  étaient-elles 
mauvaises?  Et  comment  même  lui  prouverez-vous  qu'elles 
ont  été  révolutionnées,  si  vous  ne  vous  êtes  pas  mis  à  même 
de  lui  dire  :  elles  étaient  ainsi  autrefois,  elles  sont  ainsi  main- 
tenant; car,  enfin,  la  portée  de  la  révolution  est  tout  entière 
dans  cette  métamorphose  ?  Tous  lui  avez  raconté  des  disputes 
parlementaires,  des  émotions  publiques,  des  dissensions  ci- 
viles, des  massacres  hideux,  des  lois  décrétées  au  milieu  du 
tumulte,  et  vous  appelez  cela  l'histoire  de  la  révolution  !  Mais 
il  nous  semble  que  ces  choses ,  qui  ne  sont  pas  la  révolution, 
se  sont  faites  seulement  à  cause  et  autour  d'elle  ;  ces  hommes 
ont  lutté,  quinze  ans,  de  la  parole,  du  poing  et  de  l'épée, 
parce  que  les  faits  constitutifs  de  l'ancienne  monarchie  étaient 
altérés;  cela  plaisait  à  ceux-ci,  déplaisait  à  ceux-là;  d'autres 
ne  s'entendaient  ni  sur  la  conservation  ni  sur  la  ruine;  et  de 
ce  désaccord  naissait  le  tumulte;  mais  ce  tumulte,  que  vous 
avez  raconté,  accompagnait  la  révolution,  et  n'était  point  Ja 
révolution  elle-même. 

A  notre  avis ,  comme  toujours ,  la  révolution  a  été  tout  en- 
tière dans  la  modification  plus  eu  moins  radicale  survenue 
aux  élémens  constitutifs  de  l'ancienne  société  française.  Son 
histoire  embrasse  donc  nécessairement  Ihistoire  de  cette  mo- 
dification. Les  élémens  qui  l'ont  subie  étaient  nombreux.  Au 
nombre  des  premiers  et  des  plus  importans,  nous  placerions  :  la 


REVUE  DE  PARIS.  235 

royauté,  pouvoir  supérieur  et  prépondérant;  le  catholicisme, 
pouvoir  propriétaire,  seigneurial,  administratif  et  justicier; 
la  noblesse,  classe ,  de  sa  nature,  perpétuelle  et  hiérarchique; 
la  bourgeoisie,  corporation  circonscrite,  émulalive  et  privi- 
légiée, par  rapport  au  simple  peuple;  la  propriété  religieuse 
et  nobiliaire  ,  élément  immobile  et  conservateur  ;  l'adminis- 
tration des  provinces,  reste  et  souvenir  de  l'indépendance 
primitive  de  ces  petits  royaumes,  engloutis  peu  à  peu  par  le 
grand.  Ces  choses  debout,  c'est  l'ancien  régime;  ces  choses 
croulant,  c'est  la  révolution;  ces  choses  se  reconstituant, 
après  s'être  modifiées,  c'est  la  société  actuelle.  La  révolution, 
placée  entre  le  passé  et  le  présent  des  élémens  de  la  nationa- 
lité française ,  est  le  rapport  qui  unit  ces  deux  périodes  ;  et  un 
rapport,  on  le  dit  en  mathématiques,  c'est  le  résultat  d'une 
comparaison.  Donc,  et  nous  revenons  toujours  à  cette  thèse, 
qui  est  la  nôtre  et  que  nous  croyons  solide,  la  connaissance 
de  la  révolution  doit  être  tirée  de  l'appréciation  des  change- 
mens  survenus  dans  les  élémens  sociaux ,  et  non  point  des  cri- 
ses et  tumultes  que  ces  changemens  produisirent.  Ces  tumul- 
tes sont  si  peu  la  révolution  ,  qu'à  la  rigueur,  et  dans  des 
circonstances  suffisamment  appropriées,  la  société  française 
aurait  pu  changer  de  base,  c'est-à-dire,  la  révolution  s'opérer 
lout-à-fait  sans  eux,  et  par  des  voies  pacifiques  et  régulières. 
Il  suit  de  là  que  les  histoires  que  nous  avons ,  et  qui  ont  prin- 
cipalement ces  déchiremens  pour  base,  sont  écrites  non  pas 
précisément  sur  la  révolution,  mais  à  coté  delà  révolution; 
ce  qui  était  important  à  dire. 

En  raison  de  ce  qui  précède  ,  nous  arrivons  à  conclure ,  en 
résumant  nos  aperçus,  que  le  tort  essentiel  des  livres  com- 
posés sur  notre  révolution,  c'est  d'avoir  l'air  d'ignorer  qu'elle 
se  passe  en  France ,  et  de  se  dispenser  de  montrer  les  choses 
fondamentales  de  notre  nationalité  qui  se  trouvent  foulées  , 
dispersées  et  brisées  par  la  crise  même  qu'ils  racontent.  Ces 
livres  font  ainsi  beaucoup  de  bruit  et  fort  peu  de  besogne;  ils 
étourdissent  et  n'instruisent  pas.  Faute  d'un  point  d'arrêt  so- 
lide, choisi  au  centre  de  quelque  idée,  le  spectateur  est  en- 
traîné par  la  débâcle  ,  et  ne  demeure  pas  assez  maître  de  son 
libre  arbitre  pour  penser  et  pour  juger.  Il  voit  tomber  autour 


236  REVUE  DE  PARIS. 

de  lui  de  fort  grandes  et  vieilles  choses  ;  mais ,  comme  il  n'en 
sait  pas  l'histoire,  il  n'en  comprend  pas  la  signification  sociale 
et  n'en  saisit  pas  la  moralité.  Il  suit  de  là  qu'on  est  sur  le  sol 
de  ces  histoires,  comme  sur  un  sol  qui  tremble  et  dont  on 
ignorerait  la  nature  volcanique.  On  voit  les  choses  s'émou- 
voir, s'abimer,  disparaître ,  et  l'ame  ne  saisit,  de  ce  malheur, 
que  le  malheur.  La  cause  reste  inconnue;  et  l'on  ne  sait  s'il 
faut  s'en  féliciter  ou  s'en  plaindre,  en  remercier  la  Provi- 
dence ,  ou  en  charger  la  fatalité. 

Celte  nécessité ,  à  laquelle  nous  avons  cru ,  de  nous  expli- 
quer sur  la  nature  même  de  la  révolution  française,  afin  de 
porter  une  opinion  motivée  sur  les  histoires  qui  en  ont  été 
écrites ,  ne  nous  a  pas  éloignés,  autant  qu'on  pourrait  le  pen- 
ser d'abord ,  de  celle  que  nous  annonçons  aujourd'hui  ;  car 
M.  Eugène  Labaume  touche  à  notre  idée  par  deux  points,  et 
nous  serions  assez  disposés  à  en  tirer  avantage  pour  sa  jus- 
tesse. D'abord  il  a  pensé,  comme  nous,  qu'il  n'était  ni  pos- 
sible, ni  rationnel  d'arriver  à  la  révolution  de  prime  abord , 
et  de  la  raconter  en  la  prenant  de  trop  court ,  sous  peine  de 
se  jeter  avec  le  lecteur  au  milieu  de  matières  inconnues  et 
d'événemens  énigmatiques.  Il  a  traité  la  France  révolution- 
naire comme  un  médecin  habile  traite  un  malade,  s'infor- 
mant,  avant  tout ,  de  sa  constitution  naturelle  et  normale, 
et  cherchant  à  découvrir  en  quel  endroit  laissent  trace  les 
premiers  symptômes  qui  trahissent  le  dépérissement  de  la 
santé.  M.  Labaume  a  donc  écrit  une  Introduction  ;  elle  forme 
le  premier  volume.  C'est  un  peu  de  ce  que  nous  aurions 
voulu  ;  mais  ce  n'est  pas  tout.  Pourquoi,  par  exemple,  ap- 
peler cela  une  introduction  ?  C'était  bien.  Dieu  merci,  la 
révolution  elle-même.  Elle  a  consisté  ,  comme  nous  avons 
essayé  de  le  faire  voir ,  dans  les  modifications  apportées  à 
l'ancien  régime;  et,  pour  connaître  l'ancien  régime  modifié, 
il  est  nécessaire  de  connaître  d'abord  l'ancien  régime  dans 
sa  franche  allure.  C'est  que  M.  Labaume  paraît  avoir  eu  le 
malheur  de  penser  aussi  que  la  révolution  française  gisait 
tout  entière  dans  les  luttes  qui  éclatent  dès  le  5  mai;  et,  d'un 
autre  côté,  comme  il  était  persuadé,  ajuste  titre,  que  son 
livre  avait  indispensableraent  besoin  ,  pour  lui-même,  de 


REVUE  DE  PARIS.  237 

l'exposition  des  choses  ante'rieures,  il  l'a  écrite;  mais  il  a  eu 
la  faiblesse  de  l'appeler  Inlrodaction,  tandis  que  c'était ,  en 
réalité,  la  tête  même  de  son  œuvre. 

Toutefois  ,  cette  introduction  n'est  pas  encore  telle  que 
nous  l'aurions  souhaitée;  c'est  de  l'histoire  générale  ,  et  nous 
aurions  voulu  sept  ou  huit  dissertations  bien  spéciales,  bien 
profondes,  sur  la  nature  des  sept  ou  huit  élémens  sociaux 
qui  étaient  en  lutte  ou  en  souffrance  en  1789  ,  et  dont  la  mé- 
tamorphose, devenue  inévitable  ,  allait  constituer  la  révolu- 
tion. Nous  ne  trouvons  donc  rien  à  dire  contre  ce  premier 
volume,  une  fois  accepté  tel  que  sonauteur  le  donne;  il  est 
curieux ,  rapide ,  plein  de  choses  intéressantes  au  dernier 
point,  cueillies  et  choisies  en  mille  endroits,  et  qui  prouvent 
que  M.  Labaume  apporte  à  son  livre  une  grande  conscience 
et  un  très -estimable  talent.  Mais  nous  sentons  quelque  regret 
à  l'accepter  tel  quel  ;  nous  avons  dit  les  motifs  qui  nous  por- 
taient à  désirer  autre  chose. 

Le  second  côté  par  lequel  la  nouvelle  histoire  touche  à 
notre  idée  principale  est  exprimée  dans  son  titre.  Peut-être 
aura-t-il  paru  étrange  à  quelques-uns.  Il  semble,  en  effet,  que 
l'idée  d'une  Histoire  monarchique  et  constitutionnelle  d'un 
fait  comme  la  révolution,  ait  dû  amener  l'auteur  à  violenter 
la  réalité,  et  l'ait  provoquée  introduire  sans  prétexte  la  mo- 
narchie et  la  constitution  au  sein  de  luttes  où  la  monarchie 
fut  tuée  avec  la  guillotine  de  la  loi ,  et  la  constitution  avec  la 
pique  de  l'émeute.  Il  n'en  est  rien  néanmoins;  nous  en  avons 
acquis  la  certitude ,  et  voici  dans  quel  sens  le  titre  veut  et  doit 
être  entendu.  M.  Labaume  pense,  et  en  cela  nous  pensons 
comme  lui,  qu'à  l'aspect  d'un  grand  pays  en  ruines,  il  est 
impossible  de  ne  point  se  passionner  pour  un  ordre  de  faits 
quelconques ,  et  de  ne  point  donner  tort  ou  raison  à  la  catas- 
trophe ,  selon  que  les  idées  auxquelles  notre  sympathie  nous 
attache  ont  péri  ou  triomphé.  Ceci  nous  paraît  très  sage  et 
très-juste  ;  l'esprit  humain  qui  assiste  à  un  événement,  aspire 
file  juger  sous  toutes  ses  faces ,  et  il  n'en  recherche  pas  avec 
moins  d'ardeur  la  moralité,  qu'il  n'en  constate  la  certitude 
et  n'en  expérimente  l'étendue.  Or,  les  faits  sociaux  qui  ont 
le  plus  vivement  frappé  et  intéresse  M.  Labaume  dans  l'iiis- 


238  REVUE  DE  PARIS. 

toire  de  France  ,  ce  sont  la  royauté  et  la  constitution,  c'est- 
à-dire  d'un  côté  le  principe  conservateur,  et  de  l'autre  le 
principe  libre.  Royauté  et  constiimion ,  ou ,  en  d'autres  ter- 
mes ,  stabilité  et  liberté,  c'est,  aux  yeux  de  M.  Labaume,la 
plus  belle  formule  de  l'idée  d'ordre.  Encore  une  fois,  nous 
adhérons  pleinement  à  cette  conviction  ,  et  nous  pensons 
qu'elle  est  de  nature  à  rallier  le  plus  grand  nombre. 

La  royauté  et  la  constitution  ,  ce  sont  donc  les  deux  objets 
de  prédilection  ,  de  respect,  en  quelque  sorte  de  foi,  sur  les- 
quels M.  Labaume  a  lesyeux  constamment  fixés  durant  tout 
le  cours  de  son  histoire.  Quand  les  flots  de  la  révolution 
montent  et  se  soulèvent,  il  regarde  avec  anxiété  et  douleur 
le  moment  où  yont  être  englouties  ses  chères  idées;  il  les 
suit  encore  par  la  pensée,  quand  elles  sont  disparues;  il  les 
salue  quand  elles  renaissent;  et  la  moralité  des  événemens 
politiques  dépend  tout-à-fait  du  plus  ou  moins  de  conformité 
qu'ils  ont  avec  ces  deux  principes. 

La  base  de  ce  livre  nous  semble  ainsi  parfaitement  établie  , 
quanta  saportée  morale,  etnous  trouvons  que  c'est  beaucoup; 
car  rien  n'est  difficile ,  en  parcourant  le  récit  des  actions 
humaines  ,  comme  de  discerner  avec  facilité  et  promptitude 
ce  qui  est  bien  de  ce  qui  est  mal ,  en  le  rapportant  à  un  sen- 
timent élevé,  noble  et  solide.  Morale  et  sage  d'abord,  elle 
nous  a  paru  jusqu'ici  d'une  grande  variété  et  d'une  aussi 
grande  exactitude.  Les  petits  faits  s'abattent  par  nuées  surles 
pages,  tous  choisis,  disciplinés  etcourant  au  but.  Si  les  vingt 
volumes  promis,  et  qui  sont,  à  ce  qu'il  paraît,  à  peu  près  ache- 
\és ,  marchent  ainsi ,  il  n'y  a  pas  un  lecteur  qui  ne  les  suive. 

Sous  le  rapport  de  son  mérite  littéraire ,  ce  livre  nous  sem- 
ble peut-être  laisser  un  peu  à  désirer.  M.  Labaume  devrait 
songer  à  ce  mot  de  Buffon,  qu'il  n'y  a  que  les  livres  bien 
écrits  qui  restent.  Le  tissu  du  style  nous  a  paru  quelquefois 
trop  lâche  ,  et  ses  fils  inégalement  tendus  comme  s'il  était 
l'ouvrage  de  deux  mains.  Du  reste  ,  si  nous  sommes  si  sévè- 
res sur  le  côté  pratique  des  idées  littéraires  de  l'auteur,  cela 
doit  venir  probablement  de  ce  que  nous  différons  d'opinion 
avec  lui  sur  leur  côté  théorique.  Personnellement,  nous 
connaissons  peu  de  choses  plus  inconsistantes  que  la  prose 


HETUE  DE  PARIS.  239 

de  Mirabeau;  plus  tirées  et  plus  théâtrales,  que  la  peinture 
de  David  ;  plus  traînantes  et  plus  filandreuses ,  que  les  vers 
de  Delille.  C'est  surtout  l'histoire  littéraire  de  la  révolution 
et  de  l'empire  que  M.  Labaume  devrait  écrire  d'un  point  de 
vue  monarchique  et  constitutionnel;  d'un  point  de  vue  mo- 
narchique, cesl-k-àire  y  rechercher  les  élémens  qui  appar- 
tiennent aux  traditions  de  l'art  européen  ;  d'un  point  de  vue 
constitutionnel,  c'est-à-dire  constater  ce  que  les  intelligences 
y  possèdent  de  spontanéité  et  de  libre  arbitre.  Il  verrait  que 
rien  n'est  moins  monarchique  ou  national  que  des  Grecs  et 
des  Romains,  comme  David  et  Delille;  et  rien  moins  consti- 
tutionnel ou  libre,  que  des  esclaves  des  petits  préjugés  dra- 
matiques du  dix-huitième  siècle  ,  comme  Ducis,  Colin-d'Har- 
leville  et  les  autres. 

A.  Gramer  de  Cassagnac. 


ANTONIO  GÂSPERONL 


Un  soir  j'étais  entré  à  Terracine ,  en  chantant  les  vers  du 
voyage  d'Horace  sur  l'air  de  la  marche  de  Fra-Diavolo  ; 
j'avais  trouvé  un  aubergiste  désolé  par  la  famine ,  comme 
tous  ses  confrères  des  grandes  routes  ;  je  lui  avais  demandé 
de  me  servir  des  contes  de  voleurs  en  guise  de  dîner,  sa  mé- 
moire était  vide  comme  son  hôtel  garni  ;  il  n'avait  rien  à  me 
conter.  Quoi!  me  dis-je  en  moi-même,  la  sécurité  prosaïque 
est  donc  acquise  à  ce  territoire  !  on  peut  donc  s'y  promener , 
comme  de  Parisà  Rouen,  une  bourse  à  la  main,  sans  trouver 
un  pistolet  qui  vous  la  demande?  Fra-Diavolo  est  mort  sans 
postérité  1  Ainsi  s'éteignent  les  grandes  dynasties!  Que  de- 
viendront ces  pauvres  Anglais  qui  ont  jeté  aux  bandits  des 
marais  Ponlins  plus  d'or  qu'il  n'en  faut  pour  les  dessécher? 
ces  Anglais  qui  comptent  sur  les  émotions  tragiques  de  la 
grande  route;  qui,  dans  leur  budget  du  voyage  d'Italie  ,  se 
votent  d'avance  le  chapitre  des  arrestations;  qui  fortifient 
une  chaise  de  poste  comme  une  demi-lune,  et  braquent  des 
pierriers  de  brick  sur  les  créneaux  des  lanternes  ?  Grâce  à 
notre  saint  père  le  pape  ,  les  épouses  et  les  filles  des  hugue- 
nots n'auront  plus  d'attaques  de  nerfs  sur  la  voie  Appia;  les 
dragons  pontificaux  ont  fait  l'exorcisme  à  coups  de  sabre;  les 
démons  de  la  montagne  se  sont  convertis  en  temps  pascal; 
dans  les  défilés  de  Terracine,  minuit  est  une  heure  comme 
une  autre;  les  douze  coups  qui  sonnent  à  la  montre  du  lord 
ne  sont  plus  l'ouverture  d'un  drame  nocturne.  Voyez  donc 
à  quoi  en  sont  réduits  maintenant  les  hommes  d'émotions! 
L'autre  nuit,  le  noble  lord  S***,  après  un  simulacre  de  sou- 
per à  Terracine,  a  jeté  deux  de  ses  piqueurs  en  avant  sur  la 


REVUE  DE  PARIS.  241 

roule;  il  les  avait  déguises  en  bandits  d'après  les  dessins  de 
Robert;  en  pleine  campagne  romaine,  le  noble  Anglais  a 
été  arrêté  par  sespiqueurs,  qui  ne  savaient  juste  de  la  langue 
italienneque  les  cinqmotssacramentelsdel'arrestation. Vingt 
coups  de  feu  à  poudre  ont  été  échangés  ;  malheureusement 
une  balle,  qui  s'était  glissée  par  distraction  dramatique  dans 
un  pistolet  du  lord,  a  traversé  la  cuisse  d'un  piqueur  ;  l'au- 
tre s'effrayant  du  sérieux  inattendu  de  l'affaire,  s'est  jeté  à 
la  nage  dans  un  marais  Pontin  desséché  par  le  dernier  pape; 
il  s'y  serait  noyé  sans  l'intervention  d'une  patrouille  ponîifi 
cale  qui  lui  a  sauvé  la  vie  pour  le  fusiller.  Le  généreux  lord 
a  couru  au-devant  des  dragons  pour  leur  expliquer  la  plai- 
santerie en  anglais;  le  brigadier  romain  était  un  Français  de 
notre  ex-garde  qui  était  furieux  contre  les  Anglais,  et  qui  en 
cherchait  un  à  manger  depuis  le  camp  de  Boulogne;  après 
vingt  ans  de  service  pontifical ,  il  avait  oublié  le  français  et 
n'avait  pas  appris  l'Italien.  Ne  concevant  pas  qu'un  voyageur 
osât  prendre  chaudement  la  défense  des  bandits  qui  l'arrê- 
taient, et  entrevoyant  là-dessous  quelque  chose  qui  ressem- 
blait à  de  la  complicité,  il  a  fait  garrotter  le  noble  lord,  qui 
lui  criait  toute  la  grammaire  de  Yénéroni  avec  un  accent 
d'acier  anglais.  Le  piqueur  blessé,  le  piqueur  sauvé  des  eaux 
et  leur  noble  maître  ont  été  enfermés  dans  une  grange  sous 
la  garde  de  deux  sentinelles.  Au  jour,  l'Anglais  a  écrit  à  son 
ambassadeur  et  au  commissaire-général  de  police,  le  cardinal 
Somaglia.  L'ambassadeur  était  allé  voir  les  fouilles  à  la  villa 
Adriani  ;  c'est  le  cardinal  qui ,  dans  sa  bienveillance  pour 
les  citoyens  britanniques,  a  seul  arrangé  l'affaire  à  l'amiable: 
il  s'est  contenté  d'exiger  du  lord  voyageur  un  don  volontaire 
destiné  à  payer  la  belle  statue  colossale  de  saint  Paul  du 
sculpteur  Torwalsen.  Le  piqueur  a  subi  l'amputation. 

Voilà  les  marais  Ponlins  pacifiés.  C'est  bien.  Passons  du 
côté  de  Vilerbe. 

Une  idée  vous  frappe  à  Viterbe  :  un  jour  de  suspension  de 
tiavail,  c'est-à-dire  tous  les  jours  à  peu  près,  cinq  raille  Vi' 
terbois  se  promènent  fièrement,  drapés  de  manteaux  sécu- 
laires, en  attendant  qu'il  plaise  à  Notre-Dame  de  Viterbe  de 
leur  envoyer  du  pain.  Le  plus  grand  nombre  demande  har- 
2'  21 


242  REVUE  DE  PARIS. 

diment  l'aumône,  dès  qu'il  se  pre'sente  quelqu'un  de  mine  à 
la  donner  :  ils  sont  tous  prosternés  devant  une  baïoque.  Le 
voyageur  qui  raisonne  sur  les  périls  de  la  route,  d'après  la 
pauvreté  du  pays,  est  bien  excusable  si,  en  parlant  de  Yiterbe, 
il  soigne  l'amorce  de  ses  pistolets.  D'ailleurs,  aux  portes  de 
la  ville  s'élève  une  montagne  célèbre  qui  cache  dans  la  brume 
sa  forêt  formidable  semée  d'arbres  caverneux  et  de  croix  san- 
glantes. Ici  point  de  dragons  pontificaux  ;  la  garnison  de  Yi- 
terbe se  compose  de  quatre  spectres  militaires,  et  d'un 
cardinal  absent.  Eh  bien  !  on  sort  de  la  ville  dans  une  berline 
aussi  paresseuse  qu'une  diligence  française;  on  gravit  la  mon- 
tagne bien  avant  le  rayon  de  l'aube,  on  passe  devant  une 
double  fantasmagorie  d'arbres  tragiquement  posés,  on  arrive 
au  sommet  de  la  montagne,  où  les  brigands  peuvent  vous 
arrêter,  sont  de  complicité  avec  les  nuages,  et  nul  être  vi- 
vant n'apparaît  sur  cet  antique  cimetière  de  voyageurs  :  et 
l'onarrivesain  etsaufàRonciglione,  après  six  heures  d'inno- 
cente promenade  sur  les  domaines  de  l'Ambigu-Comique  et 
de  laGaîté.  C'est  à  faire  désespérer  du  crime! 

Un  seul  instant  j'ai  élevé  quelques  doutes  sur  la  moralité 
actuelle  des  Yiterbois.  C'était  au  lever  du  soleil,  et  sur  le 
versant  méridional  de  la  montagne.  Mes  compagnons  de 
voyage  me  firent  remarquer,  à  droite  dans  une  éclaircie 
rocailleuse  de  la  forêt,  cinq  hommes  armés  de  fusils;  ils 
contemplaient  notre  berline  avec  une  immobilité  méditative 
de  convoitise.  A  n'envisager  que  la  partie  artistique  de  cette 
rencontre ,  ces  hommes  posaient  admirablement  pour  le 
paysage.  C'était  comme  l'original  vivant  du  tableau  des  chas- 
seurs de  Salvator  Rosa.  A  ma  demande,  notre  postillon  flo- 
rentin avait  répondu:  «Ce  sont  des  chasseurs;»  et  sans  doute 
il  disait  vrai;  mais  ces  hommes,  partis  chasseurs  la  veille, 
pouvaient  s'improviser  bandits  le  lendemain ,  dans  la  forêt 
de  Yiterbe  ,  à  la  vue  d'une  berline.  Que  risquaient-ils  à  chan- 
ger ainsi  subitement  de  profession  ?  Ils  avaient  en  main  les 
outils  du  métier;  la  solitude  du  lieu  était  une  mauvaise  con- 
seillère à  l'oreille  de  cinq  chasseurs  drapés  de  haillons  et  cou- 
rant après  ungibier  fabuleux.  Honneur  àla  probité  viterboise! 
Elle  sera  désormais  proverbiale  pour  moi.  Ces  hommes  nou» 


REYUE  DE  PARIS.  2i3 

tournèrent  le  dos,  et  descendirent  par  un  sentier  rude  dans 
cette  plaine  où  dormentles  eaux  mélancoliques  dulac  de  Yico. 
J'étais  donc  sur  le  point  de  quitter  l'Italie  sans  avoir  \u 
face  de  brigand;  c'était  pour  moi  une  race  éteinte,  une  autre 
mythologie  morte  sur  la  terre  des  fictions.  Il  m'était  pourtant 
réservé  de  voir  le  dernier  des  bandits,  comme  Cooper  a  \a 
le  dernier  des  Mohicans. 

A  Civila-Yecchia,  nous  étions  assis  à  table  d'hôte,  et  chacun 
causait  pour  tromper  son  appétit.  J'avais  demandé  vingt  fois 
un  mets  quelconque  dans  tous  les  idiomes  de  l'éCat  romain  , 
rien  n'arrivait;  je  demandai  la  carte  à  payer,  la  carte  arriva  ; 
elle  ne  mentionnait  que  le  prix.  Je  payai  six  pauls  le  droit 
d'avoir  attendu  mon  dîner,  la  serviette  sur  les  genoux.  Le 
maître  de  l'auberge  me  dit  que  toutes  les  provisions  avaient 
clé  enlevées  par  quinze  famiiles  anglaises  qui  envahissaient 
la  maison.  Je  le  priai  de  me  donner  une  chambre  et  un  lit  ;  le 
dernier  lit  disponible  venait  d'être  livré  à  un  amiral  et  à  son 
équipage.  «  Alors  je  vais  me  promener  dans  votre  ville  ,  dis-jo 
à  l'aubergiste  :  qu'y  a-t-il  à  voir  à  Civila-Yecchia?  —  Rien  du 
tout,  monsieur,  à  moins  que  vous  n'obteniez  la  permission 
de  visiter  la  citadelle;  là  vous  verrez  le  fameux  Antonio  Gas- 
peroni ,  le  bandit  de  Terracine  et  des  marais  Pontins.  —  Eh! 
que  ne  disiez-vous  cela  plus  tôt!  A  qui  faut-il  s'adresser  pour 
cette  permission? 

—  Allez  chez  votre  consul,  il  vous  obtiendra  cela.  —  J'y 
cours.  » 

En  un  instant  j'obtins  ma  carte  d'entrée  et  un  officier  du 
pape  pour  m'accompagner. 

La  citadelle  de  Civila-Yecchia  a  été  bâtie  par  Michel-Ange, 
qui  était  ingénieur  aussi,  parce  qu'il  était  tout;  elle  est  du 
style  de  ses  fresques  et  de  ses  statues  ;  elle  est  signée  sur  tou- 
tes ses  pierres;  ce  sont  des  bastions  largement  assis,  puissans 
à  dévorer  la  mer;  des  murailles  de  diamant.  La  citadelle  se 
défend  elle-même;  elle  n'a  ni  soldat,  ni  canons,  et  n'oppose 
à  ses  ennemis  que  l'écusson  pontifical  incrusté  sur  la  porle  : 
cela  tient  lieu  de  balleries  et  de  garnison. 

Chemin  faisant ,  l'officier  qui  m'accompagnait  me  parlait 
d'AnlonioGasperonietde  ses  quarante-cinq  assassinats,  a  Ily  a 


244  REVUE  DE  PARIS. 

de  quoi  frémir,  monsieur,  me  disait-il,  quand  on  se  trouve 
en  présence  de  ce  terrible  bandit.  Il  a  ravagé  pendant  dix-sept 
ans  la  campagne  romaine.  Voici  le  plus  effrayant  de  ses  cri- 
mes; écoutez,  monsieur  : 

«  Sur  la  route  de  Naples,  il  arrêta  la  chaise  de  poste  d'un 
Anglais  qui  voyageait  avec  sa  fille;  il  prit  tout  l'of  de  l'An- 
glais, ne  lui  fit  aucun  mal,  et  le  laissa  partir,  mais  il  retint  sa 
fille  en  son  pouvoir;  c'était  une  jeune  personne  extrêmement 
belle.  Gasperonil'emportadansses  montagnes. Le  malheureux 
père,  en  arrivant  à  Rome,  mita  prix  la  tête  du  brigand.  La 
fierté  de  Gasperoni  se  révolta  contre  cette  prétention  aristo- 
cratique du  lord.  Un  simple  citoyen  anglais  mettre  à  prix  la 
tète  d'un  chef  illustre  qui  avait  déclaré  la  guerre  aux  papes , 
et  livré  vingt  batailles  rangées  aux  dragons  pontificaux!  C'é- 
tait une  insolence  qui  blessait  l'orgueil  du  brigand.  Un  ma- 
tin, l'Anglais  reçut  à  Rome  un  coffret  à  son  adresse  ;  il  s'em- 
pressa de  l'ouvrir;  le  malheureux  père  y  trouva  la  tête  de 
sa  fille  !  » 

A  ce  dénoûment  je  reculai  dix  pas;  j'eus  même  quelque 
regret  d'être  entré  dans  la  citadelle  ;  le  monument  de  Michel- 
Ange  n'était  plus  à  mes  yeux  qu'une  ménagerie  de  tigres. 
Cependant  la  curiosité  l'emporta  sur  mes  impressions  d'hor- 
reur, je  me  fis  ouvrir  la  terrible  porte  du  bagne. 

Une  muraille  percée  de  vingt  cabanons  était  à  ma  gauche  ; 
j'avais  à  droite  de  longues  croisées  ouvertes  sur  une  cour; 
dans  celte  galerie  vingt  brigands  se  promenaient;  ils  s'arrête' 
rent  toutcourt  à  mon  entrée.  Je  ne  pus  m'empêcher  desourire 
à  l'idée  que  j'avais  ainsi  arrêté  la  bande  de  Gasperoni  :  ils  me 
saluèrent  poliment,  ce  qui  me  rassura  un  peu ,  car  je  n'étais 
pas  fort  à  mon  aise  au  milieu  de  ces  redoutables  galériens. 
Je  me  hâtai  de  demander  Antonio  Gasperoni  ;  toutes  les  mains 
me  le  désignèrent;  il  était  debout  et  encadré  dans  la  porte 
de  son  cabanon.  Il  ne  daigna  pas  s'avancer  vers  moi;  il  se 
contenta  de  me  saluer  d'un  air  de  bonté  calme.  La  conversa- 
lion  était  difficile  à  établir  sur  le  pied  des  ménagemens;  je 
l'entamai  par  une  question  insignifiante  ,  en  donnant  à  mon 
organe  plus  de  hardiesse  que  je  n'en  avais  au  cœur,  a  Eh  bien  ! 
Gasperoni,  lui  dis-je,  vous  trouvez-vous  bien  ici  ? 


REVUE  DE  PARIS.  245 

—  Ou  est  toujours  mal  quand  on  n'est  pas  libre,  me  répon- 
dit-il en  haussant  les  épaules.  Ce  mouvement  lui  était  habituel. 

-^  Vous  Yous  êtes  donc  laissé  prendre  par  les  dragons  ?... 

—  Moi!  jamais  personnene  m'aurait  pris;  je  me  suis  rendu 
avec  toute  ma  troupe.  Le  saint-père  m'avait  promis  la  liberté  ; 
il  ne  m'a  donné  que  la  vie  :  le  saint-père  a  manqué  à  sa  pa- 
role. » 

L'ofûcier,  mon  cicérone,  me  tira  à  part  dans  un  angle  de  la 
galerie,  et  me  dit  :  «  Je  vais  tous  expliquer,  monsieur,  com- 
ment tout  cela  s'est  passé.  Gasperoni  était  ennuyé  de  la  vie 
qu'il  menait  depuis  quinze  ans.  Un  jour  il  fut  se  confesser  à 
un  curé  de  village  et  lui  fit  part  de  son  désir  d'abandonner  le 
métier  de  bandit.  Le  prêtre  lui  promit  d'écrire  au  saint-père 
pour  qu'il  lui  fût  accordé  sa  grâce  et  le  droit  de  rentrer 
dans  la  société.  Gasperoni  ajouta  pour  condition  expresse  de 
comprendre  aussi  ses  compagnons  dans  la  faveur  demandée 
pour  lui.  Les  négociations  furent  donc  entamées.  Notre  gou- 
vernement avait  un  grand  intérêt  à  se  débarrasser  de  ces 
bandits;  ils  désolaient  la  route  de  jN'aples,  assassinaient  les 
voyageurs,  frappaient  des  contributions,  commettaient  mille 
excès.  On  leur  envoyait  des  soldats;  mais  les  soldats  buvaient 
avec  eux,  aulieu  de  sebattre.  Les  paysans  prenaient  d'ailleurs 
parti  pourles  bandits  contre  les  soldats,  parce  qu'iisrecevaient 
toujours  une  petite  part  du  butin  pris  aux  voyageurs.  Les 
seuls  dragons  pontificaux  n'entendaient  pas  raillerie;  mais 
les  montagnes  servaient  d'abri  aux  brigands  contre  ces  ter- 
ribles cavaliers.  Aussi  on  ne  balança  pas  de  traiter  avec  Gas- 
peroni par  l'entremise  du  curé.  Voici  la  décision  qui  fut  rap- 
portée au  chef  de  bande  par  son  confesseur  :  Le  saint-père 
accorde  la  vie  à  Gasperoni;  que  le  pécheur  s'empresse  défaire 
acte  de  soumission  chrétienne,  et  tout  lui  sera  pardonné; 
mais  il  faut  d'abord  qu'il  se  constitue  prisonnier,   avec  sa 
bande,  dans  la  citadelle  de  CivilaVecchia.  Le  rusé  Gasperoni 
balança  long-temps;  le  curé  usa  de  son  influence  :  on  dit 
même   qu'il  lui  promit  d'intercéder  plus  efficacement   et 
d'obtenir  un  pardon  entier  s'il  obéissait  au  saint-père,  et 
qu'à  coup  sur  les  portes  de  la  prison  se  rouvriraient  pour  lui 
dès  qu'il  y  serait  entré  en  chrétien  respectueux  et  soumis. 
2  21. 


246  PxEVUE  DE  PARIS. 

GasperoRÎ,  obsédé  par  le  prêtre  et  toujours  plus  fatigué  de  sa 
vie  criminelle,  consentit  enfin  à  se  livrer.  Ses  compagnons, 
depuis  long-temps  habitués  à  lui  obéir,  le  suivirent  gaiement 
dans  sa  prison.  Depuis  quelques  années  ils  attendent  leur 
grâce  ;  mais  je  pense  qu'on  ne  la  leur  accordera  jamais.  D'ail- 
leurs le  saint-père  a  donné  ce  qu'il  a  promis;  il  s'en  tiendra 
là  :  ce  sont  des  hommes  trop  dangereux.  » 

Je  m'avançai  de  nouveau  vers  Gasperoni,  qui  n'avait  pas 
changé  de  position.  Une  ressemble  nullement  aux  brigands 
de  nos  théâtres  des  boulevarts.  Il  a  une  figure  douce,  des 
traits  fort  réguliers  et  un  sourire  aimable  et  spirituel;  ses 
cheveux  sont  noirs  et  plats,  longs  par  derrière  et  noués  né- 
gligemment avec  une  ficelle.  Il  raconte  avec  bonhomie  ;  sa 
phrase  est  indolente;  il  est  sobre  de  gestes,  à  l'inverse  des 
Italiens,  qui  les  prodiguent;  mais  lorsqu'une  question  hardie 
lui  arrache  une  réponse  à  laquelle  il  répugne,  alors  seulement 
l'homme  supérieur  se  trahit;  son  visage  se  fait  menaçant,  son 
œil  orageux,  salèvre  convulsive  ;  son  langage  vif,  saccadé,  pitto- 
resque :  onreconnaîtlebrigand  aux  quarante-cinq  assassinats. 

«  Quel  est  votre  véritable  nom?  lui  dis-je.  On  m'a  dit  que 
vous  TOUS  nommiez  Barbone. 

—  C'est  mon  surnom  dans  la  montagne  ;  mon  nom  est  Anto- 
nio Gasperoni. 

—  Vous  vous  êtes  fait  une  bien  grande  réputation;  on  parle 
de  vous  en  Italie  comme  deCatilina,  de  Spartacus,  et  d'autres 
de  vos  compatriotes  illustres  qui  avaient  déclaré  la  guerre  à 
Rome... 

(Il  sourit  et  s'inclina  modestement.) 

—  Quel  motif,  Gasperoni,  vous  a  jeté  dans  cette  profession? 

—  Une  rixe  à  Naples. 

—  Une  rixe!  c'est  bien  peu  de  chose;  c'est  un  motif  bien 
léger  pour  rompre  avec  la  société. 

—  Oui;  mais  dans  la  rixe  je  tuai  mon  ennemi. 

—  Ah  !  c'est  différent.  Combien  de  temps  avez-vous  exerce' 
votre  profession? 

—  Dix-sept  ans. 

—  Avez-Yous  des  blessures? 

—  Partout. 


REVUE  DE  PARIS.  247 

—  Vous  TOUS  êtes  donc  battu  bien  souvent? 

—  Oh  !  bien  souvent ,  oui,  bien  souvent. 

—  Avec  les  soldats  du  pape? 

—  Les  soldats ,  non  (il  fit  un  geste  de  pitié);  avec  les  dra- 
gons. 

—  On  m'a  parlé  de  votre  aventure  de  la  cabane  des  char- 
bonniers (un  éclair  brilla  dans  ses  yeux,  et  son  visage  devint 
sombre).  Pourriez-vous  avoir  la  bonté  de  me  conter  cette  his- 
toire? Je  vous  serai  reconnaissant.  » 

Toute  la  bande  nous  entoura  pour  écouter  le  terrible  récit 
de  la  bouche  de  son  chef. 

«  Ils  étaient  dix-sept,  dit  Gasperoni;  dix-sept,  les  charbon- 
niers; ils  m'avaient  vendu  aux  soldats  du  pape.  Moi,  je  les 
croyais  mes  amis  :  nous  mangions  et  buvions  tranquillement 
dans  leur  cabane.  Je  n'avais  point  placé  de  sentinelle  :  grande 
faute,  monsieur;  mais  je  m'étais  toujours  dit  :  Ces  charbon- 
niers sont  de  braves  gens.  Vous  allez  voir.  Au  milieu  de  la 
nuit,  j'entends  le  pas  des  soldats;  mon  oreille  connaissait  ce 
pas  d'une  lieue.  —  Trahis!  trahis!  mes  camarades  !  Nous  sau- 
tons sur  nos  armes.  Les  papalins  étaient  à  vingt  pas  de  la  ca- 
bane; nous  n'étions  que  douze,  ils  étaient  trente.  Nous  nous 
fîmes  jour  à  grands  coups  de  fusil;  j'en  tuai  quatre  pour  ma 
part;  je  fus  blessé  au  bras,  là  :  regardez  la  cicatrice.  Les  pa- 
palins nous  laissèrent  passer;  ils  n'en  prirent  pas  un  seul  des 
nôtres ,  ils  n'eu  tuèrent  point.  J.es  papalins  tirent  fort  mal  le 
coup  de  fusil.  S'il  y  avait  eu  des  dragons ,  nous  étions  perdus. 
Ce  n'est  rien  encore  :  écoutez.  Trois  jours  après,  dans  la  nuit, 
nous  descendons  de  la  montagne  ;  je  conduis  ma  troupe  à  la 
cabane  des  charbonniers  :  ils  dormaient,  les  misérables  !  Une 
voix  du  dedans  crie  :  —  Qui  frappe  à  la  porte?  —  Ouvrez  , 
nous  répondons;  ouvrez  à  vos  amis  les  soldats.  Un  charbon- 
nier crie  :  —  N'ouvrez  pas;  c'est  Gasperoni!  Moi,  j'enfonce 
la  porte  d'un  coup  de  crosse  de  fusil.  Nous  entrons ,  l'écume 
à  la  bouche  ;  nous  massacrons  tout.  C'était  juste ,  n'est-ce  pas? 
Il  fallait  bien  tous  les  tuer,  ces  bandits,  pour  leur  trahison! 
Après,  je  compte  les  cadavres;  il  n'y  en  avait  que  quatorze! 
Je  fouille  la  cabane ,  je  regarde  partout  :  rien  ;  trois  s'étaient 
échappés  :  moitié  de  vengeance!  J'avais  des  pleurs  de  rage  sur 


248  REVUE  DE  PARIS. 

les  joues.  Oh  !  je  les  trouverai  I  je  les  trouverai  !  criai-je  à  mes 
camarades.  J'aurais  couru  toute  l'Italie  pour  les  trouver! 
Deux  ans  après,  un  soir,  nous  entrâmes  pour  boire  dans  une 
petite  cabane  isolée ,  près  de  la  mer.  Nous  étions  en  connais- 
sance de  l'endroit.  Il  y  avait  des  paysans  assis  autour  d'une 
table.  J'ai  bon  œil  pour  découvrir  l'ennemi  :  j'aperçus  nos 
trois  charbonniers  cachés  dans  un  coin.  Ah!  que  je  fus  con- 
tent! —  Les  voilà  enfin  !  me  dis-je.  Ici,  ici,  vous;  approchez, 
qu'on  voie  votre  visage  :  vous  avez  peur  ?  Ils  étaient  tremblans 
et  pâles,  les  trois  bandits.  —  H  y  a  bien  long-temps  que  je 
vous  cherche,  leur  dis-je  en  riant  comme  cela.  Ils  se  jetèrent 
à  mes  pieds  pour  me  demander  grâce.  Je  fis  un  signe  à  mon 
homme  d'exécution;  il  leur  tira  trois  coups  de  pistolet  à  bout 
portant.  Pour  moi,  je  ne  verse  le  sang  que  dans  le  combat; 
hors  du  combat,  je  n'ai  jamais  tué  personne,  pas  même  ces 
misérables  charbonniers  qui  m'avaient  vendu.  » 

Tous  les  brigands  attestèrent  le  fait  d'un  signe  de  tête  et 
de  la  main;  c'était  un  certificat  de  moralité  en  pantomime 
donné  à  leur  respectable  chef. 

«  On  conte  pourtant  dans  le  monde  bien  des  choses  de  vous, 
lui  dis-je... 

—  Oui,  oui,  je  sais,  je  sais;  on  vous  dira  cent  fables... 

—  La  fille  de  cet  Anglais  qui  mit  votre  tête  à  prix.... 

—  Ce  n'est  pas  vrai,  dit-il  en  m'interrompantavec  vivacité; 
je  n'ai  jamais  fait  tuer  des  femmes. 

—  Vous  en  avez  pourtant  amené  quelquefois  dans  vos 
montagnes?  » 

Cette  question  le  fit  sourire,  et  il  prit  la  pose  d'un  fat  à 
bonnes  fortunes  qui  se  tait  d'un  air  de  réserve,  pour  laisser 
à  son  silence  l'interprétation  qu'on  voudra  bien  lui  donner. 

—  Yous  devez  peut -être  regretter  cette  vie  indépen- 
dante que  vous  avez  quittée  de  votre  plein  gré.  Si  le  Saint- 
père  vous  donnait  votre  grâce,  que  feriez-vous  de  votre 
liberté  ? 

—  Je  serais  honnête  homme,  j'irais  àNaples  et  je  travail- 
lerais. 

—  Cela  vous  serait  difficile  ,  Gasperoni;  vous  avez  des  ha- 
bitudes.. . 


REVUE  DE  PARIS.  249 

—  Non,  non,  monsieur,  la  \ie  des  montagnes  m'ennuie. 
Je  l'ai  faite  dix-sept  ans  ;  j'étais  jeune,  et  la  fatigue  m'était 
agréable;  mais  je  vieillis,  je  souffre  de  mes  blessures,  j'ai 
besoin  de  repos. 

—  Répondriez-Yous  de  tous  yos  camarades? 

—  De  tous! 

—  Est-il  ici  celui  qui  était  Yotre homme  d'exécution, 

celui  qui  tuait  pour  yotre  compte  î 

—  Oui,  leyoilà  ! 

Un  serpent  glissé  dans  ma  main  ne  m'aurait  pas  donné  plus 
d'effroi.  Ce  hideux  bourreau  était  juste  à  ma  gauche,  et  pres- 
sait mon  bras  de  son  bras.  Tout  entier  jusque-là  aux  paroles 
de  Gasperoni,  je  n'ayais  pas  remarqué  l'exécuteur  de  ses 
hautes-œuyres.  Il  ne  quitte  jamais  son  maître;  ilyeille  et  dort 
à  ses  côtés  comme  sur  la  montagne ,  comme  s'il  attendait  en- 
core au  cachot  quelque  ordre  irréyocable  d'exécution.  Rien 
de  plus  horrible  à  yoir  parmi  les  êtres  ;  la  stupidité  du  crime 
est  empreinte  sur  sa  longue ,  maigre  et  pâle  figure  ;  son  œil 
est  recouyert  de  l'épiderme  cadavéreux  de  l'œil  de  l'orfraie  ; 
une  contraction  habituelle  de  faux  sourire  court  sur  ses  joues; 
mais  son  regard  est  glacé  de  sérieux.  Pendant  que  je  l'exa- 
minais ,  lui  considérait  ayec  une  attention  étrange  les  boutons 
de  mon  habit ,  comme  s'il  n'ayait  pu  se  lasser  de  les  compter 
lentement.  «  Comment  t'appelles -tu  ?  »  lui  dis-je  pour  le  dis- 
traire de  son  singulier  examen.  Il  resta  courbé;  son  regard 
ne  prit  pas  la  peine  de  remonter  au  mien,  ses  lèyres  ne  pa- 
rurent passe  desserrer,  sa  poitrine  rauque  répondit  :  Géro- 
nimo.  —  C'est  donc  toi,  lui  dis-je  ,  qui  étais  le  bourreau  ?  — 
Oui,  monsieur  (  toujours  l'œil  sur  mes  boutons  ).  —  Et  en 
as-tu  beaucoup  tué,  Géronimo?  —  Eh,  oui!  toutes  les  fois 
qu'on  m'a  dit:  Tue  !  (amazza).  —  Je  te  défie  bien  d'obtenir 
la  grâce  du  saint-père,  toi  !  » 

Un  bruyant  éclat  de  rire  de  toute  la  bande  accueillit  ma 
réflexion.  Géronimo  fit  un  signe  d'insouciance,  et  poursuivit 
le  compte  des  boutons  do  mon  habit. 

Je  m'adressai  à  la  compagnie.  «  Il  paraît ,  leur  dis-jc  , 
que  yous  êtes  fort  gais  ,  et  que  vous  ne  maigrissez  pas  en 
prison  ? 


250  REVUE  DE  PARIS. 

Un  bandit,  qui  avait  un  ventre  énorme,  cîiose  rare  chei 
les  bandits,  me  re'pondit  que  le  saint-père  les  nourrissait  fort 
bien.  «  Nous  mangeons  du  poisson,  de  la  viande,  de  bons 
légumes,  me  dit-il,  de  tout  ce  que  nous  voulons;  nous  avons 
chacun  par  jour  une  paie  de  deux  pauls  (  22  sous  ). 

—  Mais  vous  êtes  plus  heureux  ici  que  la  moitié  de  l'Italie , 
que  tous  les  mendians  des  états  romains  !  Comment!  on  vous 
donne  deux  pauls  par  jour  ! 

—  Oui  ,  monsieur  ,  me  répondit  Gasperoni  ,  c'est  une 
bonne  politique  du  gouvernement.  Ceux  qui  font  notre  mé- 
tier ou  qui  le  feront  savent  qu'en  se  constituant  prisonniers 
ils  mangentbien,  dorment  dans  de  bons  litset  sont  bien  payés; 
on  ne  trouve  pas  toujours  cela  dans  la  vie  des  montagnes. 
Cela  peut  engager  à  se  livrer  quand  on  est  dégoûté  de  cou- 
rir sur  les  grandes  routes.  Et  puis  il  y  aies  gratifications  des 
voyageurs. 

—  Allons  ,  je  suis  charmé  que  vous  soyez  tous  heureux.  » 
Mon  guide  me  confirma  tout  ce  qui  venait  de  m'étre  dit 

sur  la  générosité  du  pape. 

Avant  de  sortir  de  ce  repaire ,  j'examinai  long-temps  et  en 
détail  la  bande  de  Gasperoni.  Il  n'y  a  pas  une  figure  à  pein- 
dre, le  chef  et  son  bourreau  exceptés;  ils  ont  des  faces  si 
bourgeoises ,  si  prosaïques ,  qu'on  les  prendrait  pour  des  hon- 
nêtes gens  victimes  d'une  méprise  de  police.  J'ignore  s'ils  ont 
jamais  porté  le  costume  pittoresque  que  les  artistes  donnent 
aux  bandits  napolitains;  leur  vêtement  de  bagne  est  celui  des 
ouvriers  italiens  :  les  pantalons  gris,  les  vestes  brunes  ,  les 
bas  bleus,  détruisent  toute  la  poésie  de  leur  profession.  Ils 
n'avaient  aucune  de  ces  poses  pittoresques  qu'on  admire  dans 
les  lithographies;  ils  contemplaient  sans  la  moindre  expres- 
sion de  souvenir  le  ciel  lumineux  ,  l'atmosphère  romaine,  le 
doux  soleil  de  printemps  qui  dorait  les  arcades,  et  se  glissait, 
comme  un  ami  de  la  montagne,  sous  la  voûte  du  cabanon. 
La  mer,  qui  chantait  au  pied  de  la  citadelle,  ne  les  jetait 
pas  en  rêverie;  ils  paraissaient  indifférens  à  tout,  mais  sans 
abattement,  sans  émotion  visible  d'espoir  ou  de  désespoir; 
ils  fumaient,  le  sourire  sur  les  lèvres,  les  bras  croisés,  le 
front  épanoui.  Telle  est  la  bande  qui  a  désolé  quinze  ans  le* 


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marais  P(^lins,  quia  fait  trembler  les  soldats  du  pape,  li- 
Tré  bataille  aux  dragons,  et  dépouillé  tant  de  riches  Anglais, 
ces  éternels  contribuables  de  la  \oie  Appienne.  Probable- 
ment ils  mourront  dans  la  citadelle ,  en  attendant  leur  grâce, 
et  avec  eux  s'éteindra  la  dernière  des  bandes.  Nous  verrons 
bien  encore  quelques  cas  isolés  de  maraudeurs  entre  Viterbe 
et  Ronciglione,  entre  Rome  etTerracine,  mais  plus  d'ag- 
glomération organisée  de  bandits  ,  ayant  chef,  uniforme  et 
drapeau.  C'est  un  bonheur  pour  l'humanité  voyageuse,  un 
malheur  pour  les  artistes.  La  campagne  de  Rome  sans  les 
bandits,  c'est  le  désert  de  Syrie  sans  caravanes.  Ainsi  partout 
meurt  la  pauvre  poésie,  étouffée  par  la  morale  et  la  civilisa- 
tion. L'Orient  nous  restait  encore  ;  hélas  !  voilà  que  les  Turcs 
s'habillent  de  redingotes  bleues  :  le  fade  Bavarois  recueille 
l'héritage  de  Périclès  :  et  le  Sultan  porte  des  bottesà  l'écuyère 
et  se  coiffe  d'un  castor  fin  de  Paris. 

MÉRY. 


LE  COMTE  DE  BAGNERES. 


II.  —  BRUXELLES. 

Les  idées  les  plus  tristes  suivirent  Olivier  dans  son  voyage. 
Ce  vojage  n'était-il  pas  un  exil  ?  Sa  mère  lui  avait  dit  de  par- 
tir ,  avec  une  Yoix  pleine  de  larmes;  Olivier  l'avait  embrassée 
en  homme  blessé  au  cœur  qui  désespère  des  autres ,  de  lui- 
même  ,  de  l'avenir.  Il  arrivait  dans  une  ville  où  il  n'avait  pas 
d'ami  ;  une  ville  de  masques  où  personne  n'a  sa  figure,  où  la 
société  se  barricade  chez  elle ,  tant  elle  a  peur  des  nouveau- 
venus  !  Il  allait  voir  un  pays  auquel  il  n'avait  jamais  songé , 
des  gens  dont  il  ignorait  la  vie ,  et  qui  se  trouvaient  égale- 
ment ignorer  la  sienne.  Sa  mère  ne  lui  avait  donné  qu'une 
seule  lettre  de  recommandation  ,  une  lettre  écrite  dans  le 
trouble  de  ses  idées;  mais  une  lettre  de  mère,  n'est-ce  pas  ce 
quelque  chose  de  sublime  qui  reste  souvent  incompris  ? 
Quand  la  mère  d'Olivier  avait  reconduit  son  fils  à  la  voiture, 
elle  avait  pourtant  au  front  quelques-uns  de  ces  rayons  divins 
qui  ne  tombent  que  sur  les  anges.  Elle  semblait  tranquille  et 
résignée  à  cet  amer  sacrifice.  Les  femmes  ont  de  ces  courages 
qui  nous  font  rougir  ! 

Il  faut  avoir  franchi,  joyeux  outriste,  le  marche-pied  d'une 
diligence,  pour  comprendre  les  romans  d'angoisse  ou  de  bon- 
heur que  les  esprits  les  plus  indifférens  poursuivent  en  route. 
Les  objets  et  les  sites  les  plus  pittoresques  parviendraient 
difficilement  à  les  distraire.  La  route  que  parcourait  Olivier 
par  un  mois  assez  rigoureux  d'hiver  n'était  guère  fertile  en 
accidens  ou  en  coquetteries  de  paysage.  Ce  fut  donc  avec  un 


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œil  presque  éleinl  que  le  jeune  homme  obserTa  ces  trisles 
vallées  de  givre,  ces  terrains  semés  de  rigoles  tristement 
gonflées  par  les  pluies.  Bien  avant  Lille  et  Cambrai  ,  il  re- 
connut pourtant  avec  un  certain  amour  de  peintre  les  clo- 
chetons en  échiquier,  et  les  églises  aux  lourds  bourrelets 
d'ardoise.  Quelques  tons  de  verdure  fins  et  tristes  ,  quelques 
saules  mutilés ,  et  de  longues  avant-gardes  de  moulins  aux 
larges  ailes,  les  unes  ployées  au  repos  comme  les  voiles  d'un 
navire,  d'autres  animées  et  siftîantes;  puis  encore  quelques 
chariots  fort  bas  à  quatre  roues,  et  s'annonçant  dans  les  bourgs 
par  le  bruit  de  leurs  chaînettes;  des  circonvalîalions  et  des 
fossés  déplace  forte;  tout  ce  monotone  coup  d'œil  ne  pou- 
vait offrir  au  jeune  homme  qu'un  plus  long  sujet  de  médita- 
tions et  d'ennui.  Il  se  prenait  alors  à  regretter  sa  vie  parisienne, 
quelque  triste  et  pâle  qu'elle  eût  été.  Il  songeait  à  cet  avenir 
perdu,  à  sa  mère  ,  son  unique  joie  de  famille  et  de  bonheur. 
Dans  cette  grande  capitale  qu'il  délaissait,  Olivier  ne  regret- 
tait aucun  amour;  il  n'avait  laissé  à  Paris  d'autre  femme  triste 
que  sa  mère.  Pour  être  aimé  des  femmes,  il  faut  arriver  chez 
elles  la  joie  au  front,  et  des  phrases  roses  sur  les  lèvres.  Or 
la  tristesse  d'Olivier,  sa  sauvagerie,  et  le  poids  du  chagrin 
intime  qu'il  portait,  celte  stricte  probité  de  cœur,  et  cette 
insouciance  de  réputation  qui  allait  chez  lui  jusqu'au  dédain, 
n'étaient  pas  de  nature  à  l'avancer  près  des  femmes.  Les 
femmes  comprennent  rarement  ces  caractères,  ces  missions 
décolorées  dans  ce  grand  siècle  de  bruit.  Se  relever  au  mi- 
lieu de  ceux  qui  rampent ,  aspirer  les  fraîches  brises  ,  mar- 
cher pur  cl  le  front  haut ,  nétre  sali  par  aucun  contact  d'am- 
bition, passer  sans  flétrissure  et  sans  croix  d'honneur  à  Fa 
boutonnière  ,  dormir  libre  de  pensées  d'envie,  de  pensées 
basses  et  mauvaises  ,  se  contempler  enfin  soi-même  comme 
la  prairie  qui  se  mire  dans  l'eau  avec  son  luxe  de  sève  et  de 
fleurs,  c'est  là  une  >ie  intime  cl  noble,  mais  c'est  une  vie 
d'honnête  homme  qui  joue  son  jeu  sans  s'inquiéter  de  la  ga- 
lerie ,  une  vie  que  respectent  les  agaceries  des  femmes  et  la 
faveur  des  ministres.  Olivier,  ajant  vécu  de  celte  vie-là,  avait 
donc  encouru  l'oubli. 

Au  premier  coup  d'œil ,  l'aspect  de  laville  où  il  entrait  lui 
2  22 


254  REVUE  DE  PARIS, 

sembla  en  harmonie  avec  sa  tristesse.  Dans  celte  \illr»  ,  le» 
monumens  eux-mêmes  avaient  une  teinte  de  brouillard  et  de 
fumée.  A  compter  le  nombre  des  lanternes  de  gaz,  à  voir  les 
tabagies,  les  rues  sombres  etmontueuses,  il  se  crut  d'abord  dans 
quelque  quartier  de  Londres.  Comme  il  arrive  après  une  forte 
crise,  il  se  laissa  aller  bien  vile,  etàson  insu, à  ce  retentissement 
de  voix  et  de  carrefours.  En  vérité,  pour  un  homme  qui  parcourt 
la  Flandre  ,  lîruxelles  est  un  singulier  début.  C'est  une  ville 
anglo-française  au  milieu  de  ce  riche  pays  flamand  ,  de  ce 
pays  si  beau  que  ses  peintures  s'y  épanouissent  comme  des 
roses  !  Olivier ,  dont  les  rêves  d'artiste  avaient  deviné  ces 
gais  villages  aux  grandes  pelouses,  aux  maisons  peintes  ainsi 
qu'un  jouet  d'enfant,  maisons  dont  les  portes  vertes  rayon- 
nent au  soleil  avec  leurs  marteaux  de  cuivre  et  leurs  grandes 
dalles  lavées  ,  se  trouva  bien  triste  de  n'avoir  rien  vu  de  ces 
choses  avant  Bruxelles.  Cette  nature  heureuse  et  grasse,  opu- 
lente et  pauvre  à  la  fois,  l'eût  réjoui.  L'impression  des  objets 
extérieurs  agit  souvent  avec  tant  de  force  sur  la  pensée 
qu'elle  l'endort  et  la  maîtrise.  Olivier  n'éprouva  point  cet 
effet;  il  se  sentit  chagrin  à  la  seule  vue  de  Bruxelles.  Bruxelles 
lui  semblait  une  contre-épreuve  de  Paris.  Supposez  en  effet 
un  homme  doué  de  la  vue  bizarre  que  Joseph  Delorme  a 
donnée  à  son  héros  des  rayons  jaunes ,  puis  amenez-le  par 
la  main  jusque  dans  Bruxelles  :  tous  les  objets  se  réfléchiront 
cette  fois  à  sa  prunelle  avec  la  même  teinte,  de  manière  à 
rendre  ce  conte  fantastique  une  vérité.  Partout  l'uniformité 
d'un  reflet  et  d'une  couleur  unique  ,  partout  les  rayons  jau- 
nes de  ce  grand  centre  nommé  Paris.  La  contrefaçon  de  la 
librairie,  contre  laquelle  on  a  tonné  tant  de  fois,  est  la  plus 
mince  des  contrefaçons.  La  contrefaçon  de  la  douane  et  des 
places  fortes  vous  attend  à  la  frontière  ;  celle  de  l'armée,  de 
la  garde  nationale,  des  deux  chambres,  de  la  croix  d'honneur, 
et  des  arbres  de  la  liberté  à  l'intérieur  de  la  ville.  La  Seine 
elle-même,  cette  rivière  huileuse  dont  Paris  est  si  fier,  donne 
son  nom  dans  Bruxelles  à  un  petit  ruisseau  qui  s'écrit  Senne. 
La  contrefaçon  de  la  vie  anglaise  nommée  confortable  est 
une  mode.  Olivier  ne  s'en  plaignit  donc  pas  ,  malgré  les 
poêles,  le  thé  et  l'horrible  charbon  de  terre.  La  conirefaçon 


REVUE  DE  PARIS.  255 

de  la  langue  française  lui  sembla  plus  curieuse.  Il  vit  des 
ministres  qui  dans  la  même  phrase  se  disaient  sais-tu  et  sa- 
vez-vous;  plénipotentiaires  charmans  qui  ne  donnaient  pa* 
après  tout  de  plus  affreux  crocs-en-;ambe  à  la  langue  que 
ceux  de  noire  chambre  des  députés.  11  les  entendit  se  harce- 
ler mesquinement  à  la  tribune  pour  quelques  dépenses  bouf- 
fonnes, telles  que  les  florins  de  poste  de  M.  Lehon,  et  de» 
comptes  de  frais  de  courrier  qui  feraient  rougir  la  mesquine- 
rie d'un  maire  de  banlieue.  Il  trouva  partout  des  sociétés 
d'agriculture  et  de  beaux-arts,  des  sociétés  de  bienfaisance 
pour  les  provinces,  et  une  société  d'Apollon  qui  avait  M.  lu 
bourgmestre  de  Bruxelles  pour  président  honoraire.  11  était 
disposé  à  applaudir  à  la  découverte  de  ces  philantropique» 
institutions  ,  quand  il  se  souvint  de  l'inutilité  de  celles  do 
Paris,  nommées  conservatoires,  instituts,  académies.  A  peine 
arrivé,  il  retrouvait  le  monde  parisien  qu'il  fujait.lS'apoléou 
et  Mayeux  en  plâtre  le  poursuivaient  sous  la  vitre  grasse  de» 
boutiques.  Le  monument  belge  dédié  aux  martyrs  de  septem- 
bre n'était  guère  plus  avancé  que  celui  dédié  aux  martyrs  do 
juillet  par  le  préfet  de  Paris.  On  lui  fit  voir  la  rue  Yivienn« 
dans  la  Montagne  de  la  cour;  il  se  demandait,  au  nombre 
des  journaux  épars  dans  les  cafés,  s'il  n'était  pas  àTortoni. 
La  bière  de  Louvain  et  le  faro,  les  estaminets  et  les  tables 
d'hôtes  ne  lui  promettaient  que  des  jouissances  matérielles, 
une  vie  de  commis  marchand.  Qu'allait-il  faire  ,  pauvre  pein- 
tre ,  au  milieu  de  ce  monde  si  gourmé  et  si  positif?  Com- 
ment et  sous  quel  nom  s'annoncer  dans  cette  ^ille  où  des  gens 
déboutés  changent  leurs  noms,  sans  doute  afin  de  mettra 
leurs  spéculations  et  leurs  personnes  à  l'abri?  Olivier  pres- 
sentait déjà  la  défiance  de  cette  société  nouvelle  qu'il  allait 
voir,  celte  société  dontlennemi  le  plus  naturel  est  Vétranger. 
Son  mince  bagage  d'artiste  luicausait  autant  de  honte  quo 
la  malle  d'un  banqueroutier.  Il  lui  semblait  maintenant  qu'il 
était  pauvre,  que  chacun  devait  lui  demander  compte  de  sa 
vie.  Olivier  résolut  de  mettre  à  profit  son  talent  pour  la  pein- 
ture. Il  se  souvint  fort  à  propos  de  la  lettre  de  recommanda- 
tion que  lui  avait  donnée  sa  mère  ;  sans  doute  elle  allait  lui 
donner  accès  daub  quelque  bonne  maison.  Olivier  fut  trè^j- 


256  REVUE  DE  PARIS. 

surpris  de  lire  sur  Tadresse  :  A  JHf.  Vanderhoëk  ,  grainier 
du  roi. 

M.  Vanderhoëk  habitait  la  place  de  l'Hôtel-de-Ville.  Lo 
jeune  homme  ressentit  une  véritable  ivresse  d'artiste  en  tra- 
versant ce  magnifique  marché.  C'était  par  un  jour  de  brillant 
soleil  ;  les  maisons  à  sculptures  dorées,  dont  on  retrouve  en- 
core aujourd'hui  des  traces  dans  tant  de  villes  flamandes,  for- 
maient la  draperie  élégante  de  celte  grande  place,  où  tomba, 
le  I*^'  juin  1568,  la  tête  de  l'ami  de  d'Egmont,  laléte  du  comte 
de  ïîorn.  Les  ornemens  bizarres  de  ces  toits  en  escalier, 
les  vitres  innombrables  ,  les  balcons  aux  médaillons  sales  et 
empâtés  ,  la  grâce  des  lignes  et  le  fini  des  détails ,  tout  enfin 
conserve  encore  à  cette  grande  place  l'empreinte  de  la  fan- 
taisie espagnole.  La  ville  une  fois  endormie  et  la  lune  haute 
à  l'horizon,  ces  blanches  maisons  s'entourent  d'ombres  co- 
lossales ;  ces  bâlimens  et  ces  murs  géans ,  aux  mille  fenêtres 
semées  en  gouttières  sur  leurs  toits  d'ardoise,  se  voilent  de 
tristesse  et  de  souvenirs.  Olivier  remercia  le  hasard  du  choix 
de  ce  grand  quartier,  où  le  bruit  seul  devait  l'empêcher  d'être 
reconnu.  Là,  personne  sans  doute  ne  s'inquiéterait  de  sa  vie 
et  de  ce  qu'il  venait  chercher  dans  ce  misérable  pays  d'a- 
venturiers. Peut-être  d'ailleurs  se  répandrait-il  quelque 
charme  imprévu  sur  son  existence  uniforme  et  triste...  Il 
sourit  amèrement  à  celte  pensée  ;  car  il  était  de  ceux  chez  qui 
le  malheur  lue  les  croyances  :  il  avait  Irop  nouvellement 
souffert  pour  espérer! 

En  côtoyant  les  hautes  murailles  de  cette  grande  place, 
son  œil  s'arrêta,  comme  par  instinct,  sur  une  enseigne  peinte 
qui  représentait  le  bœuf  Apis.  Ce  bœuf  Apis,  fruit  de  l'ima- 
fination  flamande  de  quelque  artiste  en  ornemens  du  pays, 
était  enveloppé  d'un  immense  collier  de  graines  vertes  et 
rouges,  sur  lesquelles  il  semblait  marcher,  au  milieu  d'un 
parterre  de  jacinthes  de  Hollande  et  de  tulipes.  C'était  l'en- 
seigne de  ce  bon  M.  Yanderhoëk,  marchand  grainier  de  Sa 
Majesté.  Un  parfum  très-prononcé  d'horticulture  s'échappait 
t!e  la  porte  proprette  de  cette  maison,  à  laquelle  on  montait 
par  trois  degrés  de  pierre,  semés  de  sacs  et  d'arbustes.  Le 
commerce  de  M.  Vanderhoëk  s'annonçait  au  dehors  par  une 


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foule  de  graines  empaquetées,  de  giroflées  en  caisse  et  d'au- 
très  fleurs  d'agrément,  que  le  passant  distinguait  à  travers 
les  losanges  de  la  croisée.  On  lisait  sur  ces  sacs  mille  éti» 
quetles  différentes,  étalées  avec  faste  pour  la  plus  grande 
tentation  du  botaniste,  avec  des  noms  ininlelligibles ,  pour 
.  la  plupart ,  à  celui  qui  ne  s'est  point  égaré  sous  les  ombrages 
studieux  du  Jardin  des  Plantes.  C'étaient  le  rhododendrum 
pontique ,  Vhysope  htcolor,  le  némophyle phacéoïides,  Vononis 
on  bugrane  nutrix ,  Vornithogale  d^ Amérique  eiVorole  àpé- 
ta'es  jaunes.  Il  est  vrai  de  dire  qu'à  peine  entré  dans  l'établis- 
sement de  M.  Tanderhoëk,  le  désir  d'étudier  cette  science  cé- 
dait au  mal  de  tête  le  plus  invincible.  Les  tubéreuses  et  les 
violettes  vous  donnaient  un  véritable  vertige.  Le  gros  per- 
sonnage coiffé  d'une  casquette  de  loutre,  qui  présidait  alors 
ce  comptoir,  n'en  reçut  pas  moins  Olivier  avec  cette  dignité 
grotesque  qui  est  le  synonyme  de  la  bêtise  :  il  leva  ses  lunet- 
tes vertes  sur  son  front,  et  brossa  son  toupet  de  ses  deux 
mains,  enhorame  quisaitcequ'ilvaut.Quandle  jeune  homme 
lui  remit  la  lettre,  il  se  redressa  comme  une  cupidonne  bleue 
sur  sa  lige,  avec  une  coquetterie  orgueilleuse,  cherchant  à 
rassembler  quelques  phrases  semi-belges  et  semi-françaises , 
auxquelles  sa  prononciation  flamande  donnait  un  cachet  de 
nouveauté  pour  Olivier. 

«  Cela  est  vrai,  jeune  homme,  j*ai  connu  madame  votre 
mère ,  une  bien  brave  femme  ;  c'était  la  fleur  de  l'une  de  nos 
bonnes  maisons  de  Matines,  savez-vous?  une  giroflée  grecque 
pour  la  beauté.  Elle  est  veuve,  je  crois?  Oh I  ça,  c'est  vrai, 
elle  était  bien  jolie  ! 

—  Veuve,  dit  Olivier  en  regardant  son  interlocuteur  d'un 
air  triste.  Ce  seul  mot  lui  avait  rappelé  la  douloureuse  image 
de  sa  mère. 

C'est  bien  ;  Catherine  et  moi  nous  aurons  grand  soin  de 
TOUS.  Catherine,  qui  est  occupée  à  jouer  de  lamusiqueenhaut, 
va  avoir  fini  tout  de  suite.  Vous  attendrez  bien  un  peu?  Nos 
chambres  ne  sont  pas  aussi  grandes  que  celles  de  madame  vo- 
tre mère,  ça  je  ne  peux  pas  vous  donner.  Le  duc  de  chose ,  le 
duc  de attendez  :  comment  il  s'appelle  donc?  dit  le  bon- 
homme en  êg  grattant  le  front,  y  a  logé.  La  bonne  madame 
3  '  TA. 


253  REVDE  DE  PARIS, 

que  ça  faisait,  madame  Totre  mère!  Elle  a  pîissé,  du  temps 
des  émigrés,  chez  ma  défunte ,  jusqu'à  l'heure  où  M.  Dumont, 
votre  père,  l'a  mariée.  Attendez  :  comment  ce  qu'il  était  donc, 
monsieur  \otre  père?  Un  des  plus  beaux  farceurs  quelle  ait 
jamais  >us ,  disait  encore  ma  défunte  ,  Mm  -  Vanderhoëk.  Ah 
ça,  mais  vous  êtes  pâle  comme  une  digitale  blanche...  Est-ce 
que  vous  ne  vous  chauffez  pas  un  peu  ? 

Le  grainier  prit  en  sifflant  des  pincettes  d'acier,  avec  les- 
quelles il  attisa  son  feu  de  houille.  Cela  fait,  il  proposa  au 
jeune  homme  un  \erre  delambik  et  un  reste  de  fromage  de 
Hollande.  Olivier  refusa  modestement. 

—  Conçois-tu,  jeune  homme,  dit  l'honnêtegrainier,  la  bou- 
che pleine  (  il  employait ,  d'après  les  us  du  pays  ,  le  toi  et  le 
vous  dans  la  même  phrase  sans  aucune  distinction),  conceyea- 
vous  que  l'on  puisse  chasser  un  peuple  qui  a  de  si  bon  fro- 
mage? C'est  pourtant  là    le  fruit  des  révolutions.  Ils  pillent 

chaque  jour  depuis  votre  glorieuse sans  compter  qu'ils 

n'ont  rien  fait  en  faveur  des  arbres  à  fruit...  Aimez-vous  la 
botanique? 

—  J'avoue  mon  ignorance,  dit  Olivier.  Votre  boutique  me 
donnerait  presque  envie  de  l'apprendre. 

—  Et  vous  feriez  bien.  Nous  avons  un  comte  français  qui 
s'en  occupe  beaucoup,  un  bien  aimable  homme,  qui  nous  fait 
souvent  l'honneur  de  nous  visiler.  Est-ce  que  vous  le  con- 
naissez ?  C'est  le  comte  de  Bagnères. 

Ce  nom  m'est  étranger ,  dit  le  jeune  homme. 

La  conversation  fut  interrompue  en  ce  moment  par  l'arri 
vée  de  Catherine.  M"*"  Catherine  Vanderhoëk  salua  son  hôte 
nouveau  d'un  air  assuré.  C'était  une  fort  belle  fille  de  dix- 
neuf  ans  ,  parfaitement  blonde  et  pâle  comme  toutes  les  Fla- 
mandes. Elle  avait  la  coiffure  la  plus.haute  et  la  plus  ridicule 
qui  se  pût  imaginer.  Le  grainier  sourit  en  voyant  sa  fille  habil- 
lée ce  jour-là  comme  pour  une  procession.  En  parcourant  du 
regard  sa  robe  à  larges  raies  bleues,  son  petit  corsage  bombé, 
ses  souliers  hauts  et  ses  manches  à  mitaines  de  velours,  l'hon- 
nête M.  Vanderhoëk  s'applaudit  de  ce  trésor  de  fille,  sa  char- 
mante enfant ,  son  enfant  unique  I  Cathçrine  avait  les  joues 
délieatemenl  arrondies.  Elle  rachetait  parla  grâce  de  saper- 


REVUE  DE  PARIS.  259 

ionne  le  dëfa»t  d'une  taille  un  peu  trop  forte.  Ce  qui  man- 
quait à  celte  physionomie  de  jeune  fille,  c'était  l'animation; 
elle  avait  l'air  indolent  d'une  femme  de  harem.  Chez  Cathe 
rine,  ce  n'était  pas  calcul,  mais  plutôt  engourdissement.  Sans 
doute  que  la  jeune  fille  végétait  dans  cette  boutique;  l'air 
manquait  à  cette  fleur.  Rien  que  dans  cette  simple  entrevue, 
Tinslinct  parisien  d'Olivier  découvrit  en  elle  le  germe  de  tou- 
tes les  coquetteries  féminines ,  le  besoin  de  plaire,  le  désir  do 
briser  sa  chaîne.  Il  lui  parut  impossible  que  Catherine  no 
dépérît  pas  au  milieu  des  amaryllis.  Le  grainier  examina  lui- 
même  et  avec  l'attention  scrupuleuse  d'un  maître  de  céré- 
monies chaque  ruban  et  chaque  boucle  de  sa  fille.  Il  l'encou 
rageait  de  son  petit  œil  gris,  allumé  comme  un  charbon. 

—  Allons ,  Catherine  ,  songe  que  je  vais,  à  quatre  heures, 
au  jardin  botanique.  Tu  recevras  V  étranger,  pendant  cetemps, 
avec  gentillesse  :  c'est  moi ,  ton  papa ,  principal  mem  bre  delà 
société  d'horticulture  et  grainier  du  roi,  qui  le  veux.  Je  vous 
salue,  monsieur  Olivier;  il  y  a  aujourd'hui  grande  séance,  et 
je  ne  peux  pas  rester.  Catherine,  donne-moi  mes  boucles  d'ar- 
gent et  ma  canne. 

Le  grainier,  qui  n'avait  pas  encore  renoncé  aux  vieux 
usages,  sortit  donc,  vêtu  d'un  large  frac  brun,  dans  les  po- 
ches duquel  il  eût  pu  faire  tenir  deux  rhododendnun.  Olivier 
ne  douta  pas  que  la  recommandation  faite  par  le  père  Yan- 
derhoëk  à  sa  fille,  au  sujet  de  Vétranger,  ne  le  concernât.  Il 
prit  un  tabouret  et  s'assit  respectueusement  devant  le  comp- 
toir, où  Catherine  ,  la  jeune  fille  ,  trônait  en  reine.  D'abord 
il  ne  lui  dit  rien,  d'après  le  principe  de  tous  les  héros  de  ro- 
man, qui  s'adressent  à  la  corniche  et  à  la  voûte.  Il  suivit  de 
l'œil  les  longues  traverses  du  plafond,  les  casiers  remplis 
d'herbes  et  les  assorlimens  d'ognons  en  fleurs.  Calberiue  bro- 
dait au  tour  pendant  ce  temps ,  et  Olivier  frappait  en  mesure 
du  bout  des  doigts  le  ventre  en  plâtre  d'un  gros  petit  homme 
peinturluré  de  couleurs  tranchantes,  comme  tous  les  dieux 
lares  qui  se  trouvent  sur  les  comptoirs  de  Bruxelles.  De  temps 
à  autre  il  jetait  un  regard  furtif  à  Catherine,  comme  pour 
s'assurer  de  sa  bonne  fortune,  à  laquelle  il  ne  pouvait  croire, 
tant  ce  début  charmant  l'intimidait.  Pour  Olivier,  celte  Qi^- 


260  REVUE  DE  PARIS, 

ture  assoupie  de  jeune  fille  eut  bien  ^ite  un  «irrésistible  at- 
trait :  elle  était  conforme  à  ses  sympathies  d'organisation  et 
de  souffrance.  Voilà  une  pauvre  fille  bien  ennuyée,  se  dit-il; 
mais  je  parviendrai  peut-être  à  m'en  faire  aimer.  Alors  je  se- 
rai joyeux,  et  elle  ne  sera  plus  triste.  Ma  mère  m'a  souvent 
dit  que  les  mariages  étaient  écrits  dans  le  ciel.  Cela  serait 
drôle  si  j'épousais  la  fille  de  ce  M.  Vanderhoëk! 

Le  champ  des  rêves  est  vaste  à  vingt-cinq  ans.  Olivier  s'é- 
puisait donc  en  illusions.  De  son  côté,  la  fille  du  grainier, 
en  entamant  une  conversation  timide  avec  le  jeune  homme, 
en  lui  répondant  d'un  air  distrait  et  gêné ,  cherchait  peut-être 
à  sedissimuler  l'impression  exercée  sur  elle  par  cette  rencon- 
tre. Olivier  devait  trancher  du  premier  coup  sur  la  teinte 
monotone  de  sa  vie  déjeune  fille.  Bien  qu'il  fut  dépouillé  de 
sa  fortune,  Olivier  avait  encore  dans  sa  mise  un  parfum  d'é- 
légance et  de  suavité  charmante.  Son  habit  de  voyage  con- 
sistait dans  une  veste  de  velours  noir  qui  lui  donnait  l'air  d'uû 
chasseur  anglais;  ses  guêtres  en  cuir  d'Espagne,  son  fouet  de 
chasse  et  sa  petite  toque  complétaient  cet  ajustement  digne 
du  crayon  d'Halkins.  Le  jeune  homme  regardait  encore  Ca- 
therine, quand  un  équipage  ébranla  les  dalles  de  la  boutique, 
et,  à  sa  grande  surprise,  Olivier  en  vit  descendre  un  homme 
escorté  de  deux  domestiques.  Catherine  seleva  et  s'en  fut  elle- 
même  sur  le  pas  de  la  salle,  comme  pour  recevoir  plus  digne- 
ment cette  visite.  L'étranger,  d'un  air  galant,  la  reconduisit 
jusqu'au  comptoir. 

Olivier,  comme  malgré  lui,  éprouva  un  frémissement  de  ja- 
lousie  L'homme  qui  venait  d'entrer  avec  fracas  dans  cette 

boutique  avait  fait  sensation  dans  le  quartier.  Peut-être  était- 
on  en  droit  de  s'étonner  en  voyant  une  si  magnifique  voiture 
à  la  porte  du  grainier  du  roi  ;  car ,  malgré  son  titre,  les  mœurs 
de  M.  Vanderhoëk  étaient  fort  simples.  Il  n'avait  jamais  reçu 
ni  ministre  ni  grand  seigneur.  Le  coupé  du  personnage  était 
attelé  de  deux  grands  chevaux  bais  sanguins,  qui  laissaient 
battre  avec  orgueil  sur  leur  poitrail  des  martingales  chargées 
de  cuivre.  Aux  yeux  de  la  foule,  cet  équipage  devait  être  su- 
blime; mais  aux  regards  exercés  d'un  Parisien  tel  qu'Olivier, 
lo  mauvais  goût  et  l'éclat  du  faste  le  rendaient  presque  ridi- 


REVCE  DE  PARIS.  261 

cule.  Des  compas  d'argent  plaqué  formaient  les  cerceaux  de 
la  voiture;  les  panneaux  étaient  couverts  d'un  écusson  aussi 
riche  et  aussi  large  que  celui  de  certains  fiacres  de  Paris.  Le 
mélange  des  couleurs  rendait  cet  écusson  tellement  confus 
qu'il  devenait  impossible  à  un  généalogiste  d'expliquer  l'ar- 
bre héraldique  de  ce  blason,  surmonté  d'une  large  couronne 
de  comte.  Depuis  1830,1e  grainier  n'était  pas  en  grand  par- 
fum à  la  cour  pour  ses  opinions  :  on  le  soupçonnait  d'être 
orangiste.  Les  commentaires  ne  manquaient  donc  pas  sur 
celte  belle  visite. 

Olivier  ne  siuquiétait  en  rien  de  ces  bruits  du  dehors,  mais 
il  considérait  le  nouveau-venu  avec  une  attention  dont  il  ne 
pouvait  se  rendre  compte.  Le  pauvre  Olivier  se  trouvait  pres- 
que honteux  du  sentiment  secret  de  sa  misère  devant  ce  bril- 
lant tnonsietir.Ce  personnage,  après  quelques  propos  de  fade 
galanterie  adressés  à  Catherine,  s'était  moelleuseraenl  en- 
foncédansle  grand  fauteuil  àoreillèresde  l'excellentM.  Yan- 
derhoëk,  en  parcourant  avec  son  binocle  d'or  le  catalogue 
de  fleurs  et  de  plantes  d'agrément,  quise  trouvait  sur  le  comp- 
toir du  grainier.  C'était  un  homme  gras  comme  un  chanoine, 
pour  me  servir  de  l'expression  consacrée,  l'œil  limpide  el 
bleu,  les  mains  potelées  et  bordées  de  manchettes  d'un  blano 
parfait.  Sa  chair  n'était  aucunement  plissée,  mais  fraîche,  dé- 
licate ,  une  chair  d'Anglais.  Il  n'avait  au  front  aucune  de  ces 
rides  qui  font  présager  la  souffrance,  les  chagrins  intimes  et 
voilés.  La  quantité  de  bijoux  et  de  bagues  qu'il  portail,  lui 
donnait  peut-êlrel'air  d'un  marchand  de  chaînes,  mais  l'ordre 
de  la  légion-d'honneur  passé  en  losange  à  sa  seconde  bouton- 
nière, annonçait  plutôt  un  fonctionnaire  public  ou  un  géné- 
ral retiré.  Il  parlait  très-haut  et  avec  une  grande  volubilité. 
Sa  valeur  intrinsèque  perçait  dans  l'assurance  de  son  main- 
lien  ;  de  temps  à  autre,  et  comme  par  habitude,  il  faisait 
tinter  les  pièces  dor  contenues  dans  son  gousset.  La  pureté 
de  son  jabot  ne  le  disputait  qu'à  la  grâce  anglaise  de  son  frac, 
un  frac  noir  ,  ample  et  large  de  basques,  comme  ceux  qu'af- 
fectionnait M.  Canning.  Il  avait  au  moins  trois  gilets  apposés 
avec  méthode  les  uns  sur  les  autres,  de  manière  à  former 
un  véritable  arc-cn-ciel  avec  leurs  couleurs.  Ce  qui  complétait 


262  REVUE  DE  PARIS. 

ce  singulier  homme ,  c'était  un  parfum  de  locutions  parisien- 
nes de  l'ancien  régime  dont  il  embaumait  ses  phrases ,  avec 
la  coquetterie  surannée  d'un  marquis  de  la  Comédie-Fran- 
çaise ,  qui  se  barbouille  le  nez  de  tabac. 

Le  jour  baissait  quand  ce  personnage  entra.  En  mérité  et 
du  premier  coup,  il  formait  un  énergique  contraste  avec  Oli- 
vier: ce  jeune  homme  était  souffrant  et  malheureux;  le  comto 
de  Bagnères  était  riche  ,  épanoui,  dans  toute  la  force  de  l'âge. 
Les  cinquante  trois  ans  du  comte  ne  le  faisaient  pas  plus 
vieux  que  les  vingt-trois  ans  d'Olivier  ;  la  jeunesse  d'Olivier 
était  un  mensonge,  un  sol  maigre  et  sans  eau ,  comme  aurait 
dit  un  poète.  Olivier,  on  l'a  vu  déjà,  éprouva  lui-même  un 
pressentiment  jaloux ,  en  voyant  cet  homme  à  broderies  et  à 
belles  phrases,  droit  et  insolent  de  toute  la  puissance  de  sa 
richesse  et  de  son  rang  !  Le  pauvre  enfant  comprit  bien  vite 
l'énorme  distance  qui  le  séparait  de  ce  comte,  qu'il  jugea 
devoir  être  au  moins  un  millionnaire.  Le  comte  minaudait 
avec  la  fille  du  grainierde  l'air  d'un  Moncade  qui  ^i" encanaille. 
Il  prenait  l'aiguille  de  Catherine  et  brodait  devant  elleavec  la 
souplesse  d'un  chai.  Il  entonnait  des  airs  de  l'empire,  tels 
que  la  Victoire  et  à  nous,  ou  bien  encore  :  Enfant  chéri  des 
dames ,  avec  une  liberté  de  poitrine  qui  surprenait  Olivier. 
Catherine  était  loin  de  le  regarder  avec  amour,  mais  très- 
cerlainement  elle  le  recevait  avec  plaisir.  Ce  devait  être  un 
homme  amusant,  puisqu'il  savait  ainsi  chanter  et  broder. 
Olivier  enrageait  de  ne  pas  connaître  cet  homme.  Très-cer- 
tainement, il  ne  l'avait  rencontré  dans  aucun  cercle  parisien  , 
et  cependant  on  ne  parlait  que  de  lui  dans  les  salons  de 
Bruxelles!  Voilà  du  moins  ce  que  faisaient  pressentir  à  Oli- 
vier les  nombreuses  commandes  qu'inscrivaient  les  jolis 
doigts  de  Catherine  sous  la  dictée  nonchalante  du  comte. 

—  Un  dahlia  fleur  pourpre,  et  un  dracocéphale  de  Virginie 
pour  la  serre  de  Mme  E.  ;  un  zinnia  jaune  et  rouge  pour 
l'ambassadeur  du  Brésil;  une  pervenche  de  Madagascar,  fleur 
rose,  pour  moi.  Savez-vous  que  vous  êtes  charmante  au- 
jourd'hui? dit-il  à  Catherine.  Petite  masque  !  Je  suis  sûr  que 
le  papa  Vanderhoëk  vous  mariera   avant   la  un  de  l'année. 


REVUE  DE  PARIS.  263 

N'oubliez  pas  mes  amaranthes  tricolores,  et  prenei  aussi 
cette  bague-là  pour  vous  ! 

Olivier  considéra  en  silence  la  rougeur  de  Catherine  qui 
n'eut  pas  même  le  temps  de  remercier  le  comte,  il  élait  parti 
comme  un  trait.  Le  jeune  homme  la  complimenta  ironique- 
ment sur  son  cadeau. 

—  Voilà  ,  mademoiselle ,  un  grand  amateur  de  botanique , 
dit-il  à  Catherine  d'un  air  piqué.  L'œil  plein  de  bonté  de  la 
jeune  fille  lerassura.  Il  semblait  qu'elle  devinât  les  réflexions 
secrètes  du  jeune  homme.  Olivier  attribua  ce  mouvement  à 
la  pitié.  Son  père  lui  aura  dit  à  l'oreille  que  j'étais  pauvre! 
pensa-t-il ,  je  vais  être  à  la  charge  de  ces  gens-là  ! 

Quelques  jours  se  passèrent  sans  que  le  comte  revînt.  Oli- 
vier se  façonnait  déjà  à  sa  nouvelle  vie;  il  reprenait,  à  la 
lettre  ,  comme  une  plante  ,  et  le  grainier  s'en  applaudissait. 
—  Vois,  ma  fille,  dit-il  un  jour  à  Catherine,  M.  Olivier  est 
gaillard  comme  un  chevreuil ,  lui  qui  nous  est  venu  comm» 
une  citrouille  tardive!  Sais-tu  bien,  jeune  homme,  qu'on 
fait  des  cancans  sut  vous  dans  le  voisinage?  On  dit,  monsieur 
le  peintre,  que  vous  n'allez  au  spectacle  que  pour  croquer 
les  belles  dames?  Ces  farceurs  de  Français  nous  attrapent 
toutes  nos  cadettes.  Ils  ont  volé  notre  citadelle  d'Anvers  !  Ca, 
les  Belges  auraient  jm  faire  aussi  ! 

Ah  !  j'oubliais,  jeune  homme  :  j'ai  passé  à  la  poste  où  il 
n'y  a  point  de  lettres  pour  vous.  Après  tout,  fit  le  grainier 
avec  un /lum qu'il  affectionnait,  votre  mère  ne  peut  écrire 
tous  les  trois  jours! 

Olivier  s'attrista  de  ce  silence,  malgré  le  hum  du  grainier. 
Il  avait  écrit  à  sa  mère  longuement  et  tendrement.  Il  lui  avait 
expliqué  en  détail  ses  occupations  et  son  nouveau  genre  de 
vie.  «Je  commence,  bonne  mère,  lui  disait-il,  à  cix)ire  un  peu 
»  plus  en  moi-même.  J'ai  des  ressources  et  j'espère  trouver 
«  un  appui.  J'ai  été  voir  hier  l'atelier  de  Verboeckhoven ,  un 
»  jeune  peintre  flamand  qui  fait  à  merveille  les  animaux. 
»  C'est  une  singulière  ménagerie  que  la  sienne  I  Un  loup,  une 
»  chèvve  et  un  lionl  Cela  a  l'air  d'une  fable  de  La  Fontaine. 
»  Mais  ce  qui  n'en  est  pas  une,  c'est  qu'il  m'a  promis  de  me 
)j  pousser,  et  dès  demain,  je  commence  le  portrait  d'une  cora- 


264  REVUE  DE  PAFJS. 

»  tesse.  Je  te  dirai  que  j'aimerais  bien  mieux  l'envoyer  celui 
»  de  Catherine,  une  jolie  ûlle  qui  est  mon  hôtesse,  et  mettre 
»  au  bas  -.Madame  Olivier  Dumont.  Mais  celle  pauvre  fille  m'a 
»  l'air  d'être  encore  condamnée  pour  long-temps  au  parfum 
»  des  graines  et  des  tulipes.  Le  père  Yanderhoëk  m'a  fort 
»  bien  reçu.  J'attends  des  nouvelles  de  ta  santé  et  de  tes  affai- 
»  res  ;  ne  me  cache  rien  surtout,  et  songes,  etc.,  etc.  » 

Le  reste  de  la  lettre  était  rempli  des  protestations  filiales 
du  jeune  homme.  Quelques  jours  après,  Olivier  se  représenta 
vainement  à  la  poste;  il  n'y  avait  rien  pour  lui.  Cette  journée 
resta  dans  sa  mémoire  comme  le  cauchemar  d'un  rêve.  Il  cou- 
rut la  ville  en  insensé,  évitant  de  rentrer  chez  M.  Vanderhoëk 
qui  n'aurait  pas  manqué  de  l'ennuyer  encore  de  ses  excellen- 
tes excuses.  Le  soir  venu,  il  entra  machinalement  au  specta- 
cle. On  s'entretenait  beaucoup  au  balcon  d'un  pari  curieux 
qui  avait  eu  lieu  la  veille  entre  un  des  premiers  dandys  de  la 
ville  et  un  Anglais.  Ce  jeune  homme ,  qui  avait  gagné  à  l'in- 
sulaire 37,000  francs  en  divers  paris  aux  eaux  de  Spa,  lui  pro- 
posa noblement  une  revanche.  L'Anglais  accepta,  et  posa  en 
fait  qu'il  marcherait  toute  la  nuit  sans  s'arrêter,  dans  sa  cham- 
bre même.  Les  enjeux  arrêtés,  et  les  juges  du  champ  choisis, 
l'Anglais  qui  avait  pris  des  musiciens  pour  lui  jouer  des  airs 
toute  la  nuit ,  commença  à  se  promener  dans  la  chambre.  Il 
buvait  du  thé  toujours  en  marchant,  et  pendant  que  l'orches- 
tre allait.  Enfin ,  il  avait  gagné. 

On  causait  de  ce  pari  et  de  mille  autres  choses  encore, 
quand  un  chuchotement  général  circula  dans  la  salle:  c'était 
le  comte  de  Bagnères  qui  venait  à  la  comédie.  Dès  qu'il 
parut,  les  lorgnettes  des  femmes  se  braquèrent  toutes  sur 
lui  ;  il  était  devenu  le  point  de  mire  des  réflexions  et  des 
hypothèses.  Plusieurs  jeunes  gens  racontaient,  à  ce  balcon  , 
qu'il  avait  passé  cette  semaine  trois  nuits  au  bal ,  et  il  était 
aussi  frais  et  aussi  rosé  que  le  plus  brillant  d'entre  eux.  Cer- 
tainement ,  dans  celte  salle  flamande  ,  la  figure  du  comte  de 
Bagnères  élaitune  importation  visible,  unedenrée  parisienne. 
Il  avait  un  air  d'opulence  et  de  conquête  qui  donnait  envie  à 
la  plupart  de  ces  jeunes  hommes , lesquels  n'osaient  pas  même 
•e  livrer  envers  lui  à  la  moindre  supposition  injurieuse.  Le 


REVUE  DE  PARIS.  265 

comte  de  Bagnéres  ,  d'après  lesrenseignemens  que  recueillit 
Olivier , devait  être  un  homme  cuirassé  contre  l'examen,  un 
protée  qui  déconcertait  l'analyse.  Imaginez  que  dans  le  même 
soir  il  vous  parlait  bouffes  ,  littérature  ,  courtage  et  beaux- 
arts,  assaisonnant  le  tout  de  noms  propres,  depuis  ceux  des 
premiers  pairs  de  l'Irlande  jusqu'à  celui  du  ministre  le  mieux 
en  cour  à  Paris.  Il  vous  récitait  des  tirades  entières  de  Vol- 
taire ,  et  prétendait  écrire  des  sonates  pour  le  piano.  C'était 
une  de  ces  natures  souples  et  rompues  àtoutes  les  thèses;  les 
systèmes  et  les  hommes  passaient  par  ses  mains  comme  les 
boules  par  cellesdu  jongleur.  Il  étourdissait  et  fascinait.  Il  y 
a,  dans  Paris  et  dans  toutes  les  capitales  du  monde  ,  de  ces 
sortes  de  gens  qui  courent  les  eaux  ,  que  l'on  trouve  en  hiver 
au  balcon  de  l'Opéra,  au  printemps  à  Rome,  sur  la  voie  Ap- 
pienne,  et  l'été  à  Londres,  sur  les  dalles  dePicadilly.  Inter- 
rogez lamultitude  surla  vie  etla  position  de  ces  hommes,  elle 
se  taira  ;  leur  suisse  lui-même  serait  embarrassé  de  vous  la 
dire.  Leur  britska  ou  leur  calèche  demeure  perpétuellement 
sous  la  remise ,  prêt  et  ficelé  pour  le  départ,  avec  la  paire 
de  roues  supplémentaires  ,  en  cas  d'accidens  de  grande  route. 
Les  ordres  étrangers  ruissellent  ordinairement  sur  leur  frac. 
Ces  gens-là  sont  de  toutes  les  nations  ,  Espagnols  en  France , 
Français  en  Espagne,  Italiens  en  Russie.  Quelquefois  lise 
passe  un  laps  de  trois  ans  pendant  lesquels  ils  s'abîment  au 
fond  de  quelque  province ,  loin  des  capitales  et  du  monde  ; 
mais  bientôt  ils  se  ravisent;  ils  maîtrisent  tout,  même  le 
hasard:  vous  les  croviez engloutis,  et  les  voilà  qui  reparais- 
sent, en  plongeurs  acharnés,  au-dessus  du  gouffre.  Le  pri- 
vilège de  leur  existence  consiste  dans  ce  mot  :  illusion.  Ce 
sont  des  émigrés  d'un  nouveau  genre ,  dans  cette  Belgique 
encore  tiède  des  souvenirs  charmans  et  empommadés  des 
émigrés  de  Coblentz.  Quand  on  exige  d'eux  la  vérification 
de  leurs  titres  ,  ils  ont  une  réponse  pleine  et  péremptoire  : 
le  pistolet.  Vous  pouvez  les  croire  impudens  ou  vertueux , 
probes  ou  fripons;  mais  il  vous  est  défendu  de  le  leur  dire. 
Voilà  la  vie  de  ces  hommes,  de   ces  mystérieux  des  eaux, 
comme  on  les  nommequelquefois  tout  bas. En  les  observant, 
on  comprend  qu'ilsaient  dû  choisir  Bruxelles.  Bruxelles  a  des 
2  23 


266  REYUE  DE  PARIS, 

rues  larges  où  l'on  respire  tout  à  l'aise  ,  des  rues  tortueuses 
où  l'on  peut  aussi  se  cacher.  Bruxelles  est  proche  de  Paris, 
et  à  Bruxelles  on  ne  vous  demande  pas  compte  de  \  otre  mou- 
choir troué  ou  de  yos  deux  millions.  Que  yous  soyez  diplo- 
mate, escroc,  faux  dauphin,  mangeur  d'opium,  écrivain,  ven- 
deur de  sabres  d'Alger ,  journaliste  français  payé  à  gage  pour 
écrire  dans  les  journaux  belges  contre  la  France  ,  soyez  cer- 
tain que  votre  passe-port  est  inutile  :  les  franchises  du  sol  le 
veulent  ainsi.  Sans  doute  il  doit  y  avoir  pour  cette  indolente 
société  d'affreux  mécomptes,  pour  elle  qui  accepte  ainsi  sans 
douane  préalable  tous  les  visages  nouveaux.  Mais  cette  gale- 
rie d'acteurs  et  de  portraits  amuse  sa  paresse.  Il  faut  de  ces 
drames  à  son  apathie  flamande ,  et  ces  drames  ne  lui  man- 
quent pas.  Leurcommencement  fait  peu  d'effet  ;  leur  déuoù- 
ment  a  seul  de  l'éclat.  Olivier  qui,  en  d'autres  circonstances, 
eût  partagé  cette  indifférence  générale,  ne  pouvait  celte  fois 
s'y  livrera  l'égard  du  comte.  La  figure  de  cet  homme  réveil- 
lait en  lui  la  plus  sinistre  impression.  11  l'avait  trouvé  sur  sa 
route  dès  le  premier  jour;  Catherine  lui  parlait  aussi  trop 
souvent  de  lui  pour  qu'il  ne  le  détestât  pas  bientôt.  Quand  le 
comte  sortit  du  spectacle.  Oiivier  le  suivit  d'un  air  envieux 
et  triste.  En  arrivant  au  logis  du  grainier ,  et  quand  il  fut  re- 
monté dans  la  petite  chambre  qu'il  occupait ,  il  trouva 
M''"*  Yanderhoëk,  un  bougeoir  de  cuivre  à  la  main,  sur  l'es- 
calier. —  M.  le  comte  de  Bagnères  vous  prie  de  vous  rendre 
demain  chezlui,  dit  elle  au  jeune  homme. Mon  pèreluiaparld 
de  voire  talent  de  peintre,  et  il  veut  sans  doute  que  vous  fas- 
siez son  portrait. 

—  Pour  quelque  maîtresse?  pensa  Olivier.  Je  n'irai  pas, 
je  ne  suis  point  à  ses  ordres.  Il  n'avait  qu'à  me  prévenir 
d'ailleurs,  àm'en  parler.  Très-certainement  je  n'irai  pas. 

Mais  il  lui  devint  impossible  de  se  soustraire  à  cette  envie 
implacable  d'approcher  et  de  pénétrer  plus  profondément  cet 
homme;  il  se  fit  conduire  à  l'hôtel  du  comte  qui  demeurait  à 
deux  pas  du  Parc.  Olivier  le  trouva  à  déjeuner,  enveloppé 
d'une  robe  de  chambre  à  fleurs  :  il  cassait  sa  mouillette  avec 
la  grâce  d'un  incroyable  de  Carie  Vernef. 

—  Vous  vous  appelez  Olivier?  dit-il  au  jeune  homm«. 


REVUE  DE  PARIS.  267 

—  C'est,  je  crois,  le  nom  que  m'a  dit  M.  Vandcrhoëk. 

—  Olivier,  répondit-il  en  rougissant.  Il  tremblait  que  l'im- 
prudent grainier  auquel  il  avait  demandé  instamment  de  ne 
l'appeler  jamais  que  de  son  nom  de  baptême,  eût  trahi  ses  in- 
tentions. Mais  comme  la  lettre  écrite  par  sa  mère  àM.Yander- 
lioëkcontenaitlamêmerecommandation.ilsetrouvaitàl'abri. 

— Olivier,  reprit  le  comte  en  regardant  ses  pantoufles, 
c'est  par  Dieu  un  fort  joli  nom.  Et  nos  parens  ?  continua-t-il 
d'un  air  négligent. 

—  Je  n'ai  plus  que  ma  mère ,  ditle  peintre.  —  Puis ,  comme 
s'il  eût  été  pressé:  Monsieur  le  comte  veut-il  me  donner  une 
séance? 

Le  comte  de  Bagnères  sonna  un  domestique,  lequel  l'ar- 
rangea de  son  mieux  dans  son  fauteuil,  lui  passa  les  cheveux 
au  fer,  lui  mit  des  manchettes  blanches  et  une  cravate.  Ce 
mannequin  nouveau  une  fois  arrangé ,  Olivier  se  mit  à  l'œu- 
\re.  Le  comte  ouvrait  vingt  albums;  il  était  entouré  de  car- 
Ions  comme  un  homme  d'affaires.  Olivier  ne  s'expliquait  pas 
comment  la  main  lui  tremblait  en  poursuivant  le  vague  cro- 
quis de  CL'tte  figure;  il  ne  se  rendait  pas  compte  de  ce  frémis- 
sement et  de  cet  effroi.  En  étudiant  pour  ainsi  dire  à  la 
loupe  chaque  trait  du  comte  ,  il  s'étonnait  de  sa  facilité  à  les 
reproduire  comme  s'il  les  avait  entrevus  déjà.  Une  observa- 
lionqui  frappa  le  peintre,  ce  fut  la  teinte  étrange  des  cheveux 
de  son  modèle;  ils  étaient  d'un  noir  mort,  tué  par  les  pré- 
parations chimiques,  un  noir  de  travestissement.  Le  comte 
parcourait  encore  quelques  journaux  d'un  air  soucieux 
quand  Olivier  le  quitta;  il  marchait  toujours  eu  rêvant  à 
cette  figure,  quand,  à  la  rue  du  Pont-de-Fer,  son  œilrencontra 
sous  la  vitre  d'un  magasin  un  médaillon  de  moyenne  grandeur. 
Olivier  ne  l'envisagea  pas  plus  d'une  seconde;  il  venait  de 
reconnaître  le  médaillon  vendu  à  Paris  par  sa  mère.  Celte 
rencontre  l'indisposa;  il  n'avait  jamais  entrevu  ce  portrait 
sans  une  secrète  amertume.  Ce  portrait  était  pour  ainsi  dire 
le  livre  des  douleurs  intimes  de  sa  mère;  quand  elle  le  regar- 
dait, deslarmes  tombaient  de  ses  joues. 

—  De  qui  tenez-vous  ce  portrait?  demauda-t-il  au  marchand. 

—  D'une  femme  qui  me  l'a  cédé ,  reprit  celui-ci.  C'est  une 


268  REVUE  DE  PARIS. 

drôle  d'histoire  !  conliniia  le  marchand  qui  ne  se  rappela  pas 
les  traits  d'Oliyier;  cette  femme  avait  besoin  d'argent,  ellemo 
l'a  Tendu  pour  payer  les  dettes  de  son  amant. 

Le  jeune  homme  allait  s'emporter  en  entendant  un  aussi 
injurieux  mensonge,  quand  il  reconnut  la  figure  du  brocan- 
teur russe.  Il  fil  valoir  près  de  lui  sa  qualité  d'artiste ,  et  paya 
ce  portraitd'un  prix  fort  mince,  du  prix  qu'il  valait,  m'em- 
porla  chez  lui,  radieux  et  triomphant.  La  nuit  était  venue ,  et 
Catherine  avait  allumé  la  lampe  de  la  chambre  d'Olivier.  Le 
jeune  homme  s'épuisait  en  conjectures  vaines  sur  celte  figure 
inconnue...  Ilavaitdéveloppé  sur  une  table  ses  crayons  etses 
pinceaux.  Soudain  ,  et  en  voulant  passer  une  teinte  sur  les 
cheveux  détériorés  de  ce  portrait,  cheveux  jadis  blonds,  il 
se  trompa,  et  les  couvrit  par  mégarde  d'un  ton  de  bistre... 
Cette  nouvelle  couleur  pensa  le  faire  crier  de  surprise... 
car  avec  ses  cheveux  noirs  l'original  du  portrait  ressemblait 
entièrement  au  comte  deBagnères! 

Et  le  jeune  homme  haletant  rapprocha  dans  sa  stupeur  ces 
deux  visages,  l'un  soigneusement  fini,  c'était  le  médaillon 
vendu;  l'autre  seulement  ébauché,  c'était  son  esquisse  du 
comte  faite  le  malin.  Ces  deux  hommesn'en  formaient  qu'un! 

Pour  comprendre  en  même  temps  la  rage  secrète  d'Oli- 
vier ,  il  faut  se  souvenir  de  l'influence  fatidique  de  cette 
peinture.  La  chaos  de  ses  soupçons  commençait  donc  à  se 
débrouiller  :  c'était  bien  le  visage  de  l'homme  qui  avait  pesé 
sur  les  jours  douloureux  de  sa  m.ère,  l'homme  de  la  voilure 
qui  avait  causé  son  évanouissement.  Olivier  alla  plus  loin ,  et 
cette  fois  sa  découverte  fui  terrible  !  Un  procureur  du  roi  qui 
cherche  un  coupable  aurait  moins  frémi  qu'Olivier  en  recon- 
naissant encore  dans  celle  figure  ,  pour  dernier  trait  de  lu- 
mière, le  fantôme  inexplicable  de  la  fenêtre,  l'homme  de 
cette  luUe  nocturne  dans  le  jardin,  l'homme  enfin  dont  lo 
souvenir  demeurait  ardent  comme  un  fer  rouge  au  cœur  d'O- 
livier. Tout  allait  donc  seconder  enfin  sa  haine  !  Ce  rival  sé- 
duisant, qu'il  craignait  encore  le  malin,  était  le  héros  do 
quelque  secrète  infamie.  Olivier  conçut  dès  lors  le  projet  do 
le  démasquer ,  de  se  venger  sur  lui ,  et  d'un  seul  coup,  do 
tous  les  tourmens  et  de  toutes  les  anxiétés  de  sa  mère.  Il 


I 


REVUE  DE  PARIS.  269 

saurait  enfin  pourquoi  elle  avait  protégé  la  fuite  de  cet 
homme  qui  ne  lui  avait  pas  raème  dit  merci  !  Pourquoi  ce 
comte  de  Bagnèrcs  brillant  et  doré,  avait  été  celle  nuit  nu 
fuyard  pâle  et  honteux  ?  Il  voulait  jouir  de  celte  vengeance 
devant  Catherine,  il  assassinerait  cet  homme  de  questions  ;  et 
au  besoin  même  il  aurait  recours  àl'épée.  Olivier  ne  dor- 
mit pas  de  joie  et  de  bonheur  ce  soir-là  ;  il  allait  se  venger  et 
venger  sa  mère! 

Le  lendemain ,  de  fort  bonne  heure ,  il  avait  pris  son  parti. 
Il  voulait  dénoncer  cet  homme,  le  flétrir  tout  haut  du  nom 
de  banqueroutier,  le  démasquer  à  ses  risques  et  périls;  il 
.illa  trouver  la  police  de  Bruxelles.  La  police  de  Bruxelles 
est  toute  flamande,  une  bonne  police  qui  abandonne  la  ville 
aux  voleurs,  une  police  qui  dort  dans  son  bonnet  de  bourg- 
mestre. C'est  la  police  de  Bruxelles  qui  regarde  ,  en  se  croi- 
sant les  bras,  les  pillages  du  peuple  pendant  le  jour,  et  qui 
livre  ensuite  le  peuple  aux  voleurs  ,  après  minuit ,  dans  ses 
rues.  Le  prince  de  Ligne  a  fait  à  celte  police  la  plus  spiri- 
tuelle des  insulles.  On  avait  enlevé  son  argenterie,  el  il  porta 
plainte  ;  les  tribunaux  renvoyèrent  les  auteurs  du  vol  absous. 
Le  gouvernement  voulut  rendre  alors  au  prince  de  Ligne  sa 
vaisselle:  «Gardez  tout,  dit-il;  puisque  vous  les  avez  ab- 
sous, c'est  que  probablement  la  vaisselle  était  à  eux.  » 

—  Ceci  ne  nous  regarde  en  rier,  répondit  un  chef  à  Olivier. 
D'ailleurs,  que  nous  importe  l'arrestation  de  voire  homme 
de  Paris?  Nous  avons,  mon  cher  monsieur,  bien  assez  de 
nos  écrivains  d'opposition  !  Ce  n'est  pas  avec  25,000  francs 
qu'on  vous  fera  du  Fouché.  Or  nous  n'avons,  monsieur  ,  que 
50,000  francs  pour  la  police  entière  du  royaume  (1).  Adres- 
sez-vous à  monsieur  le  bourgmestre  ! 

Le  jeune  peintre  ayant  laissé  une  plainte  écrite,  entra  chez 
lui  plus  sombre  que  jamais.  Depuis  quelque  temps  ,  je  crois 
l'avoir  dit,  il  ne  recevait  aucune  nouvelle  de  sa  mère;  cette 
lacune  ,  qu'il  ne  pouvait  s'expliquer,  mettait  le  comble  à  son 
chagrin.  Toutefois  il  rentra  fier  chez  le  grainier,  en  songeant 
que  lui  seul ,  dans  celte  maison,  avait  le  secret  du  comte.  Le 

(i)   Hisloiiqiie. 

2  23. 


270  REVUE  DE  PARIS. 

com(e  de  Bagnères  n'était  pour  le  jeune  homme  qu'uiihon (eux 
banqueroutier!  Olivier  le  voyait  toujours  le  pied  sur  la  treille 
de  sa  cour,  les  cheveux  en  désordre  et  la  prière  sur  les  lèvres. 
Il  le  voyait  rampant  comme  un  criminel  devant  son  juge. 
Quelques  jours  se  passèrent,  pendant  lesquels  Olivier  compla 
sur  Tarrestalion  du  comte.  Sans  doute ,  se  disait  le  jeune 
homme ,  on  est  aux  aguets,  et  l'on  a  l'œil  sur  ce  parvenu.  La 
police  m'a  dit  ce  qu'elle  dit  toujours;  mais  son  bras  vengeur 
est  là!  Hélas  !  le  pauvre  jeune  homme  se  faisait  à  lui-même 
des  phrases  d'avocat  du  roi;  il  ignorailquela  loi  d'extradition 
n'était  pas  encore  promulguée;  il  n'osait  d'ailleurs  attaquer 
lui-même ,  comme  un  voleur  de  grand  chemin ,  un  homme 
lié  à  des  intérêts  si  chers,  un  homme  dont  sa  mère  avait  pro- 
tégé la  fuite.  Quand  il  en  parlait  en  termes  vagues  à  la  fille 
du  grainier ,  il  s'étonnait  de  trouver  dans  Catherine  une 
sympathie  étrange  pour  cet  homme,  un  amour  de  fascina- 
lion.  Catherine  excusait  toujours  le  comte  aux  yeux  du  pein- 
tre. Le  comte  était  un  seigneur  de  manières  charmantes  ,  un 
gaillard  très-farce,  disait  le  père  Vanderhoëk;  l'apathie  de 
Catherine  s'accommodait  plus  volontiers  des  saillies  et  des 
contes  plaisans  de  M.  de  Bagnères,  que  de  la  préoccupation 
d'Olivier.  Les  longues  soirées  d'hiver  portaient  leur  fruit , 
la  petite  aimait  le  comte;  elle  lui  avait  entendu  dire  tant  de 
belles  choses;  il  avait  été  pour  elle  prévenant  à  l'égal  des 
vieillards  rusés  de  comédie;  il  lui  apportait  chaque  jour  des 
chaînes,  des  perles  de  prix.  Olivier,  à  côté  de  lui,  n'était  qu'un 
jeune  homme  sans  jeunesse  ;  Olivier  était  le  vieillard  ,  lui 
qui  ne  riait  jamais.  Peut-être  d'ailleurs  existe-t-il  dans  l'orga- 
nisation des  femmes  d'inexplicables  mystères  de  choix  et  de 
cœur.  Il  y  a  des  filles  de  dix-neuf  ans  qui  préfèrent  le  bras 
d'un  sexagénaire  aux  baisers  ardens  d'un  jeune  homme.  Oli- 
vier souffrit  moins  pourtant  de  ce  dédain  oublieux  de  la 
belle  Catherine;  maintenant  il  pouvait  y  mettre  un  terme  ,  il 
pouvait  reconquérir  cet  amour  dès  qu'il  le  voudrait? 

Au  sujet  de  cette  pauvre  fille,  nom  sous  lequel  Olivier 
désignait  Catherine  dans  une  lettre  à  sa  mère,  nom  qu'il  lui 
donnait  sans  doute,  en  raison  de  l'ennui  de  son  commerce, 
lejeune  homme  ignorait  une  particularité  secrète:  elle  possé- 


REVUE  DE  PARIS.  271 

dailun  million.  Ceux  qui  auraient  vu  Calherine,  au  grand  ma- 
lin, ou\iantlesYoletsdelabouliquedugrainier,époussetantles 
sacs  de  crin  du  bonhomme  ,  et  rangeant  ses  jonquilles  avec 
une  sorte  d'amour,  n'auraient  certes  pas  soupçonné  une 
héritière  dans  la  modeste  jeune  tille.  Le  père  Yanderhoëk 
avait  eu  grand  soin  lui-même  de  cachera  Calherine  sa  fortune; 
il  rélevait ,  disait-il  à  quelques  intimes  ,  comme  une  iris  en 
serre  chaude.  Seulement,  de  temps  à  autre  ,  les  petits  yeux 
du  grainier  du  roi  s'animaient ,  et  il  s'écriait  en  pirouettant  : 
Je  veux  que  Catherine  soit  comtesse  !  elle  épousera  un  offi- 
cier des  guides  ou  un  lancier! 

Un  jour  que  31.  Yanderhoëk  ,  établi  dans  son  fauteuil ,  se 
livrait  à  ses  paternelles  réflexions ,  le  comte  de  Bagnères 
entra.  Il  y  avait  bien  huit  jours  que  le  digne  grainier  n'avait 
entrevu  le  comte.  Celui-ci ,  après  lui  voir  pris  amicalement 
les  deux  mains,  et  les  avoir  croisées,  en  signe  d'attention, 
sur  l'abdomen  du  marchand ,  baissa  la  yoix  d'un  air  mysté- 
rieux pour  lui  dire  : 

—  Nous  sommes  seuls  .  papa  Yanderhoëk  ? 

Le  grainier  fit  alors  un  signe  d'assentiment,  non  sans  re- 
garder une  petite  porte  par  laquelle  il  venait  de  sortir ,  et 
qui  conduisait  à  son  cabinet  d'études.  Elle  était  encore  échan- 
crée  par  une  gerbe  de  lumière. 

—  Je  travaillais  dans  mon  lahorindum,  dit  le  grainier  d'un 
air  important  ;  mais  parlez  ,  monsieur  le  comte. 

Papa  Yanderhoëk,  reprit  M.  de  Bagnères,  il  ne  s'agit  pas  ici 
derenoncules  ou  de  tulipes  simples;  l'affaire  mérite  attention. 
Yous  savez  si,  dans  le  peu  de  rapports  que  nous  avons  eu  tous 
deux  ,  la  probité  la  plus  sévère  n'a  pas  été  la  base  de  ma  con- 
duite. C'est  dans  le  sang  des  Bagnères,  ces  choses-là!  On 
voit  un  homme  de  cœur,  un  botaniste  distingué,  que  la  foulo 
appelle  flfmmeer  du  roi,  mais  qui  est  digne  de  figurer  à  l'Institut 
deFrance,etron  se  dit:  Pourquoi  ne  figurerait-il  pas  à  l'Insti- 
tut! Goûtez  un  peu  ce  raisonnement-là.  Que  vous  manque-t- 
il  pourélre  un  parfait  académicien!  Yous  savez  le  nom  du 
Tilhonia  tagetiflo  et  celui  du  Lupin  varié.  Vous  avez  fourni 
des  graines  à  Son  Altesse  le  prince  d'Orange,  et  la  force  des 
circonstances  vous  oblige  encore  d'en  fournira  Sa  Majesté  le 


272  REVUE  DE  PARIS 

roi  Léopold.  Vous  êtes  honnête  homme  et  de  la  garde  civi- 
que de  Bruxelles.  A  coup  sûr,  yoilà  des  litres;  mais  il  vous 
manque  une  exploitation.  Il  vous  manque  l'idée,  l'idée  mère!! 
Ecoulez,  papa  Yanderhoëk.  Je  veux  bien  vous  la  donner,  moi, 
cette  idée.  Il  n'y  a  que  nous  deux,  dans  toute  l'Europe,  qui 
puissions  d'abord  faire  le  coup.  Une  partie  de  la  province  de 
Virginie  m'appartient.  Voulez-vous  du  tabac  de  Virginie! 
(Ici  le  comte  entr'ouvrit  sa  boîte.)  Eh  bien  !  là-dessus  je  greffe 
mon  plan  ;  vous  avez  quelques  capitaux,  je  respecte  vos  se- 
crets. Chacun  est  libre  de  montrer  ou  dévoiler  ses  capitaux. 
De  plus  ,  papa  ,  vous  avez  des  graines  en  bloc.  Eh  bien!  je 
vous  propose,  dans  le  seul  but  de  l'art,  et  comme  exploita- 
tion agricole  des  plus  nouvelles,  de  fondre  vos  graines  avec 
mes  terrains  ,  d'ensemencer  celles-ci  à  l'aide  de  celles-là  ! 
Le  grainier  sourit. 

—  C'est  comme  si  je  vous  proposais,  cher  papa  Vander- 
hoëk,  de  planter  de  la  manne  de  la  Chine  en  Chine  même. 
Songez  un  peu  à  ce  terrain-là!  Un  sol  admirable,  un  sol  tiède, 
chauffé  au  bain-marie  ,  pour  ainsi  dire ,  et  dans  lequel  pous- 
seront des  gesses  odorantes  ,  des  lins  vivaces ,  des  pieds 
d'alouette,  des  résédas  d'Egypte  et  des  nigelles  de  Damas! 
A  votre  retour ,  je  vous  compose  un  mémoire  pour  l'Acadé- 
mie des  sciences,  sur  le  psorasea  bitumineux.  Vous  quittez 
Bruxelles  avec  moi,  cette  Bruxelles  où  vous  baissez...  parce 
qu'on  accuse  votre  opinion,  vous  ancien  grainier  de  l'ancien 
gouvernement!  Mes  nègres  de  Virginie  vous  portent  à  bras; 
vous  êtes  le  La  Fayette  de  la  capucine!  Et  moi,  continua-t-il, 
moi,  je  suis  l'esclave  à  côté  du  char  de  triomphe;  je  vous 
rappelle  seulement  que  vous  êtes  homme...  et  grainier  du  roi! 
Cela  vous  va-t-il  !  papa  Vanderhoëk? 

—  Je  vous  remercie,  disait  le  grainier,  je  vous  remercie, 
monsieur  le  comte;  assurément  l'idée  est  fort  belle...  Mais 
j'admire  ici  les  similitudes  d'esprits.  J'ai  là  quelqu'un,  dans  ce 
cabinet,  qui  m'a  fait  une  proposition  semblable.  C'est  un 
planteur  américain,  avec  lequel  je  veux  vous  aboucher,  si 
cela  ne  vous  répugne  pas.  II  a  de  fort  bonnes  manières,  etjo 
le  crois  versé  dans  la  partie. 

Le  comte  de  Bagnères  avait  sans  doute  alors  d'excellentes 


REVUE  DE  PARIS.  273 

raisons  pour  redouter  un  véritable  savant  d'Amérique;  mais 
il  n'osa  tirer  le  grainier  par  la  basque  de  son  habit.  Le  bon- 
homme s'en  fut  ouvrir  la  porte  du  cabinet,  en  se  frottant 
les  mains  d'un  air  de  prince.  Il  se  voyait  déjà,  peut-être, 
ensemençant  ses  graines  sur  le  sol  du  comte,  et  roi  d'une  co- 
lonie. 

—  Je  vous  laisse,  dit-il;  nous  reparlerons  de  cela.  Mes- 
sieurs. En  même  temps  il  les  reconduisit  sur  le  pas  de  la 
boutique. 

Lorsque  le  planteur  américain  et  le  comte  se  trouvèrent 
en  présence ,  ce  dernier  ,  prolîlant  du  bec  de  gaz  apposé  près 
de  l'enseigne  du  marchand  ,  reconnut  le  personnage, 

—  Monsieur  le  planteur  ,  dil-ii ,  vous  m'avez  tout  l'air 
d'un  gentilhomme  appartenant  à  la  maison  des  Raimbert? 

—  Monsieur  le  comte  de  Bagnères,  autrefois  Dumont ,  ré- 
pondit V Américain, ÎQ  ne  chercherai  point  à  me  justifier  de 
ma  conduite.  C'est  bien  moi,  je  ne  le  nierai  pas  ;  moi,  Raim- 
bert, qui  vous  ai  donné  la  chasse,  et  cela  pendant  que  vous 
dansiez  eu  gants  jaunes...  Lorsqu'il  vous  vint  à  l'idée  de  si- 
muler ces  créances  maudites  ,  dont  vous  m'avez  fait  attendre 
si  long-temps  ma  part ,  je  trouvai  bouffon  de  vous  laisser  là 
et  de  revenir  ici.  J'aimela  Belgique,  moi!  Je  conviens,  ajouta 
Raimbert,  du  côté  fâcheux  de  la  plaisanterie...  Mais  aussi  , 
mon  cher  Pylade,  pourquoi  ne  confier  que  trente  mille  francs 
à  ma  loyauté?  N'aviez-vous  pas  la  contre-lettre?  Mais  comme, 
grâce  au  ciel,  j'espère  bien  entamer  d'autres  affaires  avec 
vous,  je  vous  rends,  à  celte  heure  ,  votre  moitié  intacte  des 
quinze  mille  francs... 

Il  fit  mine  d'entr'ouvrir  majestueusement  son  porte- 
feuille... Le  comte  ,  par  un  geste  grotesquement  génércui, 
l'en  empêcha. 

—  Allons  donc,  lui  dit-il  en  l'attirant  avec  une  politesse 
charmante  ;  allons  donc  ,  mon  cher  ami ,  ne  parlons  plus  de 
cela;  j'ai  bien  autre  chose  à  vous  proposer.  Et  d'abord, 
combien  veux-tu  1  (  Le  comte  en  était  venu  au  tutoiement.  ) 

—  J'aimerais  assez  cent  mille  francs,  dit  Raimbert.  Cent 
mille  francs  à  gagner  I  cela  m'irait.  J'aime  les  affaires  en 
grand.  Tes  projets  sur  le  grainier  sont  licites? 


274  REyUE  DE  PARIS. 

—  Licites,  dit  le  coDite  ;  mais  il  me  semble  que  ,  pour  un 
planteur  américain,  tu  as  bien  de  l'ambition. 

Le  bonhomme  a  un  million  ,  je  le  sais.  Nous  opérons  sur 
un  million.  Je  \eux  donc  mes  cent  mille  francs. 

—  Tu  promets  de  me  seconder? 

—  Je  serai  l'homme  de  la  chose.  En  tout  et  pour  tout, 
comme  à  la  loge  maçonnique  du  G.*.  0.'.,  où  je  Tiens  d'être 
reçu  rose-croix.  Mais  que  Yeux-tu  faire,  ensemenceur'i 

—  Mon  ami  Raimbert,  dit  le  comte  en  s'asseyant  sur  la 
marche  même  d'un  perron  qui  formait  l'angle  de  la  rue  où 
ils  causaient,  je  me  fais  Tieux  et  cassé.  Te  rappelles-tu  le 
temps  où  je  dansais  chez  la  citoyenne  Tallien?  et  me  yois-tu, 
plus  tard,  aux  petits-soupers  de  Cambacérès  ?  J'étaisloin  alors, 
tu  le  sais,  de  songer  à  m'établir.  Je  pris  une  femme  qui  m'en- 
nuya, une  véritable  bégueule,  une  fille  noble  qui  ne  compre- 
nait rien  à  son  mari  !  J'étais  né  avec  la  bosse  du  million  !  Tâte 
mon  crâne,  à  gauche  ;  elle  est  là,  Raimbert  !  D'un  autre  côté, 
j'avais  en  amour  le  yin  et  les  femmes  ;  j'étais,  tu  ne  l'ignores 
pas  ,  perdu  de  dettes  à  yingt  ans.  Dans  ce  monde,  où  il  faut 
avoir  les  pieds  chauds  ,  j'ai  donc  réussi  bien  vite  ,  parce  que 
je  l'ai  voulu.  Vouloir,  Raimbert,  c'est  la  vie  !  Donc,  j'ai  réflé- 
chi, et  je  me  suis  dit  :  Puisque  je  puis  faire  mon  bonheur  par 
des  vices  qui  me  sont  naturels  ,  que  j'ai  acquis  sans  travail  et 
que  je  conserve  sans  effort;  que  ces  vices,  d'ailleurs,  cadrent 
parfaitement  avec  les  mœurs  de  mon  temps  et  sont  du  goût 
de  mes  amis,  j'y  tiens  et  je  m'y  cramponne,  à  ces  chers  vices. 
J'ai  donc  usé  de  toute  celle  énergie-là.  J'ai  mené  d'abord  la 
vie  du  directoire,  tu  le  sais  ,  la  vie  qui  commence  à  minuit  et 
près  des  tapis  verts  où  l'or  flamboie;  la  vie  des  munitionuaires 
qui  rongeaient  l'armée  ,  et  qui  n'avaient  pas  même  besoin 
d'être  hypocrites  :  tant  cela  était  démode.  J'ai  pratiqué  avec 
toi,  en  mille  circonstances,  la  science  de  Y  alibi.  Aux  eaux  do 
Bagnères,  comte  de  Spa  ;  à  celles  deSpa,  comte  de  Bagnéres. 
Je  dois  à  ta  perspicacité  philosophique  la  progression  ascen- 
dante de  ma  vie.  Tu  m'as  fait  voir,  Raimbert,  que  nous  autres, 
gens  ruinés,  nous  pouvions  fort  bien  encore  tenir  le  monde 
avec  trois  étapes  :  la  Belgique,  où  nous  prenons  l'argent  des 
dupes  ;  l'Angleterre ,  où  nous  l'exploitons  ;  et  l'Amérique 


REVUE  DE  PARIS.  275 

enfin ,  où  nous  finissons  par  le  manger.  Je  t'avouerai  que  , 
pour  la  Iroisiènie  fois,  j'ensuis  revenu  à  là  Belgique,  première 
étape.  La  Belgique  a  du  charme  pour  un  vieux  Macédonien 
comme  moi;  elle  a  des  dots  de  satrape.  Le  papa  Yanderhoëk 
est  un  trésor ,  une  graine  de  niais  délicieuse.  De  son  côté  ,  je 
crois  que  je  ne  suis  pas  indifférent  à  la  petite  ;  c'est  un  oiseau 
que  je  tiens  en  cage  ,  Raimbert.  Tu  ne  comprends  pas  ?  Je  te 
paie  sur  ma  dot.  Oh  I  ne  crains  rien,  continua  Dumont;  les 
écritures  seront  franches  ,  je  n'ai  qu'un  mot  à  dire,  et  le  père 
me  la  donne.  Quanta  mon  nom,  j'ai  là-dessus  mon  dossier 
en  règle.  Toi,  de  ton  côté,  presse  leasemençage  des  graines. 
Adieu,  monsieur  le  planteur  d'Amérique  ! 

—  Au  revoir,  comte  de  Bagnères  ! 

Pendant  que  ces  deux  hommes  échangent  encore ,  en  se 
quittant,  quelques  signes  d'intelligence,  l'obscurité  de  la 
nuit  a  enveloppé  la  place  de  l'Hotel-de-Tille  ;  on  ne  voit 
guère ,  par  les  rues  ,  que  quelques  femmes  encapuchonnées 
de  leur  faille ,  qui  regagnent  au  pas  de  course  leurs  portes 
vertes.  Une  seule  vitre  est  éclairée  sur  la  grande  place  ,  c'est 
celle  d'Olivier.  Enfin  le  jeune  homme  a  reçu  une  lettre  de  sa 
mère  1  II  tient  entre  ses  doigts  ces  caractères  chéris ,  à  demi 
effacés  sous  des  larmes.  C'est  Catherine  elle-même  qui  vient 
de  la  lui  donner  ,  cette  lettre  ;  elle  était  adressée  sous  un  pli 
à  M.  Yanderhoëk.  Le  secret  terrible  qu'y  devait  lire  Olivier 
semble  déjà  tout  empreint  sur  son  visage.  Sa  respiration 
était  pressée  quand  il  en  brisa  le  cachet.  Cette  missive  était 
de  deux  écritures  très-distinctes  :  l'une  effacée  ,  tremblante, 
l'autre  ferme  ,  et  contenue  dans  un  mince  poslscriptum. 

De  rAbbaje-au-Bols  ,  17  septembre. 

«  C'est  le  récrire  bien  tard  ,  mon  cher  Olivier,  te  récrire 
»  du  fond  d'une  retraite  dans  laquelle  tu  ne  croyais  pas  me 
»  voir  confinée.  Depuissix  jours  ,  je  suis  morte  au  monde, 
»  moi  qui  n'yaipas  du  reste  vécu  plus  desivans,  c'est-à-dire 
»  pendant  mon  mariage.  Je  trouve  ici  un  parfum  de  dou- 
»  ceur  et  de  repos  qui  peut-être  rendra  la  force  à  ma  santé. 
»  Je  le  désire  avec  ardeur,  mon  cher  Olivier,  non  pour  moi 


276  RETUE  DE  PARIS. 

»  que  le  temps  doit  atteindre ,  après  tous  les  coups  affreux 
»  qu'il  m'a  portés,  mais  pour  toi,  cher  enfant,  dont  leboa- 
»  heur  doit  racheter  ma  souffrance.  îS'on,  je  le  lisais  hier  en- 
»  core  dans  saint  Augustin  ,  il  est  impossible  que  le  fils  de  tant 
»  delarmes  périsse.  La  désolation  de  mes  jours  est  pour  moi 
»  seule  ;  si  tu  savais  combien  j'ai  souffert ,  mon  Olivier  1  Que 
»  de  fois  tu  m'as  dit ,  les  veux  au  ciel ,  et  avec  des  larmes  : 
»  Ma  mère  , est-ce  là-haut  que  vous  pleurez  ?  Par  ce  mot,  lu 
»  semblais  exclure  ,  Olivier  ,  toutes  les  douleurs  terrestres. 
»  Tu  révais  pour  moi  un  culte  de  tristesse  ayant  son  étoile 
»  et  sa  mémoire  dans  les  cieux  ;  tu  croyais ,  sans  doute  , 
»  que  c'était  un  souvenir  adoré  que  je  pleurais  !  Hélas  !  cher 
»  enfant,  ce  que  j'ai  à  te  verser  de  douleurs  est  bien  amer, 
»  et  je  voudrais  ,  au  prix  de  mon  sang  ,  éloigner  ce  calice  im- 
»  pur  de  tes  lèvres.  Cette  lettre ,  rassure-toi ,  n'est  point  dic- 
»  tée  par  mon  confesseur ,  et  je  ne  suis  pas  si  affaiblie  que  je 
»  n'entrevoie  encore  ta  blonde  tête  à  côté  de  mon  chevet. 
»  Écoute-moi  donc,  en  posant  ta  main  dans  la  mienne,  mon 
»  Olivier.  » 

La  pauvre  mère  reprenait,  comme  si  Olivier  eût  pressé  eu 
effet  sa  pâle  main  : 

«  Tu  sens  battre  mes  artères;  tu  vois,  n'est-ce  pas,  que 
»  je  suis  exempte  de  fièvre?  Eh  bien  !  cher  Olivier,  du  jour 
»  où  je  l'ai  fait  un  mensonge  ,  je  la  sentis  s'éteindre  ,  celle 
»  fièvre  qui  me  brûlait  !  Oui ,  Olivier ,  je  l'ai  menti  ;  le  men- 
»  songe  que  je  t'ai  fait  élaitun  crime  de  mère,  une  mère  seule 
»  pouvait  le  cacher  pendant  six  ans  que  Ion  père  vivait  !  Oui 
»  Olivier ,  vous  vous  êtes  mépris  sur  ce  deuil  qui  a  trompé 
»  tout  le  monde ,  vous  avez  cru  que  votre  père  était  mort. 
»  Votre  père  existe ,  il  est  près  de  vous ,  à  deux  pas  de  vous , 
»  Olivier!  Vous  l'avez  cru  enseveli,  et  c'est  moi  qui  l'avais 
»  enseveli ,  mort  depuis  long-temps  ,  et  c'est  lui  qui  m'a  fait 
»  mourir!  Cet  homme,  Olivier,  que  vos  larmes  pieuses 
»  ont  honoré ,  n'était  pas  digne  de  ces  larmes  ;  je  vous  le  dis, 
»  pâle  de  honte,  il  promenait  d'ignobles  maîtresses  le  jour 
»  même  que  vous  portiez  son  deuil.  Olivier,  je  ne  voulais  pas 
»  que  vous  puissiez  mépriser  votre  père.  J'ai  placé  pendant 
»  six  ans  un  ange  dans  les  cieux ,  pendant  que  le  démonde 


REVUE  DE  PARIS.  277 

»  mes  nuits  et  de  mes  jours  promenait  eucore  sa  honte  ici- 
D  bas.  Qui  te  dira  .  mon  cher  fils  ,  cette  longue  \ie  de  lar- 
o  mes?  Je  me  relevais  et  m'éleignais  comme  la  flamme  d'une 
»  lampe  ;  j'achetais  ,  par  les  tourmens  du  martyre,  mes  jour- 
»  nées  de  joie  et  doigueil  avec  mon  enfant.  31.  D...  s'emporta 
o  un  jour  jusqu'à  le\er  sur  moi  la  cravache  qu'il  tenait.  «Je 
n  suis  votre  maître  ,  dit-il ,  je  vous  ai  achetée  ,  vous  n'aviez 
»  rien  !  »  Notre  famille  était  en  effet  très-pauvre.  Ton  grand- 
»  père,  Olivier,  était  un  honnête  marchand  ;  les  spécultiaons 
D  les  pins  absurdes  amenèrent  la  ruine  de  M.  D...  En  se  sépa- 
0  rant  de  moi,  il  m'enleva  sans  honte  le  peu  de  ressources 
»  qui  me  restaient.  Tu  ne  pourras  jamais  approfondir  ,  Oli- 
D  vier ,  l'héroïsme  d'excuses  qu'une  femme  emploie  pour 
»  défendre  son  mari  !  Dans  tous  les  cercles  où  l'on  accusait 
D  ton  père  ,  c'était  moi  qui  le  défendais  ,  moi ,  la  victime  op- 
»  primée  !  Tu  te  rappelles  ce  portrait ,  ce  portrait  fatal  que 
»  tu  avais  toi-même  pris  en  dégoût ,  Olivier,  c'était  le  sien  ! 
»  Tu  te  souviens  aussi  de  cette  soirée  et  de  cet  homme  pour- 
»  suivi,  n'est-ce  pas?  Olivier,  c'était  ton  père! 

»  Et  maintenant,  ajoutait  encore  la  malheureuse  mère,  si 
»  tu  me  demandes  pourquoi  je  le  dis  ces  choses,  c'est  que  tu 
»  dois  les  savoir.  Olivier,  tues  homme,  et  ta  douleur  ne  ré- 
»  pand  pas  des  larmes  de  sang,  comme  la  mienne,  sur  ces 
»  pages.  Cette  lettre  m'a  bien  coûté  !  Mais  il  fallait  l'écrire ,  et 
»  Dieu  m'est  témoin  que  je  m'étais  promis  depuislong-temps 
»  de  t'apprendrc  la  vérité.  Tu  vis  dans  une  viile  où  se  cache 
»  ton  père ,  m'a-t-on  écrit,  ime  ville  où  d'ailleurs  son  nom 
»  peut  chaque  jour  t'être  jeté  comme  une  insulte.  Il  s'ymon- 
»  tre  avec  éclat  sous  le  nom  du  comte  de  Bagnères  !  Xe  le  pro- 
n  voque  pas,  mon  cher  Olivier!  souviens  toi  qu'il  est  ton  père, 
»  et  pense  à  Dieu.  Dieu  est  le  père  des  orphelins,  le  tuteur 
n  des  pauvres  veuves!  Ma  tête  est  lourde,  je  te  quitte,  mon 
n  cher  enfant!  Adieu,  et  prie  pour  celle...  » 

Une  date  postérieure  précédait  ces  autres  lignes. 

«M"'  Dumoot  est  fort  mal.  Si  vous  pouvez  venir,  Tenez. 

»  Le  docteur  Mac...  » 
2  24 


278  REYCE  DE  PARIS. 

Olivier  tordit  ses  mains.  Sa  mère  expirante  ,  et  son  agonie 
annoncée  par  un  froid  billet  de  médecin  !  Puis  toutes  les  émo- 
tions horribles  de  celte  lecture,  le  secret  le  plus  horrible  dé- 
voilé, sa  haine  contre  le  comte  devenue  impossible,  car  cet 
homme  était  son  père  !  Courons  et  prenons  des  chevaux  de 
poste,  dit  Olivier,  en  poussant  du  pied  la  porte  de  sa  cham- 
bre. 

La  pluie  tombait;  le  jeune  homme  entra  machinalement 
dans  une  porte  ouverte,  c'était  la  poste.  «Encore  une  lettre 
timbrée  de  Paris  !  »  Mais  cette  fois  les  dents  lui  claquaient. 
La  lettre  était  timbrée  d'un  cachet  noir...  et  de  l'écriture  du 
médecin... 

Ce  soir-là,  un  concours  inaccoutumé  de  gens  franchit  le 
seuil  du  grainier.  Le  jeune  homme  ignorait  sans  doute  que 
c'était  le  soir  choisi  pour  le  contrat  de  mariage  avec  Catherine. 
Le  mariage  devait  recevoir  sa  légalisation  définitive  dans  le 
cabinet  même  de  M.  Yanderhoëk.  Il  y  eut  encombrement  de 
carrosses  sur  la  place  de  l'Hôtel-de-YiHe,  non  pas  de  ces  bril- 
lans  coupés  à  panneaux  armoriés,  mais  de  ces  confortables 
berlines  numérotées  qui  placent  si  haut  la  variété  bruxelloise 
dans  la  grande  espèce  des  fiacres  européens.  Les  tartines  de 
beurre  et  les  tranches  de  jambon  farci  circulèrent  dès  huit 
heures  du  soir  parmi  les  nombreux  invités.  Toutes  les  quali- 
tés de  bière  qui  se  brassent  de  Bruxelles  à  Louvain  y  furent 
profusément  versées  par  les  mains  de  la  vieille  Mieke,  ser- 
vante sexagénaire  de  la  maison ,  laquelle  suppléait  ce  soir-là 
la  charmante  Catherine  dans  les  fondions  de  sommelier. 

Catherine  était  adorable  dans  sa  robe  neuve  dejaconas  an- 
glais. Sesjoliesépaules  débarrassées, pour  lapremière  fois,  de 
la  guimpe  qui  les  voilait  d'habitude,  semblaient  rougir  d'un 
sentiment  de  pudeur  et  de  honte  enfantine.  Le  regard  de  son 
futur  époux  faisait  palpiter  sa  poitrine  délicate  comme  une 
touffe  de  roses  sous  la  dent  d'un  bouc  affamé.  Catherine  se 
sentait  heureuse  d'être  la  femme  du  comte  de  Bagnères  ,  soit 
que  la  vanité  l'éblouît,  soit  que  les  manières  inaccoutumées 
de  cet  homme  eussent  véritablement  séduit  cette  petite  fiile, 
neuve  aux  impressions  du  monde  qu'elle  n'avait  pas  jusqu'a- 
lors entrevu^ 


REVUE  DE  PARIS.  279 

M.  Vanderhoëk  n'avait  rien  changé  à  son  costume  non  plus 
qu'à  ses  façons  d'agir,  si  ce  n'est  qu'il  prononçait  plus  sou- 
vent que  de  coutume  l'interpellation  de  mon  gendre  ou  de 
M.  le  comte,  notre  gendre;  et  cela  particulièrement  quaud  une 
nouvelle  figure  s'introduisait  dans  le  salon.  Le  notaire  vint 
compléter  la  fêle  ,  et  son  style  officiel  dissipa  le  nuage  odo- 
rant des  madrigaux  ambrés  que  le  comte  faisait  pleuvoir  au- 
tour de  lui  à  mains  pleines.  Bientôt  parens,  alliés  et  amis, 
tout  le  monde  eut  apposé  sa  signature  au  bas  de  la  minute. 
Raimbert  lui-même  exécuta  son  calligraphique  paraphe, 
comme  témoin  du  marié.  L'homme  de  loi  se  leva  pour  pren- 
dre congé  de  la  compagnie.  Alors  le  comte  souleva  délicate- 
ment du  bout  des  doigts  la  main  potelée  de  Catherine,  et  la 
portant  à  ses  lèvres  qu'enjolivait  le  plus  éléganl  sourire  : 

—  Me  sera-t-il  permis,  dit-il,  de  vous  donner  le  titre  de 
comtesse  qui  vous  ira  si  bien ,  ma  chère  Catherine.  Là  !  là  !  ne 
baissez  point  la  tête  avec  cet  air  ingénu.  Il  faut  vous  résigner 
aux  adorations  dont  je  ne  cesserai  de  vous  entourer,  mon 
ange ,  puisque ,  grâce  au  ciel  et  à  l'heureuse  idée  de  votre  ex- 
cellent père,  me  voici  votre  protecteur  et  votre  mari. 

—  Son  maril  murmura  une  voix  sourde  au  milieu  de  la 
foule.  Oui,  monsieur,  vous  pouvez  prendre  ce  titre  désor- 
mais ,  puisque  vous  venez  de  tuer  votre  femme! 

Tous  les  yeux  se  portèrent  sur  l'homme  qui  avait  parlé.  Lo 
comte  lui-même  perdit  un  instant  l'assurance  de  son  maintien. 
Il  se  fût  même  évadé  sans  en  entendre  davantage,  si  la  re- 
traite n'élait  devenue  pour  lui  plus  périlleuse  que  le  combat. 
Force  lui  fut  de  faire  tête  à  l'orage.  Il  se  jeta  donc  bravement 
au-devant  de  son  audacieux  agresseur. 

Olivier  s'avança,  pâle  et  défait ,  les  cheveux  en  désordre  , 
portant  dans  ses  yeux  la  marque  du  plus  profond  abattement. 
lise  trouvait  en  présence  de  son  père,  tenant  à  la  main  l'arme 
dont  il  pouvait  l'écraser:  la  lettre  d'une  mère  expirée  dans 
ladouleur  del'abandon.  Et  celui  pour  qui  sa  mère  était  morte, 
il  le  voyait  là,  devant  lui;  et  cet  homme,  chargé  des  crimes 
les  plus  odieux,  cet  homme,  c'était  son  père,  et  c'était  sur  son 
père  que  sa  vengeance  devait  éclater  1  Olivier,  glacé  d'hor- 
reur ,  essaya  vainement  d'articuler  une  parole.  Ou  l'aurait 


2?0  REVUE  DE  PARIS. 

pris  ponr  le  coupable  ;  pendant  que  le  comte ,  le  front  leré  et 
l'œil  serein,  seinhlaitun  juge  appelé  à  prononcer  sur  lui. 

Olivier  ne  répondit  pas  aux  premières  interpellations  du 
gendre  de  M.  Vanderhoëk.  Il  évita  aussi  le  regard  de  Ca- 
therine, comme  s'il  eut  craint  d  ajouter  une  nouvelle  étin- 
celle au  feu  intérieur  qui  le  consumait.  Cependant  les  atta- 
ques du  comte  devinrent  tellement  insultantes  que  la  fureur 
du  jeunehomme  déborda. 

—  Oui,  vous  avez  tué  votre  femme  !  reprit-il  d'une  Toix 
tonnante  et  frappant  du  poing  sur  la  table  où  venait  de  se 
signer  le  contrat.  Vous  l'avez  tuée  ,  non  à  la  façon  des  meur- 
triers vulgaires,  avec  le  fer  ou  le  poison,  mais  par  les  déses- 
poirs dont  vous  n'avez  cessé  d'abreuver  sa  vie.  Vous  n'avez 
pas  de  sang  aux  mains,  aucune  souillure  n'a  rejailli  sur  vo- 
tre visage,  mais  dans  votre  conscience,  monsieur ,  ne  trem- 
blez-vous pas  quelquefois  d'y  pénétrer?  Lisez,  lisez,  mon- 
sieur, ces  dernières  paroles  d'une  mourante ,  poursuivit-il  en 
étalant  sous  les  yeux  du  prétendu  comte  la  terrible  lettre  da- 
tée de  l'Abbaye-aux-Bois;  vous  saurez  àquel  titre  je  viens  vous 
adresser  ces  reproches,  et  vous  comprendrez  pourquoi  je  ne 
m'explique  pas  ici  davantage. 

Puis  se  tournant  vers  le  grainier  et  sa  fille  : 

—  Permettez  que  j'aie  quelques  instans  d'entretien  avec 
M.  le  comte  de  Bagnères.Dansun  quart  d'heure  j'aurai  quitté 
votre  maison  et  celte  ville. 

Le  gendre  de  M.  Vanderhoëk,  un  peu  rassuré  par  la  diâ- 
crélion  d'Olivier  ,  fit  mine  d'user  de  grandeur  d'ame  vis-à-vis 
d'un  jeune  fou  qui  venait  de  l'insulter  sans  motifs  ,  et  il  dai- 
gna consentir  à  l'entrevue  qu'il  sollicitait  de  lui.  Laissantdonc 
la  compagnie  encore  tout  étonnée  de  la  scène  qu'elle  venait 
d'entendre,  le  comte  serra  en  souriant  la  main  de  son  beau- 
père,  et  suivi  d'Olivier  ,  il  passa  dans  une  pièce  voisine. 

Quand  ils  furent  seuls  ; 

—Écoulez  bien  ceci ,  monsieur ,  lui  dit  le  jeune  homme  : 
je  n'avais  qu'une  croyance,  vous  me  l'avez  ôtée.  Je  pensais 
que  ce  père  que  je  n'avais  pas  connu,  ce  père  sans  caresses 
et  sans  baisers  pour  mon  enfance,  cet  homme  dont  la  voix  est 
à  peine  chez  moi  un  vague  souvenir,  et  que  chacun  me  disait 


REVUE  DE  PARIS.  281 

vS 'appeler  mon  père,  ne  pouvait  me  donner  ïe  nom  de  fils  que 
là-haut!  là-haut!  c'est  à  dire  où  est  ma  mère.  J'entends  ei 
j'exige  que  mon  père  soit  toujours  mort.  Oui ,  vous  êtes 
mort  !  monsieur  le  comte,  et  je  ne  vois  plus  en  vous  qu'un 
cadavre.  Je  n'insulterai  pas  la  tombe  d'un  mort ,  je  ne 
clouerai  pas  la  honte  à  votre  épitaphe.  Monsieur  le  comte  de 
Bagnères,  sortez  ! 

En  voyant  qu'il  hésitait  ; 

— Soyez  tranquille,  monsieur  ,  je  protégerai  votre  fuite; 
je  ferai  plus,  je  vous  donnerai  mon  bras.  Un  vieillard  au  bras 
d'un  jeune  homme  est  toujours  respecté,  dit  Olivier  avec  uu 
amer  sourire  ;  d'ailleurs  on  ignore  ici  votre  vrai  nom.  Par- 
lons donc,  partons  tous  deux  !  Vous  n'avez  rien  à  craindre 
sous  le  masque  du  comte  de  Bagnères  ;  demain  peut-être  il 
serait  trop  tard  pour  sauverai.  Dumont  ! 

Ces  dernières  paroles  d'Olivier  retentissaient  encore  ;  il  so 
fit  dans  le  salon  de  M.  Yanderhoëk  une  rumeur  soudaine  , 
au  milieu  de  laquelle  on  distinguait  des  pas  lourds  et  des 
voix  d'hommes  qui  paraissaient  disputer.  M.  Dumont  pencha 
l'oreille  vers  la  porte,  semblable  à  un  vieux  soldat  toujours 
sur  le  qui-vive  d'une  embuscade.  Olivier  lui-même  se  tut,  et 
quelques  mots  de  la  conversation  du  dehors  purent  de  la  sorte 
arriver  jusqu'à  eux  ;  le  nom  du  comte  de  Bagnères  était  pro- 
noncé ,  mêlé  aux  épithètes  d'escroc  et  de  banqueroutier. 
Raimbert  tremblant  comme  une  feuille  ,  ne  répondait  aux 
charges  dont  on  l'accablait  que  par  de  simples  paroles  : 

—  Je  détie  que  l'on  produise  une  preuve  contre  moi.  Mon- 
sieur le  commissaire,  mon  arrestation  est  un  abus  de  pouvoir, 
un  acte  arbitraire  dont  je  demanderai  justice  à  la  chambre  des 
représentans. 

—  Nous  sommes  perdus  !  s'écria  Dumont.  Qui  donc  a  pu 
nous  dénoncer? 

La  porte  s'ouvrit  au  même  instant;  un  homme  s'avança, 
vêtu  d'une  longue  redingote  indigo,  traversée  d'un  baudrier 
noir  avec  une  plaque  de  Saint-Michel  sur  la  poitrine.  Les  ge- 
noux de  Dumont  se  dérobèrent  sous  lui  quand  il  reconnut  cet 
odieux  uniforme  de  la  police  flamande.  Il  eut  pourtant  assez 
de  force  encore  pour  demander  sur  quelle  preuve  reposait 
â  24. 


282  REVUE  DE  PARIS. 

l'accusation.  L'officier  de  police  lui  présenta  une  lettre  signée 
Olivier  Dumont. 

— J'ai  dénoncé  mon  père  !  murmura  douloureusement  le 
jeune  homme;  et  maintenant  me  voici  le  fils  d'un  banque- 
routier ! 

Dumont  suivit  l'agent  ;  Catherine  s'évanouit  ;  Olivier  ne 
rencontra  même  pas  le  regard  de  la  jeune  fille  :  elle  se  ca- 
chait dans  le  sein  de  M.  Yanderhoëk.  Cette  noce  lugubre 
avait  vu  disparaître  tous  ses  acteurs.  Le  lendemain,  Olivier, 
im  crêpe  au  bras,  sortit  de  la  ville. 

Quand  il  partit,  le  digne  grainier  fut  le  seul  qui  l'ac- 
compagna. 

A  quelques  mois  de  ceci,  dans  la  galerie  de  M.  Skamps ,  à 
Gand,  je  rencontrai  un  peintre  qui  considérait  attentivement 
l'esquisse  du  magnifique  tableau  appelé  la  Peste  de  Rubens. 
Il  portait  un  mauvais  manteau  à  collet  de  martre.  Son  visage 
fiévreux  et  ses  yeux  éteints  annonçaient  une  vive  souffrance. 
Je  persistais  à  le  croire  jeune;  mais  quand  il  ôta  sa  casquette 
de  voyage,  je  vis  avec  une  indicible  surprise  que  ses  cheveux 
étaient  blancs. 

Ce  vieillard ,  c'était  Olivier. 

Il  avait  ainsi  résumé  lui-même  sa  génération ,  génération 
passive  des  fautes  de  ses  pères,  étouffée  par  eux,  comme  les 
enfans  de  Saturne;  fruit  d'une  époque  malheureuse,  en  ce 
qu'elle  récolte  les  torts  de  cette  ancienne  société  qu'elle  n'a 
pas  connue  et  qu'ont  perdue  les  sophismes;  génération  où 
s'est  éteint  le  respect  du  nom,  et  où  le  nom  se  venge  en  vous 
poursuivant  toujours  ! 

Roger  de  Beauvoib. 


LES  MASQUES  PARISIENS 


AU  DIX  HUITIÈME  SIÈCLE. 


Verslaseconde  moitiédu  dix-huitième  siècle,  la  folie  prit  en 
France  un  caractère  tellement  national,queleshistoriens  de  la 
révolution,  grands  et  petits, réformistes  ou  conservateurs,  ga- 
zettiers  ou  parlementaires,  onttoujours  quelque  peu  rattaché 
son  origine  à  celle  physionomie  exceptionnelle  denosmœurs. 
Entre  les  diverses  intronisations  de  la  folie ,  le  carnaval  du 
dix-huilième  siècle  ne  fut  ni  la  moins  piquante,  ni  la  moins 
sinistre  ;  la  mode  avait  fait  jadis  du  carnaval  un  usage  ,  elle  eu 
fit  désormais  un  besoin  ;  son  culte  annuel  devint  l'expression 
d'une  frivolité  de  jour  en  jour  plus  nécessaire  ,  et  insensible- 
ment ,  pour  sa  part,  frondeuse  et  destructive.  Le  carnaval 
entreprit  d'abord  de  réveillerun  peuple  ennuyé  et  un  monarque 
éreinté;  ensuite  il  voulut  tuer  les  ridicules,  puis  il  s'attaqua 
aux  préjugés  ;  puis  plus  tard  au  gouvernement,  puis  enfin  à 
la  monarchie.  Dans  ces  démolitions  successives  ,  il  fut  con- 
stamment logicien  et  français  ,  railleur  et  bon  enfant  ;  il  se 
montra  charitable  envers  la  nation  ,  impitoyable  envers  les 
rois  ;  il  amusa  jusqu'au  bout  les  esclaves ,  et  il  persifla  les 
maîtres  à  outrance  ;  il  expira  de  vieillesse  ,  de  colère  et  de 
gaieté  ,  comme  cette  femme  nerveuse  qui  mourut  si  drama- 
tiquement ,  chatouillée  par  son  mari.  Mais  ,  nous  le  répétons  , 
durant  la  débauche  sociale  des  cinquante  dernières  années  , 
son  attribut  le  plus  sérieusement  historique  fut  cette  même 
déclivité  morale  si  entraînante  qui  précipitait  ses  orgies  , 


284  REVUE  DE  PARIS. 

escomptait  ses  ressources  et  accumulait  dans  sa  marche  vers 
l'abîme  les  parades  ,  les  gaudrioles  ,  les  satires  et  les  trayes- 
tisseraens. 

Dans  celte  période  ,  le  carnaval  fut  surtout  enivrant  de 
souplesse  et  de  variété.  Il  prit  tous  les  costumes  et  tous  les 
langages;  il  avait  autant  de  figures  et  de  sarcasmes  que  la 
société  lui  exposait  de  gangrènes  et  de  catégories  ;  pas  un 
ridicule  n'esquiva  ses  huées,  pas  un  dos  qui  n'ait  reçu  les 
volées  de  sa  batte.  Il  était  jésuite  au  milieu  du  clergé,  pasquin 
avec  la  canaille  ,  balourd  chez  les  bourgeois,  libertin  et  im- 
pie chez  les  philosophes,  cynique  à  Versailles  ,  insolent  sur 
le  trône.  Les  Porcherons  avaient  leur  mardi-gras  à  eux  , 
comme  Mlle  de  Charolais  avait  le  sien.  Tandis  que  le  chan- 
sonnier Collé  jouait  à  Villers-Coterets  ,  pour  le  duc  d'Orléans 
et  sa  maîtresse  ,  des  proverbes  que  seul ,  et  au  coin  de  votre 
feu  vous  ne  liriez  pas  maintenant  sans  rougir,  les  convul- 
sionnaires  donnaient  à  huis  closles  représentations  burlesques 
de  leur  crucifiement  dans  la  rue  de  Touraine  ,  au  Marais.  En 
sortant  du  cénacle  où,  sous  la  ûgure  symbolique  et  nue  de 
notre  père  Adam,  Cagliostro  enseignait  à  ses  néophytes  la 
franc-maçonnerie  égyptienne,  les  femmes  du  bel  air  allaient 
retremper  leurs  fibres  et  tonifier  leurs  organes  au  baquet 
mesmérien.  Nulle  passion  contemporaine,  nulle  originalité  , 
nul  rare  ou  fort  esprit  ne  trompait  ces  lois  de  la  mode  et  cet 
entrain  de  l'époque. 

Ainsi,  pendant  le  carnaval  de  1774,  Beaumarchais,  en 
habit  de  velours  et  en  manchettes  de  dentelle,  ivre  encore 
des  caresses  et  du  Champagne  du  prince  de  Conti,  distribuait 
lui-même  au  public,  dans  le  foyer  de  l'Opéra,  des  exemplaires 
de  son  fameuxmémoire contre  Goëzman.  Plus  tard  ,  en  1781 , 
lorsque  sous  le  premier  ministère  de  M.  Necker  ,  on  publia 
un  règlement  sur  les  tripots  de  Paris ,  les  joueurs  consternés 
enterrèrent ,  avec  le  carnaval ,  l'image  funèbre  de  leur  idole. 
Dans  les  derniers  jours,  un  fiacre  gigantesque  parcourut 
lentement  les  rues  du  quartier  Saint-IIonoré  ,  empire  téné- 
breux des  filles  etdes  tripots  ;  celte  voiture,  drapée  de  noir, 
traînait  un  mannequin  représentant  la  divinité  du  pharaon  et 
dulansquenet;autourduchar,marchaientpèle-mèle,roreillo 


REVUE  DE  PAKIS.  285 

basse  et  le  chapeau  enfoncé  sur  les  yeux  ,  toutes  les  centurie» 
de  l'association  des  joueurs  ,  ceux-ci  portant  à  la  main  des 
cartes  qu'ils  déchiraient  avec  rage  ,  ceux-là  des  cornets  ren- 
rersésquils  brandissaient  au  nez  des  passans  ;  leurs  chemises 
débraillées,  leurs  jabots  souillés  de  tabac  et  dhuile,  leur 
physionomie  livide,  leur  perruque  sans  poudre  et  leurs  sou- 
liers sans  boucles,  accusaient  une  profonde  amertume;  et 
enfin  ,  après  des  libations  solennelles  à  la  porte  de  l'hôtel 
d'Angleterre  et  des  génuflexions  multipliées  devant  l'idole, 
son  mannequin  fut  jeté  dans  un  grand  trou.  Les  tailleurs, les 
croupiers  et  les  gobe-lius  pleurèrent  abondamment  sur  sa 
tombe.  Plus  lard  même  ,  dans  l'hiver  de  1783,  un  autre  char 
traversait  Paris,  bariolé  d'emblèmes,  escorté  de  fanatiques  et 
promenant  cérémonieusement  une  image;  mais  celle  image 
était  noble,  populaire,  sainte  et  votive;  elle  portait  dans  ses 
flancs  d'osier  et  sous  son  masque  de  carton  peint ,  les  desti- 
nées de  l'avenir.  C'était  la  slatue  colossale  de  la  liberté  nais- 
sante ,  enfant ,  qui  visitait ,  au  son  des  grelots  et  au  bruit  des 
chansons,  la  cité  où,  jeune  fille  implacable,  elle  devait,  apré* 
dix  ans  révolus,  stationner  sur  la  place  de  la  Révolution  pour 
l'heure  des  funérailles  et  des  holocaustes.  Treize  cariatide» 
soutenaient  l'idole  figurant  les  treize  cantons  d'Amérique  ré- 
cemment émancipés  ,  couronnant  la  statue  avec  les  trei;.u 
pavillons  des  États-Unis.  Les  compagnons  d'armes  de  ArVas- 
hington  et  de  Lafayelle  ne  demandaient  encore  aucune  in- 
demnité. Ils  étaient  libres  parla  France,  intronisés  dans  son 
carnaval  et  salués  à  l'Opéra.  La  nouvelle  république  n'a>ait 
de  créance  que  sur  notre  honneur,  nos  plaisirs  et  notre  sang. 
Les  salons  de  la  bourgeoisie  ,  les  soupers  de  la  cour  ,  le» 
orgies  de  la  finance  ,  disputaient  au  peuple  parisien  le  laurier 
un  peu  fangeux  des  bacchanales.  Ici ,  le  bailli  de  Fleury,  am- 
bassadeur de  Malle  ,  donnait  une  fête  magnifique  où  l'enfer 
était  convié  avec  ses  rivières  de  feu,  ses  tentateurs  crociius  . 
ses  décorations  virgiliennes  et  ses  tortures  expiatoires;  on  y 
entrait  par  le  ïénare  ,  on  y  voguait  sur  le  Phlégélon ,  dans  la 
barque  fabuleuse;  on  y  combattait  des  monstres,  on  y  sédui- 
sait des  Chimères  et  des  jolies  femmes;  on  en  sortait  ravi  el 
légèrement  biùlû,  par  l'Etna,  dane  un  fiacre.  Là,  notre  iuô- 


283  REVUE  DE  PARIS, 

puisabîe  Beaumarchais  ,  traînant  en  laisse  quarante  musi- 
ciens faméliques  et  un  ballot  de  partitions,  grimpait  hardi- 
ment dans  les  plus  modestes  ménages  de  procureur  ,  instal- 
lait avec  sang-froid  ses  pupitres ,  son  piano  et  ses  chandelles , 
présentait  d'un  air  graye  aux  gens  de  la  maison  le  pauvre  Sa- 
îiéri,  et  forçait  les  oreilles  parlementaires  à  goûter  sur  place 
la  musique  étrange  de  Tarare,  Dans  ce  bienheureux  siècle, 
le  carnaval  naturalisait  en  France  des  usages  domestiques 
pleins  de  succulence,  et,  pour  l'époque,  merveilleux  d'ima- 
gination. Le  café,  en  1765,  était,  à  la  danse  près,  le  déjeuner- 
bal  de  1829.  Par  exemple  ,  on  y  faisait  peu  de  diplomatie, 
mais  on  y  faisait  beaucoup  de  littérature,  et  dans  une  soirée 
plusieurs  indigestions;  on  tenait  un  café  comme  de  nos  jours 
on  donne  un  concert;  seulement,  il  était  indispensable  d'y 
avoir,  pour  la  montre,  un  personnage  curieux  que  la  maî- 
tresse du  logis  claquemurait  dans  son  comptoir,  en  guise 
d'attrayante  limonadière.  Ainsi  David  Hume,  le  gros  histo- 
rien britannique,  dans  un  café  tenu  chez  M'^^  de  Tessé,  joua 
le  rôle  d'un  sultan ,  et ,  accroupi  à  la  turque  sur  un  sofa ,  pré- 
sida la  réunion  entre  deux  odalisques  improvisées.  Dans  ces 
raouts  toujours  philosophiques ,  la  dame  avait  une  robe  sim 
pie  et  courte  à  l'anglaise,  un  tablier  de  mousseline,  un  fichu 
à  pointe  et  un  chapeau  étroit;  son  comptoir  était  chargé  de 
biscuits,  d'oranges,  de  sorbets,  de  liqueurs  et  de  gazettes, 
elle  vous  offrait  gracieusement  le  Pauvre  Diable ,  avec  un 
cure-dent.  Des  trictrac?,  des  damiers  et  des  échecs  couvraient 
une  foule  de  petites  tables  où  le  bruit  des  dés ,  le  rire  des  vi- 
veurs et  le  bavardage  des  femmes  d'esprit  se  mêlaient  ensem- 
ble; puis,  à  une  certaine  heure,  on  ne  jouait  plus  ,  on  sou- 
pait.  Des  laquais  en  veste  blanche  et  en  bonnet  de  coton  ser- 
vaient la  poule  au  riz.  Après  le  souper  et  durant  les  parties, 
on  exécutait  des  pantomimes ,  on  représentait  des  proverbes, 
enchantait  des  ariettes,  on  dansait  des  chaconnes. Nos  dé- 
jeuners finissent  par  des  souscriptions,  le  café  se  terminait 
par  une  lecture. 

Dans  le  monde  littéraire,  le  carnaval  ne  déployait  pas 
moins  de  séduction  et  de  mobilité.  En  février  1778,  quelle 
charmante  parade  que  le  séjour  de  Voltaire  à  l'hôtel  du  mar- 


REVUE  DE  PARIS.  287 

quis  de  Villeltel  Dès  la  première  semaine,  elle  revèlit  un 
caractère  très-signiûcalif  et  très-plaisant.  Lorsque  le  grand 
homme,  enveloppé  des  fourrures  de  Catherine,  la  tête  danssa 
perruque  à  la  Bachaumont,  et  coiffé  d'un  bonnet  de  velours 
rouge,  traversait  à  pied  le  quai  d'Orsay  le  matin,  pour  rendre 
visite  à  d'Argental ,  les  polissons  le  suivaient  en  hurlant  ce 
cri  trivial  des  rues ,  toléré  par  la  licence  du  moment ,  et  que 
nous  nécrirons  pas.  Voltaire,  ainsi  accoutré,  était  pour  la 
canaille  le  Jeannot  le  plus  singulier  qui  eût  encore  barbotté 
dans  nos  carrefours.  Elle  rendait  d'ailleurs  au  patriarche  de 
Ferneyles  insul  tes  dont  elle  avait  déjà  couvert  Ihabit  arménien 
de  Jean-Jacques.  A  l'égard  de  Toi  taire,  le  carnaval  fut  même 
plus  impitoyable.  Dans  la  scène  où  l'auteur  de  làPucelle  im- 
posa ses  longues  mains  décharnées  sur  la  blonde  chevelure 
du  petit-fils  de  Franklin ,  en  prononçant  ces  suaves  paroles: 
Dfeu  ,  liberté,  tolérance,  on  a  vu  une  prophétique  et  religieuse 
bénédiction;  mais  il  n'est  pas  défendu  d'y  reconnaître  éga- 
lement une  excellente  bouffonnerie. 

Le  carnaval  du  dix-huitième  siècle,  tel  qu'il  était  représenté 
par  les  bals  de  l'Opéra ,  prend  une  expression  particulière  do 
fougue  depuis  la  mort  de  Louis  XY.  Alors  ,  il  n'est  plus  sim- 
plement la  satire  en  action  d'un  monarque  et  d'un  règne;  il 
est  maintenant  le  bélier  qui  détruit  sans  relâche,  le  ridicule 
qui  frappe  de  mort ,  le  sarcasme  qui  aiguise  le  couteau.  On 
aperçoit  les  saturnales  de  93  par-dessus  les  bacchanales 
de  1778.  Tout  s'y  mêle  et  s'y  altère  dans  une  licence  étour- 
die; tout  s'y  confond  par  un  nivellement  providentiel.  Qu'on 
nous  pardonne  de  citer  ici  une  anecdote  rebutante;  mais  co 
document  est  précieux  ,  même  dans  son  infâme  calomnie,  et 
son  existence  est  encore  une  autre  preuve  morale.  Il  est  im- 
possible de  trouver  sur  l'époque  un  fragment  de  libelle  qui 
en  peigne  plus  véridiquement  les  désordres.  Nous  respecte- 
rons le  pamphlet  jusque  dans  la  plate  incorrection  de  son 
style. 

« —  4  mars  1778.  —  Un  manque  fort  extraordinaire  qui , 
la  nuit  du  jeudi-gras  ,  a  beaucoup  parlé  à  la  reine  durant  lo 
temps  qu'elle  a  été  dans  sa  loge  de  l'Opéra  ,  qui  a  singulière- 
ment réjoui  Sa  Majesté,  au  point  d'être  observé  db  tous  les 


2R8  REVUE  DE  PARIS. 

spectateurs  et  de  les  avoir  intrigués,  est  encore  un  problème 
à  résoudre.  Ce  masque  était  vêtu  comme  une  poissarde ,  avec 
une  coiffure  déchirée  sur  la  tête  ,  et  le  reste  de  l'habillement 
à  proportion.  Dès  que  la  reine  a  paru,  il  est  venu  au  bas  de  sa 
loge  et  l'a  entreprise  avec  une  familiarité  singulière,  l'appelant 
Antoinette  ,  et  la  gourmandant  de  n'être  pas  couchée  auprès 
de  son  mari  qui  ronflait  en  ce  moment.  Il  a  soutenu  la  con- 
versation que  tout  le  monde  entendait  sur  ce  ton  de  liberté. 
11  y  a  mis  tant  de  gaieté  et  d'intérêt,  que  Sa  Majesté,  pour 
mieux  causer  avec  lui,  se  baissait  vers  lui  et  lui  faisait 
presque  toucher  sa  gorge.  Après  plus  d'une  demi-heure  de 
propos,  elle  l'a  quitté,  en  convenant  qu'elle  ne  s'était  jamais 
tant  amusée  ;  et ,  sur  ce  qu'il  lui  reprochait  de  s'en  aller ,  elle 
lui  a  promis  de  revenir,  ce  qu'elle  a  fait.  Le  second  entretien  a 
été  aussi  long  et  aussi  public,  et  celte  farce  a  fini  parl'hon- 
neur  qu'a  eu  l'inconnu  de  baiser  la  main  de  la  reine,  familiarité 
qu'il  a  prise  sans  qu'elle  s'en  soit  offensée.  Le  bruit  général 
est  que  ce  masque  était  le  sieur  Dugazon,  de  la  Comédie- 
Française;  mais  on  a  peine  à  se  le  persuader.  » 

(Mémoires  secrets.) 

Passons  à  des  morsures  moins  déchirantes ,  à  une  satire 
active,  mais  sans  dégoût  et  sans  venin.  Nous  retrouvons  dans 
le  fait  suivant  toute  la  malice  du  bal ,  tout  le  feu  de  la  carica- 
ture. Pour  l'intelligence  de  cette  pasquinade,  il  faut  se  rap- 
peler qu'en  1771  le  duc  d'Orléans,  grand-père  de  Louis- 
Philippe,  blâma  vivement  d'abord  l'érection  du  parlement 
Maupeou,  et  puisse  réconcilia  bientôt  avec  le  chancelier. 
Le  prix  de  sa  défection  fut  le  consentement  du  roi  à  son  ma- 
riage secret  avec  M"""  de  Montesson ,  sa  maîtresse. 

«  —  8  mars  1773.  —  Une  plaisanterie  grave,  arrivée  au 
bal  le  lundi-gras,  intrigue  la  maison  d'Orléans  qui  fait  des 
perquisitions  pour  en  découvrir  l'auteur.  Celte  nuit-là,  entra 
seul  dans  la  salle  un  masque  déguisé  en  mannequin  ;  on  sait 
qu'un  mannequin,  en  terme  de  peinture,  est  une  figure  fac- 
tice d'osier,  dont  les  membres  sont  mobiles  et  souples  à  tous 
les  mouvemens  que  l'arliste  veut  leur  donner.  Il  avait  la  têle 
surmontée  d'un  moulina  vent,  sur  lequel  élait  une  petite 
lanterne.  Ce  masque  fut  se  placer  sous  la  loge  des  princes, 


REVUE  DE  PARIS.  289 

et ,  au  moyen  d'une  ficelle  qu'il  avait  en  dedans  de  son  élu! , 
il  faisait  aller  les  ailes  de  son  moulin  tantôt  à  droite  et  tantôt  à 
gauche  ;  il  e'teignait  et  rallumait  tour  à  tour  sa  lumière.  Ce 
manège  excita  l'attention  de  quantité  de  spectateurs ,  et  le  duc 
d'Orléans  sentant  l'épigramme  sanglante  que  renfermait  celte 
pantomime ,  sortit  de  la  loge  et  vint  dans  la  salle  pour  recon- 
naître le  plaisant,  et  voir  si  c'était  bien  à  lui  qu'on  en  roulait. 
Le  masque  aborde  en  effetSon  Altesse  et  lui  fait  les  reproches 
les  plus  vifs  de  sa  défection  ,  et  sur  les  efforts  qu'elle  avait 
faits  pour  séduire  et  débaucher  le  prince  de  Conti.  Il  parlait 
assez  haut,  et  les  spectateurs,  qui  s'éloignaient  par  respect , 
sans  entendre  toute  la  conversation,  en  ont  saisi  une  partie, 
comme  celle-ci.  Le  duc  d'Orléans,  encore  plus  intrigué,  et 
voulant  absolument  savoir  qui  a  pris  la  liberté  de  l'attaquer 
ainsi ,  donne  ordre  à  quelqu'un  de  suivre  le  masque  et  de  ne 
le  pas  quitter.  Celui-ci,  plus  fin  que  le  prince ,  s'approche  de 
l'orchestre  des  musiciens  et  se  couche  auprès  d'eux.  Il  reste 
ainsi  toute  la  nuit.  Le  bal  finit,  le  monde  se  retire,  et  le 
mannequin  y  était  encore.  On  l'approche,  on  vient  l'avertir 
de  se  retirer,  mais  on  ne  trouve  que  le  panier.  Le  plaisant 
s'était  échappé.  » 

Louis  XY  entendait  coquettement  les  mascarades;  la  poli- 
tique et  l'égo'isme  se  confondaient  toujours  dans  ses  parties 
de  carnaval,  de  manière  à  ne  point  blesser  le  gouvernement 
et  la  débauche;  il  exigeait  que,  même  dans  les  paroxismes 
de  la  folie,  on  respectât  ses  jouissances  et  son  trône.  Mais  cet 
admirable  compromis  entre  le  devoir  et  la  licence  ne  résis- 
tait pas  également  à  toutes  les  épreuves,  et  le  vin  délayait 
souvent  les  préjugés  et  la  raison  du  monarque  avec  une  si 
grande  énergie ,  que  l'homme  et  le  roi  disparaissaient  ensem- 
ble pour  faire  place  à  la  brute.  Sous  ce  rapport ,  je  ne  con- 
nais rieh  de  plus  terrible  que  l'histoire  de  ce  valet ,  que ,  dans 
un  moment  d'ivresse,  il  voulut  lui-même  juger,  condamner 
et  pendre. 

Il  y  avait  à  celle  grille  du  Luxembourg  qui  ouvre  sur  la 

rue  d'Enfer,  une  fille  de  belle  humeur  nommée  Thérèse, 

maîtresse  du  duc  d'Aumont.  Le  père  de  Thérèse,  concierge  de 

la  grille  elbonneau  du  comte  de  Clermont,  tenait  là  un  ca- 

2  25 


290  REVUE  DE  PARIS. 

baret  dont  elle  était  la  servante  et  la  Yénus.  La  jeune  OUe 
déploya  tant  de  grâce  sous  la  tonnelle  du  concierge  que  bien- 
tôt des  bras  du  prince  elle  passa  dans  le  lit  du  courtisan.  Le 
duc  d'Aumont,  en  vérité,  l'aimait  beaucoup,  puisque,  dans 
un  transport  de  jalousie  ,  il  la  frappa  d'un  canif  à  la  tête. 
Quelque  chose  transpira  de  cette  passion  fabuleuse  au  lever 
du  roi ,  qui  voulut  en  connaître  l'objet.  Un  matin  ,  avant  le 
jour ,  Thérèse  décampa  dans  une  voiture  de  poste ,  et ,  con- 
duite par  Lebel,  soupa  chez  le  monarque  en  petit  comité; 
le  duc  de  Duras,  le  maréchal  de  Richelieu,  le  comte  de  Saint- 
Florentin,  le  marquis  de  Chauvelin  et  le  duc  d'Aumont  en- 
courageaient de  leurs  propos  le  maître  et  la  jeune  fille.  Jus- 
que-là,  l'histoire  nous  paraît  très-ordinaire  ;  mais  voici  bien- 
tôt l'épisode  qui  fait  d'une  orgie  royale  une  singularité  dans 
la  procédure  criminelle. 

Leduc  d'Aumont,  distrait  comme  nos  grands  seigneurs, 
avait  oublié  un  de  ses  laquais  dans  la  galerie  de  Versailles, 
sur  un  canapé.  Ce  pauvre  diable ,  recoquillé  sous  un  manteau 
et  blotti  dans  un  coin  ,  attendait  là  son  duc  ,  réfléchissait  à 
l'inégalité  des  conditions  humaines.  Ennuyé  de  sa  veille,  il 
regarda  par  le  trou  de  la  serrure  dans  la  chambre  du  festin; 
il  aperçut  le  prince  mélancolique,  les  convives  babillards, 
Thérèse  noyant  son  orgueil  dans  le  vin  ;  il  trembla  de  son 
imprudence,  mais  il  regarda  long-temps.  Le  domestique  du 
duc  d'Aumont  entendit  les  plus  étranges  discours  ,  si  bien 
qu'il  crut  d'abord  que  ces  messieurs  jouaient  une  parade  de 
circonstance.  On  buvait  beaucoup,  mais  sans  éclat;  on  riait 
peu  ;  ou  disait  sérieusement  de  gros  mots.  Cette  ivresse  tran- 
quille des  gens  comme  il  faut  bouleversa  les  idées  du  laquais; 
mais  lorsque  Louis  XV,  asseyant  Thérèse  sur  ses  genoux,  eut 
plaisanté  des  cardinaux  et  turlupiné  lesparlemens,  lorsque  le 
maréchal  de  Richelieu  eut  scandaleusement  mêlé  dans  ses 
nonchalantes  moqueries  les  rois  de  L'Europe  et  les  filles  de 
l'Opéra,  lorsque  M.  de  Chauvelin  se  fut  étendu  sur  le  sys- 
tème alimentaire  des  bassets  avec  la  science  d'un  piqueur,  le 
valet  ahuri ,  se  souvenant  plus  que  jamais  des  licences  du 
carnaval,  imagina  fort  naïvement  que  les  convives  étaient 
travestis  ou  que  lui-même  avait  le  cauchemar.  Rassuré  par 


REVUE  DE  PARIS.  29 ï 

cette  alternative,  il  se  coucha  sur  l'oltomane  et  s'endormit. 

Aubout  d'une  lieure,  le  domesti- 
que fut  réycillé  par  le  bruit  d'une  porte  qu'on  ouvrait  douce- 
ment. Sans  se  déranger,  il  leva  un  peu  la  tète  et  aperçut 
Louis  XV.  Les  lustres  de  la  galerie  étaient  presque  tous 
éteints,  l'air  vif  de  la  nuit  avait  rafraîchi  l'appartement ,  on 
voyait  déjà  luire  le  petit  jour  sur  la  pièce  d'eau  des  Suisses. 
Le  roi  jeta  d'abord  prudemment  les  regards  à  droite  et  à  gau- 
che, avançant  avec  hésitation  dans  la  galerie  et  cherchant  à 
percer  l'ombre  de  ses  yeux;  enfin,  perstiadé  qu'il  était  seul, 
il  marcha  avec  plus  d'assurance,  se  promena  de  long  en  large 
et  s'arrêta  devant  une  glace.  Le  valet  -ne  perdant  aucun  de 
ses  gestes  et  aucune  de  ses  paroles,  respirait  à  peine.  Louis 
toussait  de  temps  en  temps;  sa  voix  avait  l'enrouement  d'un 
homme  i>Te,  et  il  paraissait  tellement  abruti  ou  rêveur  qu'il 
heurtait  les  meubles.  Quand  il  se  fut  examiné  dans  le  trumeau, 
il  poussa  un  gémissement  profond.  Misérable!  se  dit-il  à  mots 
entrecoupés,  tu  te  tues  le  corps  etl'amel  Ici  le  malheureux 
laquais  fit  un  mouvement;  le  roi  tressaillit  et  se  retourna,  mais 
il  ne  vit  rien ,  et  après  quelques  minutes  de  silence,  il  répéta 
comme  s'il  sortait  d'un  songe  :  Il  n'y  a  personne.  Et  puis  ses 
allées  et  venues,  ses  soupirs,  ses  monologues  recommencè- 
rent; il  s'approchait  de  la  fenêtre,  et  demeurait  là  immobile  , 
regardantd'un  air  hébété  l'aube  qui  se  levait  derrière Trianon. 
Alors  le  reflet  encore  pâle  de  l'horizon,  se  confondant  sur  sa 
figure  avec  la  lumière  expirante  des  bougies,  éclairait  d'une 
manière  hideuse  le  délabrement  et  la  fatigue  de  ses  traits.  Le 
monarque  se  tàtaitavec  désespoir  les  joues  ,  les  cheveux,  le 
menton. 

—  Tu  ne  mourras  pas  vieux,  te  dis-je...  Et  l'enfer?...  l'en- 
fer I  Comme  on  gouverne  la  France  I  Ils  sont  là-dedans  une 
demi-douzainede  fats  qui  se  torturent  l'esprit  pour  m'amuser, 
etilsne  m'amusent  pas  du  tout...OhIque  je  m'ennuielComme 
on  gouverne  la  France!...  Messieurs,  vous  èlcs  Irés-spirituels, 
et  je  ne  doute  pas  que  tôt  ou  tard  vous  ne  perdiez  fort  gaie- 
ment le  royaume;  en  attendant,  donnez-moi  du  neuf.  —  Et 
cette  créature?  Passable,  je  vous  l'accorde;  mais  rien  dépi- 
quant, rien  qui  m'agace,  qui  me  réveille...  Autant  vaudrait 


292  REVUE  DE  PARIS. 

une  fille  sage  :  elle  m'eût  impatienté.  Mais  c'est  toujours  la 
même  chose,  et  toujours  l'ennui  ! 

Louis  rentra.  Le  domestique  du  duc  d'Aumont  se  rendor- 
mit. 

Le  matin  yenu,  tous  les  convives,  à  l'exception  de  Thérèse, 
sortirent  en  chancelant  dans  la  galerie,  et  l'un  d'eux  s'en  alla 
presque  tomber  sur  le  dormeur.  A  sa  vue,  les  ivrognes  furent 
épouvantés.  Louis  XV,  le  premier,  s'écria  :  Quoiî  il  y  a  ici  un 
homme?  Qu'on  l'arrête...  On  arrêta  le  domestique.  Plus  mort 
que  vif,  il  ne  fit  d'abord  aucune  résistance.  Toutefois,  quand 
il  eut  distingué  l'ivresse  complète  et  l'exaspération  des  bu- 
veurs, quand  il  se  fût  aperçu  que  son  maître  même  ne  le  re- 
connaissait plus, le  malheureux  devint  pensif.  On  ne  lui  laissa 
pas  le  temps  de  la  réflexion.  Bégayant  d'une  manière  qui  eût 
été  grotesque  dans  une  autre  circonstance,  mais  qui  révélait, 
à  ce  moment,  un  effrayant  délire  ,  les  courtisans  se  ruèrent 
sur  le  valet  trop  curieux;  on  le  saisit  à  la  gorge,  on  l'accabla 
de  questions.  Hors  de  lui,  le  monarque  se  rappela  Damiens. 
Un  de  ces  enragés  proposa  de  juger  le  coupable  à  l'instant 
même  et  sur  le  lieu  du  délit.  A  cette  idée,  on  battit  des  mains, 
et  la  cour  de  justice  fut  improvisée  avec  deux  banquettes. 
Louis  XV  accepta  la  présidence;  l'instruction  s'ouvrit  avec 
une  si  comique  gravité,  que  le  tribunal  riait  à  ses  propres  dé- 
pens. L'accusé  riait  aussi;  mais  lorsque  l'arrêt,  solennelle- 
ment formulé  et  récité  par  le  roi,  prononça  sa  strangulation, 
il  fut  alarmé.  Le  laquaisvit  le  maréchal  de  Richelieu  détacher 
avec  sang-froid  sa  jarretière  ;  il  sentit  qu'on  la  lui  passait  au 
cou;  il  recula  devant  le  monarque  transformé  de  président  en 
exécuteur  et  déjà  tirant  un  des  bouts  de  la  corde.  A  ce  dernier 
détail  de  la  toilette,  l'allusion  lui  parut  si  claire  qu'il  fut  sur 
pieds  d'un  seul  bond,  et  avec  deux  coups  de  poing  renversa 
lestement  tout  le  tribunal.  Les  juges  et  l'exécuteur  se  regar- 
daient encore,  que  le  patient  galopait  sur  la  route  de  Paris. 

Ce  fait  curieux  est  peut-être  ce  qui  nous  reste  de  plus  ex- 
pressif sur  la  vie  familière  de  Louis  XV.  A  quelques  années 
de  cette  pénible  farce ,  dans  le  carnaval  de  1773,  Versailles 
fut  encore  le  théâtre  où  se  joua  un  drame  moins  sérieux , 
moins  vil,  et  plus  convenable  aux  démences  annuelles  dont 


REVUE  DE  PARIS.  293 

il  couronnait  la  saison.  Les  mémoires  du  temps  rapportent 
une  poétique  fête  que  la  comtesse  Dubarry  donna,  pour  ainsi 
dire  ,  à  l'agonie  de  son  gou\ernement,  si  remarquablement 
qualifié  par  Duclos  d'un  nom  que  nous  ne  pouvons  plus  écrire 
dans  notre  chaste  langue.  Celte  fêle  royale  de  Jeanne  Yau- 
bernier  répond  au  souper  bourgeois  de  Thérèse  ;  la  dégra- 
dation du  monarque  n'avait  pas  été  ici  plus  complète  que 
ne  le  fut  là-bas  l'exaltation  de  la  favorite.  Ce  sont  vraiment 
les  deux  pôles  crapuleux  du  règne. 

A>T)RÉ  Delreeu. 


25. 


SOUVENIRS 


D'UN 


VOYAGE  EN  FRANCHE-COMTE. 


EXCURSION  A  LUXEUIL. 

Je  partis  de  Vesoul  à  six  heures  du  matin  C'était  vers  la 
mi-septembre,  par  une  de  ces  matinées  brumeuses,  froides, 
pénétrantes,  qui  mordent  les  doigts  et  le  visage,  comme  dit 
Horace,  mais  qui  donnent  de  si  belles  espérances  pour  lajour- 
née.  Vesoul  est  au  milieu  de  riantes  prairies  bornées  par  des 
collines;  il  fallait  traverser  une  de  ces  prairies  pour  gagner 
une  des  collines  de  l'est,  d'où  part  le  vaste  plateau  qui  conduit  à 
Luxeuil.  Je  ne  voyais  rien  à  vingt  pas  devant  moi.  La  prairie 
était  noyée  sous  la  brume;  la  colline,  à  un  quart  de  lieue  de 
la  ville,  avait  disparu  ;  je  ne  la  reconnus  que  quand  je  me  sen- 
tis monter.  Arrivé  au  sommet,  comme  la  capote  de  mon  ca- 
briolet de  louage  dépassait  la  ligne  de  l'horizon  devant  moi, 
par-dessus  les  têtes  des  Vosges  ,  je  vis  le  soleil  se  lever,  ce 
beau  soleil  qui  pendant  huit  mois  de  l'année  ne  nous  avait 
pas  manqué  plus  de  deux  jours.  J'eus  son  premier  rayon,  le 
seul  que  puisse  soutenir  le  regard  de  l'homme.  Singulière 
harmonie,  ou  plutôt  singulière  parodie  !  à  deux  horizons  si 


REVUE  DE  PARIS.  295 

différens,  l'un  recule  par-delà  les  mondes,  l'autre  formé  par 
la  petite  crête  d'une  petite  colline  sur  un  petit  point  de  ce 
globe  qu'un  rayon  du  soleil  leyant  suffit  pour  embraser  et  vê- 
tir de  lumière,  se  rencontraient  en  même  temps,  comme  de 
propos  délibéré,  le  soleil,  ledieuyisible,et  deux  desplus petiis 
de  ces  mjTiades  d'êtres  animés  auxquels  il  donne  la  vie,  à  sa- 
voir mon  cheval  de  louage  et  moi,  moi  supérieur  seulement 
à  mon  cheval  par  ce  seul  point,  disent  les  philosophes,  que 
j'ai  conscience  de  ma  petitesse  infinie,  mais  mon  cheval  su- 
périeur à  moi  par  ce  seul  point  qu'il  ne  s'occupait  pas  de  la 
santé  de  sa  petitesse  non  moins  infinie. 

C'était  alors  le  moment  le  plus  froid  du  matin.  Tous  ceux 
qui  voyagent  avant  le  jour  savent  que  le  lever  du  soleil  es! 
l'instant  où  l'afr  est  le  plus  piquant;  mais,  comme  c'est  sur- 
tout par  l'imagination  que  nous  avons  froid  et  chaud,  le  pre- 
mier rayon  du  soleil  nous  réchauffe,  quoiqu'il  soit  sans  cha- 
leur. Je  le  sentis  pénétrer  en  moi  et  y  réveiller  la  pensée 
encore  engourdie  des  suites  d'un  sommeil  interrompu.  Un 
quart  d'heure  après,  j'eus  un  spectacle  splendide.  La  route 
longeait  une  petite  vallée,  à  gauche  ,  toute  plongée  dans  la 
brume,  et  qui  ressemblait  au  lit  d'un  fleuve  roulant  à  pleins 
bords  des  eaux  molles  et  vaporeuses.  Ce  même  rayon  de  soleil 
qui  était  venu  me  réjouir  au  fond  de  mon  cabriolet  avait 
comme  enfilé  la  vallée,  et  chassait  devant  lui  ces  vagues  si- 
lencieuses; le  fleuve  s'affaissait  peu  à  peu  et  s'encaissait  de 
plus  en  plus  dans  ses  deux  rives.  Bientôt  quelques  pointes  de 
peupliers  sortirent  tout  humides,  comme  ces  plantes  fiuviati- 
lesqui  montrent  leur  tête  au-dessus  des  eaux;  puis  insensi- 
blement les  cheminées  de  quelques  fermes  éparses  dans  la 
vallée  ,  puis  le  moulin ,  dont  le  toit  et  le  tic-tac  semblèrent 
émerger  en  même  temps;  puis  le  meunier  tout  blanc  fumant 
sa  pipe  devant  sa  porte  ;  enfin  çà  et  là,  sur  le  lit  du  fleuve  des- 
séché comme  par  enchantement,  des  faucheurs  coupant  les 
regains  de  septembre  ,  des  vaches  tondant  l'herbe  mouillée 
et  emplissant  leurs  mamelles  pour  le  déjeuner  des  habitans 
de  Vesoul;  un  ruisseau  d'eau  véritable  où  le  soleil  se  mire 
tout  l'été  sans  le  dessécher,  et  tout  le  long  de  ce  ruisseau  des 
saules  et  des  frênes  formant  une  allée  capricieuse  ;  et  sur  le 


296  REVUE  DE  PARIS. 

petit  sentier  qui  côtoie  le  ruisseau,  sous  les  saules,  une  femme 
plus  matinale  que  les  autres  poussant  un  âne  vers  la  ville» 
pour  y  vendre  ses  provisions  la  première,  et  revenir  de  bonne 
heure  à  la  ferme. 

J'allais  voir  à  Luxeuil  un  illustre  malade.  Celui-là  est  ma- 
lade pour  avoir  aimé  la  science  plus  que  la  vie ,  et  la  gloire 
plus  que  la  santé.  Il  a  voulu  dire  des  choses  nouvelles  avec 
la  langue  de  nos  grands  écrivains,  il  a  voulu  être  original  en 
restant  dans  la  tradition.  Il  a  écrit  pour  ce  siècle  qui  renie  la 
langue  de  ses  pères,  comme  il  aurait  écrit  pour  le  public  d'é- 
lite du  dix-septième  et  du  dix-huitième  siècle  ;  il  a  donné  au- 
delà  de  ce  qu'on  lui  demandait.  On  l'aurait  honoré,  loué, 
enrichi  à  moins;  c'est  lui  qui  s'est  fait  à  lui-même  les  condi- 
tions de  sa  propre  gloire,  et  qui  s'est  accablé  de  responsabili- 
tés et  de  devoirs;  sa  santé  y  a  péri.  J'allais  le  voir,  j'allais  le 
remercier  du  plaisir  nourrissant  que  m'ont  donné  ses  livres, 
triste  et  touchant  pèlerinage  dont  je  suis  revenu  avec  cette 
arrière-pensée  :  la  plus  belle  gloire  vaut-elle  qu'on  l'achète  à 
ce  prix? 

La  route  de  Vesoul  à  Luxeuil  traverse  un  beau  pays,  des 
champs  bien  cultivés,  des  villages  aisés,  de  jolis  bouquets  de 
bois,  quelques  vignobles;  du  reste,  rien  de  pittoresque,  rien 
qui  demeure  dans  la  mémoire,  rien  qui  fournisse  une  des- 
cription au  touriste;  et  c'est  tant  mieux  :  car  là  où  le  touriste 
ne  trouve  pas  à  prendre  de  notes  sur  son  calepin  banal , 
l'homme  aie  pain  et  le  vin  en  abondance.  Là  au  contraire  où 
le  touriste  s'échauffe,  s'exalte,  et  donne  carrière  à  son  ima- 
gination moutonnière  et  à  sa  verve  de  convention,  dites-vous 
que  l'homme  vit  misérable  et  ne  mange  que  de  mauvais  pain. 
J'aime  un  site  pittoresque,  mais  j'y  trouve  moins  de  prix 
quand  le  chétif  paysan  qui  y  perd  ses  sueurs  vient  sur  le  bord 
de  la  route  me  demander  l'aumône  et  me  faire  payer  le  spec- 
tacle de  sa  montagne  et  de  sa  cabane  délabrée  qui  y  fait  si 
bien.  Le  touriste  ne  tient  compte  que  des  paysages  qui  font  un 
tableau.  Il  dit  :  Ici  une  montagne,  là  un  pauvre  petit  champ 
de  pierre  d'où  une  vieille  femme  courbée  jusqu'à  terre  tire  un 
à  un  quelques  brins  de  lin  ;  ailleurs  un  mendiant  qui  attend 
le  voyageur à  merveille!  Mais,  dans  un  tableau,  ni  cette 


REVUE  DE  PARIS.  297 

TÎeille  femme ,  ni  ce  mendiant  n'ont  faim.  Je  fais  grand  cas 
du  paysage  que  le  touriste  dédaigne,  car  il  en  sort  comme  un 
bruit  lointain  d'activité  et  de  yie,  de  travail  heureux  et  béni 
du  ciel,  de  santé,  de  danses  joyeuses  le  dimanche,  de  noces 
fécondes,  de  mariages  où  l'on  ne  craint  pas  la  venue  des  en- 
fans,  de  procès  entre  gens  qui  s'arrondissent  et  s'accroissent; 
—  bruit  réjouissant  qui  vaut  bien  une  sensation  de  curiosité 
mêlée  de  tristesse  à  la  vue  d'un  paysage  où  la  nature  est  rude 
à  lliomme,  et  où  la  terre  jalouse  semble  ne  jouir  que  pour 
elle  même  de  sa  sauvage  beauté. 

Après  trois  heures  de  route ,  on  arrive  à  l'entrée  d'une 
plaine  immense,  fermée  par  des  collines,  au  pied  desquelles 
l'œil  distingue  à  peine  des  formes  confuses  de  maisons,  d'où 
s'élance  un  clocher;  c'est  Luxeuil.   C'est  là  que  je  devais 
trouver  mon  illustre  malade,  ce  noble  martyr  de  la  science 
et  de  l'art,  aveugle ,  brisé  par  le  mal,  et,  quoique  doué  de 
l'énergie  des  âmes  supérieures ,  ne  pouvant  pas  rendre  par 
sa  volonté  la  vie  et  le  mouvement  à  son  corps  qui  plie  sous 
lui,  ni  faire  passer  dans  ses  membres  amaigris  quelque  peu 
de  cette  flamme  qui  anime  et  fait  marcher  les  créations  de  sa 
pensée.  Qu'allais-je  lui  dire?  de  quel  air  me  présenter  devant 
lui?  de  quel  air...  qu'importe?  Il  ne  devait  pas  me  voir  I  Mais 
que  lui  dirais-je?  Comment  lui  cacher  que  je  venais  de  par- 
courir un  beau  pays ,  c'est-à-dire  que  j'avais  les  membres 
agiles,  le  corps  souple,  l'œil  bon  ;  —  à  lui  qui  passe  sa  vie  sur 
un  fauteuil,  où  ni  ses  yeux,  ni  ses  jambes  ne  le  peuvent  me- 
ner ;  à  lui  qui,  jeune  encore,  enfant  de  ce  siècle,  avec  la  no- 
ble beauté  de  la  jeunesse  sur  le  visage,  est  déjà  frappé  de 
la  raideur  sépulcrale  des  vieillards?  Comment  lui  taire  que 
j'avais  vu  du  haut  des  collines  du  Jura  se  lever  le  magnifique 
soleil  qui  fait  élinceler  les  glaciers  des  Alpes,  —  à  lui  qui  ne 
voit  plus  le  soleil  que  dans  sa  pensée  ,  quand  il  a  besoin  do 
s'en  souvenir  pour  éclairer  quelque  scène  de  ses  livres;  à  lui 
qui  a  fait  depuis  long-temps  amitié  avec  les  ténèbres,  selon  sa 
noble  et  touchante  parole?  Et  quand  il  s'informera  de  ma 
santé,  comme  c'est  l'usage  entre  gens  qui  se  retrouvent,  je  ne 
puis  pas  dire  qui  se  revoient,  lui  avec  une  bonté  particulière, 
parce  qu'il  sait  que  le  travail  m'a  déjà  fait  tomber  une  prc- 


I 


298  REVUE  DE  PARIS, 

iiiière  fois,  comment  lui  dire  que  je  suis  valide  el  en  bonne 
santé,  sans  qu'il  fasse  un  amer  retour  sur  lui-même?  ou  com- 
ment lui  répondre  que  je  souffre  ,  moi  aussi,  et  que  je  paie 
bien  cher  des  travaux  sans  gloire ,  sans  qu'il  soit  blessé  que 
je  parle  de  mes  maux  deyant  le  siens  ,  sans  qu'il  se  dise  in- 
térieurement qu'il  voudrait  bien  pour  toute  santé  de  ces  équi- 
voques maladies  qui  permettent  au  patient  d'aller  voir  lever 
le  soleil  sur  les  hauteurs  du  Jura?  carl'homm?  est  ainsi  fait, 
pensais-je  en  moi-même.  Il  est  difficile  que  le  malade  ne 
trouve  pas  un  air  triomphant  et  injurieux  à  l'homme  valide, 
et  que  l'homme  valide,  ou  qui  lest  comparativement,  ne 
sente  pas  une  honteuse  joie  en  présence  du  malade.  Un 
égoïsme  secret  perce  à  travers  les  protestations  les  plus  sin- 
cères de  sympathie.  Ce  sont  comme  des  arrière-pensées 
toutes  physiques  qui  se  mêlent  aux  sentimens  de  l'ame.  Entre 
deux  amis,  d'inégale  santé,  qui  se  demandent  réciproquement 
de  leurs  nouvelles,  le  plus  valide,  en  souhaitant  de  tout  sou 
cœur  sa  santé  à  son  ami ,  ne  sent-il  pas  en  lui  quelque  chose 
qui  s'applaudit  d'avoir  plutôt  à  faire  ce  vœu  qu'à  le  recevoir? 
Je  pensais,  tout  en  cheminant,  à  bien  d'autres  choses  en- 
core. Je  ne  le  connaissais  point ,  je  ne  l'avais  jamais  vu.  Un 
lien  d'admiration  de  mon  côté  ,  quelques  lettres  échangées  , 
des  amitiés  communes  ,  c'était  tout  ce  qui  me  le  faisait  aller 
voir.  De  quel  esprit  était-il?  comment  ce  noble  jeune  homme 
supportait-il  sa  précoce  vieillesse?  était-ce  lui  plaire  que  de  le 
plaindre  ?  fallait-il  le  tromper  sur  son  état,  étouffer  mes  émo- 
tions à  la  vue  d'une  si  touchante  ruine,  jouer  l'indifférence, 
et  comme  on  fait  pour  certains  malades  del'espèce  de  Louis  XI 
el  de  Mazarin,  dont  l'un,  à  demi  mort,  parait  son  cadavre  de 
fourrures  splendides ,  et  dont  l'autre  se  faisait  farder  sur 
son  lit  d'agonie, — offrir  mon  bras  au  paralytique  pour  faire 
une  promenade  dans  le  jardin?  Ou  bien  ,  était-il  de  cette  es- 
pèce plus  commune  de  dolens  qui  changent  leur  médecin 
s'il  refuse  de  classer,  qualifier  et  traiter  leur  maladie ,  qu'on 
flatte  et  qu'on  capte  sûrement  à  s'attendrir  sur  leur  sort,  à 
leur  trouver  l'œil  nerveux,  la  figure  tirée;  auxquels  on  craint 
de  souhaiter  la  santé,  de  peur  qu'ils  ne  prennent  ce  souhait 
pour  une  injure,  et  qu'on  soulage  en  en  désespérant?  Dans 


REVUE  DE  PARIS.  209 

tout  homme  ,  me  disais-je ,  il  y  a  deux  hommes  :  dans 
l'homme  de  génie,  il  y  a  l'esprit  supérieur,  il  y  a  ensuite 
l'homme  ordinaire  ,  et  c'est  souvent  le  bon  moyen  d'arriver 
à  l'un  que  de  se  mettre  bien  avec  l'autre  ;  c'est  en  flattant  les 
petites  faiblesses  de  l'homme  ordinaire  qu'on  gagne  la  con- 
fiance de  l'esprit  supérieur.  Y  avait-il  aussi  deux  hommes  en 
lui?  et  de  quelle  nature  était  l'homme  ordinaire?  Spécula- 
lions  puériles,  je  le  sais,  mais  où  j'étais  naturellement  porté, 
d'abord  parce  qu'on  ne  peut  guère  mieux  faire  que  spéculer 
sur  une  longue  route,  droite  et  nue,  à  travers  une  plaine 
moissonnée  ou  vendangée,  ensuite  parce  qu'il  est  assez  dans 
notre  nature  d'anticiper  sur  le  futur,  et  de  se  composer  un 
rôle  pour  une  pièce  qui  peut-être  ne  se  jouera  pas. 

Ce  que  j'y  gagnai ,  ce  fut  d'abréger  le  chemin.  Je  me  trou- 
vai bientôt  dans  une  rue  longue  et  étroite,  bordée  de  vieil- 
les maisons,  la  plupart  insignifiantes,  quelques-unes  d'une 
antiquité  intéressante ,  c'était  le  bourg  de  Luxeuil.  Je  deman- 
dai la  demeure  de  mon  malade  ,  on  ne  la  savait  pas.  Je  me 
fis  conduire  tout  au  bout  de  la  rue.  Il  y  a  là  une  maison  du 
quinzième  siècle,  admirablement  conservée ,  avec  un  bal- 
con en  pierre,  au  premier  étage,  d'une  jolie  forme  et  d'une 
construction  hardie.  Je  pensai  que  ce  pouvait  bien  être  là 
qu'il  demeurait;  que  cet  homme ,  qui  vit  au  milieu  des  géné- 
rations passées,  avait  dû  se  loger  dans  une  maison  histori- 
que ,  d'autant  plus  que  cette  maison  a  un  jardin  sur  le  der- 
rière, et  qu'il  y  a  je  ne  sais  quelles  harmonies  naturelles  en- 
tre un  artiste  et  un  monument  d'art,  entre  un  malade  et  un 
petit  jardin  solitaire:  j'entrai;  c'était  bien  là.  Deux  dames, 
propriétaires  de  la  maison,  me  reçurent  avec  bonté. Mon 
cœur  battait;  j'avais  peur  d'apprendre  de  mauvaises  nouvel- 
les; je  le  savais  ayant  beaucoup  souffert  dans  ces  derniers 
temps.  —  Comment  va-t-il  ?  —  Bien  mieux.  —  Je  respirai  ; 
les  complimens  réciproques  vinrent  après. 

Sa  femme  fut  avertie  de  mon  arrivée.  Sa  femme  ,  noble 
femme,  le  bâton  de  sa  vieillesse  prématurée,  si  bonne,  si 
empressée,  si  tendre  pour  lui,  dont  j'admirais  le  dévoue- 
ment avant  de  le  comprendre.  Je  l'ai  bien  compris  depuis 
que  j'ai  vu  le  pauvre  malade;  un  tel  homme  n'en  pouvait 


300  REVUE  DE  PARIS. 

inspirer  plus ,  mais  il  n'en  pouvait  inspirer  moins.  Elle  me 
dit  qu'il  se  faisait  une  joie  de  me  voir.  Quelle  dérision  !  tou- 
jours le  mot  voir,  quoiqu'il  n'ait  plus  d'yeux  !  Lui-même  dit 
aussi  :  Je  suis  content  de  vous  voirl  II  est  vrai  qu'il  voit  par 
le  cœur.  —  Ayez  la  bonté  d'attendre  un  peu,  on  va  le  porter 
au  jardin,  sous  la  charmille;  c'est  là  qu'il  se  tient  tous  les 
jours,  pendant  quelques  heures ,  à  l'ombre ,  et  je  lui  fais  une 
lecture ,  ou  nous  causons ,  de  Paris  surtout,  et  des  amis  qu'il 
y  a  laissés  ,  et  dont  quelques-uns  l'oublient. 
--  Il  le  croit? 

—  Il  s'en  attriste.  Vous  pourrez  le  consoler  là-dessus. 

—  Oublié!  non,  me  dis-je  à  moi-même;  mais  peut-être 
passé  sous  silence,  omis;  c'est  la  manière  d'oublier  des  amis 
de  jeunesse.  Les  vrais  amis  de  l'écrivain  supérieur  ne  sont- 
ils  pas  dans  la  génération  qui  vient  après  eux? 

La  conversation  fut  interrompue.  On  était  venu  nous  dire 
qu'il  nous  recevrait  sous  la  charmille;  j'y  allai.  J'entendis 
une  voix  douce  qui  me  demandait  pardon  de  m^avoir  fait  at- 
tendre. Je  ne  le  voyais  pas  encore.  Cette  voix  me  pénétra. 
J'entrai;  je  le  vis  qui  étendait  sa  main  du  côté  où  il  pensait 
que  j'allais  m'asseoir;  je  la  serrai  avec  affection  et  respect.  Il 
demanda  s'il  faisait  du  soleil  — je  pouvais  à  peine  en  soute- 
nir le  reflet  sur  les  feuilles  brillantes  de  la  charmille ,  —  et 
si  je  n'en  serais  pas  incommodé.  Je  le  rassurai ,  et  m'assis 
près  de  lui.  Ses  paroles  venaient  lentement;  il  s'était  promis 
de  m'en  tant  dire  !  Je  le  regardai  et  l'écoutai  avidement,  des 
yeux  ,  des  oreilles  et  du  cœur.  Imaginez-vous  une  belle  fi- 
gure douce  et  souriante,  un  front  élevé,  harmonieux ,  d'une 
grande  blancheur,  qui  m'a  rappelé  celui  de  Benjamin  Con- 
stant, d'illustre  mémoire  ;  de  beaux  yeux  noirs  qui  ne  voient 
plus,  mais  qui  parlent  encore;  qui  se  lèvent  lentement,  et 
quelquefois  inégalement,  l'un  un  peu  plus  que  l'autre;  qui 
ont  de  l'expression  et  n'ont  pas  de  regard;  qui  ne  sont  que 
tournés  vers  vous  et  qui  pourtant  vous  pénètrent  ;  et,  au-des- 
sus de  ces  yeux,  des  sourcils  noirs,  épais,  dessinés  gracieu- 
sement; et,  sur  ce  front,  des  cheveux  de  même  couleur, 
abondans,  soyeux,  qui  se  bouclent  naturellement;  une  tête 
de  beau  jeune  homme  mûri  par  la  pensée,  avec  un  mélange 


REVUE  DE  PARIS.  301 

de  grâce  et  de  gravité  ;  une  TOix  vibrante  ,  maladive,  mais 
assez  animée;  un  nez  fin;  une  bouche  d'une  belle  forme, 
quoique  légèrement  contractée  par  l'habitude  de  la  souf- 
france ;  et ,  sur  toute  celte  figure ,  dans  tous  ces  traits  que  la 
maladie  n'a  pas  déformés,  un  bon  sens  bienveillant,  de  l'é* 
lévation  et  de  la  naïveté,  les  qualités  de  ses  livres,  intelli- 
gence, sagacité  critique ,  sentiment  de  la  vie.  Je  lui  trouvai  le 
visage  calme,  reposé,  comme  s'il  avait  le  pouvoir  d'empê- 
cher ses  souffrances  intérieures  d'altérer  ce  pur  miroir  où  se 
réfléchit  tout  ce  qu'il  y  a  de  bon,  d'élevé  ,  d'intelligent,  hé- 
las I  et  le  peu  qu'il  y  a  de  bonheur  en  lui.  J'en  fus  d'autant 
plus  surpris  ,  que  ja  venais  d'apprendre  par  les  siens  qu'il 
avait  tous  les  jours  quelques  momens  de  douleur  aiguë;  c'est 
là  le  prix  que  la  nature  impitoyable  lui  fait  payer  ce  peu  de 
belles  pages  qu'il  écrit  dans  les  courtes  trêves  de  ses  souf- 
frances. C'est  un  dur  marché  que  celui-là,  une  page  pour 
une  heure  d'angoisses  !  Mais  la  crise  passe  et  la  page  reste; 
il  sait  cela  ;  il  y  a  foi,  et  il  ne  se  plaint  pas  du  marché. 

Aucun  détail  n'est  petit,  d'un  personnage  si  intéressant. 
Un  de  ses  gestes  habituels,  quand  il  cause,  est  de  porter  sa 
main  droite  à  son  nez,  et  de  le  prendre  entre  ses  deux  pre- 
miers doigts,  comme  s'il  le  voulait  effiler  et  polir.  Pendant 
qu'il  me  parlait,  la  tête  tournée  et  les  yeux  errans  de  mon 
coté,  je  regardais  au  fond  de  ces  yeux  avec  une  curiosité  res- 
pectueuse ,  mais  vive,  comme  si  j'y  avais  voulu  chercher 
quelque  espérance  lointaine  de  guérison.  Je  m'y  voyais  par- 
faitement, comme  dans  un  œil  qui  regarde,  réfléchi  dans  leur 
mobile  et  profonde  prunelle;  c'est  toujours  un  miroir  qui 
reçoit  les  objets,  mais  qui  ne  les  renvoie  plus  à  l'intérieur, 
au  fond  de  cette  pensée  que  le  spectacle  du  monde  visible  ne 
réjouit  plus;  la  maladie  atenduun  voile  noir  entre  sonameet 
ses  yeux;  je  m'y  voyais,  mais  je  n'y  pouvais  voir  toutes  les 
nuances  si  délicates  de  sa  pensée.  Sauf  une  expression  inva- 
riable de  douceur  et  d'intelligence,  n'y  cherchez  rien  de  plus  : 
quand  ses  idées  sont  riantes ,  —  et,  grâce  à  Dieu,  il  lui  en  vient 
quelquefois  au  milieu  des  siens,  — son  regard  ne  rit  pas;  il 
reste  grave ,  triste ,  douloureux  ;  mais  toutes  ces  nuances  qu'il 
ne  peut  plus  reproduire  s'épanouissent  sur  tous  ceux  des 
2  26 


302  REYUE  DE  PARIS. 

traits  de  son  visage  que  la  maladie  a  respectés.  Si  vous  ne 
pouvez  pénétrer  par  les  yeux  dans  cetfe  ame  choisie,  vous  le 
pouvez  par  le  reste  de  sa  figure  ,  qui  trahit  toutes  ses  pensées 
par  le  jeu  de  toutes  ses  fibres  vives  et  délicates,  et  qui  n'en 
trahit  que  de  nobles,  de  bienveillantes ,  d'inspirées.  De  temps 
en  temps,  un  doux  vent  de  septembre  écartait  les  feuilles  de 
la  charmille,  et  laissait  passer  un  rayon  de  soleil ,  un  dard 
aigu,  qui  aurait  blessé,  même  sous  la  paupière,  un  œil  doué 
de  la  vue,  et  qui  plongeait  impunément  dans  le  sien;  il  n'en 
sentait  ni  l'aiguillon  ni  la  chaleur.  Amère  parodie  du  regard 
de  l'aigle,  qui  fixe  le  soleil,  mais  qui  le  voit  ! 

Je  trouvai  toutes  mes  spéculations  et  précautions  de  la 
route  bien  ridicules.  Il  ne  me  dit  rien  de  sa  maladie,  rien  de 
ses  yeux  éteints ,  rien  de  ses  angoisses  de  chaque  jour ,  rien  de 
ses  n,uits  sans  sommeil;  il  me  parla  de  Paris,  de  son  amour 
de  l'art,  de  ses  travaux  en  train ,  de  ses  travaux  projetés ,  de 
ses  merveilleuxdesseins.  Il  traite  la  douleur  comme  une  perle 
de  temps  dont  il  ne  faut  pas  se  vanter.  Je  m'attendais  à  quel- 
ques retours  plaintifs  vers  les  belles  années  où  il  avait  vu  le 
soleil;  et,  par  je  ne  sais  quelle  pointe  d'égoïsme  misérable, 
je  les  craignais ,  pour  l'embarras  de  trouver  en  moi  une  sym- 
pathie et  des  consolations  qui  fussent  à  la  hauteur  de  confi- 
dences si  poignantes  ;  il  me  les  épargna  ;  peut-être  parce  qu'il 
se  méfie  même  de  la  sensibilité  d'un  ami ,  et  qu'il  ne  veut  pas 
mettre  les  gens  dans  la  gène  de  se  faire  plus  attristés  qu'ils  ne 
sont,  et  de  parler  au-delà  de  ce  qu'ils  sentent.  Mais  non.  Pour- 
quoi chercher  une  explication  à  mes  dépens?  S'il  ne  dit  rien 
de  ses  maux,  n'est-ce  point  qu'il  ne  trouve  pas  qu'on  paie  trop 
cher  d'une  vie  mutilée  une  des  premières  places  dans  l'art;  ou 
que,  se  sentant  valide  dans  sa  pensée,  alerte,  infatigable, 
cheminant  librement  dans  les  âges  passés,  ayant  de  la  vie, 
non-seulement  pour  lui,  mais  encore  pour  tous  ces  hommes  de 
l'histoire  qu'il  ressuscite  et  remet  sur  leurs  pieds,  il  ne  veut 
pas  donner  à  la  maladie  l'avantage  de  la  croire  plus  forte  que 
sa  volonté,  et,  comme  les  Stoïciens,  mais  non  dogmatique- 
ment, il  nie  la  douleur?  S'il  ne  regrette  pas  le  soleil  sensible, 
n'est-ce  point  que  dans  cette  tête  où  toute  la  vie  s'est  retirée, 
son  imagination  fébrile  a  allumé  un  soleil  qui  lui  semble  bien 


REVUE  DE  PARIS.  303 

plus  beau  que  le  nôtre?  car  il  en  est  le  maître,  il  le  peut  à  vo- 
lonté faire  lever  sur  son  monde  intérieur,  il  le  regarde  en 
face,  il  le  crée. 

J'avais  déjà  passé  deux  heures  avec  lui;  je  craignais  de  le 
fatiguer;  je  demandai  à  voir  la  ville,  et  d'abord  la  maison.  Le 
médecin  inspecteur  des  bains  de  Luseuil,  M.  Monin,  homme 
instruit  et  obligeant,  s'offrit  à  m'accompagner. 

—  Je  ne  puis  vous  donner  un  meilleur  cicérone,  me  dit  le 
malade  :  —  Oui,  voyez  d'abord  la  maison;  elle  est  d'une  belle 
conservation,  et  d'un  style  curieux. 

L'avait-il  donc  vue?  non.  Il  est  venu  à  Luxeuil  aveugle- 
Mais,  sur  de  simples  noies,  il  l'a  devinée  par  la  science  et  l'i- 
magination, les  deux  yeux  de  son  esprit;  et  s'il  la  voulait 
peindre,  il  serait  moins  embarrassé  que  moi  qui  n'ai  pas  la 
première  et  ne  veux  pas  courir  après  la  seconde. 

Nous  sortîmes,  M.  Monin  et  moi.  A  peine  dans  la  rue: 
—  Eh  bien  ,  docteur  ,  que  pensez-yous  de  notre  pauvre  ma- 
lade? 

—  J'en  pense  bien,  et  j'en  espère  mieux. 

—  Quoi!  il  pourrait  vivre  long-temps  encore? 

—  Vivre  vie  d'homme,  comme  vous,  comme  moi. 

— -  Allons,  docteur,  je  suis  prêta  tout  admirer  dans  votre 
petite  ville. 

Nous  étions  alors  en  face  de  la  maison  ,  dans  la  rue.  L'ar- 
chitecture est  du  commencement  du  quinzième  siècle;  des 
fenêtres  inégalement  percées  ,  disposées  sans  8\métrie,  cou- 
pées par  la  moitié  ,  mais  délicatement  sculptées  tout  autour  ; 
à  gauche,  une  jolie  tourelle  ,  toute  festonnée,  en  saillie  sur 
l'angle  de  la  maison,  d'un  bout  louchant  le  toit,  de  l'autre  des- 
cendant jusqu'au  premier  étage,  sortant  à  moilié  du  mur,  et 
qui  semble  comme  un  ornement  délicat  qu'on  y  aurait  collé. 
Au  premier  ,  ce  balcon  donl  j'ai  déjà  parlé  ,  admiré  pour  sa 
hardiesse,  tout  en  pierre,  régnant  dans  toute  la  longueur  de 
l'étage,  d'une  élégance  comparative  ,  si  les  enthousiastes  me 
veulent  pardonner  ce  blasphème  ,  beau  vu  le  temps  ,  mais 
hardi  dans  tous  les  temps.  Dans  le  dernier  siècle  ,  l'un  des 
propriétaires  de  celte  maison ,  peut-être  quelque  bailli  (c'était 
la  maison  ofûcielle  des  baillis  ) ,  fil  élever  des  colonnellcs 


304  REVUE  DE  PARIS. 

pour  alléger  la  charge  du  balcon  qui  originairement  portait 
tout  entière  sur  de  simples  avances  en  pierre  ,  doublement 
fatiguées  par  le  poids  et  le  temps.  Ce  prudent  propriétaire  a 
été  traité  de  barbare  par  les  puristes  ;  mais  sans  ce  barbare  , 
le  balcon  serait  peut-être  à  bas. 

Dans  l'intérieur,  les  planchers  et  les  plafonds  des  chambres 
sont  restés  les  mêmes;  c'est  l'art  grossier  mais  solide  des 
charpentiers  du  quinzième  siècle.  Deux  cheminées,  déforme 
grandiose  et  élégante,  sous  le  manteau  desquelles  pourrait  se 
chauffer  debout  un  tambour  major,  sont  restées  intactes,  sauf 
des  recrépissages  au  vernis  qui  ont  émoussé  les  profils  des 
pieux  bas-reliefs  qui  les  surmontent ,  et  dont  l'un,  si  ]e  m'en 
souviens  bien  ,  représente  Adam  et  Eve  chassés  du  paradis. 
L'une  de  ces  cheminées,  plus  endommagée  que  l'autre,  est 
l'inutile  ornement  d'une  chambre  où  l'on  fait  sécher  du  linge, 
et  où  l'on  garde  des  ognons;  l'autre  chauffe  encore,  en  hiver, 
une  chambre  vaste  ,  commode ,  avec  un  lit  pour  les  hôtes  : 
c'est  cette  chambre  que  les  maîtresses  de  la  maison  avaient 
obligeamment  préparée  pour  moi ,  pensant  que  j'y  passerais 
une  nuit  ,  et  m'y  invitant  avec  toute  la  grâce  possible. Si  mon 
temps  m'eût  permis  de  répondre  à  cette  offre ,  peut-être ,  sur 
ce  bon  lit,  haut  et  moelleux,  enfoncé  dans  la  plume  qui  porte 
aux  bizarres  rêveries,  j'aurais  songé  que  je  voyais  au  coin  de 
cette  cheminée  béante,  les  pieds  étendus  devant  un  feu  doux 
et  languissant,  le  corps  plongé  dans  un  vaste  fauteuil ,  l'ambi- 
tieux abbé  de  Jouffroy,  rêvant  tout  éveillé  au  chapeau  de  car- 
dinal, pendant  que  le  vent  gémissait  dans  la  cheminée,  et  que 
la  cloche  del'abbaj^e  sonnait  le  couvre-feu  ;  —  ou  peut-être, 
me  serais-je  imaginé  voir  mon  pauvre  paralytique,  levé  dès 
le  matin,  avec  le  soleil  qu'il  aurait  revu,  une  canne  de  voya- 
geur à  la  main  au  lieu  d'un  bâton  d'aveugle,  me  venant  éveil- 
ler dans  ma  chambre  historique,  pour  aller  passer  avec  lui 
les  heures  brûlantes  du  midi  sous  la  fraîche  feuillée  du  Yal- 
Dajoux ,  nous  entretenant  du  passé  et  du  présent ,  dans  des 
causeries  molles  et  oisives,  lui  me  parlant  des  morts,  moi  lui 
parlant  des  vivans  ! 

C'est  au  cardinal  Jouffroy  que  cette  jolie  maison  doit  son 
intérêt  historique.  Il  était  de  Luxeuii,  où  ses  païens  tenaient 


REVUE  DE  PARIS.  305 

un  beau  rang.  Élevé  pour  l'Église,  orateur  goûté  dans  les  con- 
ciles du  quinzième  siècle,  ambassadeur  du  duc  de  Bourgogne, 
Philippe-le-Bon,  il  fut  distingué  de  Louis  XI,  qui  débauchait 
au  duc,  son  rival,  tous  ses  hommes  distingués,  et  qui  fil  obte- 
nir à  Jouffroy  le  chapeau  de  cardinal,  le  nomma  son  aumô- 
nier, le  combla  de  bénéfices  et  d'abbayes,  lui  donna  des  trou- 
pes à  commander  et  des  mariages  à  négocier,  et  lui  bâtit  une 
fortune  qui  resta  toujours  au-dessous  de  l'ambition  de  Jouf- 
froy. Son  titre  historique  est  d'avoir  aidé  à  l'abolition  de  la 
Pragmatique  Sanction,  qui  gênait  le  pape,  et  que  Louis  XI 
échangea  un  peu  trop  vite  contre  des  promesses  que  le  pape 
ne  tint  pas.  Cette  abolition ,  entre  autres  choses,  rendait  au 
Saint-Siège  la  nomination  des  évêques  français,  que  la  Prag- 
matique Sanction  avait  attribuée  au  libre  suffrage  des  chapi- 
tres. Plus  tard,  Jouffroy,  trompé  par  la  cour  de  Rome ,  dans 
une  ambassade  qui  avait  pour  but  de  régler  des  affaires 
temporelles,  travailla  au  rétablissement  de  cette  même  or- 
donnance qu'il  avait  contribué  à  abolir,  et  il  ne  tint  pas  à  lui 
que  la  nomination  des  évêques  ne  revînt  aux  chapitres.  Son 
zèle  pour  la  papauté  n'était  pas,  comme  on  voit,  purement  re- 
ligieux. Ce  fut  un  de  ces  mille  prêtres  qui  faisaient  leur  for- 
tune par  leur  habit,  et  se  poussaient  aux  honneurs  spirituels 
pour  leurs  profits  temporels  :  exemple  assez  commun  d'une 
vie  agitée,  d'une  ambition  mondaine  et  d'une  ardeur  insatia- 
ble pour  les  biens  de  ce  monde,  sous  la  triple  robe  de  prieur 
d'abbaye,  d'évêque  et  de  cardinal;  triple  cilicc  d'orgueil,  d'im- 
pureté et  de  convoitise,  à  cette  époque  et  depuis. 

Tout  en  face  de  la  maison  du  cardinal  Jouffroy  il  y  en  a 
une  autre ,  d'une  architecture  moins  ornée,  qui  servait  sans 
doute  de  dépendance  àla  première.  Elle  est  flanquée  à  gauche 
d'une  tour  assez  élevée  :  à  droite  une  petite  tourelle  comme 
celle  que  j'ai  déjà  décrite,  mais  d'un  travail  encore  plus  déli- 
cat, si  mes  souvenirs  ne  me  trompent,  sort  à  moitié  du  mur , 
sur  lequel  elle  dessine  un  élégant  cul-de-lampe,  qui  en  forme 
comme  le  pied  et  d'où  pendent  des  figures  bizarres,  dont  les 
profils  sont  aussi  fins  que  si  la  tourelle  sortait  des  mains  du 
sculpteur.  Sauf  la  couleur  noirâtre  que  le  temps  y  a  répan- 
due, vous  diriez  un  travail  d'hier.  Les  échafauds  viennent 
2  2G. 


306  REVUE  DE  PARIS. 

d'être  enlevés.  Quant  àla  tour,  elle  n'a  pas  d'ornemcns  à  sa 
paroi  extérieure  et  circulaire;  mais  le  dedans  en  est  curieus. 
C'est  un  escalier  large  et  doux,  dont  les  marches  s'étalent 
mollement,  comme  s'il  avait  été  construit  pour  le  pas  débile 
etla  respiration  courte  d'un  vieillard;  il  mène  à  différentes 
chambres  carrées  et  spacieuses,  habitées  par  de  pauvres  gens, 
avec  leurs  vastes  cheminées  d'autrefois  ,  et  ces  manteaux 
béans  qui  attendent  des  ormes  tout  entiers,  et  sous  lesquels 
s'accroupit,  ramassée  autour  d'un  petit  feu  de  fagots,  quelque 
pauvre  famille  qui  a  succédé  aux  gens  de  monsieur  le  cardi- 
nal. Cette  tour  se  termine  par  une  toiture  en  charpente,  d'un 
beau  travail,  et  qui  est  percée  de  lucarnes ,  d'où  on  a  vue  sur 
un  riche  paysage,  et  d'où  le  guet  de  monsieur  le  cardinal  pou- 
vait regarder  loin  dans  la  plaine.  L'escalier  est  éclairé  en  de- 
dans parplusieurs  petites  fenêtres  pratiquées  dans  le  mur  cir- 
culaire ,  et  au-dessus  desquelles  on  lit ,  sculpté  en  caractères 
gothiques,  alternativement  Ave  ei Maria.  Le  marbre  ne  re- 
tient pas  si  bien  que  la  pierre  de  Luxeuil  les  délicatesses  du 
ciseau. 

De  la  tour,  M.  Monin  me  conduisit  à  rétablissement  des 
bains.  Les  bains  sont  le  plus  beau  titre  de  Luxueil  et  assuré- 
ment son  monument  le  plus  populaire,  en  ce  qu'il  y  attire  des 
étrangers  et  de  l'argent.  Cet  édifice  est  du  dix-huitième  siècle. 
On  a  gardé,  dans  sa  construction ,  quelques  traditions  de  l'ar- 
chitecture romaine.  La  façade  est  un  portique  à  plein  cintre, 
avec  un  étage  au-dessus.  Tout  l'édifice  n'est  pas  de  trop  mau- 
vais goût,  vu  le  temps.  On  a  comme  respecté  ce  sol  chargé 
d'antiquité,  et  qui  porta  d'abord  des  bains  romains ,  lesquels , 
d'après  une  incriplion  trouvée  dans  le  dernier  siècle,  exis- 
taientdès  le  temps  de  César,  qui  donnaordre  à  son  lieutenant 
Labienus  de  les  faire  réparer.  Tout  auprès  est  un  jardin  avec 
des  arbres  mutilés  en  berceaux,  à  la  manière  du  dix-huitième 
ëiècle  ,  et  deux  belles  allées ,  où  des  platanes  robustes  éten- 
dent librement  leurs  branches  et  déploient  leurs  larges 
feuilles  sur  la  tête  des  promeneurs  qui  viennent  y  attendre,  à 
l'ombre,  l'heure  du  bain. 

L'intérieur  de  ces  bains  m'a  vivement  intéressé,  par  l'abon- 
dance des  eaux  surtout:  il  y  en  aurait  de  quoi  faire  courir  une 


REVUE  DE  PARIS.  807 

rivière.  Je  comprends  Irùs-bien  l'élymologie  du  motLiiieuil, 
lixivium,  lessive;  car  les  bains  suffiraient  à  lessiver  toutes! os 
liardes  delà  petite  ville,  ou  au  moins  toutes  les  santés  inquiètes 
de  la  Franche-Comté.  M.  Monin,  en  particulier ,  ne  doute  pas 
de  l'efficacité  de  ces  eaux.  Qui  donc  y  croirait,  si  ce  n'est  d'a- 
bord l'inspecteur?  Les  eaux  de  Luseuil,dontla  température 
est  graduée ,  depuis  la  tiède  jusqu'à  la  brûlante ,  tombent  dans 
des  bassins  circulaires,  séparés  par  compartimens  ;  chaque 
compartiment  reçoit  un  degré  de  chaleur  différent. J'admirais 
cette  libéralité  de  la  nature  qui,  dans  un  espace  de  quelques 
pieds  carrés,  fait  jaillir  des  eaus  de  toutes  les  températures  , 
età  côté  d'une  source  simplement  tiède,  en  amène  une  autre 
où  l'on  ferait  cuire  des  (Pufs  ;  de  telle  sorte  qu'on  peut  prendre, 
sous  le  même  toit,  un  bain  froid  et  une  douche  de  vapeur.  Les 
bassins  servent  de  baignoires  communes.  On  s'y  met  à  l'eau  , 
hommes  et  femmes,  comme  aune  piscine  probatique,  jeunes 
el  vieux,  vierges  et  grand'mères  , 


Pueri ,  innupta?que  puellee, 


dans  des  peignoirs  qui  ne  laissent  voir  que  le  visage.  Tout  au- 
tour des  bassins  régnent  circulairement  des  cellules  particu- 
lières où  les  baigneurs  se  déshabillent  ;  et  c'est  de  là  qu'à  une 
heure  dite  sortent, comme  de  blancs  fantômes, soixante  ma- 
lades de  tous  les  degrés  etde  tous  les  âges,  malades  de  leur  fait 
ou  du  fâitde  leurs  pères;  vieux  qui  veulent  se  rajeunir,  et  jeu- 
nes qui  veulent  vieillir;  étourdisquiespèrentpiper,à  la  faveur 
de  la  liberté  du  bain  commun,  quelque  agnès  malade  de  désirs 
rentrés,  et  pêcher  quelque  poisson  dans  cette  eau  trouble. 
Tous  descendent  pêle-mêle  dans  ces  bassins;  les  uns  restent 
assis  sur  les  degrés  :  ce  sont  ceux  qui  prennent  le  bain  au 
sérieux;  les  autres  s'étendent  en  long  sur  les  dalles;  ceux-ci  s'a- 
genouillent ,  ceux-là  s'accroupissent  ;  les  plus  pétulans  bar- 
boltent:  on  rit,  on  chuchote,  on  éclate,  on  projette  des  bals, 
des  soirées, des  parties  de  campagne;  on  dit  dubiendeM.  Mo- 
nin :  —  du  plus  malade  de  tons,  du  nôtre ,  on  ne  dit  rien; 
car  qui  est-ce  qui  le  connaît  dans  la  Basse-Franche-Comté? 
La  vapeur  qui  s'exhale  de  ces  eaux  et  de  ces  corps  monte,  se 


303  REYTJE  DE  PARIS. 

répand  dans  la  salle ,  fait  des  Terres  de  Bohême  de  tous  les 
carreaux  de  vitre ,  dégoutte  des  murs  qui  ruissèlent;  les  pro- 
pos redoublent;  tous  cespeignoirsanguleuxs'animent;lesma- 
lades  oublient  leurs  maladies  douteuses  ;  les  grand'mères  se 
croientdans  la  fontaine  de  JouYence;  les  agnès  s'enhardissent; 
la  gaieté  du  bain  commun,  c'est  le  plus  clair  de  l'effet  des  eaux. 

—  Et  la  morale ,  docteur  ? 

—  La  morale  n'en  souffre  pas.  Il  ne  se  fait  rien  par  les 
bains  qui  ne  fût  fait  sans  les  bains.  Le  peignoir  et  l'eau  tuent 
l'illusion  et  l'amour.  J'ai  vu  des  jeunes  gens  attirés  par  celte 
promiscuité,  et  qui  pensaient  trouver  la  femme  libre  dans 
quelqu'un  de  ces  comparlimens,  qui  s'en  sont  allés  comme  ils 
étaient  venus. 

—  A  la  bonne  heure. 

Au  -  dessus  des  cellules  sont  quelques  bustes  de  grands 
personnages  romains,  les  uns  antiques,  les  autres  imités  de 
l'antique.  Les  premiers  ont  été  trouvés  à  l'endroit  même  où 
s'élèvent  les  bains,  dans  les  décombres  de  ceux  de  Labiénus. 
Ils  président  aux  innocens  bavardages  des  chétifs  descendans 
des  Gaulois,  eux  qui  ont  vu  peut-être  à  cette  même  place  se 
consommer  les  sales  débauches  de  la  Vénus  des  Thermes ,  et 
grouiller  dans  l'eau  les  centurions  et  les  courtisanes,  lesquels 
venaient  se  hâter  de  vivre  là  où  lescliens  et  clientes  deM.Mo- 
nin  viennent  faire  durer  leurs  petites  santés. 

Luxeuil  fut  l'une  de  ces  mille  villes  surlesquelles  passa  le 
cheval  d'Attila,  ce  cheval  qui,  au  dire  du  barbare,  ne  foulait 
aucune  terre  sans  que  l'herbe  cessât  d'y  croître.  Les  ruines  de 
la  ville  romaine  servirent  de  sol  à  la  ville  française.  C'est  ainsi 
que  faisait  Attila  :  il  mettait  dessous  ce  qui  était  dessus,  il  re- 
tournait une  terre  chargée  de  villes ,  comme  le  laboureur 
retourne  un  champ  couvert  de  chaume;  il  défrichait  le  vieux 
monde  pour  le  christianisme,  lequel  venait  après  lui ,  avec 
des  maçons  pour  architectes,  et  les  peuples  pour  ouvriers, 
bâtir  des  abbayes  à  l'abri  desquelles  se  groupaient  quelques 
cabanes  de  serfs ,  puis  un  village,  puis  un  château  et  son  châ- 
telain pour  exploiter  la  petite  population  de  compte  à  demi 
avec  l'abbaye,  puis  une  commune  qui  devait  dévorer  le  châ- 
telain et  l'abbé. 


REYUE  DE  PARIS.  309 

Enriron  cent  trente  ans  après  Attila,  saînt  Colomban,  ce 
moine  irlandais  qui  allait  semant  l'Europe  de  fondations  pieu- 
ses, et  l'édifiant  par  ses  lumières  et  ses  yerlus,  yint  à  Luxeuil 
et  y  fonda  une  abbaye  où  trois  cents  religieux,  se  releyant  à 
tour  de  rôle  dans  l'église,  comme  une  pieuse  troupe  à  un  poste 
d'honneur,  chantaient  éternellement  les  louanges  de  Dieu. 
Au  septième  siècle,  on  yenail  de  tous  les  pays  à  l'abbaye  de 
Saint-Colomban  pour  ses  écoles ,  qui  étaient  célèbres.  Les  ab- 
bés avaient  le  droit  de  faire  grâce  et  de  battre  monnaie.  Dé- 
truite deux  fois  par  la  guerre ,  l'abbaye  de  Luxeuil  se  relera 
deux  fois;  mais,  comme  il  arrive,  s'affaiblissant  et  perdant  de 
son  importance  à  chaque  fois.  Celle  que  M.  Monin  me  mena 
voir  coûta  300  livres  à  rebâtir,  somme  si  modique ,  même  en 
tenant  compte  de  la  valeur  plus  élevée  de  la  livre  à  cette  épo- 
que, qu'il  faut  bien  croire  que  les  habitans  y  aidèrent  par  des 
dons  en  nature,  et  que  les  seigneurs  du  pays  permirent  qu'on 
en  coupât  les  charpentes  dans  leurs  bois.  L'abbé  de  Luxeuil 
était  encore  souverain  au  temps  de  Charles-Quint  ;  l'abbé  ré- 
gnant abdiqua  même  sa  souveraineté  en  faveur  de  ce  prince. 

Aujourd'hui  cette  abbaye  est  délabrée.  Les  dalles  des  cor- 
ridors se  disjoignent,  les  murs  se  lézardent;  l'édifice  menace 
ruine.  S'il  tombe ,  ce  sera  pour  ne  plus  se  relever,  car  la  piété 
du  conseilmunicipaletlescentimes  additionnels  ne  suffiraient 
pas  à  une  telle  œuvre.  On  ne  gagne  plus  le  paradis  à  apporter 
sa  pierre  à  la  fondation  des  monastères.  A  la  place  des  trois 
cents  religieux  de  Saint-Colomban,  l'abbaye  de  Luxeuil  est 
habitée  par  quelques  séminariste?,  maigres  recrues  du  clergé 
de  la  Franche-Comté,  trop  peu  nombreux  pour  empêcher 
l'herbe  de  croître  dans  les  cours ,  et  pour  remplir  de  leurs 
chants  la  vaste  nef  de  l'église.  Ils  apprennent  la  théologie 
et  le  latin  de  la  Vulgale ,  pour  le  psalmodier  quelque  jour  au 
fond  d'un  village  ,  dont  le  principal  propriétaire  les  aura  à 
dîner  tous  les  dimanches ,  par  un  reste  d'habitude  seigneu- 
riale à  laquelle  les  esprits  forts  ne  manquent  pas. 

Le  jardin  de  l'abbaye  fournit  des  légumes  au  séminaire. 
J'y  ai  remarqué,  à  l'entrée,  un  beau  débris  de  bas-relief  an- 
tique ,  que  les  séminaristes  ont  rayé  avec  la  pointe  de  leurs 
couteaux,  non  pas  dans  une  de  ces  pensées  chrétiennes  de 


310  REVUE  DE  PARIS, 

l'espèce  de  celle  qui  poussait  le  pape  Adrien  VI  à  vouloir 
qu'on  fît  du  plâtre  avec  l'Apollon  du  Belvédère ,  mais  par  une 
innocente  distraction  d'écoliers.  à 

L'église  est  assez  belle  ;  elle  a  un  magnifique  buffet  d'orgue 
qui  descend  le  long  du  mur  jusqu'à  hauteur  d'homme,  et  pose 
sur  une  sorte  d'Atlas  assez  ridicule;  les  sculptures  en  bois 
en  sont  convenables. 

Tout  près  de  l'église  est  une  maison  particulière,  du  même 
temps,  je  pense,  que  la  maison  du  cardinal  Jouffroy,  avec  des 
fenêtres  doubles,  et  au-dessus  des  fenêtres  et  de  la  porte,  dans 
l'intervalle  du  rez-de  chaussée  au  premier  étage,  des  enron- 
lemens  et  des  guirlandes  de  pierre,  d'une  légèreté  et  d'une 
grâce  admirables  :  tout  cela  conservé,  on  ne  sait  comment. 
Vous  diriez  que  cette  jolie  maison  a  été  gardée  sous  une  clo- 
che de  verre ,  dont  on  aurait  enlevé  l'air  avec  la  machine 
pneumatique.  Ni  le  froid  ni  le  chaud  ne  mordent  sur  cette 
pierre  de  Luxeuil,  et  la  teinte  noirâtre  que  le  temps  y  répand 
est  d'un  ton  si  doux  à  l'œil ,  que  je  ne  sais  si  je  ne  l'aime  pas 
mieux  que  la  couleur  feuille-morte  dont  le  soleil  dore  la 
vieillesse  desmonumens  du  midi.  Cette  maison,  près  de  l'é- 
glise, m'a  d'autant  plus  intéressé  qu'elle  ne  figure  dans  au- 
cun recueil,  ni  album,  ni  kccpsake  anglais  ou  français;  elle  est 
cachée  comme  dans  un  coin  delà  ville,  à  l'ombre  de  la  vieille 
abbaye,  oubliée  et  comme  inaperçue  du  temps  et  des  hom- 
mes. 

En  rentrant  dans  la  grande  rue  de  Luxeuil,  un  peu  avant 
d'arriver  à  la  maison  du  cardinal  Jouffroy,  à  gauche,  une 
maison  très-remarqnée  et  très-dessinée,  encore  de  la  même 
époque  et  d'une  conservation  non  moins  étonnante,  a  été 
badigeonnée  dans  ces  derniers  temps  par  le  propriétaire  ou 
principal  locataire  qui  y  tient  un  café.  Indignation  d'usage  , 
exclamations  contre  le  vandalisme,  toutes  les  apparences 
d'un  désespoir  d'antiquaire,  en  présence  d'une  telle  profana- 
tion. Ni  le  peu  d'artistes  ni  le  peu  de  commis-marchands  que 
l'amour  de  l'art  ou  que  le  commerce  des  vins  amènent  à 
Luxeuil,  n'y  font  faute.  Quel  dommage  d'avoir  allourdi  par 
des  couches  de  chaux  jaunâtre  et  blafarde  les  piliers  qui  sou- 
tiennent ce  portique  à  plein  cintre,  d'avoir  émoussé  ces  re- 


REVUE  DE  PARIS.  311 

liefs  délicats  en  emplissant  les  creux  de  badigeon,  d'ayoir  hé- 
bété ces  profils  et  détruit  ce  jeu  de  la  lumière  et  des  ombres , 
si  délicat  sur  des  pierres  déjà  noires  !  Oui,  quel  dommage  !  et 
je  l'ai  dit  comme  un  au're,  et  je  me  suis  battu  les  flancs  pour 
être  à  la  hauteur  de  ces  Jérémiesde  l'art  du  moyen  âge;  mais 
qu'y  faire?  Quand  celle  maison  était  noire,  ce  portique  hu- 
mide ,  ces  piliers  sombres  et  absorbant  le  jour  du  café  ,  sur 
les  vitres  duquel  ils  reflètent  maintenant  leur  brillante  teinte 
jaune,  le  café  chômait;  les  sous-offlciers  et  les  officiers  en 
retraite  allaient  ailleurs.  Le  limonadier,  qui  vit  de  pratiques 
plus  que  de  curieux,  et  qui  préfère  les  consomuiateurs  qui 
entrent  dans  son  café  aux  antiquaires  et  aux  gens  de  lettres 
qui  passent  devant,  a  fait  habiller  de  jaune  la  vieille  maison, 
qui  reluit  maintenant  au  loin  et  lui  tient  lieu  de  transparent 
el  d'enseigne.  A  la  place  de  ce  cafetier,  j'en  eusse  fait  autant; 
lui ,  à  ma  place,  m'edl  traité  de  barbare ,  et  nous  aurions  eu 
tous  deux  raison. 

Ce  ne  sont  pas  là  toutes  les  curiosités  de  Luxenil;  mais  c'est 
tout  ce  qu'on  peut  en  voir  en  deux  heures,  avec  un  guide 
comme  celui  que  javais ,  qui  ne  vous  fait  pas  perdre  une  mi- 
nute. 

Je  revins  voir  mon  pauvre  malade.  Il  reposait  sur  son  lit. 
J'attendis  dans  la  chambre  voisine  ;  je  n'aurais  pas  voulu 
qu'on  lui  ôlàl  pour  moi  une  seconde  de  ce  repos  qui  suspend 
ses  douleurs ,  qui  rafraîchit  son  imagination ,  qui  est  tout  son 
soleil.  Je  m'entretins  tout  bas  de  lui  avec  sa  femme,  qui  ne 
peut  parler  que  de  lui,  qui  n'aime  à  parler  que  de  lui: 
femme  admirable  qui  est  venue  offrir  à  lécrivain  aveugle 
sa  main ,  son  cœur ,  son  esprit ,  ses  nuits  et  ses  jours ,  pour  le 
veiller ,  le  soutenir ,  lui  faire  voir  par  ses  yeux ,  marcher  par 
ses  pieds  ;  écrire  par  ses  mains;  qui  s'est  absorbée  et  confon- 
due en  lui.  C'est  l'éternel  honneur  des  femmes ,  qu'un  aveu- 
gle puisse  trouver  une  épouse  fidèle  qui  se  colle  à  son  bras 
comme  Antigène  au  bras  d'OEdipe,  et  lui  pose  le  pied  sur 
celle  terre  où  tout  est  ronces  et  cailloux,  même  pour  le  voyant 
et  le  valide.  Je  voulais  en  louer  celle  dont  je  parle;  mais 
elle  m'en  témoignait  du  déplaisir ,  disant  que  si  on  le  con- 
naissait bien  on  la  trouverait  au-dessous  de  son  devoir.  Je 


312  REVUE  DE  PARIS. 

sentis  qne  j'avais  fait  une  faute.  Mais  l'homme  est  si  peu  de's- 
intéressé  qu'il  lui  échappe  d'admirer  naïvement  ce  qu'il  ne 
serait  pas  de  force  et  de  cœur  à  faire ,  ne  pensant  pas  qu'il  y 
a  toujours  dans  une  admiration  de  ce  genre  un  peu  de  sur- 
prise ,  et  que  la  surprise  suppose  qu'on  s'attendait  à  moins. 
C'est  par-là  que  certains  éloges  peuvent  être  très-désobli- 
geans. 

La  nuit  est  bien  longue  pour  notre  malade.  Il  dort  peu, 
et  d'un  sommeil  troublé  parles  souffrances,  agité  par  toutes 
les  passions  des  héros  de  ses  histoires,  auxquels  il  donne  la 
vie  aux  dépens  de  la  sienne:  car  il  n'a  pas  l'heureuse  condi- 
tion de  l'historien  spéculatif  qui  disserte  sur  les  faits  dupasse 
sans  en  être  affecté,  et  qui  glisse  au  milieu  des  époques  les 
plus  remuantes  sans  en  éprouverle  contre-coup;  d'autant  plus 
calme  que  tout  est  plus  agité  autour  de  lui ,  et  se  retirant  du 
milieu  des  scènes  passionnées  dans  le  calme  de  sa  raison  ; 
—  lui,  il  vit  dans  le  passé  comme  vous  vivez  dans  le  pré- 
sent; à  mesure  qu'il  bâtit  son  drame ,  il  en  ressent  toutes  les 
péripéties  ;  à  mesure  qu'il  évoque  ses  héros ,  il  se  mêle  parmi 
eux  comme  un  frère  parmi  des  frères;  il  fait  le  drame  et  il 
y  assiste  ;  il  ressuscite  un  monde  et  se  jette  tout  au  travers 
avec  la  sensibilité  douloureuse  d'un  homme  de  ce  temps-ci , 
d'un  malade  et  d'un  poète.  Le  jour,  il  se  fait  lire  les  vieux 
livres  où  sont  les  données  grossières  de  ses  histoires  ,  et  la 
nuit,  après  quelques  heures  de  premier  sommeil,  il  s'agite 
tout-à-coup  sur  son  lit,  il  murmure,  il  gémit:  ce  sont  des 
scènes  qui  s'arrangent  dans  son  imagination  surexcitée  par 
la  fièvre;  c'est  une  bataille  où  les  nationaux  périssent  sous 
le  glaive  du  conquérant  ;  c'est  une  commune  qui  tend  des 
chaînes  dans  ses  rues,  ou  se  prépare  à  assiéger  son  évêque; 
c'est  un  meurtre  qui  se  consomme  dans  une  église  ,  au  pied 
de  l'autel;  c'est  un  mariage  funèbre,  c'est  une  fuite  ,  c'est 
un  amour  plein  de  malheur,  et  qui  doit  finir  parle  meurtre; 
que  sais-je  !  c'est  quelque  partie  du  grand  drame  de  l'histoire 
qui  arrive  dans  son  cerveau  à  ce  degré  de  réalité  et  de  vie 
où  il  ne  la  pourrait  plus  garder  sans  une  vive  douleur;  il 
faut  donc  qu'elle  sorte ,  il  faut  qu'une  oreille  soit  près  de 
lui ,  toute  prête  pour  entendre  ce  qu'il  va  dire ,  il  faut  qu'une 


RETUE  DE  PARIS.  313 

main  soit  toujours  là  qui  aille  aussi  vite  que  son  inspiration 
fébrile.  Cette  oreille,  cette  main,  il  ne  les  obtiendrait  de 
personne  à  prix  d'or,le  dévouement  libre  les  lui  donne  :  c'est 
sa  femme  qui  tient  la  plume  quand  il  dicte. 

Je  ne  sais  pas  si  je  manque  à  la  discrétion  en  trahissant 
le  secret  de  vertus  si  touchantes  ;  mais  en  ce  siècle  de  dés- 
ordre intellectuel,  où  la  moralité  des  romanciers  veut  don- 
ner pour  toute  fin  à  la  femme  l'amour  physique  ,  et  ne  sait  où 
classer  celle  qui  n'est  que  l'ange  gardien  d'un  mari  aveugle 
et  moribond,  n'est-il  pas  du  devoir  de  quiconque  a  pu  ren- 
contrer un  bon  exemple  de  le  publier  à  haute  voix ,  comme 
une  protestation  de  la  bonne  nature  humaine  contre  ceux 
qui  la  travestissent,  faute  de  la  savoir  observer?  Elle  donc 
ne  s'endort  jamais  sans  avoir  sur  sa  table  un  crayon  et  du  pa- 
pier, avec  une  veilleuse  pour  lumière.  Au  moindre  bruit, 
elle  s'éveille ,  elle  écoule ,  elle  attend.  Il  n'y  a  guère  de  nuit 
où  le  pauvre  poète  ne  l'appelle  :  tantôt  c'est  pour  lui  dicter 
à  la  hâte  quelque  ébauche  brûlante  dont  il  fera  le  lendemain 
un  splendide  tableau  sous  la  charmille  du  petit  jardin,  quand 
le  doux  souffle  d'une  belle  matinée  aura  reposé  son  visage 
et  fécondé  son  esprit  ;  tantôt  c'est  pour  refaire  quelque  scène 
péniblement  imaginée  la  veille  ,  à  cause  d'un  léger  surcroît 
de  souffrances,  et  qui  se  sentait  de  la  fatigue  du  corps;  c'est 
peut-être  pour  y  répandre  plus  de  soleil  et  de  lumière;  ou 
bien  c'est  pour  rendre  aux  actions  leur  vrai  motif  qui  avait 
fui  son  intelligence  raidie  en  vain  contre  le  mal  :  tantôt  c'est 
pour  moins  que  cela.  C'est  pour  quelque  phrase  d'abord  mal 
venue  ,  où  l'expression  était  incertaine  ,  et  qui ,  parmi  les 
mille  ressouvenirs  vagues  des  rêves ,  lui  sera  apparue  vive 
et  colorée  ;  c'est  pour  un  mot  qui  jurait ,  ou  qui  laissait  échap- 
per la  pensée,  ou  qui  entreprenait  trop  sur  le  génie  sévère 
de  la  langue  ;  car  cet  homme-là  aussi  est  esclave  de  la  langue, 
et,  comme  notre  grand  prosateur  Chateaubriand ,  il  a  le  cou- 
rage de  douter  de  sa  pensée ,  s'il  voit  que  la  langue  lui  résiste 
et  s'y  refuse.  Quand  il  est  soulagé ,  il  se  rendort ,  et  elle  après 
lui ,  plus  heureuse  et  plus  reposée  de  ce  sommeil  troublé  , 
que  s'il  s'était  contraint  pour  ne  pas  l'interrompre;  et  cette 
page  crayonnée  d'une  main  engourdie ,  à  la  lueur  d'une  veii- 
2  27 


314  REVUE  DE  PARIS. 

leuse,  dictée  par  un  malade ,  de  son  lit  de  souffrance,  vous 
en  admirerez  demain  la  fraîcheur ,  la  grâce  ,  la  facilité  , 
comme  s'il  était  vrai  qu'il  n'y  a  pas  déplus  doux  sourire  que 
celui  d'une  bouche  souffrante,  ni  d'imagination  plus  fleurie 
que  celle  qui  brille  à  travers  les  douleurs  du  corps! 

Je  le  revis  bientôt.  11  me  parla  d'une  préface  à  laquelle 
il  travaillait  depuis  quelques  jours  ;  cette  préface  devait  pré- 
céder un  recueil  de  morceaux  de  critique  historique  publiés 
avant  ses  grands  ouvrages  ,  recueil  qui  a  paru  depuis.  Je  lui 
demandai  à  voir  ce  qu'il  en  avait  déjà  fait  :  celle  qui  l'avait 
écrite  sous  sa  dictée  voulut  bien  se  charger  de  la  lire.  Elle  y 
mit  un  ton  que  je  ne  saurais  rendre;  il  y  avait  dans  sa  voix 
tremblante  je  ne  sais  quel  mélange  délicat  d'orgueil  tendre 
pour  les  belles  choses  qu'elle  lisait,  et  de  crainte  de  ne  les 
pas  faire  voloir  assez  par  le  débit,  ou  de  paraître  les  faire 
valoir  plus  qu'il  n'en  était  besoin.  Lui  la  suivait  avidement, 
lisant  intérieurement  ce  qu'elle  lisait  ,  à  ce  que  je  vis  aux 
mouvemens  de  ses  lèvres  qui  accompagnaient  ceux  de  la  lec- 
trice. J'étais  touché  par  tous  les  points  sensibles;  de  la  chose 
lue,  par  mon  esprit;  de  la  lecture,  par  mon  cœur.  J'éprou- 
vais tous  les  sentimens  à  la  fois,  curiosité,  sympathie,  ad- 
miration. 

On  se  mit  à  table  dans  une  belle  salle,  au  premier,  ayant 
deux  fenêtres  sur  le  petit  jardin  ,  et  deux  sur  la  rue ,  ouvrant 
sur  le  joli  balcon  de  pierre  évidé  ,  d'où  son  éminencele  car- 
dinal Jouffroy  bénissait  les  vilains  deLuxeuil.  On  voulut  bien 
me  faire  remarquer  que  je  mangeais  peu:  outre  des  habitu- 
des qui  me  suivent  même  en  voyage,  comment  pensera 
manger,  quand  j'avais  tant  avoir  et  tant  à  écouter?  Tantôt 
le  domestique ,  tantôt  sa  femme ,  celle-ci  plus  souvent ,  em- 
plissent sa  cuiller,  ou  piquent  ses  morceaux,  et  lui  mettent 
la  fourchette  dans  la  main  ,  et  avec  ce  double  secours,  il 
mange.  Il  mange  comme  un  homme  à  qui  le  docteur  Monin 
promet  longue  vie,  et  Dieu  l'entende  !  a>ec  appétit,  mais 
en  apparence  sans  plaisir.  Il  mange  pour  vivre.  Je  ne  le  quit- 
tais pas  des  yeux.  Il  n'est  pas  aveugle  comme  j'en  ai  vu  d'au- 
tres ,  cherchant,  s'ingéniant ,  expérimentant  pour  suppléer 
à  la  vue  qui  levir  manque,  et,  par  l'habitude,  finissant  par 


à 


REVUE  DE  PARIS.  815 

Yoirparles  mains.  Lui  n'a  fait  aacnn  progrès  en  ce  genre, 
depuis  sept  ans  qu'il  est  aveugle.  Sa  main  est  toujours  incer- 
taine ,  ses  mouA'emens  toujours  sans  but  ;  s'il  ne  trouve  pas 
à  l'instant  ce  qu'il  veut  prendre,  il  s'arrête;  il  n'emploie  pas 
une  seule  réflexion,  pas  même  une  réflexion  d'instinct,  au 
service  de  ses  besoins  physiques.  Cette  différence  entre  cet 
aveugle  et  les  aveugles  dont  je  parle  ne  s'explique  que  trop 
bien.  Ceux-là  n'étaient  point  distraits  de  la  satisfaction  de 
leurs  besoins  par  une  vie  tout  intellectuelle;  ils  n'avaient  ni 
la  pensée  qui  fait  oublier  les  soins  du  corps,  ni  sans  doute 
une  femme  dont  tous  les  sens  leur  appartinssent,  qui  vécût, 
qui  marchât,  qui  respirât  poi^r  eux. 

Sa  conversation  était  spirituelle,  simple,  bienveillante;  il 
ne  cherchait  pas  à  la  hausser  au  niveau  de  sa  réputation  d'é- 
crivain, ni  à  soutenir  par  des  traits  cherchés  le  prestige  de  ses 
écrits,  comme  font  quelques  auteurs  dislingaés  ,  jaloux  de 
l'être  toujours  et  partout,  même  à  table;  il  causait  pour  se 
soulager,  pour  se  détendre, pour  faire  changer  de  cours  à  ses 
pensées,  et  reposer  son  esprit  par  la  variété  et  l'abandon.  Je 
le  trouvai  très-préoccupé  de  la  littérature  bruyante,  de  cette 
littérature  qui  s'agite  dans  les  régions  inférieures,  mais  qui 
n'arrive  pas  jusqu'aux  esprits  choisis;  il  en  savait,  dans  sa  so- 
litude, plus  que  moi  qui  vis  au  milieu  du  feu  ;  il  me  citait  des 
vers  et  de  la  prose  que  j'avais  vus,  mais  que  je  n'avais  pas 
lus;  il  a  une  mémoire  admirable  qui  retient  Trissotin  aussi 
bien  que  Racine.  Et  n'était-ce  pas  piquant,  d'entendre  dans 
un  coin  de  la  Basse-Franche-Comté,  un  solitaire,  un  aveugle, 
égayant  le  dessert  par  quelques  citations  de  la  langue  recon  - 
stituée  du  dix-neuvième  siècle. 

Il  fallait  pourtant  retourner  à  Yesoul.  Nous  nous  quittâmes 
avec  effusion ,  lui  plein  de  bonté  et  d'offres  d'amitié,  moi 
ayant  soin,  dans  la  familiarité  qui  m'était  permise,  de  garder 
les  convenances  de  la  plus  sacrée  des  hiérarchies,  et  de  tenir 
les  distances  d'un  homme  de  ma  génération  à  un  homme 
de  la  sienne,  d'un  inconnu  à  un  écrivain  illustre.  Je  re- 
montai dans  ma  carriole ,  emportant  avec  moi  une  de  ces  let- 
tres tant  admirées,  que  je  n'avais  point  lues,  que  j'allais  lire 
tout  en  cheminant ,  pour  abréger  lennui  de  repasser  par  la 


316  REVUE  DE  PAUIS. 

même  ronte.  Je  fis  deux  lieues  ainsi  sans  m'en  apercevoir, 
transporté  dans  ce  monde  de  nos  origines  nationales,  où  il  a 
mis  la  lumière  de  la  création  ,  et  dont  il  a  peint  avec  tant 
de  naÏTeté  et  de  grâce  les  mœurs  primitives ,  les  courages 
simples,  les  passions  brutales  et  les  vices  moitié  d'instinct, 
moitié  appris,  recouverts  d'une  civilisation  importée,  pareille 
à  un  oripeau  dont  se  serait  affublé  un  sauvage.  Se  peut-il, 
me  disais-je,  qu'un  homme  sache  lire  si  sûrement  avec  les 
yeux  d'autrui  au  fond  d'annales  confuses  et  incertaines,  dans 
des  livres  écrits  sans  art  et  sans  goût,  en  une  langue  dégéné- 
rée et  corrompue,  qu'il  puisse  écrire  avec  les  mains  d'autrui 
des  pages  si  animées,  si  frémissantes,  si  pénétrées  de  la  cha- 
leur de  vie  d'un  être  entier;  que  des  récits  si  bien  liés  aient 
été  faits  lambeaux  par  lambeaux,  dans  l'intervalle  des  souf- 
frances ,  et  avec  les  intermissions  exigées  par  le  médecin  ; 
qu'un  souffle  si  égal  échauffe  des  pages  morcelées  ;  que  des 
fêtes  décrites  par  un  malade  soient  si  riantes;  que  des  amours 
rêvés  dans  la  fièvre  soient  si  frais  et  si  naïfs;  qu'un  ton  si 
ferme,  une  philosophie  si  sûre,  un  sens  critique  si  droit  et  si 
prévenu  contre  les  illusions,  se  rencontrent  en  un  être  si 
chancelant  ?  Se  peut-il  que  ce  joyau  de  l'art  du  dix-neuvième 
siècle  soit  l'œuvre  de  l'homme  que  je  viens  de  quitter,  si  frêle 
et  si  chélif, dévoré  par  le  zèle  de  l'art,  noble  ouvrier  qui  pour 
un  travail  où  il  faudrait  des  mains,  des  yeux,  des  pieds,  et  la 
pensée,  n'a  que  la  pensée  pour  suffire  à  tout?  M.  Yillemain  , 
notre  maître  en  critique,  a  dit  des  romans  historiques,  qu'ils 
pouvaient  être  plus  vrais  que  l'histoire  ;  mais  c'était  avant  que 
le  malade  deLuxeuil  eût  créé  une  histoire  qui  fût  vraie  comme 
un  roman,  sans  cesser  d'être  de  l'histoire. 

Comme  je  finissais  ma  lecture,  le  soleil  se  couchait  der- 
rière les  collines  qui  dominent  la  petite  ville  de  A'esoul,  et 
ses  derniers  rayons  doraient  les  légères  vapeurs  qui  mon- 
taient déjà  du  sein  de  la  terre  refroidie,  et  qui  devaient  don- 
ner le  lendemain  à  d'autres  voyageurs  la  fantasmagorie  du 
grand  fleuve  de  vapeurs  se  dissipant  au  lever  du  soleil. 

A  la  vue  de  ce  soleil  qui  se  couchait  pour  se  lever  le  len- 
demain, une  pensée  me  dut  venir  naturellement  : 

Être  au  premier  rang  des  écrivains  de  son  époque,  avoir  la 


REVUE  DE  PARIS.  317 

gloire  si  populaire  de  l'historien,  écrire  avec  originalité'  dans 
la  vieille  langue ,  innover  en  restant  fidèle  à  la  tradition  , 
laisser  des  pages  dignes  des  siècles  d'or  dans  un  siècle  de  dé- 
cadence ,  savoir  parler  au  cœur  et  à  l'esprit,  être  admiré  et 
aimé  tout  ensemble; 

Tout  cela  vaut-il  ne  plus  voir  le  soleil? 

Vaut-il  mieux  languir  dans  les  ténèbres,  avec  la  gloire,— 
que  vivre  inconnu  et  stérile,  à  la  douce  lumière  du  soleil? 

Oui  !  si  l'homme  ne  vit  pas  que  pour  lui  seul,  si  la  pensée 
de  l'individu  appartient  à  tous  ; 

Oui  !  si  comme  nous  le  disent  les  hommes  qui  ont  eu 
l'empire  des  intelligences,  la  gloire  a  une  sévère  douceur 
qui  adoucit  le  sacrifice ,  et  quelque  miel  qui  fait  trouver  le 
calice  moins  amer. 

Ce  n'est  pas  moi  qui  dirai  non  ! 

NlSABD. 


27. 


ANDRE. 


PREMIÈRE  PARTIE. 


I. 


11  y  a  encore  au  fond  de  nos  provinces  de  France  un  peu 
de  yieille  et  bonne  noblesse  qui  prend  bravement  son  parti 
sur  les  vicissitudes  politiques  ,  là  par  générosité',  ici  par 
stoïcisme  ,  ailleurs  par  apathie.  Je  sais  d'anciens  seigneurs 
qui  portent  des  sabots  et  boivent  leur  piquette  sans  se  faire 
prier.  Ils  ne  font  plus  ombrage  à  personne  ;  et  si  le  présent 
n'est  pas  brillant  pour  eux,  du  moins  n'ont-ils  rien  à  crain- 
dre de  l'avenir. 

Il  faut  reconnaître  que  parmi  ces  gens-là  on  rencontre  par- 
fois des  caractères  solidement  trempes  et  vraiment  faits  pour 
traverser  les  temps  d'orages.  Plus  d'un,  qui  se  serait  débattu 
en  vain  contre  sa  nature  épaisse ,  s'il  eût  succédé  paisible- 
ment à  ces  ancêtres,  s'est  fort  bien  trouvé  de  venir  au  monde 
avec  la  force  physique  et  l'insouciance  d'un  rustre.  Tel  était 
le  marquis  de  Morand.  Il  sortait  d'une  riche  et  puissante 
lignée,  et  pourtant  s'estimait  heureux  et  fier  de  posséder  en- 
core un  petit  vieux  castel  et  un  domaine  d'environ  deux  cent 
raille  francs. 


I 


REVUE  DE  PARIS.  8Î9 

Sans  se  creuser  la  cervelle  pour  savoir  si  ses  aïeux  avaient 
eu  une  plus  belle  vie  dans  leurs  grands  fiefs,  il  tirait  tout  le 
parti  possible  de  son  petit  béritage;  il  y  vivait  comme  un  vé- 
ritable laird  écossais,  partageant  son  année  entre  les  plaisirs 
delà  chasse  et  les  soins  de  son  exploitation;  car,  selon  l'usage 
des  purs  campagnards,  il  ne  s'en  remettait  à  personne  des 
soucis  de  la  propriété.  ïl  était  à  lui-même  son  majordome  , 
son  fermier  et  son  métayer  :  même  on  le  voyait  quelquefois  , 
au  temps  de  la  moisson  ou  delà  fenaison,  impatient  de  ser- 
rer ses  denrées  menacées  par  une  pluie  d'orage  ,  poser  sa 
veste  sur  un  râteau  planté  en  terre,  donner  de  l'aisance  aux 
courroies  élastiques  qui  soutenaient  son  haut  de  chausse  sur 
son  ventre  de  Falstaff,  et,  s'armant  d'une  fourche,  passer  la 
gerbe  aux  ouvriers.  Ceux-ci,  quoique  essouflés  et  ruisselans 
de  sueur,  se  montraient  alors  empressés,  facétieux  et  pleins 
de  bon  vouloir;  car  ils  savaient  que  le  digue  seigneur  de  Mo- 
rand, en  s'essuyant  le  front  au  retour,  leur  verserait  le  coup 
d'embauchage,  et  ferait,  en  vin  de  sa  cave,  plus  de  dépense 
que  l'eau  de  pluie  n'eût  causé  de  dégât  sur  sa  récolte. 

Malgré  ces  petites  inconséquences,  le  hobereau  faisait  boa 
usage  de  sa  vigueur  et  de  son  activité.  Il  mettait  de  côté 
chaque  année  un  tiers  de  son  revenu,  et,  de  cinq  ans  en 
cinq  ans  ,  on  le  voyait  arrondir  son  domaine  de  quelque 
bonne  terre  labourable,  ou  de  quelque  beau  carrefour  de  hêtre 
et  de  chêne  noir.  Du  reste,  sa  maison  était  honorable,  sinon 
élégante,  sa  cuisine  comfortable,  sinon  exquise,  son  vin  gé- 
néreux, ses  bidets  pleins  de  vigueur,  ses  chiens  bien  ouverts 
et  bien  évidés  au  flanc,  ses  amis  nombreux  et  bons  buveurs, 
ses  servantes  hautes  en  couleur  et  quelque  peu  bai-bues. 
Dans  son  jardin  fleurissaient  les  plus  beaux  espaliers  du 
pays;  dans  ses  prés  paissaient  les  plus  belles  vaches;  enfin, 
quoique  les  limites  du  château  et  de  la  ferme  ne  fussent  ni 
bien  tracées  ni  bien  gardées,  quoique  les  poules  et  les  abeilles 
fussent  un  peu  trop  accoutumées  au  salon,  que  la  saine  odeur 
des  élables  pénétrât  fortement  dans  la  salle  à  manger,  il 
n'est  pas  moins  certain  que  la  vie  pouvait  être  4ouce,  active, 
facile  et  sage  derrière  les  vieux  murs  du  château  de  Moraiid. 

Mais  André  de  Morand  ,  le  fils  ujnqno  du  marquis  ,  n "en 


320  REVUE  DE  PARIS. 

jugeait  pas  ainsi;  il  faisait  de  vains  efforts  pour  se  renfermer 
dans  la  sphère  de  celte  existence  qui  convenait  si  bien  aux 
goûts  et  aux  facultés  de  ceux  qui  l'entouraient.  Seul  et  cha- 
grin parmi  tous  ces  gens  occupés  d'affaires  lucratives  et  de 
commodes  plaisirs,  il  s'adressait  des  questions  dangereuses  : 
«  A  quoi  bon  ces  fatigues?  et  que  sont  ces  jouissances?  Tra- 
vailler pour  arriver  à  ce  but,  est-ce  la  peine  ?  Quel  est  le  plus 
rude,  de  se  condamner  à  ces  amusemens  ,  ou  de  se  laisser 
tuer  par  l'ennui  ?  »  Toutes  ses  idées  tournaient  dans  ce  cercle 
sans  issue  ,  tous  ses  désirs  se  brisaient  à  des  obstacles  gros- 
siers, insurmontables.  Il  éprouvait  le  besoin  de  posséder  ou 
de  sentir  tout  ce  qui  était  ignoré  de  ses  proches  ;  mais  ceux 
dont  il  dépendait  ne  s'en  souciaient  point,  et  résistaient  à  sa 
fantaisie  sans  se  donner  la  peine  de  le  contredire. 

Lorsque  son  père  s'était  décidé  à  lui  donner  un  précepteur, 
c'avait  été  par  des  raisons  d'amour-propre  ,  et  nullement  en 
vue  des  avantages  de  l'éducation.  Soit  disposition  invétérée, 
soit  l'effet  du  désaccord  établi  par  cette  éducation  entre  lui 
et  les  hommes  qui  l'entouraient ,  le  caractère  d'André  était 
devenu  de  plus  en  plus  insolite  et  singulier  aux  yeux  de  sa 
famille.  Son  enfance  avait  été  maladive  et  taciturne.  Dans 
son  âge  de  puberté,  il  se  montra  mélancolique,  inquiet,  bi- 
zarre. Il  sentit  de  grandes  ambitions  fermenter  en  lui ,  mon- 
ter par  bouffées,  et  tomber  tout-à-coup  sous  le  poids  du  dé- 
couragement. Les  livres  dont  on  le  nourrissait  pour  l'apaiser 
ne  lui  suffisaient  pas,  ou  l'absorbaient  trop.  Il  eût  voulu  voya- 
ger, changer  d'atmosphère  et  d'habitudes,  essayer  toutes  les 
choses  inconnues ,  jeter  en  dehors  l'activité  qu'il  croyait  sen- 
tir en  lui,  contenter  enfin  cette  avidité  vague  et  fébrile  qui 
exagérait  l'avenir  à  ses  yeux. 

Biais  son  père  s'y  opposa.  Ce  joyeux  et  loyal  butor  avait 
sur  son  fils  un  avantage  immense,  celui  de  vouloir.  Si  le  sa- 
voir eût  développé  et  dirigé  cette  faculté  chez  le  marquis  de 
Morand,  il  fût  devenu  peut-être  un  caractère  éminent;  mais 
né  dans  les  jours  de  l'anarchie  ,  abandonné  ou  caché  parmi 
des  paysans,  ilavait  été  élevé  pareux  et  comme  eux.  La  bonne 
et  saine  logique  dont  il  élait  doué  lui  avait  appris  à  se  conten- 
ter de  sa  destinée  et  à  s'y  renfermer  ;  la  force  de  sa  volonté, 


REVUE  DE  PARIS.  321 

la  persistance  de  son  énergie,  l'ayaient  conduit  à  en  tirer  le 
meilleur  parti  possible.  Son  courage  raide  et  brutal  forçait  à 
l'estime  sociale  ceux  quf,  du  reste,  lui  prodiguaient  le  mépris 
intellectuel.  Son  entêtement  ferme  ,  et  quelquefois  reyêta 
d'une  certaine  dignité  patriarcale,  avait  rendu  toutes  les  vo- 
lontés souples  autour  de  lui  ;  et  si  la  lumière  de  l'esprit ,  qui 
jaillit  de  la  discussion,  demeurait  étouffée  par  la  pratique 
de  ce  despotisme  paternel ,  du  moins  l'ordre  et  la  bonne 
harmonie  domestique  y  trouvaient  des  garanties  de  durée. 

André  tenait  peut-être  de  sa  mère ,  qui  était  morte  jeune 
etchétive,  une  insurmontable  langueur  de  caractère,  une 
inertie  triste  et  molle,  un  grand  effroi  de  ces  récriminations 
et  de  ces  leçons  dures  dont  les  hommes  peu  cultivés  sont 
prodigues  envers  leurs  enfans.  Il  possédait  une  sensibilité 
naïve,  une  tendresse  de  cœur  qui  le  rendaient  craintif  et  re- 
pentant devant  les  reproches  même  injustes.  Il  avait  toute 
l'ardeur  de  la  force  pour  souhaiter  et  pour  essayer  la  rébel- 
lion ;  mais  il  était  inhabile  à  la  résistance.  Sa  bonté  naturelle 
l'empêchait  d'aller  en  avant.  Il  s'arrêtait  pour  demander  à  sa 
conscience  timorée  s'il  avait  le  droit  d'agir  ainsi,  et ,  durant 
ce  combat,  les  volontés  extérieures  brisaientla  sienne.  En  un 
mot,  le  plus  grand  charme  de  son  naturel  était  son  plus  grand 
défaut;  la  chaîne  d'airain  de  sa  volonté  devait  toujours  se 
briser  à  cause  d'un  anneau  d'or  qui  s'y  trouvait. 

Rien  au  monde  ne  pouvait  contrarier  et  même  offenser  le 
marquis  de  Morand  comme  les  inclinations  studieuses  de  son 
fils.  Egoïste  et  resserré  dans  sa  logique  naturelle,  il  s'était 
dit  que  les  vieux  sont  faits  pour  gouverner  les  jeunes,  et  que 
rien  ne  nuit  plus  à  la  sûreté  des  gouvernemens  que  l'esprit 
d'examen.  S'il  avait  accordé  un  instituteur  à  son  fils,  ce  n'é- 
tait pas  pour  le  satisfaire  ,  mais  pour  le  placer  au  niveau  de 
ses  contemporains.  Il  avait  bien  compris  que  d'autres  auraient 
sur  lui  l'avantage  d'une  certaine  morgue  scolastique  ,  s'il  le 
laissait  dans  l'ignorance,  et  il  avait  pris  ce  grand  parti  pour 
prouver  qu'il  était  un  aussi  riche  et  magnifique  personnage 
que  tel  ou  tel  de  ses  voisins.  M.  Forez  fut  donc  le  seul  objet 
de  luxe  qu'il  admit  dans  la  maison,  à  la  condition  toutefois, 
bien  signifiée  au  survenant,  d'aider  de  tout  son  pouvoir  à 


322  REVUE  DE  PARIS. 

l'autocratie  paternelle,  elle  précepteur  intimidé  tint  rigou- 
reusement sa  promesse. 

Il  trouva  cette  tâche  facile  à  rempKr  avec  un  tempérament 
doux  et  maniable  comme  celui  du  jeune  André  ;  etîe  marquis, 
n'ayant  pas  rencontré  de  résistance  dans  tout  le  cours  de  cette 
délégation  de  pouvoir,  ne  fut  pas  trop  choqué  des  progrès  de 
son  fils.  Mais  lorsque  M.  Forez  se  fut  retiré,  le  jeune  homme 
devint  un  peu  plus  difficile  à  contenir  ,  et  le  marquis  épou- 
vanté se  mita  chercher  sérieusement  le  moyen  de  l'enchai- 
ner  à  son  pays  natal.  Il  savait  bien  que  toute  sa  puissance  se- 
rait inutile  le  jour  où  André  quitterait  le  toit  paternel  ;  car 
Tesprit  de  révolte  était  en  lui,  et  s'il  était  encore  retenu, 
gràceàsa  timidité  naturelle  ,  par  un  froncement  de  sourcil  et 
par  une  inflexion  dure  dans  la  voix  de  son  père,  il  était  évi- 
dent que  les  motifs  d'indépendance  ne  manqueraient  pas ,  du 
moment  où  il  n'y  aurait  plus  d'explications  orageuses  à  af- 
fronter. 

Ce  n'est  pas  que  le  marquis  craignît  de  le  voirtomber  dans 
les  désordres  de  son  âge.  Il  savait  que  son  tempérament  ne 
l'y  portait  pas  ;  et  même  il  eut  désiré,  en  bon  vivant  et  en 
homme  éclairé  qu'il  se  piquait  d'être,  trouver  un  peu  moins 
de  rigidilé  dans  les  principes  de  cette  jeune  conscience.  ïl  rou- 
gissait de  dépit  quand  on  lui  disait  que  son  fils  avait  l'air  d'une 
demoiselle.  Nous  ne  voudrions  pas  affirmer  qu'il  n'y  eût  pas 
aussi  au  fond  de  son  cœur,  malgré  la  bonne  opinion  qu'il  avait 
de  lui-même  ,  un  certain  sentiment  de  son  infériorité  qui 
bouleversait  toutes  ses  idées  sur  la  prééminence  paternelle, 

11  ne  craignait  pas  plus  que ,  par  goût  pour  les  raffinemens 
delà  civilisation,  son  fils  ne  l'entraînât  à  de  grandes  dépenses 
au  dehors.  Ce  goût  ne  pouvait  être  éclos  dans  la  tête  inexpéri- 
mentée dAndré  ;  et  d'ailleurs  ,  le  marquis  avait  pour  point 
d'honneur  d'aller,  en  fait  d'argent,  au-devant  de  toutes  les 
lantaisies  de  ce  fils  opprimé  et  chéri.  C'est  ce  qui  faisait  dire 
à  toute  la  province  qu'il  n'était  pas  au  monde  de  jeune  homme 
plus  heureux  et  mieux  traité  que  l'héritier  des  Morand;  mais 
qu'il  jouissait  d'une  mauvaise  santé,  et  qu'il  était  doué  d'un 
caractère  morose.  S'il  vivait,  disait-on,  il  ne  vaudrait  jamais 
son  père. 


REVUE  DE  PARIS.  323 

M.  de  Morand  craignait  qu'entraîné  par  les  séductions  d'un 
monde  plus  brillant,  son  fils  ne  secouàtentièrement  le  joug, 
et  que  non-seulement  il  ne  revînt  plus  partager  sa  yie,  mais 
qu'il  s'avisât  encore  de  Tendre  sa  maison  héréditaire  et  d'alié- 
ner ses  rentes  seigneuriales.  Quoique  le  marquis  sefùtquel- 
quepeu  entaché  de  libéralisme  dans  la  sociélédes  chasseurset 
des  buveurs  roturiers  qu'il  appelait  à  sa  table,  il  tenait  secrè- 
tement à  ses  titres,  à  sa  gentilhommerie,  et  n'affectait  Je 
dédain  de  ces  vanités  que  dans  l'espérance  deleur  donner  plus 
de  lustre  aux  yeux  des  petits.  Lorsqu'il  rentrait  le  soir  après 
la  chasse,  il  entendait,  avec  un  certain  orgueil, l'amble  serré 
de  sa  petite  jument  retentir  sous  la  herse  de  son  château:  lors- 
quedu  sommetd'une colline  boi?ée,  ilcomplaitsur  ses  doigts, 
d'un  air  recueilli,  la  valeur  de  chacun  des  arbres  d'élite  mar- 
qués pour  la  cognée  ,  il  jetait  un  regard  d'amour  sur  les  tou- 
relles à  demi-cachées  dans  la  cime  des  bois  ,  et  sou  front  s'é- 
claircissait  comme  au  retour  d'une  douce  pensée. 

II. 

Au  profond  ennuiqui  rongeait  André, l'attente  d'une  femme 
selon  son  cœur  venait,  depuis  quelque  temps,  mêler  des  souf- 
frances et  des  douceurs  plus  étranges.  Il  est  à  croire  que  rien 
d'impur  n'aurait  pu  germer  dans  cette  ame  neuve,  rien  de 
laid  se  poser  dans  celte  jeune  imagination,  et  que  sa  Péri  enfin 
était  belle  comme  le  jour.  Autrement  se  serait-il  pris  à  pleu- 
rer si  souvent  en  songeant  à  elle?  l'aurait-il  appelée  avec  tant 
d'instances  et  de  doux  reproches,  lingrate  qui  ne  voulait  pas 
descendre  du  ciel  dans  ses  bras?  serait-il  resté  si  tard  le  soir 
à  l'attendre dansles  prés  huraidesde  rosée?  se  serait-il  éveillé 
si  matin  pour  voir  lever  le  soleil,  comme  si  un  de  ses  rayons 
allait  féconder  les  vapeurs  de  la  terre  el  en  faire  sortir  un 
ange  d'amour  réservé  à  ses  embrassemens  ? 

On  le  voyait  partir  pour  la  chasse,  mais  revenir  sans  gibier. 
Son  fusil  lui  servait  de  prétexte  et  de  contenance;  grâce  à 
ce  talisman,  le  jeune  poète  traversait  la  campagne  et  bravait 
les  rencontres ,  sans  danger  d'être  pris  pour  un  fou  ;  il  cachait 
son  sentiment  le  plus  cher  avec  un  volume  de  roman  dans  la 


324  REVUE  DE  PARIS. 

poche  de  sa  blouse  ;  puis ,  s'asseyant  en  silence  dans  les  tail- 
lis, gardiens  du  mystère  ,  il  s'entretenait  de  longues  heures 
avec  Jean-Jacques  ou  Grandisson,  tandis  que  les  lièvres  trot- 
taient amicalement  autour  de  lui,  et  que  les  grives  babillaient 
au-dessus  de  sa  tête  ,  comme  de  bonnes  voisines  qui  se  font 
part  de  leurs  affaires. 

A  mesure  que  les  vagues  inquiétudes  de  la  jeunesse  se  di- 
rigeaient vers  un  but  appréciable  à  l'esprit,  sinon  à  la  vue  du 
solitaire  André,  sa  tristesse  augmentait;  mais  l'espérance  se 
développait  avec  le  désir,  et  le  jeune  homme,  jusque-là  mo- 
rose et  nonchalant,  commençaità  sentir  laplénitude  de  la  vie. 
Son  père  tirait  bon  augure  de  l'activité  des  jambes  du  chas- 
seur, mais  il  ne  prévoyait  pas  que  cette  humeur  yagabonde 
aurait  pu  changer  André  en  hirondelle,  si  la  voix  d'une  femme 
l'eût  appelé  d'un  bout  de  la  terre  à  l'autre. 

André  était  donc  devenu  un  marcheur  intrépide  ,  sinon  un 
heureux  chasseur.  Il  ne  trouvait  pas  de  solitude  assez  reculée, 
pas  de  lande  assez  déserte,  pas  de  colline  assez  perdue  dans 
les  verts  horizons,  pour  fuir  le  bruit  des  métairies  et  le  mou- 
vement des  cultivateurs.  Afin  d'être  moins  troublé  dans  ses 
lectures,  il  faisait  chaque  jour  plusieurs  lieues  à  travers 
les  champs,  et  la  nuit  le  surprenait  souvent  avant  qu'il  eût 
songé  à  reprendre  le  chemin  du  logis. 

Il  y  avait  à  trois  lieues  du  château  de  Morand  une  gorge 
inhabitée  où  la  rivière  coulait  silencieusement  entre  deux 
marges  delà  plus  riche  verdure.  Ce  lieu,  quoique  assez  voi- 
sin de  la  petite  ville  de  L ,  n'était  guère  fréquenté  que  par 

les  bergeronnettes  elles  merles  d'eau;  les  terres  avoisinantes 
étaient  sévèrement  gardées  contre  les  braconniers  et  les  pê- 
cheurs :  André  seul,  en  qualité  de  chasseur  inoffensif,  ne  don- 
nait aucun  ombrage  au  garde  et  pouvait  s'enfoncer  à  loisir 
dans  cette  solitude  charmante. 

C'est  là  qu'il  avait  fait  ses  plus  chères  lectures  et  ses  plus 
doux  rêves.  Il  y  avait  évoqué  les  ombres  de  ses  héroïnes  de 
roman.  Les  chastes  créations  de  Walter  Scott,  Alice,  Rébecca, 
Diana ,  Catherine  ,  étaient  venues  souvent  chanter  dans  les 
roseaux  des  chœurs  délicieux,  qu'interrompait  parfois  le  gé- 
missement douloureux  et  colère  de  la  petite  Fénella.  Du  sein 


REVUE  DE  PARIS.  325 

des  nuages ,  les  soupirs  éloignés  des  vierges  hébraïques  de 
Byron  répondaient  à  ces  belles  voix  de  la  terre,  tandis  que  la 
grande  et  pâle  Clarisse ,  assise  sur  la  mousse  ,  s'entretenait 
gravement  à  l'écart  avec  Julie  ,  et  que  Virginie  enfant  jouait 
avec  les  brins  d'herbe  du  rivage.  Quelquefois  un  chœur  de 
bacchantes  traversait  l'air  et  emportait  ironiquement  les 
douces  mélodies.  André,  paie  et  tremblant,  les  voyait  passer, 
fantasques,  méchantes  et  belles,  écrasant  sans  pitié  les  fleurs 
du  rivage  sous  leurs  pieds  nus  ,  effarouchant  les  tranquilles 
oiseaux  endormis  dans  les  saules  ,  et  trempant  leurs  couron- 
nes de  pampre  dans  les  eaux  pour  les  secouer  moqueusement 
à  la  figure  du  jeune  rêveur.  André  s'éveillait  de  sa  vision 
triste  et  découragé.  Il  se  reprochait  de  les  avoir  trouvées 
belles  et  d'avoir  eu  envie  un  instant  de  suivre  leur  trace,  se- 
mée de  fleurs  et  de  débris.  Il  évoquait  alors  ses  divins  fan- 
tômes, ses  types  chéris  de  sentiment  et  de  pureté.  Il  les  voyait 
redescendre  vers  lui  dans  leurs  longues  robes  blanches ,  et 
lui  montrer  au  fond  de  l'onde  une  image  fugitive ,  qu'il  s'ef- 
forçait en  vain  d'attirer  et  de  saisir. 

Celle  ombre  mystérieuse  et  vague,  qu'il  voyait  flotter  par- 
tout, c'était  son  amante  inconnue,  c'était  son  bonheur  futur; 
mais  toutes  les  réalités  différaient  tellement  de  sa  beauté 
idéale,  qu'il  désespérait  souvent  de  la  rencontrer  sur  la  terre, 
et  se  mettait  à  pleurer ,  en  murmurant  dans  son  angoisse  des 
paroles  incohérentes.  Son  père  le  crut  fou  bien  cei  fois,  et 
faillit  envoyer  chercher  le  médecin  pour  l'avoir  entendu 
crier  au  milieu  de  la  nuit  :  w  Où  es-tu  ?  Es-  lu  née,  seulement? 
ne  suis-je  pas  venu  trop  tôt  ou  trop  tard  pour  te  rencontrer 
sur  la  terre  ?  »  Et  vmgt  autres  folies,  que  le  bonhomme  traita 
de  billevesées  dès  qu'il  se  fut  bien  assuré  que  son  fils  n'avait 
pas  attrapé  de  coup  de  soleil  dans  la  journée. 

Un  soir  que  le  jeune  homme  s'était  attardé  dans  les  Prés- 
Girault,  —  c'était  le  nom  de  sa  chère  retraite.  —  il  lui  sem- 
bla voir  passer  à  quelque  dislance  une  forme  réelle;  autant 
qu'il  put  la  distinguer ,  c'était  une  taille  déliée  avec  une  robe 
blanche.  Elle  semblait  voltiger  sur  la  pointe  des  joncs  ,  tant 
elle  courait  légèrement.  Cette  vision  ne  dura  qu'un  instant 
et  disparut  derrière  un  massif  de  trembles.  André  s'élait  ar- 


326  REVUE  DE  PARIS. 

rêlé  stupéfait ,  et  son  cœur  battait  si  fort  qu'il  lui  eût  été  im- 
possible de  faire  un  pas  pour  la  suivre.  Quand  il  en  eut  re- 
trouYé  la  force,  il  s'aperçut  que  la  riyière,  qui  coulait  à  fleur 
de  terre  et  faisait  cent  détours  dans  la  prairie,  le  séparait  du 
massif.  Il  lui  fallut  faire  beaucoup  de  chenain  pour  rencon- 
trer un  de  ces  petits  ponts  que  les  gardeurs  de  troupeaux 
construisent  eux-mêmes  avec  des  branches  entrelacées  et  de 
la  terre  ;  enfin  il  atteignit  le  massif  et  n'y  trouva  personne. 
L'ombre  étaitdevenue  si  épaisse,  qu'il  élail  impossible  de  voir 
à  dix  pas  devant  soi.  Il  revint,  tout  pensif  et  tout  ému,  s'as- 
seoir devant  le  souper  de  son  père.  Mais  il  dormit  moins  en- 
core que  de  coutume ,  et  retourna  aux  Prés-Girault  le  lende- 
main. Rien  n'en  troublait  la  solitude ,  et  il  craignit  d'être 
devenu  assez  fou  pour  qu'une  de  ses  fictions  ordinaires  lui 
fût  apparue  comme  une  chose  réelle. 

Le  jour  suivant,  à  force  d'explorer  les  bords  de  la  rivière, 
il  trouva  un  petit  gant  de  fil  blanc  très-fin ,  tricoté  à  l'aiguille 
avec  des  points  à  jour  très-artistement  travaillés ,  et  qui  sem- 
blait avoir  servi  à  arracher  des  herbes,  car  il  était  taché  de 
vert. 

André  le  prit,  le  baisa  mille  fols  comme  un  fou,  l'emporta 
sur  son  cœur ,  et  en  devint  amoureux ,  sans  songer  que  le 
prince  Charmant,  épris  d'une  pantoufle,  n'était  pas  un  rêveur 
beaucoup  plus  ridicule  que  lui. 

Huit  jours  s'étaient  passés  sans  qu'il  trouvât  aucune  autre 
trace  de  celte  apparition.  Un  matin  il  arriva  lentement , 
comme  un  homme  qui  n'espère  plus,  et,  s'appuyant  contre  un 
arbre,  il  se  mit  à  lire  un  sonnet  de  Pétrarque. 

Tout-à-coup  une  petite  voix  fraîche  sortit  des  roseaux  et 
chanta  deux  vers  d'une  vieille  romance  : 

Puis,  tout  après,  je  vis  dame  d'amour 
Qui  marchait  doux  et  venait  sur  la  rive. 

André  tressaillit,  et,  se  penchant,  il  vit,  à  vingt  pas  de  lui, 
une  jeune  fille  habillée  de  blanc,  avec  un  petit  schall  couleur 
arbre  de  Judée ,  et  un  mince  chapeau  de  paille.  Elle  était  de- 
bout et  semblait  absorbée  dans  la  contemplation  d'un  bouquet 


RETUE  DE  PARIS.  327 

de  fleurs  des  champs  qu'elle  a\ail  à  la  main.  André  eut  l'ide'e 
de  s'élancer  yers  elle  pour  la  mieux  Toir  ;  mais  elle  \inl  de 
son  côté,  et  il  se  sentit  tellement  intimidé,  qu'il  se  cacha  dans 
les  buissons.  Elle  arriva  tout  auprès  de  lui  sans  s'aperce- 
Toir  de  sa  présence,  et  se  mit  à  chercher  d'autres  fleurs. 
Elle  erra  ainsi  pendant  près  d'un  quart  d'heure,  tantôt  s'éloi- 
gnanl,  tantôt  se  rapprochant,  explorant  tous  les  brins  d'herbe 
de  la  prairie  et  s'emparant  des  moindres  fleurettes.  Chaque 
fois  qu'elle  en  avait  rempli  sa  main  ,  elle  descendait  sur  une 
petite  plas^e  que  baignait  la  rivière  ,  et  plantait  son  bouquet 
dans  le  sable  humide  pour  l'empêcher  de  se  faner.  Quand 
elle  en  eut  fait  une  botte  assez  grosse,  elle  la  noua  avec  des 
joncs  ,  plongea  les  tiges  à  plusieurs  reprises  dans  le  courant 
de  l'eau  pour  en  ôter  le  sable ,  les  enveloppa  de  larges  feuil- 
les de  nymphœa  pour  en  conserver  la  fraîcheur ,  et  après 
avoir  rattaché  son  petit  chapeau,  elle  se  mit  à  courir ,  empor- 
tant ses  fleurs ,  comme  une  biche  poursuivie.  André  n'osa 
pas  la  suivre  ;  il  craignit  d'avoir  été  aperçu  et  de  l'avoir  mise 
en  fuite.  Il  espéra  qu'elle  reviendrait,  mais  elle  ne  revint  plus. 
Il  retourna  inutilement  aux  Prés-Girault  pendant  toute  la 
belle  saison.  L'hiver  vint ,  et ,  à  chaque  fleur  q'ie  le  froid 
moissonna,  André  perdit  l'espérance  devoir  revenir  sa  belle 
chercheuse  de  bluets. 

Mais  cette  matinée  romanesque  avait  suffi  à  le  rendre 
amoureux.  Il  en  devint  maigre  à  faire  trembler;  et  son  père, 
qui  jusque-là  avait  craint  de  lui  voir  chercher  ses  distractions 
dans  les  villes  environnantes,  fut  assez  inquiet  de  sa  mélan- 
colie pour  l'engager  à  courir  un  peu  les  bals  et  les  divertisse- 
mens  de  la  province. 

André  éprouvait  désormais  une  grande  répugnance  pour 
tout  ce  qui  ne  se  renfermait  pas  dans  le  cercle  de  ses  rêve- 
ries et  de  ses  promenades  solitaires  ;  néanmoins  il  chercha 
son  inconnue  dans  les  fêles  et  dans  les  réunions  d'alentour. 
Ce  fut  en  vain;  toutes  les  femmes  qu'il  vit  lui  semblèrent  si 
inférieures,  que,  sans  le  gant  qu'il  avait  trouvé,  il  aurait  pris 
toute  cette  aventure  pour  un  rêve. 

Ce  fut  sans  doute  un  malheur  pour  lui  de  se  retrancher  dans 
sa  fantaisie  comme  dans  un  fort  inexpugnable ,  et  de  fermer 


328  REVUE  DE  PARIS, 

les  yeux  et  les  oreilles  à  toutes  les  séductions  de  l'oubli.  Il 
aurait  pu  trouver  une  femme  plus  belle  que  son  idéale,  mais 
elle  l'avait  fasciné  ;  c'était  la  première  ,  et  par  conséquent  la 
seule  dans  son  imagination.  Il  s'obstina  à  croire  que  sa  des- 
tinée était  d'aimer  celle-là,  que  Dieu  la  lui  avait  montrée  pour 
qu'il  en  gardât  l'empreinte  dans  son  ame,  et  lui  restât  ûdéle 
jusqu'au  jour  où  elle  lui  serait  rendue.  C'est  ainsi  que  nous 
nous  faisons  nous-mêmes  les  ministres  de  la  fatalité. 

Ce  fut  surtout  vers  la  petite  ville  de  L....  qu'il  dirigea  ses 
recherches.  Mais  en  vain  il  vit,  pendant  plusieurs  dimanches, 
l'élite  de  la  société  se  rassembler  dans  un  salon  de  bour- 
geoises précieuses  et  beaux  esprits;  il  n'y  trouva  pas  celle 
qu'il  cherchait.  Ce  qui  rendait  cette  découverte  bien  plus 
difficile,  c'est  que,  par  suite  d'un  sentiment  appréciable  seu- 
lement pour  ceux  qui  ont  nourri  leurs  premières  amours  de 
rêveries  romanesques,  André  ne  put  jamais  se  décider  à  par- 
ler à  qui  que  ce  fût  de  la  rencontre  qu'il  avait  faite  et  de  l'im- 
pression qu'il  en  avait  gardée.  Il  aurait  cru  trahir  une  révé- 
lation divine,  s'il  eût  confié  son  bonheur  et  son  angoisse  à 
des  oreilles  profanes.  Or ,  il  est  bien  certain  qu'il  n'avait  au- 
cun ami  qui  lui  ressemblât ,  et  que  tous  ses  jeunes  compa- 
triotes se  fussent  moqués  de  sa  passion ,  sans  en  excepter 
Joseph  Marteau,  celui  qu'il  estimait  le  plus. 

Joseph  Marteau  était  fils  d'un  brave  notaire  de  village. 
Dans  son  enfance  ,  il  avait  été  le  camarade  d'André  ,  autant 
qu'on  pouvait  être  le  camarade  et  cet  enfant  débile  et  taci- 
turne. Josephétaitprécisément  tout  l'opposé  :  grand,  robuste, 
jovial,  insouciant,  il  ne  svmpathisait  avec  lui  que  par  une  cer- 
taine élévation  de  caractère  et  une  grande  loyauté  naturelle. 
Ces  bons  côtés  étaient  d'autant  plus  sensibles  ,  que  l'éduca- 
tion n'avait  guère  rien  fait  pour  les  développer.  Le  manque 
d'instruction  solide  perçait  dans  la  rudesse  de  ses  goûts. 
Étranger  à  toutes  les  délicatesses  d'idées  qui  caractérisaient 
le  jeune  marquis ,  il  y  suppléait  par  une  conversation  en- 
jouée. Sa  bonne  et  franche  gaieté  lui  inspirait  de  l'esprit,  ou 
au  moins  lui  en  tenait  lieu,  et  il  était  la  seule  personne  au 
monde  qui  pût  faire  rire  le  mélancolique  André. 

Depuis  deux  ou  trois  ans,  il  était  établi  dans  la  ville  de 


REVUE  DE  PARIS.  329 

L....  ayec  sa  famille,  et  fréquentait  peu  le  château  de  Mo- 
rand; mais  le  marquis,  effrayé  de  la  langueur  de  son  fils, 
alla  le  trouver,  et  le  pria  de  venir  de  temps  en  temps  le  dis- 
traire par  son  amitié  et  sa  bonne  humeur.  Joseph  aimait  An- 
dré comme  un  écolier  vigoureux  aime  l'enfant  souffreteux 
et  craintif  qu'il  protège  contre  ses  camarades.  Il  ne  com- 
prenait rien  à  ses  ennuis;  mais  il  avait  assez  de  délicatesse 
pour  ne  pas  les  froisser  par  des  railleries  trop  dures.  Il  le 
regardait  comme  un  enfant  gâté,  ne  discutait  pas  avec  lui,  ne 
cherchait  pas  à  le  consoler  parce  qu'il  ne  le  croyait  pas 
réellement  à  plaindre,  et  ne  s'occupait  qu'à  l'amuser,  tout 
en  s'amusant  pour  son  propre  compte.  Sans  doute  André  ne 
pouvait  pas  avoir  d'ami  plus  utile.  Il  le  retrouva  donc  avec 
plaisir  ,  et ,  confié  par  son  père  à  ce  gouverneur  de  nouvelle 
espèce,  il  se  laissa  conduire  partout  où  le  caprice  de  Joseph 
voulut  le  promener. 

Celui-ci  commença  par  décréter  que,  vivant  seul,  André 
ne  pouvait  être  amoureux. — André  garda  le  silence. — Jo- 
seph reprit  en  décidant  qu'il  fallait  qu'André  devînt  amou- 
reux.— André  sourit  d'un  air  mélancolique. — Joseph  conclut 
en  affirmant  que,  parmi  les  demoiselles  de  la  ville,  il  n'y  en 
avait  pas  une  qui  eût  le  sens  commun,  que  ces  précieuses 
étaient  propres  à  donner  le  spleen  plutôt  qu'à  l'ôter,  qu'il 
n'y  avait  au  monde  qu'une  espèce  de  femmes  aimables,  à 
savoir  les  griseltes,  et  qu'il  fallait  que  son  ami  apprît  à  les 
connaître  et  à  les  apprécier,  ce  à  quoi  André  se  résigna  ma- 
chinalement. 

III. 

Les  romanciers  allemands  parlent  d'une  petite  ville  de 
leur  patrie  où  la  beauté  semble  s'être  exclusivement  logée 
dans  la  classe  des  jeunes  ouvrières.  Quiconque  a  passé  vingt- 
quatre  heures  dans  la  petite  ville  de  L....,  en  France,  peut  at- 
tester la  rare  gentillesse  et  la  coquetterie  sans  pareille  de  ses 
grisettes.  Jamais  nid  de  fauvettes  babillardes  ne  mit  au  jour 
de  plus  riches  couvées  d'oisillons  espiègles  et  jaseurs;  jamais 
souffle  du  printemps  ne  joua  dans  les  prés  avec  plus  de  fleu- 
rettes brillantes  et  légères.  La  ville  de  L.,..  s'enorgueillit  à 
2  2b. 


330  REVUE  DE  PARIS. 

bon  droit  de  l'éclat  de  ses  filles  ;  et  de  pîas  de  Tingt  lieoes  à 
la  ronde,  les  galans  de  tous  étages  viennent  risquer  leur  es- 
prit et  leur  prétention  persuasive  dans  ces  bals  d'artisans 
où,  chaque  dimanche,  plus  de  cinquante  petites  commères 
étalent  sous  les  quinquets  leurs  robes  blanches,  leurs  tabliers 
de  soie  noire  et  leur  visage  couleur  de  rose. 

Comment  la  toilette  des  dames  de  la  ville  suffit  à  faire  tra- 
vailler et  vivre  toutes  ces  fillettes,  c'est  ce  qu'on  ne  saurait 
guère  expliquer  ,  sans  avouer  que  ces  dames  aiment  beau- 
coup la  toilette,  et  qu'elles  ont  bien  raison. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  méchans  et  les  méchantes  vont  s'é- 
tonnant  du  grand  nombre  (Partisanes  (  c'est  un  mot  du  pays 
que  je  demande  la  permission  d'employer)  qui  réussissent  à 
vivre  dans  une  aussi  petite  ville;  mais  les  gens  de  bien  ne  s'en 
étonnent  pas  :  ils  comprennent  que  cette  ville  privilégiée  est 
pour  la  grisette  un  théâtre  de  gloire  qu'elle  doit  préférer  à 
tout  autre  séjour;  ils  savent  en  outre  que  la  jeunesse  et  la 
santé  s'alimentent  sobrement,  et  peuvent  briller  sous  les  plus 
modestes  atours. 

Ce  qu'il  y  a  de  certain  ,  c'est  que  nulle  part  peut-être,  en 
France,  la  beauté  n'a  plus  de  droits  et  de  franchises  que  dans 
ce  petit  royaume,  et  que  nulle  part  ces  privilèges  ne  dé- 
génèrent moins  en  abus.  L'indépendance  et  la  sincérité  domi- 
nent comme  une  loi  générale  dans  les  divers  caractères  de 
ces  jeunes  filles.  Fières  de  leur  beauté,  elles  exercent  une  puis- 
sance réelle  dans  leur  Yvetot;et  cette  espèce  de  ligue  contre 
l'influence  féminine  des  autres  classes  établit  entre  elles  un 
esprit  de  corps  assez  estimable  et  fertile  en  bon  procédés. 

Par  exemple,  si  le  secret  de  leurs  fautes  n'est  pas  toujours 
assez  bien  gardé  pour  ne  pas  faire  le  tour  de  la  ville  en  une 
heure,  du  moins  y  a-t-il  une  barrière  que  ce  secret  ne  franchit 
pas  aisément.  Là  où  cesse  l'apostolat  de  l'artisanerie ,  cesse 
le  droit  d'avoir  part  au  petit  plaisir  du  scandale.  Ainsi,  l'a- 
venture d'une  grisette  peut  égayer  ou  attendrir  long-temps 
lafoule  de  ses  pareilles,  a  vaut  d'ètrelivrée  au  dédaigneux  sou- 
rire des  bas-bleusdel'endroitouaux  graveleux  quolibets  des 
villageoises  d'alentour. 

Ces  aventures  ne  sont  pas  rares  dans  une  ville  où  une  seule 


REVUE  DE  PARIS.  331 

classe  de  femmes  mérite  assez  d'hommages  pour  accaparer 
ceux  de  toutes  les  classes  d'hommes;  aussi  Toit-on  rarement 
une  belle  arlisane  être  farouche  au  point  de  manquer  de  ca- 
yalier  servant.  Tant  de  sévérité  serait  presque  ridicule  dans 
un  pays  où  la  galanterie  n'a  pas  encore  rais  à  la  porte  toute 
naïveté  de  sentiment ,  et  où  l'on  voit  plus  d'une  amourette 
s'élever  jusqu'à  la  passion.  Ainsi  une  jeune  fille  y  peut,  sans 
se  compromettre,  agréer  les  soins  d'un  homme  libre  et  ne 
pas  désespérer  de  l'amener  au  mariage;  si  elle  manque  son  but, 
ce  qui  arrive  souvent,  elle  peut  espérer  de  mieux  réussir  avec 
un  second  adorateur,  et  même  avec  un  troisième,  si  sa  beauté 
ne  s'est  pas  trop  flétrie  dans  l'attente  illimitée  du  nœud  conjugal. 

Apart  donc  les  vertus  austères  qui  se  rencontrent  là  comme 
partout,  en  petit  nombre,  les  jeunes  ouvrières  de  L....  sont 
généralement  pourvues  chacune  d'un  favori  ,  choisi  entre 
dix,  et  fort  envié  de  ses  concurrens.  On  peut  comparer  cette 
espèce  de  mariage  expcctalif  au  sigisbéisme  italien.  Tout  s'y 
passe  loyalement ,  et  le  public  n'a  pas  le  droit  de  gloser  tant 
qu'un  des  deux  amans  ne  s'est  pas  rendu  coupable  d'infidélité 
ou  entaché  de  ridicule. 

Il  faut  dire  à  la  louange  de  ces  grisettes  ,  qu'aucune  ne  fait 
fortune  par  l'intrigue,  et  qu'elles  semblent  ignorer  l'ignoble 
trafic  que  les  femmes  font  ailleurs  de  leur  beauté  ;  leur  or- 
gueil équivaut  à  une  vertu  ;  jamais  la  cupidité  ne  les  jette 
dans  les  bras  des  vieillards  ;  elles  aiment  trop  l'indépendance 
pour  souffrir  aucun  partage,  pour  s'astreindre  à  aucune  pré- 
caution. Aussiles  hommes  mariés  ne  réussissent  jamais  au- 
prèsd'elles.  Il  ya  quelque  chose  de  vraiment  magnifique  dans 
l'exercice  insolent  de  leur  despotisme  féminin.  Elles  sont  ai- 
mantes et  colères,  romanesques  on  ne  peut  plus;  coquettes 
et  dédaigneuses  ,  avides  de  louanges,  folles  de  plaisirs, ba- 
vardes ,  prudes  ,  gourmandes ,  impertinentes  ,  mais  désinté- 
ressées, généreuses  et  franches.  Leur  extérieur  répond  assez 
à  ce  caractère  :  elles  sont  généralement  grandes  ,  robustes  et 
alertes  ;  elles  ont  de  grandes  bouches  qui  rient  à  tout  propos 
pour  montrer  des  dents  superbes;  elles  sont  vermeilles  et 
blanches ,  avec  des  cheveux  bruns  ou  noirs  ;  leurs  pieds  sont 
très-provinciaux,  et  leurs  mains  rarement  belles;  leur  voix 


332  REVUE  DE  PARIS. 

est  un  peu\irile,  et  l'accent  du  pays  n'est  pas  mélodieux. 
Mais  leurs  yeux  ont  une  beauté  particulière  et  une  expres- 
sion de  hardiesse  et  de  bonté  qui  ne  trompe  pas. 

Tel  était  le  monde  où  Joseph  Marteau  essaya  de  lancer  le 
timide  André,  en  lui  déclarant  que  le  bonheur  suprême  était 
là  et  non  ailleurs;  et  qu'il  ne  pouvait  pas  manquer  de  sortir 
enivré  du  premier  bal  où  il  mettrait  les  pieds.  André  se  laissa 
donc  conduire ,  et  se  conduisit  lui-même  assez  bien  durant 
toute  la  soirée.  Il  dansa  trés-assiduement,  ne  fit  manquer 
aucune  figure ,  dépensa  au  moins  cinq  francs  en  oranges  et 
en  pralines  offertes  aux  dames  ;  même  il  se  montra  homme 
de  talent  et  de  bonne  société  (  comme  disent  les  gens  de  mau- 
vaise compagnie  ) ,  en  prenant  la  place  du  premier  violon  , 
qui  était  ivre,  et  en  jouant  très-proprement  un  quadrille  de 
contredanses  tirées  de  la  Muette  de  Portici. 

Malgré  ces  excellentes  actions ,  André  ne  prit  pas  beau- 
coup dans  la  société  artisane;  on  le  trouva  ^er,  c'est  à-dire 
silencieux  et  froid  ;  lui-même  ne  s'amusa  guère  et  ne  fut  pas 
aussi  enchanté  qu'on  le  lui  avait  prédit.  La  beauté  de  ces  gri- 
settes  n'était  nullement  celle  qui  plaisait  à  son  imagination. 
Il  était  difficile,  mais  ce  n'était  pas  sa  faute  ;  il  avait  dans  la 
tête  l'ineffaçable  souvenir  d'un  teint  pâle,  de  deux  grands 
yeux  mélancoliques,  d'une  voix  douce,  et  voulait  à  toute 
force  trouver  de  la  poésie,  sinon  dans  le  langage,  du  moins 
dans  le  silence  d'une  femme.  Tout  ce  petit  caquetage  d'en- 
fans  gâtés  lui  déplut.  D'ailleurs  il  n'était  pas  aisé  d'en  appro- 
cher ;  la  moins  belle  était  surveillée  par  plus  d'un  aspirant 
jaloux,  et  André  ne  se  sentait  pas  la  moindre  vocation  pour 
le  rôle  deLovelace  campagnard.  Trop  modeste  pour  espérer 
de  supplanter  qui  que  ce  fût,  il  était  trop  nonchalant  pour 
engager  la  lutte  avecun  concurrent.  Il  se  retira  donc  de  bonne 
heure ,  laissant  Joseph  dans  une  grande  exaltation  entre 
une  belle  ravaudeuse  aux  yeux  noirs  et  un  énorme  bowl  de 
vin  chaud. 

—  Comment!  dit-il  à  André  le  lendemain,  tu  es  parti  avant 
la  fin  !  Tu  n'y  entends  rien,  mon  cher  ;  tu  ne  sais  pas  que  c'est 
le  meilleur  moment.  On  se  place  adroitement  à  la  sortie  ,  on 
jette  son  dévolu  sur  une  fille  mal  gardée  ;  on  lui  offre  le  bras, 


I 


REVUE  DE  PARIS.  333 

elle  accepte.  Tons  la  reconduisez  jusque  chez  elle;  vous 
avez  pour  elle  mille  pelils  soins  durant  le  trajet,  vous  lui 
offrez  votre  manteau;  elle  en  accepte  la  moitié;  vous  la  sou- 
levez dans  vos  bras  pour  traverser  le  ruisseau.  Si  un  chien 
passe  auprès  d'elle  dans  l'obscurité,  elle  se  presse  contre 
vous  d'un  petit  air  effrayé,  sous  prétexte  qu'elle  a  grand'peur 
des  chiens  enragés;  vous  la  rassurez,  et  vous  brandissez  vo- 
tre canne  en  élevant  la  voix  de  manière  à  réveiller  toute  la 
rue;  si  le  chien  a  l'air  de  n'être  pas  belliqueux,  vous  pouvez 
même  aller  jusqu'à  l'assommer  d'un  grand  coup  de  pied  en 
passant  ;  cela  fait  bien  et  donne  la  réputation  d'un  crâne.  Sur- 
tout évitez  de  jurer.  La  grisette  hait  tout  ce  qui  sent  le  pay- 
san. Ne  gardez  pas  voire  pipe  à  la  bouche  en  lui  donnant  le 
bras;  elle  est  exigeante  et  veut  du  respect.  Glissez-lui  un 
compliment  agréable  de  temps  en  temps,  en  procédant  tou- 
jours par  comparaison;  par  exemple,  dites  :  —  Mademoi- 
selle une  telle  est  bien  jolie,  c'est  dommage  qu'elle  soit  si 
pâle,  ce  n'est  pas  une  rose  du  mois  de  mai  comme  vous.  — 
Si  votre  belle  est  pâle,  parlez  d'une  personne  un  peu  trop  en- 
luminée, et  dites  que  lesgrosses  couleurs  donnent  l'air  d'une 
servante  ;  mais  surtout  choisissez  les  beautés  que  vous  vou- 
lez dénigrer  dans  la  première  société  :  votre  compliment  sera 
deux  fois  mieux  accueilli.  Enfin,  au  moment  de  quitter  votre 
infante,  prenez  un  air  respectueux,  et  demandez-lui  la  per- 
mission de  l'embrasser;  dès  qu'elle  aura  consenti,  redoublez 
de  civilité  et  embrassez-la  le  chapeau  à  la  main;  aussitôt 
après,  saluez  jusqu'à  terre;  gardez-vous  bien  de  baiser  la 
main,  on  se  moquerait  de  vous;  replacez-lui  son  scball  sur  les 
épaules  ;  louez  sa  taille,mais  n'y  touchez  pas.Faitesce  métier- 
là  cinq  ou  six  jours  de  suite  ;  après  quoi  vous  pouvez  tout 
espérer. 

—  Et  cela  suffit  pour  être  préféré  à  un  amant  en  litre? 

—  Bah!  quand  on  n'a  peur  de  rien  ,  quand  on  ne  doute  de 
rien ,  on  arriveàtout.  D'ailleurs, jene  te  dis  pasd'aller  te  met- 
tre en  concurrence  avec  un  de  ces  gros  corroyeurs  qui  sont 
accoutumés  à  charger  des  bœufs  sur  leurs  épaules,  ni  avec  un 
de  ces  fils  de  fermier  qui  ont  toujours  à  la  main  un  bâton  de 
cormier  ou  un  brin  de  boux  de  la  taille  d'un  mal  de  vaisseau; 


334  REVUE  DE  PARIS. 

non,  il  y  a  assez  de  freluquets  auxquels  on  peut  s'attaquer,  de 
petits  clercs  d'ayoués  qui  ontlavoixflûtée  et  le  menton  lisse 
comme  la  main,  ou  bien  des  flandrins  de  la  haute  bourgeoisie, 
qui  n'ont  pas  envie  de  déchirer  leurs  habits  de  drap  fin.  Ceux- 
là,  Yois-tu,  on  leur  souffle  leur  Dulcinée  en  quinze  jours, 
quand  on  sait  s'y  prendre.  La  griselte  aime  assez  ces  marjo- 
lets  qui  font  des  phrases  et  qui  portent  des  jabots  ;  mais  elle 
aime  par-dessus  tout  un  braye  tapageur  qui  ne  sait  pas  nouer 
sa  cravate  ,  qui  aie  chapeau  sur  l'oreiile,  et  qui,  pour  elle, 
ne  craint  pas  de  se  faire  enfoncer  un  œil  ou  casser  une  dent. 
André  secoua  la  tète. 

—  Je  ne  ferais  pas  fortune  ici,  dit-il,  et  je  ne  chercherai 
pas. 

—  Gomme  tu  voudras,  reprit  Joseph,  mais  viens  toujours 
dîner  avec  nous  aujourd'hui,  tu  nous  l'as  promis. 

André  se  rendit  donc  à  cinq  heures  chez  les  parens  de  son 
ami  Marteau. 

—  Parbleu!  dit  Joseph,  si  tu  fuis  les  grisettes,  le  grisettes 
te  poursuivent.  Ma  mère  fait  faire  le  trousseau  de  ma  sœur 
qui  se  marie,  et  nous  avons  quatre  ouvrières  dans  la  maison. 
Quatre!  etdesplus  jolies,  ma  foi!  Moi,  je  ne  fais  que  de  dé- 
vider le  fil  et  ramasser  les  ciseaux  de  ces  Omphales.  Je 
tourne  à  l'entour  en  sournois  comme  le  renard  autour  d'un 
perchoir  à  poules,  jusqu'à  ce  que  la  moins  prudente  se  laisse 
prendre  par  le  vertige  et  tombe  au  pouvoir  du  larron.  Le 
soir,  quand  elles  ont  fini  leur  lâche ,  je  les  fais  danser  dans 
la  cour,  au  son  de  la  flûte,  sur  six  pieds  carrés  de  sable  à  l'om- 
bre de  deux  acacias.  C'est  une  scène  champêtre  digne  d'ar- 
racher de  tes  yeux  des  larmes  bucoliques.  Ah!  tu  me  verras 
ce  soir  transformé  en  Tityre,  assis  sur  le  bord  du  puits ,  et  je 
veux  te  faire  voltiger  toi-même  au  milieu  de  mes  nymphes. 
Ah  ça!  tu  sais  l'usage  du  pays  ?  les  ouvrières  en  journée  man- 
gent à  la  même  table  que  nous  ;  ne  va  pas  faire  le  dédaigneux; 
songe  que  cela  se  fait  dans  tout  le  département,  dans  les  grands 
châteaux  tout  comme  chez  les  bourgeois. 

—  Oui ,  oui ,  je  Je  sais  ,  répondit  André;  c'est  un  usage  du 
Tieux  temps  que  les  artisans  ne  songent  pas  à  détruire. 

■—Moi,  j'aime  beaucoup  cet  usage  là,  parce  que  les  filles 


REVUE  DE  PAPJS.  335 

sont  jolies.  Si  jamais  je  me  marie  ,  et  si  ma  femme  (comme 
font  beaucoup  de  jalouses)  n'admet  au  logis  que  des  ouvriè- 
res de  quatre-yingts  ans ,  je  saurai  fort  bien  les  envoyer  man- 
ger à  l'office,  oubien  je  leur  ferai  servir  des  nougats  de  pierre 
à  fusil ,  qui  les  dégoûteront  de  mon  ordic.aire.  r>Iais  ici  c'est 
différent,  les  bouches  sont  fraîcheset  les  dents  blanches  ;  que 
la  beauté  soit  la  reine  du  monde ,  rien  de  mieux. 

IV. 

L'intérieur  de  la  famille3Iarleau  était  patriarcal.  Lagrand'- 
mère,  matrone  pleine  de  vertus  et  d'obésité,  était  assise  près 
delà  cheminée  ,  et  tricotait  un  bas  gris.  C'était  une  excellente 
femme  ,  un  peu  sourde  ,  mais  encore  gaie  ,  qui  de  temps  en 
temps  plaçait  son  mot  dans  la  conversation ,  tout  en  ricanant 
sous  les  lunettes  sans  branches  qui  lui  pinçaient  le  nez.  La 
mère  était  une  ménagère  sèche  et  discrète ,  active ,  silen- 
cieuse ,  absolue ,  sujette  à  la  migraine  ,  et  partant  chagrine. 
Elle  était  debout  devant  une  grande  table  couv  erte  d'un  tapis 
vert ,  et  taillait  elle-même  la  besogne  aux  ouvrières  ;  mais  , 
malgré  son  caractère  absolu  ,  la  dame  ne  leur  parlait  qu'avec 
une  extrême  politesse  ,  et  souffrait,  non  sans  une  secrète 
mortification  ,  que  tous  ses  coups  de  ciseau  fussent  soumis 
à  de  longues  discussions  de  leur  part. 

Auprès  de  la  fenêtre  ouverte  ,  les  quatre  ouvrières  et  les 
trois  filles  de  la  maison,  pressées  comme  une  compagnie  do 
perdrix ,  travaillaient  au  trousseau  ;  la  fiancée  elle-même 
brodait  le  coin  d'un  mouchoir.  La  maîtresse  ouvrière,  placée 
surune  chaise  plus  élevée  quelesautres ,  dirigeaitles  travaux  , 
etde  temps  en  temps  donnait  un  coup  d'œil  aux  ourlets  con- 
fiés aux  petites  filles.  Les  griseltes  en  sous-ordre  ne  comp- 
taient pas  cinquante  ans  à  elles  trois  ;  elles  étaient  fraîches, 
rieuses  et  dégourdies  à  l'avenant.  Les  têtes  blondes  des  enfans 
de  la  maison ,  penchées  d'un  petit  air  boudeur  sur  leur  ou- 
vrage et  ne  prenant  aucun  intérêt  à  la  conversation ,  se 
mêlaient  aux  visages  animés  des  grisettcs  ,  à  leurs  bonnets 
blancs  posés  sur  des  bandeaux  de  cheveux  noirs.  Ce  cercle  de 
jeunes  filles  formait  un  groupe  naïf  lout-à  fait  digne  des  pin- 


338  REVUE  DE  PARIS. 

ceaux  de  l'école  flamande.  Mais  ,  comme  Calypso  parmi  ses 
nymphes  ,'Henrielle ,  la  couturière  en  chef,  surpassait  toutes 
ses  ouvrières  en  caquet  et  en  beauté  ;  du  haut  de  sa  chaise  à 
escabeau  ,  comme  du  haut  d'un  trône  ,  elle  les  animait  et  les 
contenait  tour  à  tour  de  la  Yoix  et  du  regard.  Il  y  avait  bien 
dix  ans  qu'Henriette  était  comptée  parmi  les  plus  belles  ; 
mais  elle  ne  semblait  pas  vouloir  renoncer  de  si  tôt  à  son 
empire.  Elle  proclamait  avec  orgueil  ses  vingt- cinq  ans  et 
promenait  sur  les  hommes  le  regard  brillant  et  serein  d'une 
gloire  à  son  apogée.  Aucune  robe  d'alépine  ne  dessinait  avec 
une  netteté  plus  orgueilleuse  l'étroit  corsage  et  les  riches 
contours  d'une  taille  impériale  ;  aucun  bonnet  de  tulle  n'éta- 
lait ses  coquilles  démesurées  et  ses  extravagantes  rosettes 
de  rubans  diaphanes  sur  un  échafaudage  plus  splendide  de 
cheveux  crêpés. 

A  l'arrivée  des  deux  jeunes  gens,  le  babil  cessa  tout-à-coup 
comme  le  son  del'orgue,  lorsque  le  plain-chant  de  l'officiant 
écourte  sans  cérémonie  les  dernières  modulations  d'une  ri- 
tournelle où  l'organiste  s'oublie.  Mais  après  quelques  instans 
de  silence  ,  pendant  lesquels  André  salua  timidement  et  sup- 
porta le  moins  gauchement  qu'il  put  le  regard  oblique  de 
l'aréopage  féminin,  une  voix  flùtée  se  hasarda  à  placer  son 
mot,  puis  une  autre ,  puis  deux  à  la  fois,  puis  toutes  ,  et  ja- 
mais volière  ne  salua  le  soleil  levant  d'un  plus  gai  ramage. 
Joseph  se  mêla  à  la  conversation,  et  voyant  André  mal  à  l'aise 
entre  les  deux  matrones ,  il  l'attira  auprès  du  jeune  groupe. 

—  Mademoiselle  Henriette,  dit-il  d'un  ton  moitié  familier, 
moitié  humble  (note  qu'il  était  important  de  toucher  juste 
avec  la  belle  couturière,  et  dont  Joseph  avait  très-bien  étudié 
l'intonation) ,  voulez-vous  me  permettre  de  vous  présenter 
un  de  mes  meilleurs  amis,  M.  André  de  Morand,  gentil- 
homme comme  vous  savez,  et  gentil  garçon  comme  vous 
voyez?  H  n'ose  pas  vous  dire  sa  peine;  mais  le  fait  est  qu'il  a 
tourné  autour  de  vous  cette  nuit  pendant  une  heure,  pour 
vous  faire  danser,  et  qu'il  n'a  pas  pu  vous  approcher;  vous 
êtes  inabordable  au  bal,  et ,  quand  on  n'a  pas  obtenu  votre 
promesse  un  mois  d'avance,  on  peut  y  renoncer. 

Ce  compliment  plut  beaucoup  à  mademoiselle  Henriette, 


REVUE  DE  PARIS.  337 

car  une  rougeur  naïve  lui  monta  au  yisage.  Tandis  qu'elle 
engageait  a\ec  Joseph  un  échange  d'œillades  et  de  facétieux 
propos,  André  remarqua  que  la  petite  Sophie  ,  la  plus  jeune 
des  quatre,  parlait  de  lui  avec  sa  voisine,  car  elles  le  regar- 
daient maladroitement,  à  la  dérohée,  en  chuchotant  d'un  pe- 
tit air  moqueur.  Il  se  sentit  plus  hardi  avec  ces  fillettes  de 
quinze  ans  qu'avec  la  dégagée  Henriette,  et  les  somma  en 
riant  d'avouer  le  mal  qu'elles  disaient  de  lui.  Après  avoir 
beaucoup  rougi,  beaucoup  refusé,  beaucoup  hésité,  Sophie 
avoua  qu'elle  avait  dit  à  Louisa  : 

—  Ce  monsieur  André  m'a  fait  danser  deux  fois  hier  soir; 
cela  n'empêche  pas  qu'il  ne  soit  fier  comme  tout,  il  ne  m'a  pas 
dit  trois  mots. 

—  Ahl  mon  cher  André,  s'écria  Joseph,  ceci  est  une  aga- 
cerie, prends-en  note. 

—  Cela  est  bien  vrai,  interrompit  Henriette,  qui  craignait 
que  la  petite  Sophie  n'accaparât  l'attention  des  jeunes  gens; 
tout  le  monde  l'a  remarqué,  M.  André  a  bien  l'air  d'un 
noble,  il  ne  rit  que  du  bout  des  dents,  et  ne  danse  que  du 
bout  des  pieds;  je  disais  ,  en  le  regardant  :  Pourquoi  est-ce 
qu'il  vient  au  bal,  ce  pauvre  monsieur?  cane  l'amuse  pas  du 
tout. 

André,  choqué  de  cette  hardiesse  indiscrète,  fut  bien  près 
de  répondre  :  En  vérité,  mademoiselle,  vous  avez  raison,  cela 
ne  m'amusait  pas  du  tout.  Mais  Joseph  lui  coupa  la  parole,  en 
disant  : 

—  Ah  !  ah  !  de  mieux  en  mieux ,  André ,  M'ie  Henriette  t'a 
regardé  ,  quedis-je?  elle  t'a  contemplé  ,  elle  s'est  beaucoup 
occupée  de  toi.  Sais-tu  que  tu  as  fait  sensation  ?  >Ia  foi  !  je  suis 
jaloux  d'un  pareil  début.  Mais  voyez-vous  ,  mes  chères  peti- 
tes, pardon!  je  voulais  dire  mes  belles  demoiselles,  vous  fai- 
tes à  mon  ami  un  reproche  qu'il  ne  mérite  pas;  vous  l'accusez 
d'être  fier,  lorsqu'il  n'est  que  triste,  et  il  faudra  bien  que  vous 
lui  pardonniez  sa  tristesse ,  quand  vous  saurez  qu'il  est  amou- 
reux. 

— Ah  !  s'écrièrent  à  la  fois  toutes  les  jeunes  filles. 

—  Oh  mais  !  amoureux  !  reprit  Joseph  avec  emphase , 
amoureux  frénétique  ! 

2  29 


338  REVUE  DE  PARIS. 

—  Frénétique  !  dit  la  petite  Louisa  en  ouvrant  de  grands 
yeux. 

—  Oui!  répondit  Joseph,  cela  veut  dire  très-amoureux  , 
amoureux  comme  le  greffier  du  juge  de  paix  est  amoureux 
de  Yous,  Mii"^  Louisa,  comme  le  nouveau  commis  à  pied  des 
droits  réunis  est  amoureux  de  vous  ,  M^^*  Juliette  ,  comme... 

—  Voulez-vous  vous  taire,  voulez-vous  vous  taire  !  s'écriè- 
rent-elles toutes  en  carillon. 

3jme  Marteau  fronça  le  sourcil ,  en  voyant  que  l'ouvrage 
languissait;  la  grand'mère  sourit,  et  Henriette  rétablit  le 
calme  d'un  signe  majestueux. 

—  Si  vous  n'aviez  pas  fait  tant  de  tapage,  mesdemoiselles, 
dit-elle  à  ses  ouvrières ,  M.  Joseph  allait  nous  dire  de  qui 
M.  André  est  amoureux. 

— Et  je  vais  vous  le  dire  ,  en  grande  confidence  ,  répondit 
Joseph  ,  chut  !  écoutez  bien  ,  vous  ne  le  direz  pas  ?... 

—  Non, non,  non  !  s'écrièrent-elles. 

—  Eh  bien!  reprit  Joseph,  il  est  amoureux  de  vous  quatre. 
Il  en  perd  l'esprit  et  l'appétit ,  et  si  vous  ne  lirez  pas  au  sort 
laquelle  devons... 

—  Oh  !  le  méchant  moqueur  !  dirent-elles  en  l'interrom- 
pant. 

—  M.  Joseph,  nous  ne  sommes  pas  des  enfans ,  dit  Hen- 
riette en  affectant  un  air  digne,  nous  savons  bien  que  mon- 
sieur est  noble  et  que  nous  sommes  trop  peu  de  chose  pour 
qu'il  fasse  attention  à  nous.  Quand  une  ouvrière  va  raccom- 
moder le  linge  du  château  de  Morand  ,  le  père  et  le  fils  s'ar- 
rangent toujours  pour  ne  pas  manger  à  la  maison ,  afin  cer- 
tainement de  ne  pas  manger  avec  elle.  On  la  fait  dîner  toute 
seule!  ce  n'est  pas  amusant  !  aussi  il  n'y  a  pas  beaucoup  d'ar- 
lisanes  qui  veuillent  y  aller.  On  n'y  a  aucun  agrément ,  per- 
sonne à  qui  parler,  et  quels  chemins  pour  y  arriver  !  aller  en 
croupe  derrière  un  métayer!  ce  n'est  pas  un  si  beau  voyage 
à  faire ,  et  ce  n'est  pas  comme  chez  M.  de....  C'est  un  noble 
pourtant  ,  celui-là:  eh  bien  !  il  vient  chercher  lui-même  ses 
ouvrières  à  la  ville,  et  il  les  emmène  dans  sa  voiture. 

—  Et  il  a  soin  de  choisir  la  plus  jolie,  dit  Joseph,  c'est 
toujours  yous,  M^"^  Henriette. 


REVUE  DE  PARIS.  339 

—  Pourquoi  pas?  dit-elle  en  se  rengorgeant,  avec  des  gens 
aussi  comme  il  faut  !... 

—  C'est-à-dire  que  mon  ami  André  ,  reprit  Joseph  en  la 
regardant  d'un  air  moqueur,  n'est  pas  un  homme  comme  il 
faut,  selon  vos  idées. 

—  Je  ne  dis  pas  cela  !  ces  messieurs  sont  fiers  ;  ils  ont  rai- 
son, si  cela  leur  conyient;  chacun  est  maître  chez  soi;  libre 
à  eux  de  nous  tourner  le  dos  quand  nous  sommes  chez  eux; 
libre  à  nous  de  rester  chez  nous ,  quand  ils  nous  font  de- 
mander. 

—  Je  ne  sayais  pas  que  nous  eussions  d'aussi  grands  torts, 
dit  André  en  riant  :  cela  m'explique  pourquoi  nous  avons  tou- 
jours d'aussi  laides  ouvrières;  mais  c'est  leur  faute,  si  nous 
ne  nous  corrigeons  pas  :  essayez  de  nous  rendre  sociables, 
Mlle  Henriette ,  et  vous  verrez  ! 

Henriette  parut  goûter  assez  cette  fadeur;  mais,  fidèle  à 
son  rôle  de  princesse  ,  elle  s'en  défendit. 

—  Oh!  nous  ne  mordons  pas  dans  ces  douceurs-là,  reprit- 
elle  ,  nous  sommes  trop  mal  élevées  pour  plaire  à  des  gens 
comme  vous  :  il  vous  faudrait  quelqu'un  comme  Geneviève 
pour  causer  avec  vous;  mais  c'est  celle-là  qui  ne  souffre  pas 
les  grands  airs  ! 

—  Oh!  pardieu!  dit  vivement  Joseph,  cela  lui  sied  bien,  à 
cette  précieuse-là!  je  ne  connais  personne  qui  se  donne  de 
plus  grands  airs  mal  à  propos. 

—  Mal  à  propos?  dit  Henriette,  il  ne  faut  pas  dire  cela; 
Geneviève  n'est  pas  une  fille  du  commun;  vous  le  savez  bien, 
et  tout  le  monde  le  sait  bien  aussi. 

—  Ah!  je  ne  peux  pas  la  souffrir,  votre  Geneviève,  reprit 
Joseph  :  une  bégueule  qu'on  ne  voit  jamais  et  qui  voudrait  se 
mettre  sous  verre  comme  ses  marchandises! 

—  Qu'est-ce  donc  que  M'^*  Geneviève?  demanda  André; 
je  ne  la  connais  pas... 

—  C'est  la  marchande  de  fleurs  artificielles,  répondit  Jo- 
seph, et  la  plus  grande  chipie  /... 

En  ce  moment,  la  servante  annonça,  avec  la  formule  d'u- 
sage dans  le  pays  :  —  Voilà  madame  une  telle ,  une  des  dames 
les  plus  élégantes  de  la  ville. 


340  REVUE  DE  PARIS. 

—  Oh  !  je  m'en  vais,  dit  tout  bas  Joseph;  voici  de  la  quin- 
tescence  de  bégueulisme. 

Cette  visite  interrompit  la  conversation  des  grisettes,  et 
l'activité  de  leur  aiguille  fut  ralentie  par  la  curiosité  avec  la- 
quelle elles  examinèrent  à  la  dérobée  la  toilette  delà  dame, 
depuis  les  plumes  de  son  chapeau  jusqu'aux  rubans  de  ses 
souliers.  De  son  côté,  M"*''  Privât,  c'était  le  nom  de  la  mer- 
veilleuse qui  regardait  les  chiffons  du  trousseau  avec  beau- 
coup d'intérêt,  s'avisa  de  faire,  sur  la  coupe  d'une  manche, 
une  objection  de  la  plus  haute  importance.  Le  rouge  monta 
au  visage  d'Henriette  en  se  voyant  attaquée  d'une  manière 
aussi  flagrante  dans  l'exercice  de  sa  profession.  La  dame  avait 
prononcé  des  mots  inouis,  elle  avait  osé  dire  que  la  man- 
chette était  de  mauvais  goût,  et  que  les  doubles  ganses  du 
bracelet  n'étaient  pas  dun  bon  genre.  Henriette  rougissait  et 
pâlissait  tour  à  tour;  elle  s'apprêtait  à  une  réponse  fou- 
droyante, lorsque  ]M"»e  Privât ,  tournant  légèrement  sur  le 
talon ,  parla  d'autre  chose.  L'aisance  avec  laquelle  on  avait 
osé  critiquer  l'œuvre  d'Henriette,  et  le  peu  d'attention  qu'on 
faisait  à  son  dépit,  augmentèrent  son  ressentiment,  et  elle 
Be  promit  d'avoir  sa  revanche. 

Aprèsqueladame  eut  parlé  assez long-tempsavecM^eMar- 
teau,  sans  rien  dire,  elle  demanda  si  le  bouquet  de  noces  était 
acheté. 

—  Il  est  commandé,  dit  Mme  Marteau,  Geneviève  y  met 
tous  ses  soins;  elle  aime  beaucoup  ma  fille,  et  elle  lui  a 
promis  de  lui  faire  les  plus  jolies  fleurs  qu'elle  ait  encore 
faites. 

—  Savez-vous  que  cette  petite  Geneviève  a  du  talent  dans 
son  genre?  reprit  M"^*" Privât. 

—  Oh  !  dit  la  grand'mère,  c'est  une  chose  digne  d'admira- 
tion !  moi,  je  ne  comprends  pas  qu'on  fasse  des  fleurs  aussi 
semblables  à  la  nature.  Quand  je  vais  chez  elle,  et  que  je  la 
trouve  au  milieu  de  ses  ouvrages  et  de  ses  modèles,  il  m'est 
impossible  de  distinguer  les  uns  des  autres. 

—  En  effet ,  dit  la  dame  avec  indifférence ,  on  prétend 
qu'elle  regarde  les  fleurs  naturelles  ,  et  qu'elle  les  imite 
avec  soin;  cela  prouve  de  l'intelligence  et  du  goût. 


REVUE  DE  PARIS.  341 

— Je  crois  bien',  murmura  Henriette,  furieuse  d'entendre 
parler  légèrement  du  talent  de  Geneviève. 

—  Oh  !  du  goût  !  du  goût  !  reprit  la  vieille,  c'est  ravissant, 
le  goût  qu'elle  a  ,  cette  enfant  !  si  vous  voyiez  le  bouquet  de 
noces  qu'elle  fait  à  Justine,  ce  sont  des  jasmins  qu'on  vient 
de  cueillir,  absolument  ! 

— Oh,  maman!  dit  Justine,  et  ces  muguets! 

— Tu  aimes  les  muguets,  toi?  dit  Joseph,  qui  venait  de 
rentrer. 

— Il  y  a  aussi  des  lilas  blancs  pour  la  robe  de  bal ,  dit 
M""^  Marteau;  nous  en  avons  pour  cinquante  francs,  seule- 
ment pour  la  toilette  de  la  mariée,  sans  compter  les  fleurs  de 
fantaisie  pour  les  chapeaux;  tout  cela  coûte  bien  cher  et  se 
fane  bien  vite. 

— Mais  combien  de  temps  met-elle  à  faire  ces  bouquets? 
dit  Joseph  ,  un  mois  peut-être  ?  travailler  tout  un  mois  pour 
gagner  cinquante  francs,  ce  n'est  pas  le  moyen  de  s'enrichir. 

—  Oh!  M.  Joseph,  vous  avez  bien  raison!  dit  Henriette 
d'une  voix  aigre,  ce  n'est  certainement  pas  trop  payé;  il  n'y 
a  guère  de  profit,  allez,  pour  les  pauvres  grisettes,  et  par-des- 
sus le  marché  on  leur  fait  avaler  tant  d'isolences  !  On  n'a 
pas  toujours  le  bonheur  d'aller  en  journée  chez  du  monde 
honnête  comme  votre  famille,  M.  Joseph;  il  y  a  des  personnes 
qui  parlent  bien  haut  chez  les  autres,  et  qui,  au  coin  de  leur 
feu,  lésinent  misérablement. 

— Eh  bien  I  eh  bien  !  dit  la  grand'mère,  qui,  placée  assez 
loin  de  Henriette,  n'cnlendait  que  vaguement  ses  paroles, 
qu'a-t-elle  donc  à  regarder  de  travers  par  ici,  comme  si  elle 
voulait  nous  manger?  Henriette,  Henriette,  est-ce  que  tu  dis 
du  mal  de  nous,  mon  enfant  ? 

— Eh  non,  eh  non  !  ma  mère,  répondit  Joseph  ,  tout  au 
contraire.  M''"  Henriette  nous  aime  de  tout  son  cœur,  car  j'en 
suis  aussi,  n'est-ce  pas,  M"*^  Henriette? 

Pour  faire  comprendre  au  lecteur  la  crainte  de  la 
grand'mère,  il  est  bon  de  dire  que  le  caquet  des  grisettes  est 

la  terreur  de  tous  les  ménages  de  L Initiées  durant  des 

semaines  entières  à  tous  les  pelits  secrets  des  maisons  où 

elles  travaillent,  elles  n'ont  guère  d'autre  occupation,  après 

2  2t). 


342  RETUE  DE  PARIS. 

le  bal  et  les  fleurettes  des  garçons,  que  de  colporter  de  fa- 
mille en  famille  les  observations  malignes  qu'elles  ont  faites 
dans  chacune ,  et  même  les  scandales  domestiques  qu'elles 
y  ont  surpris.  Elles  trouvent  dans  toutes  des  auditeurs  avides 
de  commérage  qui  ne  rougissent  pas  de  les  questionner  sur 
ce  qui  se  passe  chez  leur  voisin,  sans  songer  que  le  lende- 
main à  leur  tour  leur  intérieur  fera  les  frais  de  la  chronique 
dans  une  troisième  maison.  La  médisance  est  une  arme  ter- 
rible, dont  les  grisettes  se  servent  pour  appuyer  le  pouvoir 
de  leurs  charmes,  et  imposer  aux  femmes  qui  les  haïssent  le 
plus  toutes  sortes  de  ménagemens  et  d'égards. 

M™«  Privât  sentit  l'imprudence  qu'elle  avait  commise  ;  et , 
sachant  bien  qu'il  n'était  pas  de  moyen  humain  d'empêcher 
une  grisette  de  parler,  elle  prit  le  parti  d'éviter  au  moins  les 
injures  directes,  et  battit  en  retraite. 

Lorsqu'elle  fut  partie,  un  feu  roulant  de  brocards  soulagea 
le  cœur  d'Henriette,  et  ses  ouvrières  firent  en  chœur  un 
bruit  dont  les  oreilles  de  la  dame  durent  tinter ,  si  le  pro- 
verbe ne  ment  pas. 

Au  nombre  des  anecdotes  ridicules  qui  furent  débitées  sur 
son  compte  ,  Henriette  en  conta  une  qui  ramena  le  nom 
de  Geneviève  dans  la  conversation  :  M"^^  Privât  lui  avait 
honteusement  marchandé  une  couronne  de  roses  qu'elle 
s'était  ensuite  donné  les  gants  d'avoir  fait  venir  de  Paris,  et 
payée  fort  cher. 

Joseph,  qui  n'aimait  pas  Geneviève,  déclara  que  c'était 
bien  fait,  et  il  prit  plaisir  à  luliner  Henriette  en  rabaissant 
le  talent  et  la  vertu  de  la  jeune  fleuriste. 

—  Oh,  pour  le  coup  !  s'écria  Henriette  avec  colère,  ne  di- 
tes pas  de  mal  de  celle-là  ;  de  nous  autres  ,  tant  que  vous 
voudrez,  nous  nous  moquons  bien  de  vous;  mais  personne 
n'a  le  droit  de  donner  du  ridicule  à  Geneviève  :  une  fille  qui 
vit  toute  seule  enfermée  chez  elle,  travaillant  ou  lisant  le 
jour  et  la  nuit,  n'allant  jamais  au  bal,  n'ayant  peut  être  pas 
donné  le  bras  à  un  homme  une  seule  fois  dans  sa  vie... 

—  Ah,  ah!  dit  Joseph,  vous  verrez  qu'elle  s'y  mettra  on 
beau  jour,  et  qu'elle  fera  pis  que  les  autres;  je  me  méfie  de 
l'eau  dormante  et  des  filles  qui  lisent  tant  de  romans. 


REVUE  DE  PARIS.  343 

—  Des  romans  !  appelez-yous  des  romans  ces  gros  livres 
qu'elle  feuillette  toute  la  journée,  et  qui  sont  tous  pleins  de 
mots  latins  où  je  ne  comprends  rien ,  et  où  vous  ne  compren- 
driez peut-être  rien  Yous-même  ? 

—  Comment  !  dit  André,  W^^  Geneyiève  lit  des  livres 
latins  ? 

—  Elle  étudie  des  traités  de  botanique  ,  répondit  Joseph. 
Parbleu  !  c'est  tout  simple,  c'est  pour  son  état. 

—  C'est  donc  une  personne  tout-à-fait  distinguée?  reprit 
André. 

—  Oui-dà,  je  crois  bien  !  répartit  Henriette,  je  tous  le  disais 
tout-à-l'heure ,  c'est  une  grisette  comme  celle-là  qu'il  faudrait 
pour  dîner  avec  monsieur  !  Mais  tout  marquis  que  tous  êtes , 
monsieur  André ,  tous  feriez  bien  de  ne  pas  oublier  vos  man- 
chettes pour  lui  parler;  on  parle  de  fierté,  c'est  elle  qui  sait 
ce  que  c'est! 

—  Mais  qu'est-elle  donc  elle-même?  interrompit  Joseph; 
de  quel  droit  s'éléve-t-elle  au-dessus  de  tous  ! 

—  Ae  croyez  pas  cela,  monsieur;  avec  nous,  elle  est  aussi 
bonne  camarade  que  la  première  venue. 

—  Pourquoi  donc  ne  va-t-elle  pas  au  bal  et  à  la  promenade 
avec  TOUS  ? 

—  C'est  son  caractère;  elle  aime  mieux  étudier  dans  ses 
liTres.  Mais  elle  nous  iuTite  chez  elle  le  soir,  quand  elle  a 
gagné  une  petite  somme;  elle  nous  donne  des  gâteaux  et  du 
thé;  et  puis  elle  chante  pour  nous  faire  danser,  et  elle  chante 
mieux  avec  son  gosier  que  tous  avec  votre  flûte  :  il  faut  Toir 
comme  elle  nous  reçoit  bien  1  quelle  propreté  chez  elle  1  c'est 
un  petit  palais  1  On  ne  dira  pas  qu'elle  est  aidée  par  ses 
amans,  celle-là! 

—  Ah,  oui!  de  jolis  bals,  dit  Joseph,  des  bals  sans  hom- 
mes !  je  suis  sûr  que  tous  tous  ennuyez? 

—  Voyez-vous  cet  orgueil!  ces  messieurs  se  figurent  qu'on 
ne  pense  qu'à  eux  ! 

—  A  quoi  tout  cela  la  mènera-t-il?  reprit  Joseph  ;trouvera- 
t-elle  un  mari  sous  les  feuillets  de  ses  vieux  livres,  ou  dans 
les  boutons  de  ses  fleurs  I 

—  Bah!  bah!  un  mari  !  quel  est  donc  l'artisan  qui  pourrait 


344  REVUE  DE  PARIS. 

épouser  une  femme  comme  elle?  Un  beau  mari  pour  elle 
qu'un  serrurier  ou  un  cordonnier,  avec  ses  mains  sales  et 
son  tablier  de  cuir  !  Et  quant  à  tous  ,  mes  beaux  messieurs , 
"VOUS  n'e'pousez  guère,  et  Genevièye  est  trop  fière  pour  être 
votre  bonne  amie  autrement. 

—  Dites  qu'elle  est  trop  froide.  Je  ne  peux  pas  souffrir  les 
femmes  qui  n'aiment  rien. 

—  Vous  la  connaissez  bien ,  en  vérité  !  dit  Henriette  en 
haussant  les  épaules;  c'est  le  cœur  le  plus  sensible;  elle  aime 
ses  amies  comme  des  sœurs,  elle  aime  ses  fleurs,  comme 
quoi,  dirai-je?....  comme  des  enfans!  Il  faut  la  voir  se  pro- 
mener dans  les  prés,  et  trouver  une  fleur  qui  lui  plaît!  c'est 
une  joie ,  c'est  un  amour  !  Pour  une  petite  marguerite  dont  je 
ne  donnerais  pas  deux  sous,  elle  pleure  de  plaisir;  quelque- 
fois elle  sort  avec  le  jour  pour  aller  dans  les  champs  cueillir 
ses  fleurs ,  avant  que  vous  soyez  sortis  du  nid ,  vous  autres 
oiseaux  sans  plumes  ! 

—  En  vérité  !  s'écria  André  vivement;  en  ce  cas  c'est  elle 
que  j'ai  rencontrée  un  jour....  Il  se  tut  tout-à-coup,  et  sortit 
un  instant  après  pour  cacher  l'émotion  et  la  joie  qu'il  éprou- 
vait de  retrouver  la  trace  de  sa  belle  rêveuse  de  la  prairie. 

—  Voyez -vous  ce  garçon-là?  dit  Joseph  aux  ouvrières, 
lorsque  André  eut  quille  la  chambre  :  il  est  fou. 

—  Il  est  tout  étrange  en  effet,  répondit  Henriette. 

—  Ilfaut  que  je  vous  dise  son  véritable  mal,  reprit  Joseph, 
il  s'ennuie  faute  d'être  amoureux,  et  il  faut,  mesdemoiselles, 
que  vous  m'aidiez  à  le  guérir  de  cet  ennui-là. 

—  Oh  !  nous  ne  nous  en  mêlons  pas  !  s'écrièrent-elies 
toutes,  non  sans  jeter  un  regard  attentif  sur  André  qui  pas- 
sait sous  la  fenêtre. 

—  Je  parle  sérieusement ,  chère  Henriette  ,  dit  Joseph  , 
qui  rencontra  la  belle  couturière  un  instant  avant  le  dîner, 
dans  un  corridor  de  la  maison,  il  faut  que  vous  m'aidiez  à 
consoler  mon  ami  André. 

—  Plaisantez -vous?  répondit-elle  d'un  air  dédaigneux; 
adressez-vous  à  un  médecin ,  si  ce  monsieur  est  fou. 

—  Non,  il  n'est  pas  fou,  belle  Henriette;  il  est  trop  sage 
au  contraire.  Il  n'ose  pas  seulement  trouver  une  femme  jolie. 


4 


REVUE  DE  PARIS.  ^45 

Fiez-vous  à  ces  amoureux-là ,  dés  qu'ils  ont  secoué  leur  mau- 
vaise honte ,  ce  sont  les  plus  tendres  amans  du  monde.  Mais 
ne  croyez  pas  que  je  parle  de  vous,  non,  mille  dieux!  Si  vous 
voulez  avoir  pitié  de  quelqu'un  ici ,  j'aime  autant  que  ce  soit 
moi  que  lui.  Je  veux  dire,  en  deux  mots,  qu'André  devien- 
drait amoureux,  s'il  voyait  Geneviève;  c'est  tout-à-fait  la 
beauté  qu'il  aimera. 

—  Eh  bien  I  monsieur,  qu'il  aille  à  la  messe  de  sept  heu- 
res ,  et  il  la  verra  dimanche  prochain.  En  quoi  cela  me  re- 
gard et- il? 

—  Oh  1  il  faut  qu'il  la  voie  dès  aujourd'hui;  vous  le  pouvez; 
allez  la  chercher  après  dîner;  dites-lui  qu'elle  vienne  danser 
dans  la  cour  avec  vous  ,  et  vous  verrez  que  mon  André  com- 
mencera tout  de  suile  à  soupirer. 

—  Ah  ça!  est  ce  que  vous  êtes  fou,  M.  Marteau?  quelle 
proposition  me  faites-vous? 

—  Aucune  !  comment?  que  supposez-vous?  auriez-vous  de 
mauvaises  idées?  Ah!  M^'c  Henriette,  je  croyais  que  vous 
n'aviez  jamais  entendu  parler  de  choses  semblables!... 

Henriette  devint  rouge  comme  son  foulard. 

—  Mais  qu'est-ce  que  vous  me  demandez  donc?  d'amener 
Geneviève  pour  que  ce  monsieur  lui  fasse  la  cour,  apparem- 
ment? Est-ce  une  conduite  honnête? 

—  Eh!  pourquoi  pas? si  vous  avezl'ame  pure  comme  moi, 
trouvez-vous  malhonnête  que  mon  ami  André  fasse  la  cour 
à  votre  amie  Geneviève?  Je  réponds  de  lui;  est-ce  que  vous 
ne  répondriez  pas  d'elle? 

—  Oh  !  ce  n'est  pas  l'embarras  !  j'en  réponds  comme  de  moi. 
Joseph  fit  la  grimace  d'un  homme  qui  avale  une  noix,  puis 

il  reprit  d'un  air  très-sérieux  : 

—  Eu  ce  cas,  je  ne  vois  pas  de  quoi  vous  vous  effarouchez. 
Quand  même  André,  qui  est  le  plus  vertueux  des  hommes, 
deviendrait  un  scélérat  dici  à  une  heure,  la  vertu  de]M"^  <ie- 
ucviève  serait-elle  compromise  par  ses  tentatives?  Qu'elle 
vienne,  cro>ez-moi,  belle  Henriette,  ce  sera  une  danseuse 
de  plus  pour  notre  bal  de  ce  soir ,  et  nous  nous  amuserons  du 
petit  air  niais  d'André,  et  du  grand  air  froid  de  Geneviève. 
Ne  voilà-t-il  pas  une  intrigue  qui  les  mènera  loin? 


346  REVUE  DE  PARIS. 

—  Au  fait,  c'est  Trai,  dit  Henriette ,  ce  petit  monsieur  sera 
drôle  avec  ses  révérences;  et  quant  à  GeneYiève,  elle  n'a  pas 
à  craindre  qu'on  dise  du  mal  d'elle  tant  qu'elle  ira  quelque 
part  avec  moi. 

—  Joseph  fit  la  contorsion  d'un  homme  qui  avalerait  une 
pomme. 

—  J'aurai  bien  de  la  peine  à  la  décider ,  ajouta  Henriette; 
elle  ne  va  jamais  chez  les  bourgeois,  et  elle  a  raison,  monsieur 
Joseph!  les  bourgeois  ne  sont  pas  des  maris  pour  nous,' aussi 
nous  n'écoutons  guère  leurs  fleurettes,  tenez-vous  cela  pour 
dit. 

—  Pour  le  coup ,  dit  Joseph ,  j'avale  une  citrouille  qui  m'é- 
touffera!  Pardon,  mademoiselle,  ce  sont  des  spasmes  d'esto- 
mac. Yoici  le  dîner  qui  sonne;  permettez-moi  de  vous  offrir 
mon  bras.  C'est  convenu ,  n'est-ce  pas? 

—  Quoi  donc,  monsieur,  s'il  vous  plaît? 

—  Que  vous  irez  chercher  Geneviève  après  dîner? 

—  J'essaierai. 

George  Sand  (1). 

(i)  Extrait  de  la  Revue  des  Deux  inondes.  —  Les  prochains  \o- 
lûmes  contiendront  la  suite  de  cet  ouvrage  ,  qui  sera  publié  en  entier 
dans  la  Revue  de  Paris. 

(Note  de  V Editeur  lelge). 


CHRONIQUE  DE  PARIS. 


Janvier  est  le  mois  des  violons  et  des  fluxions  de  poitrine. 
On  danse  et  l'on  s'enrhume  de  tous  côtés ,  dans  Paris  la  folle 
capitale  ,  qui  devient  tour  à  tour  champ  de  bataille ,  arène 
politique,  salle  de  bal,  selon  qu'elle  est  mitraillée  par  les 
révolutions  et  l'émeute ,  agitée  par  une  grande  question  na- 
tionale ,  ravagée  par  l'épidémie ,  émue  par  des  velléités  de 
plaisir:  nous  voilà  frappés  de  vertige;  et  ce  vertige  durera 
deux  mois,  pendant  lesquels  les  hommes  de  vingt  à  trente 
ans  ne  se  couchent  qu'à  quatre  heures  du  matin  ,  les  ména- 
ges se  brouillent,  les  petites  OUes  se  marient,  les  jeunes  gens 
font  des  dettes  que  les  parens  ne  paient  pas ,  et  les  médecins 
des  visites  qu'ils  se  font  payer  :  deux  mois  pendant  lesquels 
la  société,  jetée  violemment  hors  de  ses  limites,  n'a  plus 
de  force  que  pour  le  galop,  d'énergie  que  pour  la  valse,  d'ar- 
gent que  pour  la  toilette ,  d'estomac  que  pour  digérer  des 
truffes  ,  de  voix  que  pour  dire  au  cocher  :  Au  bal  masqué!  de 
poumons  que  pour  respirer  une  atmosphère  de  gaz  et  de 
bougies.  Tous  ne  faites  pas  une  visite  sans  rencontrer  des 
tapissiers  amoncelant  des  banquettes,  drapant  des  tentures, 
suspendant  des  lustres,  accrochant  des  quinquets:  les  serres 
sont  dévastées  ,  dépouillées  de  leurs  fleurs  ;  car  le  luxe  des 
fleurs  naturelles  grandit  chaque  jour  plus  menaçant.  25  à  30 
fr.  suffisent  à  peine  pour  payer  un  bouquet  de  femme  à  la 
mode.  Heureux  peuple  qui  ne  demande  qu'à  chanter,  à  dan- 
ser ,  et  à  ne  pas  payer. 

Un  fait  qui  a  dû  frapper  depuis  quatre  ans  les  hommes 
qui  observent ,  c'est  qu'à  vrai  dire  il  n'y  avait  pas  à  Paris  de 
société ,   dans   l'insolente  acception  de  ce  mot.  La  grande 


348  REVUE  DE  PARIS. 

aristocratie,  celle  des  noms  et  des  fortunes,  proteste  bien, 
il  est  vrai ,  par  des  fêtes  à  Jiuis  clos,  par  des  bals  entre 
amis,  par  des  réceptions  à  petit  bruit  ;  mais  à  force  de  s'épu- 
rer, elle  s'est  considérablement  réduite.  Sous  l'autre  règne, 
elle  se  montrait  sévère  sur  les  mœurs ,  à  présent  elle  est  in- 
traitable sur  les  nuances  d'opinion.  Puis  quelques  défections 
ont  affligé  les  fidèles.  Ces  bouderies-là  sont  honorables,  mais 
elles  fatiguent  bien  à  la  longue  des  classes  qui  ont  besoin  d'ap- 
procher le  pouvoir  pour  recevoir  de  lui  des  reflets  dé  gran- 
deur et  de  plaisir.  D'un  autre  côté,  la  bourgeoisie,  que  la 
révolution  a  élevée  d'un  degré  et  rapprochée  du  trône  ,  cette 
classe  qui  se  compose  de  tant  d'élémens  ,  de  militaires  ,  de 
magistrats,  d'avocats,  de  banquiers,  de  négocians  ,  parle 
fait  de  sa  grande  extension  et  par  l'absence  de  toute  démar- 
cation ,  ne  forme  pas  une  catégorie  homogène  qui  puisse  pren- 
dre ses  plaisirs  en  commun  et  de  confiance  ;  et  pour  tout  dire 
un  Montmorency  reçoit  très-bien  un  hobereau  de  Bretagne, 
parce  que  tous  deux  se  trouvent  nobles.  M.Delessert  ne  re- 
cevrait pas  volontiers  un  épicier  de  la  rue  Mouffetard  ,  quoi- 
que tous  deux  soient  négocians  ,  l'un  vendant  du  sucre  au 
quintal  ,  l'autre  à  la  livre ,  avec  ou  sans  papier.  Pour  la  no- 
blesse il  n'y  a  qu'une  distinction,  la  race;  pour  la  bourgeoisie, 
il  y  en  a  mille ,  l'esprit ,  Jetaient ,  l'importance  politique  ,  les 
degrés  de  richesse, etc.  ;  la  distinction  de  la  noblesse  est  bientôt 
faite;  les  distinctions  qu'admet  logiquement  la  bourgeoisie 
sont  difficiles  par  leur  infinité  ,  et  toutes  livrées  à  des  appré- 
ciations variables.  Une  fois  qu'un  homme  est  noble  ou  réputé 
tel ,  tous  les  salons  d'un  certain  monde  lui  sont  ouverts  ;  tan- 
dis qu'il  faut  être  plus  ou  moins  homme  d'espritet  de  talent, 
plus  ou  moins  influent  ou  riche  ,  selon  tel  ou  tel  autre  salon 
de  la  classe  moyenne.  Les  dernières  années  de  la  restauration 
avaient  amené  quelques  transactions  entre  les  grands  noms 
de  la  cour  de  Charles  X  et  les  sommités  de  la  finance;  mais 
cesessais  de  fusion  sont  demeurésstériles.  Aujourd'hui  donc, 
nousavons  une  aristocratie  quiréfléchit  sur  elle-même  toutes 
ses  pensées  de  plaisir  et  d'intérêt,  ne  se  mêlant  jamais  aux 
fêtes  qu'ordonne  la  magnificence  d'une  royauté  citoyenne. 
Or ,  une  aristocratie  qui  ne  met  pas  ses  uniformes  ,  qui  n'é- 


REVUE  DE  PARIS.  349 

(aie  pas  ses  crachats ,  qui  ne  hante  pas  les  palais ,  qui  ne  joue 
pas  avec  les  formes  de  l'étiquette  et  des  grandes  réceptions, 
est  une  aristocratie  en  expectative  ,  en  disponibilité,  une 
aristocratie  en  deuil.  D'un  autre  côté ,  nous  avons  une  bour- 
geoisie qui  jouit  de  la  vie  à  sa  guise ,  comme  par  le  passé.  Elle 
se  rend  avec  bonhomieauxauguslesinvitationsquirappellenl; 
mais  ses  mœurs  n'y  ont  rien  perdu  ni  gagné. 

En  fin  de  compte,  la  grande  affaire  de  tous  étant  de  s'amu- 
ser ,  on  se  réunit  comme  on  peut  ^«on  danse  à  la  débandade , 
tantôt  chez  Louis-Philippe ,  tantôt  chez  soi;  seulement  cette 
remarque  subsiste  qu'il  n'y  aplus  de  graud  centre  ,  parce  que 
l'aristocratie  seule  peut  en  former  un  ,  parce  que  l'aristocra- 
tie ne  jette  d'éclat  que  dans  les  cours ,  et  que  l'aristo- 
cratie ne  va  pas  à  la  cour.  Est-ce  un  bien  ?  Est-ce  un  mal  ?  Ce 
n'est  pas  du  tout  la  question. 

—  M.Dupuytren  estmort.C'était  un  de  ces  hommes  qui  ont 
le  bonheur  de  résumer  dans  leur  nom  ou  une  science,  ou  un 
art,  ou  un  gouvernement.  La  chirurgie,  c'était  M.  Dupuy- 
tren.  Demandez-le  à  ces  savans  qui  se  sont  réunis  autour  de 
sa  tombe,  à  ces  élèves  qui  «e  trouvaient  toujours  moins  ac- 
tifs, moins  exacts,  moins  ardens  que  leur  maître,  à  tous  ces 
malades  de  l'admirable  hôpital  où  il  a  laissé  tant  de  souve- 
nirs, à  tous  ces  malades  du  monde  qui  ont  dû  la  vie  à  la 
promptitude,  à  la  sublime  intelligence  de  ses  soins. 

Agé  de  cinquante-six  ans,  M.  Dupuylren  a  succombé  à  une 
pleurésie.  Il  y  a  deux  ans,  une  attaque  d'apoplexie  était  venue 
le  frapper  :  des  secours  donnés  à  temps  l'arrachèrent  à  une 
mort  immédiate;  mais  la  maladie  laissa  sur  son  visage  des 
traces  de  décomposition.  Les  muscles  de  sa  bouche  pénible- 
ment contractés  ,  son  œil  terni,  sa  difficulté  à  parler,  aflli- 
geaient  ses  amis.  Avant  ce  premier  avertissement  delà  mort, 
M.  Dupuytren  était  beau,  actif,  plein  de  mouvement  et  de 
chaleur;  sa  brillante  clinique  attirait  sur  ses  pas  une  foule 
d'élèves  et  de  médecins  ,  qui  ne  se  lassaient  jamais  d'admirer 
ce  diagnostic  prompt  et  sûr,  et  cette  exécution  non  moins 
prompte,  non  moins  assurée.  Passionné  pour  la  science, 
amoureux  d'un  art  où  tant  d'autres  ne  trouvent  que  dégoût  et 
découragement,  il  consacrait  sa  vie  entière  aux  malades  de 
2  30 


350  REVUE  DE  PARIS. 

rHôtel-Dieu,  son  domaine,  son  royaume.  Un  des  plus  beaux 
éloges  qu'on  puisse  faire  de  ce  savant  illustre ,  c'estque  pen- 
dant l'hiver,  à  six  heures  du  malin ,  pendant  l'été,  à  cinq  heu- 
res ,  il  n'a  jamais  manqué  un  seul  jour  d'être  à  son  poste  : 
souvent,  quand  le  souvenir  d'une  opération  faite  le  matin  le 
poursuivait  jusque  dans  les  travaux  de  la  ville,  il  revenait 
interroger  le  malade  de  l'hôpital,  lire  dans  ses  yeux  ,  lui  ap- 
porter des  soulagemens,  des  secours,  des  vins  forliûans,  le 
recommander  lui-même  aj^x  infirmiers. 

Nous  ne  citons  pas  ces  faits  comme  des  actes  d'humanité. 
Il  serait  niais  de  croire  qu'un  médecin  éprouvé  par  tant  d'hor- 
ribles spectacles  puisse  être  attendri  par  les  souffrances  de 
malades  qu'il  ne  connaît  pas.  La  sensibilité  est  chose  assez 
commune;  mais  ce  qui  est  rare,  malheureusement  pour  la 
science,  pour  les  arts,  c'est  cette  conscience  du  devoir,  ce 
besoin  de  célébrité ,  qui  ont  fait  de  M.  Dupuytren  le  premier 
chirurgien  du  monde. 

Spirituel  et  poli  dans  toutes  les  relations  sociales,  M.  Du- 
puytren s'honorait  des  plus  illustres  amitiés.  Sa  conversation 
était  piquante,  incisive,  le  sonde  sa  voix  doux  et  agréable; 
et  cependant  un  préjugé  fort  singulier  a  fait  passer  M.  Dupuy- 
tren pour  un  praticien  brusque  et  intraitable.  Voyez  le  beau 
malheur!  Un  homme  qui  a  tant  de  membres  à  couper  c'a  qu'une 
chose  à  vous  dire  :  «  Monsieur,  voulez-vous  ou  ne  voulez- 
vous  pas  vous  faire  couper  la  jambe  ?  Je  vous  donne  cinq  mi- 
nutes pour  réfléchir.  »  D'autres  attendent.  M.  Dupuytren  a 
fait  des  cures  merveilleuses.  Qui  ne  voudrait  être  brutalisé  au 
prix  d'une  guérison? 

Le  style  d'épitaphe  s'est  déjà  emparé  du  nom  du  chirurgien. 
Laissante  d'autres  un  travail  nécrologique,  nous  avons  voulu 
rappeler  seulement  ce  qu'était  l'homme;  les  formes  et  les 
habitudes  de  cette  chronique  ne  permettant  d'ailleurs  aucune 
énumération  de  ses  traités  et  ouvrages  scientifiques. 

—  THÉÂTRE  FRANÇAIS.  —  cHATTERTOiSr.  —  On  a  prétendu 
qu'il  était  impossible  de  représenter  avec  succès  un  poète 
au  théâtre;  que  les  lueurs  d'inspiration  dont  il  est  éclairé  re- 
jetaient dans  l'ombre  tous  les  personnages  qui  rapprochent 


REVUE  DE  PARIS.  351 

on  citait  plusieurs  faits,  et  un  fait  récent,  le  lord  Byro?î  de 
M.  Ancelot.  A  l'appui  du  raisonnement  contraire  ,  on  peut  à 
présent  apporter  aussi  un  fait ,  Chatterton.  S'il  fallait  abso- 
lument préciser  de  quelle  école  relève  le  drame  de  M.  Alfred 
de  Tiguy,  de  quelles  théories  il  est  l'application,  quelle  voie 
il  ouvre,  quelles  imitations  il  va  provoquer,  à  l'instant  même 
on  pourrait  déclarerquc  ce  drame  n'apparlientàaucime école, 
qu'il  n'applique  aucunes  théories,  n'ouvre  aucune  voie,  et 
n'aura  pas  d'imitateurs.  Simple  et  sûr  dans  sa  marche,  il  n'a 
pas  besoin  de  ressorts  surnaturels  pour  atteindre  une  conclu- 
sion; écrit  dans  un  stvlc  beau  pour  tous  et  pour  tous  les 
temps,  il  n'est  pas  placé  dans  une  juridiction  spéciale  et  tem- 
poraire; individuel,  propre  à  M.  de  Vigny,  par  la  conception 
et  par  la  nature  des  développemens,  il  ne  doit  éveiller  chez 
personne  un  stérile  désir  d'imitation,  et  même  la  pensée  et 
la  forme  sont  ici  tellement  dépendantes  l'une  de  l'autre , 
qu'elles  ont  dû  apparaître  toutes  deux  à  la  fois  à  M.  de  Vigny; 
et  quand  vous  avez  vu  le  drame  de  Chatterton'  ,  après  avoir 
lu  l'épisode  de  Stello,  vous  pouvez  dire  que  l'auteur  avait 
bien  plutôt  réduit  les  proportions  de  son  récit,  qu'il  n'a  de- 
puis été  forcé  de  le  paraphraser  ;  ce  complément  qu'il  a  reçu 
dans  les  transformations  de  la  scène,  vous  le  désiriez  ,  vous 
le  deviniez.  Aussi  arrive-t-il  là  ce  qui  est  inouï ,  c'est  qu'un 
drame  fait  avec  un  livre  ne  détruit  pas  les  impressions  reçues, 
et  qu'au  contraire,  les  nouvelles  impressions  ravivent  les 
premières.  Cependant  le  récit  du  docteur  suffit  à  remplir 
quelques  pages;  mais  chaque  mot  porte  si  bien  coup,  que 
personne  n'a  été  désappointé  en  écoutant  ce  récit  traduit  en 
pièce  de  théâtre,  et  recevant  un  développement  que  la  pensée 
de  chaque  lecteur  avait  exécuté  par  anticipation. 

Que  le  rideau  se  lève  et  vous  découvre  cet  intérieur  an- 
glais, avec  son  aisance  confortable,  celte  famille  riche  de  son 
travail ,  de  son  économie  et  de  ses  beaux  enfans ,  petites  créa- 
tures qui  viennent  placer  les  boucles  coquettes  de  leurs  blonds 
cheveux  sous  les  doigts  de  leur  mère,  vous  reconnaissez 
Kitty  Bell ,  la  pâtissière,  qui  nourrissait  de  ses  petits  gâteaux 
le  poète  Chatterton ,  non  parce  qu'il  était  poète ,  mais  parce 
qu'il  était  jeune  et  malheureux.  Que  son  mari  fasse  entendre, 


352  REVUE  DE  PARIS. 

d'une  pièce  voisine,  sa  voix  rude  et  commerciale,  vous  sai- 
sissez d'un  coup  d'oeil  la  nuance  de  ce  ménage.  Une  femme 
aimante,  sensible,  contemplative,  attachée  à  un  époux  brus- 
que, avide,  et  simplement  honnête  homme  :  c'est  une  vie 
d'angoisses  et  de  luttes,  un  combat  pej^étuel  entre  la  déli- 
catesse de  l'un  et  la  rudesse  de  l'autre;  on  est  bien  vite  initié 
aux  subterfuges  qu'emploie  l'ingénieuse  humanité  de  Kitty  , 
pour  dérober  aux  regards  de  master  Bell  les  miettes  dont  s'a* 
limente  le  pauvre  diable.  Ces  ruses  pieuses,  qui  prennent 
pourpoint  de  départ  la  charité,  et  arrivent  à  celte  conclusion 
fatale  ,  l'amour,  elles  sont  ignorées  du  fier  et  noble  Chatter- 
ton ,  qui,  dans  son  illusion  de  poète  de  dix-huit  ans,  croit 
vraiment  que  le  travail  de  ses  veilles  sera  assez  rétribué, 
pour  lui  gagner  cette  mince  subsistance,  pour  payer  sa  cham- 
bre humide  ;  mais  le  vieux  quaker ,  qui  remplace  ici  le  doc- 
teur noir,  n'a  pas  l'esprit  tellement  simplifié  parles  prati- 
ques de  sa  secte,  qu'il  ne  puisse  lire  une  grande  passion  dans 
ce  qui  se  passe  autour  de  lui  ;  il  rassemble  toutes  ses  forces, 
toute  son  autorité  de  vieillard,  pour  détourner  un  si  grand 
malheur. 

Ingénieux  à  troubler  les  tête-à-tête,  à  empêcher  les  ren- 
contres de  Chatterton  et  de  Kitty,  il  est  bientôt  forcé  de  quit- 
ter ce  rôle,  entrepris  dans  un  but  de  pacification  impossible. 
Le  poète  et  tout-à-coup  découvert  dans  sa  solitude  par  de 
jeunes  lords,  ses  camarades  d'université.  Leur  ton  railleur, 
leurs  plaisanteries  avinées  ,  leur  familiarité  insultante ,  ont 
troublé  sa  tête  rêveuse,  détruit  sa  félicité  d'isolement  et  les 
joies  de  sa  misère.  Il  ne  faut  rien  de  plus  que  cette  frivole 
circonstance  pour  conseiller  à  Chatterton  la  fuite...  et  le  sui- 
cide. Ici  l'humanité  entraîne  le  quaker  hors  des  limites  de 
l'honnêteté.  «Vous  ne  mourrez  pas  seul  :  une  femme  jeune, 
»  vertueuse,  mourra  aussi...  Kitty  lîell  vous  aime.  »  Malgré 
le  prix  d'une  pareille  révélation,  Chatterton  paraît  attristé  de 
voir  qu'un  lien  le  retient  à  la  vie.  Il  n'apprend  pas  l'amour 
de  Kitty  avec  ces  transports  qui  agitent  un  heureux  du 
monde.  L'infortuné  1  il  semble  demander  à  cette  femme  de 
quel  droit  elle  s'est  venue  placer  entre  la  mort  et  lui. 

Alors,  puisqu'il  faut  vivre,  eh  bien!  il  acceptera  la  pro- 


REVUE  DE  PARIS.  353 

teclion  du  lord-maire,  dont  la  bonté  n'a  jamais  été  sollicitée 
en  vain;  il  attendra  sa  visite,  car  le  lord-maire  promet  de 
Yeuir  lui-même.  L'entrée  de  ce  haut  fonctionnaire ,  l'éclat 
qui  l'entoure,  la  puissance  de  son  nom  et  de  ses  actes,  jettent 
un  rayon  de  joie  sur  tons  les  visages  de  la  maison.  Masler 
Bell  est  stupidement  ébloui  par  la  richesse  des  livrées  qui 
suivent  lord  Beckford.  Le  vieux  quaker  espère  ;  Kilty,  trem- 
blante, fait  aux  émotions  qui  l'assiègent  une  diversion  mater- 
nelle ;  elle  embrasse  ses  enfans  :  la  mère  donne  à  ses  fils  un 
baiser  d'amante.  Rien  n'est  rapide  ,  senti ,  naturel,  comme 
l'expression  de  ces  divers  senlimens.  Mais  Chatterton  !  seul 
il  est  calme,  indifférent,  pâle  devant  le  lord-maire,  froid  sous 
l'influence  de  cet  astre  de  la  cité.  Ici  commence  une  des 
plus  belles  scènes  du  théâtre  :  comique  par  les  interpella- 
tions du  magistrat,  terrible  par  les  réponses  du  poète  et  par 
les  arrière-pensées  de  chagrin  et  de  mort  qu'elle  fait  pres- 
sentir. La  bonhomie  insultante  du  ^ord-maire,  ses  poignantes 
exhortations ,  son  dédain  paternel ,  viennent  précisément 
choquer  toutes  les  saillies  du  caractère  de  Chatterton  ,  l'or- 
gueil, la  persévérance,  la  conscience  du  talent. 

«Jeune  homme,  vous  faites  des  vers  ;  eh!  eh  !  c'est  de 
»  votre  âge  ,  mon  beau  garçon  :  cela  plaît  aux  jolies  fem- 
»  mes  ;  mais,  voyez-vous,  moi ,  je  suis  franc  et  je  vous  parle 
»  en  père  :  quand  même  ils  seraient  très-beaux,  à  quoi  bon  ? 
»  je  vous  le  demande,  à  quoi  bon?  Un  bon  Anglais  qui  veut 
»  être  utile  à  son  pays  doit  prendre  une  carrière  qui  le  mette 
»  dans  une  ligne  honnête  et  profilable.  Yoyons,  enfant,  ré- 
»  pondez-moi.  Quelle  idée  vous  faites-vous  de  nos  devoirs?» 
Et  Chatterton  répond  par  une  lumineuse  et  éclatante  com- 
paraison ,  qui  traduit  en  langage  poétique  l'appréciation  la 
plus  judicieuse  des  formes  gouvernementales.  —  Relisez 
Stello.^ 

Après  cet  interrogatoire  comme  en  fait  subir  à  son  fils  un 
père  ignorant,  dans  les  loisirs  des  vacances  ,  lord  Beckford 
sort  content  de  lui,  enchanté  de  ses  façons  populaires  et  cor- 
diales, et  va  rejoindre  à  table  une  bande  de  jeunes  chasseurs 
qui  répandent  du  vin  sur  leurs  habits  rouges. 

Chatterton  remarque  à  peine  que  la  protection  du  lord- 
2  30. 


354  REVUE  DE  PARIS. 

maire  s'est  étendue  jusqu'à  lui.  Les  premières  pensées  qu'il 
exhale  quand  il  est  seul,  expriment  le  dégoût  pour  la  vie,  son 
mépris  pour  les  hommes,  ses  regrets  de  poète  méconnu; 
mais  enfin,  puisqu'il  le  faut,  il  la  subira  ,  celte  protection. 
Quelle  est-elle?  Il  lit  ces  papiers  que  lui  a  laissés  son  protec- 
teur :  le  premier  qui  s'offre  à  sa  vue,  c'est  un  journal  qui  le 
dénigre,  qui  le  déchire,  qui  met  en  lambeaux  et  jette  aux 
vents  tous  ses  travaux  péniblement  amassés  pendant  des  jours 
sans  pain  et  des  nuits  sans  sommeil;  on  l'accuse,  lui  Chatter- 
ton, d'avoir  dépouillé  un  poète,  de  s'être  paré  de  ses  vers, 
comme  un  voleur  de  grand  chemin  prend  à  sa  victime  son 
argent  et  son  passe-port  !  Malheureux  !  ne  va  pas  plus  loin  : 
tu  n'es  que  calomnié.  Mais  il  faut  que  tu  sois  insulté  en  face, 
il  faut  que  tu  meures  de  désespoir  ,  de  faim  ,  d'humiliation  ; 
que  tu  meures  comme  Gilbert  :  lis  donc  ce  que  te  réserve  la 
protection  du  premier  magistrat  de  la  cité,  il  te  nomme  pre- 
mier valet  de  chambre  dans  sa  maison ,  à  lui  lord-maire. 
Maintenant,  bois  les  soixante  grains  d'opium  que  tu  possèdes 
(  pour  le  malheureux  ,  il  y  a  toujours  du  poison  ,  jamais  de 
pain  ),  et  meurs. 

Mais  Kitty  a  deviné  cette  résolution  ;  elle  a  surpris  Chat- 
terton envoyant  dans  les  flammes  du  brasier  les  lambeaux 
d'un  poème  qu'il  déchire  avec  une  froide  rage;  elle  lit  l'inva- 
sion de  la  mort  sur  ce  visage  déjà  contracté,  sur  ces  lèvres  qui 
prononcent  en  frémissant  :  —  Je  vous  aime  ,  Kitty  !  —  Ah  1 
vous  voulez  donc  mourir ,  puisque  vous  osez  me  le  dire  ! 
Chatterton  monte  péniblement  l'escalier  et  va  mourir  dans 
sa  chambre. 

Le  pied  de  Kitty  heurte  la  fiole  vide  qui  a  roulé  sur  le  plan- 
cher :  plus  de  doute.  Elle  appelle  :  le  quaker  arrive.  —  Kitty, 
crie  la  voix  sonore  ,  rude  et  pleine  de  master  Bell.  Kilfy 
tombe  morte  sur  sa  chaise  :  —  Vous  ne  mourrez  pas  seul , 
avait  dit  le  quaker  à  Chatterton. 

Il  ne  faut  pas  demander  à  ce  drame  les  élémens  d'action 
qui  constituent  une  œuvre  de  théâtre  faite  dans  les  conditions 
ordinaires.  Heureux  de  pouvoir  s'en  passer,  il  ne  renferme 
pas ,  comme  dit  spirituellement  le  préambule  du  docteur  noir, 
la  moindre  complication  de  personnages  nouant  leurs  inté- 


REVUE  DE  PARIS.  355 

rets  tonl  le  long  d'une  petite  ficelle  entortillée  qne  dénone 
proprement  le  dernier  chapitre  ou  le  cinquième  acte.  Aussi 
point  de  ces  coups  inattendus  ,  de  ces  effets  de  scène  qui 
vivent  de  mouvement  et  se  colorent  des  prestiges  de  l'arran- 
gement; le  sujet  est  simple,  transparent,  ne  demande  pas 
mieux  que  de  laisser  deviner  sa  terrible  pe'ripétie.  Tous 
pressentez  que  Chatterton  mourra  :  eh  bien  !  l'auteur  ne  fera 
rien  pour  vous  susciter  un  doute,  vous  donner  une  espérance; 
mais  cette  certitude  que  vous  avez  ne  vous  fatigue  pas ,  vous 
la  préférez  même  à  ces  combinaisons  qui  constituent  ce  qu'on 
appelle  l'intérêt  :  elle  vous  met  plus  à  l'aise  poursuivre  celte 
horrible  élude  du  suicide  raisonné.  Une  fois  dans  la  confi- 
dence de  Chatterton,  quand  vous  avez  assisté  à  une  de  ces 
nuits  de  veilles  où  il  se  frappe  le  cerveau  pour  en  tirer  des 
idées  qu'attend  le  libraire,  où,  abandonné  de  tous,  assis  sur 
un  grabat  mince  et  enfoncé,  les  épaules  abritées  par  une 
couverture  (  car  les  autres  ont  un  lit  pour  dormir,  et  lui  il  a 
un  lit  pour  travailler  ),  il  accuse  d'infertilité  sa  tète  malade 
et  plombée  par  le  brouillard,  alors  vous  dites  :  Chatterton, 
meurs  !  tu  as  raison. 

Dans  la  rigueur  du  mot  drame,  qui  veut  dire  action ,  l'œu- 
vre de  M.  de  Tigny  ne  serait  pas  un  drame  ;  que  ce  soit  alors 
une  belle  méditation  enrichie  de  tableaux  pieux  et  chastes , 
de  peintures  fraîches,  de  détails  intimes  et  suaves,  féconde 
en  révélations  douloureuses.  Appropriée  pourtant  aux  besoins 
de  la  scène,  elle  a  revêtu  celte  facilité  de  dialogue,  celte 
tournure  prompte  et  vive  auxquelles  le  public  est  peu  habi- 
tué, et  qui  soutiennent  son  attention.  Il  faut  dire  encore  que 
peu  d'ouvrages  ont  élé  représentés  avec  plus  de  talent  et 
d'ensemble.  îVI™'=Dorval  fait  ressortir  le  rôle  de  Kitty  parcelle 
diction  parfois  si  heureusement  inspirée,  parfois  si  heureu- 
sement simple.  Dans  tout  le  dernier  acte ,  qui  renferme  les 
plus  grandes  beautés,  elle  a  été  d'autant  plus  sublime  dans 
l'élan  de  sa  passion  qu'elle  en  avait  plus  artistement  dissimulé 
les  symptômes.  Le  talent  de  Geffroy  devient  plus  vrai  à 
mesure  qu'il  a  plus  d'occasions  de  se  montrer  varié.  L'Ambi- 
tieux et  Chatterton  l'ont  placé  très-haut;  Joanny  est  un 
assez  bonhomme  de  quaker,  et  Guiaud    un  industriel  for*. 


356  REVUE  DE  PARIS. 

lolérable.  Qui  ne  voudrait  être  le  père  de  ces  deux  charmans 
enfans  qui  voltigent  comme  deux  anges  autour  de  leur  mère 
Kitty  ? 

Le  Chatterton  de  M.  de  Vigny  aura,  nous  l'espérons, 
une  longue  suite  de  représentations;  il  s'agit  ici  d'une  étude 
littéraire  faite  en  conscience,  et  à  ce  titre  nous  examinerons 
prochainement  plus  en  détail  sa  valeur  et  sa  portée  comme 
œuvre  d'art. 

—  BALS  MASQUÉS  DE  l'opéea.  —  Chacun  de  ces  bals  attire 
uneaffluence  plus  grande.  Par  sa  singularité,  l'affiche  de  sa- 
medi dernier  n'avait  pas  médiocrement  allumé  la  curiosité 
publique.  Une  jeune  fille  en  loterie  !  Quelle  horreur!  Allons 
voir  pourtant.  Mais  l'autorité  n'a  permis  de  rien  voir;  et  elle 
a  voulu  que  les  choses  eussent  lieu  de  la  manière  suivante. 
Une  roue  est  sortie  du  plancher  ,  escortée  d'un  enfant  aux 
yeux  bandés  et  d'un  monsieur  en  habit  noir ,  la  face  couverte 
d'un  masque  noir.  L'enfant  a  tiré  de  la  roue  le  n''219,  et  le 
monsieur  a  proclamé  que  la  jeune  fille  était  dans  Vinstant 
même  clouée  dans  le  foyer  ;  car  c'était  une  jeune  fille  en  pein- 
ture, une  tête  de  Creuze  d'une  bonne  facture,  et  voilà  tout, 
au  lieu  de  lahouri,  de  la  bayadère  querèvaient  quelques  ima- 
ginations passablement  dépravées,  il  faut  en  convenir.  Une 
pancarte  affichée  à  côté  du  tableau  prévenait  le  gagnant  qu'il 
serait  libre  de  troquer  sa  capture  contre  un  billet  de  1,000 
francs.  1,000  francs  par  le  prix  courant  des  bayadères  et  des 
sylphides  !  La  réalité  aurait  peut-être  valu  moins  que  l'image, 
mais  on  l'eût  préférée. 

Il  nous  faut  pourtant  expliquer  leprogrammede  la  surprise 
que  l'administration  nous  ménageait,  au  lieu  de  cette  loterie 
honnête  et  pudibonde. 

Après  le  tirage  du  numéro  ,  un  monsieur  devait  fendre  la 
foule  en  criant  :  «  J'ai  gagné  !  »  Il  devait  pousser  ce  cri  avec 
un  accent  particulièrement  comique,  et  se  présenter  dans  un 
costume  soigneusement  original.  G  était  Odry.  «  J'ai  gagné!  » 
répondait  un  second  d'une  voix  nazillarde.  C'était  Lepeintre 
jeune  ;  à  quoi  répliquait  un  troisième:  «  J'ai  gagné!  »  C'était 
Arnal,  également  mêlé  à  la  foule  des  spectateurs.  Là-dessus 


REVUE  DE  PARIS.  857 

débat ,  querelle,  dispute,  lazzis,  bons  ou  mauvais  mots.  La 
jeune  fille  définitivcmentadjugéc  à  Odry,  cet  infâme  libertin 
s'avançait  vers  elle  ,  allait  la  saisir,  quand  cet  ange  de  beauté 
disparaissait  et  faisait  place  à  un  singe ,  un  chat  ou  un  chien  , 
qui  rendait  la  vie  dure  à  Odry,  et  finissait  par  lui  écorcher  son 
nez  triangulaire.  » 

PUBLICATIOXS  KOCVELLES. 
—  LeDlCTIOXNAIBEDELA  CoNTERSATION  ET  DE  LALeCTCRE 

se  distingue  de  la  foule  des  Dictionnaires.  La  disposition  ac- 
tuelle des  esprits  doit  faire  rechercher  avec  empressement 
cette  encyclopédie, philosophiquement  pensée,  philosophi- 
quement écrite,  et  qui  se  tient  en  dehors  des  passions  politi- 
ques, des  préjugés  de  sectes  et  des  intérêts  de  coterie.  Nous 
citerons  parmi  les  articles  remarquables  des  volumes  parus  : 
^cadém/e,  par  M.  Tissot,  de  l'Académie;  Duchesse  d'Angoit- 
léme,  par  M.  Jules  Janin;  Beaumarchais  ,  par  M.  Saint-Marc 
Girardin;  Bonaparte,  par  M.  de  Salvandy  ;  Charlemagne,  par 
M.Guizot. 

—  Le  bibliophile  Jacob  vient  de  publier  la  suite  de  ses  Soi- 
rées DE  Walter  Scott,  sous  un  nouveau  titre,  le  bon  vieux 
TEMPS.  L'ouvrage  forme  deux  volumes  in-8°. 

—  11  a  manqué  long-temps  au  Commerce  un  recueil  qui  lui 
présentât,  avec  méthode  et  de  manière  à  être  facilement  re- 
trouvés, tous  les  documens,  tous  les  faits  de  nature  à  l'intéres- 
ser. Les  Archives  du  Commerce,  fondées,  en  janvier  1833, 
parM.Henrichs,  attaché  au  ministère  des  affaires  étrangères, 
nous  paraissent  devoir  compléter  celte  lacune.  Les  négocians 
français  et  étrangers  trouveront, dans  la  partie  officielle  de  ce 
recueil,  entre  autres  documens  précieux,  les  tarifs  et  régie- 
mens  de  douanes  des  États-Unis,  de  l'Amérique  centrale,  du 
Brésil,  du  Chili,  du  Mexique,  de  la  Nouvelle-Grenade,  delà 
Prusse,  de  la  Belgique,  du  Portugal;  les  nouvelles  ordonnances 
et  circulaires  de  douane,  modifiant  le  tarif  français,  etc.,  etc. 


358  REVUE  DE  PARIS. 

—  M.  H.  Dumont,  libraire-éditeurà  Bruxelles,  Tient  de  pu- 
blier deux  ouvrages  qui  s'adressent  aux  gens  du  monde  :  l'un 
est  le  Précis  analytique  du  Système  de  Lavater;  l'autre, 
celui  du  docteur  Gall.  Les  deux  ouvrages  sont  ornés  de  gra- 
vures au  trait ,  pour  l'explication  des  signes. 

—  Les  petits  traités  de  la  Bibliothèque  a  2  sous  chaque 
ouvrage,  sont  d'utiles  publications.  Trente  ont  paru,  et  for- 
ment déjà  une  petite  encyclopédie  qui  contribue  à  populariser 
l'instruction. 

—  Le  libraire  Mansut  vient  de  publier  la  cinquième  édition 
du  Manuel  des  Aspirans  au  baccalauréat  ès-lettres,  de 
M.  Ponelle;  les  quatre  premières  éditions  de  cet  ouvrage, 
justement  estimé ,  ont  été  épuisées  en  peu  de  temps. 

—  Nous  recommandons  à  nos  lecteurs  la  belle  édition  de 

l'HlSTOIRE    DE    I'AnCIEN    ET    DU   NOUVEAU     TESTAMENT,    par 

Royaumont,  ornée  de  700  gravures  sur  bois,  que  publie  l'é- 
diteur Crunmer. 

—  Pour  faire  suite  à  leur  belle  édition  de  Berquix  ,  les 
éditeurs  Astoin  et  Renduel  vont,  dans  quelques  jours,  faire 
paraître  les  premières  livraisons  des  Contes  des  Fées  ,  par 
Perrault,  M"^"  Leprince  de  Beaumont  et  Fénelon.  Comme 
le  premier  de  ces  ouvrages,  cette  publication  sera  ornée  de 
vignettes  sur  bois,  par  nos  premiers  artistes,  et  exécutée  sur 
le  même  plan. 

—  Les  éditeurs  Furne,  Gosselin  et  Perrotin ,  continuent 
avec  un  succès  qui  s'accroît  tous  les  jours,  leur  belle  édition 
des  OEUVRES  co3iplétes  de  Walter  Scott  ,  par  Defaucon- 
pret,  avec  gravures,  cartes  et  plans.  Les  livraisons  XIX  et 
XX  ont  paru  cette  semaine. 

—  Parmi  nos  meilleurs  ouvrages  sur  le  Code  civil,  nous  si- 
gnalons et  nous  recommandons  l'excellent  traité  de^HM.Boi- 


REVUE  DE  PARIS.  359 

leux  et  Poncelet,  ayant  pour  titre  :  Commentaires  sur  le 
Code  citil,  et  contenant  l'explication  de  chaque  article, 

—  Le  .libraire  Furne  publie  en  ce  moment,  sur  le  modèle 
de  sa  belle  édition  des  OEuvres  de  M.  de  Chateaubriand,  une 
nouvel  le  édition  des  OEuvres  de  J.-J.  Rousseau,  qui  formera 
quatre  beaux  volumes  in-8" ,  ornés  de  belles  vignettes.  La 
collection,  divisée  en  livraisons  à  50  centimes,  ne  reviendra, 
complète,  qu'à  40  francs.  Le  même  éditeur  publie  ,  en  outre 
et  sur  un  plan  semblable  ,  une  autre  édition  des  OEuvres  de 
Beaumarchais, également  avec  gravures,  et  aussi  à  raison  de 
50  centimes  la  livraison. 

—  Une  nouvelle  édition  de  l'ouvrage  du  général  Foy  sur  la 
guerre  de  la  Péninsule ,  se  publie  maintenant  chez  le  libraire 
Houdaille.  Cette  publication,  ornée  de  gravures,  cartes, 
plans,  etc.,  formera  quatre  volumes  in-S"" ,  divisés  par  livrai- 
sons à  50  centimes.  Le  public  a,  depuis  long-lemps,  reconnu 
dans  l'ouvrage  de  l'illustre  orateur  le  talent  dont  l'impression 
est  encore  vivante. 

—  Le  même  éditeur  vient  aussi  de  publier  une  nouvelle 
édition  de  l'ouvrage  de  M.  de  Ségur  sur  la  campagne  de  Rus- 
sie ,  dont  on  se  rappelle  le  brillant  succès. 

—  La  prochaine  livraison  des  Études  philosophiques  de 
M.  de  Balzac  doit  contenir  une  œuvre  d'une  haute  impor- 
tance ,  dont  le  titre  a  déjà  soulevé  la  curiosité  de  quelques 
administrateurs.  En  effet,  les  Aventures  administratives  of- 
frent une  histoire  vraie  qui  met  à  nu  les  passions  ignobles 
et  les  intérêts  mesquins  qui  entravent,  en  France,  la  réalisa- 
lion  des  idées  les  plus  importantes.  Le  fait  est  encore  vivant 
dans  celle  de  nos  administrations  où  devrait  se  rencontrer  le 
plus  de  bonne  foi ,  où  sont  beaucoup  de  gens  à  talent,  et  où 
néanmoins  des  intrigues  pleines  de  petitesses  arrêtent  l'essor 
des  idées  les  plus  utiles. 


TABLE  DES  MATIERES. 


Pajje». 
Le  pércGorîol  (TVe  eldernier  article  ).  —  Les  Denx  Fil; 

les,  par  3Î.  de  Balzac. 5 

Théâlre-Italierj,fjarM.  CasUl-Blaze 66 

Du  Mouvement  intellectuel  et  lilléraire  sous  le  Direc- 
toire et  le  Consulat  (III«  article),  par  M.  Charles  ^No- 
dier  75 

A  3Î.  le  duc  d'Orléans,  par  M.  ]\Iéry 90 

La  ]\Iaiî-x>n  de  la  Plaine,  par  M.  Prosper  Dinaux  ...  93 
Le  Carnaval  de  MargeiJle,  par  M.  Léon  Gozlan.  .  .  133 
Lesbornujes  politiques  de  la  Belgique ,  par  Alphonse  Rover. 
{T.xlraW  ôa  ]a  lievae  des  Deux  3f ondes. )  .  .  .  149 
Le  comte  de  liai-nères  ''?*?  I  el  IP  ,  par  jM.  Boger  de 

Beauvoir.     ...     - 194  et  252 

De»  Artscon^idéïéfe  à  Paris  comme  objet  de  négoce.  — 

{Die  Au  stand  ) 221 

Histoire  monarchique  et  constitutionnelle  de  la  Révo- 
lution française  d'après  des  dorumens  inédits  de 
M.  Lahaume,  par  M.  A.  Granier  de  Cassa'gnar.     .     .   229 

Antonio  Ga*fjeroni ,  par  M.  3Iéry 240 

Les  3ïa^ques  parisiens  au  dix-huitième  siècle  (g  I),  iJar 

M.  André  Delrieu 283 

Souvenirs  d'un  yo^age  en  Franche-Comté.  —  Excur- 
sion d  Lui, uil,  par  3L  Ni^ard 294 

André  ''première  partie),  par  George  Sand.  (Extrait 

de  ]'à  Jtevm  des  JJevtx  Mondes.  J 319 

Chronique 347